‹ Les préjugés en médecine mentaleChapitre 5 sur 8 · L'ALCOOL · texte numérisé non relu

L'ALCOOL

Il n'y a pas d'alcooliques dans notre ville... L'alcool ne donne que les troubles passagers

de l'ivresse...

Le vin est un fortifiant.

Un petit verre ne peut pas faire de mal. Il ne faut pas sevrer un alcoolique d'alcool,

ça le soutient.

L'alcool n'empêche pas de vivre jusqu'à

80 ans.

L'alcool rapporte à l'Etat.

Il y a encore des gens, en France, qui ne savent pas qu'il existe une question de l'alcoolisme et ces gens sont même la majorité. Sans doute, ils savent bien qu'il y a des ivrognes, ils en ont fait la peu édifiante rencontre. Peut-être, ontils entendu dire qu'il existe des ligues antialcooliques fondées par quelques hurluberlus, mais ce sont là des choses qui ne sauraient émouvoir les gens sérieux dont la grande préoccupation est

de faire leurs affaires et de gagner de l'argent. On gagne de l'argent comme on peut, on contribue à la grandeur d'un pays en déversant sur lui des flots d'alcool et, comme il existe parfois des ministres spirituels, on voit cote â côte, sur une même promotion de la légion d'honneur, un président d'une ligue d'abstinents et un fabricant d'absinthe.

J'ai entendu des gens intelligents me dire sérieusement : « dans notre ville il n'existe pas d'alcooliques ». C'est qu'on confond encore ivrogne et alcoolique.

V ivrogne y c'est l'homme qui s'enivre une fois de temps en temps quitte, s'il n'a pas d'argent, à boire de l'eau le reste du temps. L'alcoolique, c'est le monsieur très bien qui, en plus de sa dose de vin, prend chaque jour un apéritif ou un petit verre.

Autrefois, on ne connaissait en France que l'ivrognerie, le XIXe siècle a été le siècle de l'alcoolisme. La fabrication industrielle de l'alcool a été une conséquence du blocus continental. La culture de la betterave a d'abord servi à donner un succédané à la canne â sucre, puis

elle a donné l'alcool quand le sacre colonial est revenu. L'essor de l'alcoolisme a été singulièrement favorisé par le dèvelon»)ement de l'industrie. Les miséres de la guerre de 1870 et du siège de Paris, bien d'autres causes encore, sont venues s'ajouter aux premières. La plus importante a été le phylloxéra.

Dans la région charentaise et poitevine, par exemple, il y a 30 ans, il n'y avait pas en effet d'alcooliques, il y avait des ivrognes, et ils n'étaient pas rares ; les uns habituels, les autres occasionnels. Les ribotes revenaient à dates réglées, comme les grandes fêtes et comme les travaux agricoles que ramène le rythme des saisons. On s'enivrait avec éclectisme pour Noël et pour le 14 juillet et encore pour les foires, pour les vendanges et puis, le reste du temps, on vivait la vie saine du campagnard. Ainsi, jadis, l'école de Salerne préconisait l'ébriètè périodique. La mort des vignes, la construction d'usines, le service militaire obligatoire pour tous, sont venus changer tout cela. Il ne s'agit pas, laadatov, ternporis acti, de regretter le passé et de

placer l'âge d'or dans les temps révolus, mais de se demander si no as ne payons pas bien cher le progrès ou, plutôt, si ce qu'on prend parfois pour ie progrès nen es! pas la caricature.

A la mort des vignes, il y eut une période de désarroi et de misère, beaucoup d'ouvriers agricoles désertèrent la campagne pour chercher en ville, en France ou ailleurs, des moyens d'existence. Pour ceux qui restèrent, les caves furent vite épuisées et les réserves d'eaux-de-vie, dites naturelles et soidisant inoffensives, furent noyées dans des flots d'alcools de grains et de pommes de terre expédiés d'Allemagne. Les paysans, habitués au vin, firent des piquettes et des râpés avec des pommes et même avec les prunelles des haies. Mais bientôt des affiches rouges â lettres blanches, posées dans les moindres hameaux, prônèrent des apéritifs, tous hygiéniques et toniques — on n'avait pas encore inventé les quinquinas « inoffensifs » et les absinthes « bienfaisantes — apéritifs d'autant plus extraordinaires que, tous composés exclusivement avec des vins

naturels, ils ne varient jamais, quelles que soient les variations que les années, sèches ou humides, puissent faire subir aux vins.

Et bientôt l'aspect de la province change, les bourgs, naguère couronnés de moulins à vent, s'entourent de cheminées d'usine, des lignes de chemins de fer se créent en tous sens, les châteaux historiques font place aux écoles style « pur Loubet » et, pour construire tout cela, c'est l'invasion des ouvriers de ville qui « vivent bien » comme disent avec admiration les campagnards, c'est-â-dire qui prennent leur absinthe et la goutte tous les jours.

Le service militaire aussi, apprend à bien vivre ; sans doute, on n'en retient pas toujours l'amour de cette patrie « ensemble de tous ceux qui ont vécu sur le même sol, de tous ceux qui y vivent et de tous ceux qui y vivront » maison garde le souvenir des plaisirs faciles, des cafés où il fait chaud, des rues éclairées, des « places » où on a un uniforme et une retraite. Tous ne se sentent pas une âme virgilienne, on ne peut passer sa

vie â regarder les couchers de soleil et à écouter chanter les oiseaux, et la perspective de rester â la campagne pour y payer le tiers de son revenu d'impôts paraît â beaucoup un bonheur insuffisant. Alors, c'est l'emprise sur les campagnes désertées des villes tentaculaires. Dans les villages sans traditions, sans fêtes, sans attraits, deux personnages seuls dominent : le député dispensateur des places, qui est le Dieu, et le rnastroqeut son grand électeur, qui est son prophète (0. Alors les déracinés laissent le foyer, vont vers le restaurant et l'hôtel meublé, et Paris même, qu'ils sont incapables de comprendre, Paris la ville d'histoire, d'art et de science, ne leur apparaît que comme une immense guinguette.

.... Et les chemins d'ici s'en vont à L'infini vers elle..

Et partout c'est l'alcool qui se glisse, les cochers boivent en attendant le client, les commis voyageurs en causant avec

^i) Voir le groupe du sculpteur Legrain « Une puissance moderne», groupe exposé au salon de 1900 et représentant un eabaretier versant à boire au peuple.

lui, les cuisiniers, les chauffeurs, boivent pour se rafraîchir et d'autres pour se réchauffer. Les hommes boivent parce que la maison est loin, et qu'au restaurant on ne sert pas â manger au client qui ne boit pas ; les femmes boivent (huis l 'arrière-boutique du marchand de charbon, si elles sont cuisinières ; niais, si elles sont femmes du monde, elles boivent des vins médicamenteux, de l'eau de mélisse et jusqu'à de l'eau de Botot. Ces choses-là ne s'inventent pas, je parle de choses vues. Et partout, c'est l'alcoolisme qui gagne de proche en proche, alcoolisme chronique, habitude de tous les jours, sans même la joie de l'imprévu. L'alcoolisme i II est dans l'assommoir où le peuple s'abrutit en écoutant des paroles de haine, sans comprendre que ses vrais ennemis, ce sont ceux qui, au lieu de lui faire lever les yeux vers un idéal, lui abaissent le nez dans sa mangeoire. 11 est au café chic où Fréquentent les bourgeois, parvenus à courte mémoire, qui déjà s'essayenl â l'orgueil déclasse, repus que rien n'intéresse, hors les petites femmes et la cote de la Bourse, incapa-

blés de comprendre que toul droit engendre des devoirs, que l'avantage de pouvoir s'instruire oblige à tenter l'éducation du peuple et que la seule excuse d'une aristocratie, c'est de s'efforcerd'ètre une élite ; bourgeois en paix avec leur conscience et croyant avoir fait beaucoup quand ils se sont livrés à quelque ostensible manifestation, et quand ils ont étalé dans quelque fête de charité leurs prétentieuses élégances.

Et l'alcool continue son œuvre et donne peu â peu à la France une génération de cerveaux en délire et de dégénérés. Oui, il Y a l'ivresse, d'abord, l'ivresse qui n'est pas toujours un incident amusant, l'ivresse au cours de laquelle l'alcoolique prend une hache et tue son compagnon, sa femme où ses enfants. Je pourrais citer des faits, mais il n'y â qu'a ouvrir le premier journal venu. Puis, il y a l'intoxication graduelle par les excès répétés, les hallucinations terrifiantes de la vue, les violences résultant des cauchemars.

Parfois, il n'y a jamais eu cVicrcsse et il y a quand même alcoolisme; l'alcool engendrera, par exemple, la psychose polynévritique dans laquelle, à des douleurs nerveuses, se joignent des troubles mentaux tels que le malade accumule en quelques minutes les récits les plus contradictoires et parfois les plus invraisemblables ; les perceptions, la compréhension, la mémoire, l'humeur sont profondément troublés.

Peu â peu, l'alcoolisme chronique dégrade sa victime, les sentiments moraux sont affaiblis, la sincérité, l'affection pour la famille disparaissent. Le goût au travail se perd et la dégradation est telle que toutes les exhortations ne provoquent que des serments aussi vite oubliés que facilement obtenus.

C'est chez les alcooliques chroniques qu'on observe le delirium iraniens avec ses hallucinations, son excitation, son tremblement.

Il est rare d'observer la dipsomanie, impulsion qui force par moments certains dégénérés â boire avec excès.

Il faudrait encore mettre au compte de

l'alcoolisme toutes les psychoses èeloses sous son influence : chez les arlèriosclèreux qui ont une hémorragie cérébrale parce qu'ils ont fait habituellement trop bonne chère ; chez les èpileptiques, alcoolisés dès leur enfance, qui n'auraient jamais eu de crises sans cela ; chez les jeunes idiots conçus dans l'ivresse un soir de mardi-gras ou de tête nationale.

L'ivresse fait plus impression sur l'imagination que l'alcoolisme, à Sparte, dit-on, on faisait enivrer des ilotes pour inspirer aux enfants le mépris de l'ivresse. En France, les ivrognes ivres morts et tombant dans le feu où leur vêtement flambe, ont fourni la légende des imbibés qui s'enflamment a l'approche du feu.

Malgré la tenue correcte et la respectabilité de beaucoup d'alcooliques chroniques, l'habitude de boire de l'alcool, même en petites quantités, mais d'une façon journalière, est aussi funeste, sinon davantage, qu'une ivresse périodique.

C'est donc une guerre acharnée qu'il faut déclarer a l'alcool.

Il n'y a aucun avantage a acquérir l'habitude des libations, il n'est pas désirable de se cuirasser contre refïel de l'alcool. Le premier verre pris, le second sera plus facile a prendre, et c'est le premier pas fait vers une habitude. Si les gens habitués a l'alcool, même à dose modérée, n'en ressentent pas les effets, c'est que, déjà, ils sont intoxiqués. Une cellule cérébrale qui ne réagit pas a l'alcool, c'est une cellule déjà lésée, c'est un réactif qui a perdu sa sensibilité, c'est un instrument de précision forcé et qui ne fonctionne plus.

Le préjugé qui attribue au vin une influence tonifiante est ancien, il faut l'avouer, et déjà Horace, si je ne me trompe, prétendait que les œuvres des buveurs d'eau ne pouvaient passer a la postérité. Au vieux respect pour le vin est venu s'ajouter cette formule, dite scientifique : « l'alcool est un aliment », aliment en tous cas bien coûteux et singulièrement dangereux. Et voilà encore une de ces formules qui peuvent faire tant de mal dans des cerveaux qui les acceptent sans les discuter. Qu'on ap-

prenne donc au peuple que l'alcool n'est pas un bon aliment. Apprenons-le, surtout, aux jeunes, car c'est la graine qu'il faut sauver.

Dans les pays où le vin est une richesse, il serait difficile de chercher à le combattre, et ce serait déjà beaucoup de persuader aux gens qu'il n'est pas un fortifiant nécessaire, qu'on peut le prendre en quantités modérées si on y trouve son plaisir, mais qu'il ne permet pas de travailler davantage et mieux. Sans doute, si on dîne en ville une fois par mois, on peut se permettre de mettre un peu de bon vin dans les petits verres, en mettant de l'eau dans les grands; on pourra boire un verre d'Asti si on franchit une fois dans sa vie la frontière, italienne, un verre de Champagne si on visite les caves de Reims, c'est la doctrine de la tempérance et c'est la doctrine facile, mais c'est la porte ouverte aux abus ; on n'a plus d'autres règles que l'élasticité de sa conscience, c'est le terrain glissant qui permet a de mauvais plaisants d'être présidents de ligues antialcooliques et de prendre leur absinthe tous les jours.

Quand on voit les dangers de cette pente, quand on pense â l'influence de

l'exemple, quand, d'autre part, on voit des abstinents conserver leur vigueur physique et intellectuelle et leur enthousiasme juvénile jusqu'à un âgeoû la plupart ont cessé depuis longtemps d'acquérir et où beaucoup commencent à perdre, on se prend a se demander si la tempérance est suffisante, si les situations nettes ne sont pas les meilleures et si la bonne solution n'est pas dans V abstinence totale des boissons alcooliques dont le Docteur Legrain et la ligue des Bons Templiers sont les champions en France.

Si l'abstinence totale peut paraître une solution un peu radicale pour les gens bien portants, il n'y a pas lieu de redouter les effets du sevrage brusque pour les alcooliques, il existe assez de médicaments dans les pharmacies pour fournir des stimulants et des toniques et, même dans les cas de delirium tremens, on peut sevrer le malade rapidement, voire brusquement.

Souvent, quand on parle contre l'alcool, on se voit citer en exemple tel vieillard qui a pu vivre jusqu'à 80 ans — d'abord il faudrait savoir si sans alcool il n'aurait pas vécu jusqu'à 100 ans, et puis il faut voir quelle est son intelligence et si elle est telle que sa vie vaille la peine d'être vécue, il faut voir aussi â quels enfants il a donné le jour s'il était déjà alcoolique au moment de leur naissance et, pour mesurer le mal qu'il a fait dans sa vie, il faudrait encore mesurer les effets de l'exemple qu'il a donné.

On peut comparer les vieux alcooliques qui résistent â ces vieux tousseurs et cracheurs qui vivent jusqu'à 70 ans, mais font mourir tout le inonde autour d'eux. Les uns contaminent par leurs bacilles et les autres par leur exemple.

Quant â dire que l'alcool rapporte à l'Etal, il faudrait pourtant apprendre â voir plus loin que son nez. A coté des impôts que l'alcool p^ye, il faudrait voir les désastres qu'il cause : accidents plus fréquents les jours de paye; tuberculeux coritagionnésdan [-es cabarets, préparés et aggravés par l'alcool ; crimes commis

par les alcooliques ou leurs descendants dégénères ; hôpitaux, prisons et asiles d'aliénés â entretenir et dont on pourrait démolir les 2 3 vingt ans après la proscription absolue de l'alcool en France.

Et qu'on ne se demande pas ce que fait ce chapitre sur l'alcool dans un livre de médecine mentale. L'alcool, c'est toute la question de l'aliénation mentale, comme c'est, hélas, toute la question de la tuberculose et, peut-être, toute la question sociale. Ce n'est pas quinze pages d'un modeste opuscule qu'il faudrait consacrer à l'alcool, ce sont toutes les forces et toutes les bonnes volontés. Il faudrait étudier la question de l'alcool dans les chaires scolaires et dans les chaires religieuses, dans les revues et dans les journaux qui pensent que la presse peut avoir un autre rôle que de prôner des ceintures électriques et de servir d'agence de proxénétisme et de stérilité provoquée. Il faut l'étudier même dans les compagnies d'assurance où on ne fait pas de sentiment, à l'ordinaire, mais <>ù l'on a reconnu (en Amérique), que les abstinents vivent en moyenne plus longtemps

que les consommateurs d'alcool et même que les tempérants.

Quand on voit des députés refuser la limitation des cabarets, ce qui vaut le «lieux c'est de croire â leur ignorance, â leur inaptitude â diriger la nation, car si ces hommes étaient renseignés et conscients, s'ils étaient des gens instruits et s'ils étaient pourtant capables de sacrifier le pays à des intérêts financiers ou électoraux, ils seraient des criminels dangereux, justiciables d'une haute cour ou d'un comité de salut public, car la question de l'alcool est une question de vie ou de mort pour la France.

Les asiles sont des enfers où s'ayitent des

démons.

Un malade calme n'est pas dangereux.

Si quelques dramaturges ou quelques comédiens décrivent ou jouent «de ehic » des rôles d'aliénés, on pourrait en citer qui ont tenu à se documenter de visu en visitant des asiles d'aliénés. Eh bien, généralement, ces visiteurs sont plutôt déçus. Ils s'attendaient â entrer dans une succursale de l'enfer de Dante , ils croyaient voir des centaines de malades criant, hurlant, gesticulant. La réalité est moins dramatique. Sur une population de 1500 malades, c'est â peine si on trouve, en moyenne, une vingtaine d'agités â la fois. Ici, ce sont quelques alcooliques aigus qui vocifèrent, là, un épileptique avec hallucinations, plus loin, un maniaque agité. Certes, l'étude de la psychologie morbide est pleine d'intérêt, mais elle demande de l'attention, une observation minutieuse des jeux de phy-

BÎonomie. Chez un halluciné, absorbé par les voix auquel il répond, le drame est intérieur, il ne constitue pas une attraction â grand spectacle. Loin d'être les plus dangereux des malades internés, les agités sont rarement â craindre. Naturellement , on ne laisse pas â leur portée des armes de jet, mais leur agitatation même constitue un avertissement et permet de se méfier. Parmi eux, les alcooliques hallucinés sont peut-être les plus violents ; il y a lieu de prendre garde aussi aux èpileptiques ; mais les maniaques— les plus agités des malades — emploient rarement â nuire aux personnes leur activité désordonnée. Quant aux paralytiques généraux ils n'auraient même pas la force physique nécessaire.

S'il y a, dans les asiles, des malades dangereux â fréquenter, ce sont bien plutôt certains fous calmes, par exemple les déments précoces, qu'une impulsion subite fait sortir tout â coup de leur inertie et surtout, et avant tout, le groupe des persécutés.

Dans le vaste groupe des psychoses ou s'observent des idées de persécution,

on peut citer le délire chronique, le délire des dégénères, la paranoïa, la démence précoce â forme paranoïde. On peut y ranger encore les délires des persécutés persécuteurs, des quèrulants, des interprètateurs. Ce groupement de maladies diverses est, naturellement, tout â fait schématique, et contient des dènominanations empruntées â des classifications différentes. Enfin, des idées de persécution peuvent se présenter â titre èpisodique dans d'autres affections. Ce n'est pas ici le lieu de traiter ces questions en détail, la description de chaque type morbide demanderait un volume. Prenons seulement des exemples. Voici un interprètateur, son raisonnement n'est pas atteint, mais il donne simplement des choses une explication qu'elles ne comportent pas. On peut s'entretenir avec lui de tous les sujets, instruit, il se rappelle â merveille ses lectures, entre autres les oeuvres d'Aug. Thierry, dont nous parlons longuement (c'est dire qu'il connaît l'heure à une montre), il a seulement des interprétations morbides : un jour, il voit un interne avec un mètre, et il en

conclut que cela veul dire : « Je suis votre maître à tous», qu'on insulte ainsi a sa captivité et qu'on le nargue. Voila le type des malades dangereux, parfaitement capables de concentrer leur colère et de préparer un attentat.

D'une façon générale, les délires de persécution ont une évolution lente et durent plusieurs années avant d'aboutir a la démence. Dans certains cas, le malade commence par se méfier de son entourage, de tout le monde : « on » lui en veut. Puis il précise : ce sont, par exemple, les juifs ou les curés.

Le persécuté peut avoir des hallucinations de l'ouïe : il entend des voix; du goût : on lui met des poisons dans ses aliments ; de la sensibilité générale : on lui envoie des effluves.

Puis, aux idées de persécution s'ajoutent bientôt des idées de grandeur, peutêtre parce que le malade peut trouver ainsi, en s' attribuant une fausse personnalité, l'explication de l'acharnement que mettent ses ennemis a lui nuire.

C'est dans ce groupe hétéroclite des persécutés que se recrutent les auteurs

des affiches qu'on voit partout sur les murs où des malades demandent justice aux autorités.

Ce sont encore des persécutés qui, sachant en imposer aux incompétents, constituent les prétendus internés arbitrairement. En réalité, ce sont les véritables malades dangereux qui n'hésiteront pas à tuer quelqu'un pour se venger de leurs ennemis imaginaires ou pour attirer l'attention sur eux et se faire rendre justice.

Le simple bon sens suffit pour reconnaître un

aliéné.

Les médecins aliénistes voient des fous

partout.

Rien ne semble plus facile que de reconnaître un aliéné, le premier venu peut bien voir si un monsieur dit des choses sensées ou s'il divague. Il n'y a pas besoin d'être médecin pour cela, et d'ailleurs, si un doute subsiste, il y a des moyens bien simples pour servir de critérium : on donne au malade une pièce de monnaie, on lui fait voir une montre et s'il distingue un sou d'une pièce de cinq francs, s'il voit qu'il est deux heures, c'est qu'il est sain d'esprit, l'alièniste qui dirait le contraire ne pourrail être qu'un vilain monsieur, payé par la famille pour séquestrer une innocente victime. Gependanl, en lisant ce petit livre, on pourra voir qu'il existe parfois des cas un peu plus compliqués. Il y a des malades qui causent avec vous pen-

dant des heures entières avec bon sens et parfois avec esprit, avant de « se couper » ; il y en a qui sont réticents, et ne disent que ce qu'ils veulent dire, se niellent des autres et d'eux-mêmes, car la folie, en dépit de Baillarger, n'est pas toujours une infortune qui s'ignore ellemême. D'autres, ne se trahissent même jamais dans leurs paroles, et, pour arriver â mettre leur délire en évidence, il faut leur faire écrire leurs mémoires. Les premières pages sont parfois très sensées, et il n'est qu'à la fin, sous l'inHuence de la fatigue, que le délire apparaît. On voit donc qu'il est encore préférable, !â «'«mime ailleurs, de connaître la question, et d'être médecin et médecin aliéniste pour reconnaître un fou.

Cest une opinion par trop simpliste, en effet, que de se, figurer les aliénés comme incapables de dire deux mots sensés de suite, ou gesticulant sans cesse.

Les malades internés n'étant pas des gens continuellement insensés, ils ne sont pas interdits par le seul fait de leur internement.

Leur témoignage peut même être reçu

â titre do renseignement, et quand on connaît les expériences faites sur la valeur du témoignage des gens sains, on se demande si celui des aliénés est de beaucoup inférieur.

Dans certains Etats, pour protéger la liberté individuelle, on exige seulement un homme d'une moralité indiscutable, et c'est le pasteur, le seul «psychologue» d'ailleurs qu'on ait sous la main, qui signe le certificat d'internement. Dans d'autres pays ce sont les magistrats qui, pour permettre l'entrée a l'asile, prononcent un jugement. C'est cette dernière solution qu'on voudrait introniser en France ; quelques aliènistes y voient l'avantage de n'avoir pas la responsabilité de maintenir les malades internés, mais la plupart se méfient de cette innovation. On a proposé même, de faire décider de l'internement des aliénés par un jury où siégeraient les notabilités du voisinage. Sans parler de la singulière conception du secret professionnel que cela révèle, il est probable que ces braves gens manqueraient un peu de compétence. De l'ensemble des conceptions

populaires, il résulte que pour reconnaître un aliéné il suffit d'être n'importe quoi excepté, naturellement, médecin alièniste, car les médecins aliénistes sont des hommes dangereux, voyant des fous partout. Sans doute, il peut arriver aux aliénistes de se tromper — c'est un accident qui peut arriver â tout le monde, — mais leur erreur ne durerait pas et ne résisterait pas à. un examen prolongé, même s'il leur arrivait d'admettre un pensionnaire dans leur asile avec un peu trop de précipitation. Si les aliénistes voient des fous là où les autres n'en voient pas, c'est qu'on voit généralement avant les autres ce qu'on connaît mieux qu'eux. Un médecin reconnaîtra la tuberculose au début â la plus légère modification de l'inspiration. A Royan, nous voyions, ces temps derniers, des coxalgies ou des maux de Pott que les parents traitaient de rhumatismes et personne ne s'étonnait de les voir appeler autrement par les spécialistes.

Souvent, on entend dire que l'alièniste, examinant un malade pour savoir s'il est fou, « coït cela dans les yeux y). En

effet, le médecin examine les yeux, mais il ne s'agit pas d'y rechercher je ne sais quelle lueur fugitive et de faire un diagnostic d'impression ; ce que le médecin cherche, ce sont des faits bien précis : il voit si les pupilles sont rétrècies ou inégales, si elles se rétrécissent normalement à la lumière, etc., et, de ces faits, où l'appréciation personnelle ne joue presque aucun rôle, il tire des conclusions basées sur l'anatomie et sur l'expérience clinique.

Il ne faut pas croire que le zèle des aliénés â voir des fous partout, s'exerce toujours aux dépens de la liberté individuelle des gens. Leur diagnostic sert aussi à arracher aux prisons des irresponsables.On voit souvent des paralytiques généraux au début volant aux étalages, sans même se cacher ; par cela même, ils ont l'air plus cyniques et, dans la fournée de la correctionnelle, ils se voient condamner d'autant plus sûrement qu'il est beaucoup plus grave de s'attaquer aux biens qu'aux personnes. Parmi les criminels, il en est aussi d'irresponsables ; mais si on lit qu'un assassin a criblé de

coups une victime inconnue de lui et s'est endormi à côté, qui aura pitié d'un monstre pareil ? Pourtant, il peut s'agir simplement d'un èpileptique.

I .e médecin expert ne cherche pas plus que le médecin d'asile â voir des fous partout, il ne suffira pas d'une phrase banale comme « il a vu rouge » pour lui faire déclarer aliéné un criminel ; mais, chaque espèce de crime ou de délil orientera ses investigations, et il recherchera chez l'accusé les stigmates de l'aSection correspondante. Il saura que les empoisonnements sont surtout commis par les femmes, le poison étant une arme lâche, une arme des faibles. Devant une série d'incendies volontaires, il recherchera, de préférence, s'il n'existe pas un imbécile dans le voisinage, car c'est souvent ainsi, en dépit de Daudet et de (( l'Arlèsienne », que se manifeste le bonheur de posséder « un innocent dans la maison» (1). Chez un accusé d'attentat â la pudeur, il verra s'il a

(i) Voir également un type d'Innocent,- dans Tolstoï: Enfance XII.

affaire a un idiot, â un paralytique général, à un épileptique, â un maniaque, etc. Bien mieux, l'alièniste a souvent â dépister de faux fous. Parfois, il ne s'agit que de parasites désirant l'hospitalité, plus souvent d'accusés, civils ou militaires, souhaitant de trouver une excuse. Ce qui les perd, c'est généralement leur exagération , partageant les erreurs vulgaires, ils en font trop, ils répondent exprès tout de travers ; si on leur demande leur âge ils répondront : « trois kilomètres », etc. S'ils mangent de la terre ou leurs excréments, ils se croient sûrs d'eux. Quelques-uns, qui ont passé par les asiles, ont une certaine compétence, mais â l'incohérence totale qui ne se trouve guère que dans la démence précoce, se joignent des troubles trophiques, des troubles de la circulation, que le simulateur ne peut imiter et, au lieu de l'indifférence du dément précoce, le simulateur montre de l'inquiétude et ne perd ni un mot ni un geste des médecins qui l'examinent. Seul, un vrai maniaque s'agite des heures sans fatigue apparente, le simulateur s'arrête quand il ne se croit

plus observé. La mélancolie avec refus d'aliments,stupeur, serait facile a simuler quelque temps, mais, la encore, il y a des symptômes physiques (pouls ralenti, etc.) difficiles a simuler. D'aillleurs les simulateurs sont déjà presque des aliénés. Le seul fait de simuler la folie est déjà une présomption de folie. On Ta dit : « on ne tombe que du côté où Ton penche », et « on ne simule que ce qu'on a ».

Il reste que si le sens commun est qualité peu commune , il est peut-être difficile de ne pas s'en écarter dans un sens ou dans l'autre. Pour peu qu'on manie avec facilité les mots à allure psychiatrique et d'ètymologie grecque, on sera facilement tenté d'écraser les gens qui ne pensent pas comme vous sous le poids d'une èpithète scientifique et définitive. Aimez-vous les animaux?

vous traiterez les vivisectionnistes de fous sadiques, et ceux-ci vous répondront, avec non moins de mépris, en vous «•lassant parmi Jes zoophiles.

Ce sont là petits jeux innocents qui ne tirent pas à conséquence.

La vérité sort de la bouche des enfants...

L'alièniste doit examiner les faits froidement et sans se laisser entraîner par les sentiments ou par les opinions reçues.

Il est d'usage de considérer les êtres primitifs comme purs et bons. Gela nous vient de J.-J. Rousseau ou de beaucoup plus loin, de la Bible peut-être. Quand il s'agit des tètes blondes des enfants, comment penser que le mensonge puisse y germer ? Ce qu'ils disent, ils ne l'inventeraient point, donc c'est vrai. Il suffit d'avoir écouté quelquefois le Professeur Duprè pour être convaincu du contraire : l'enfant ment avec une rare facilité, par suggestion souvent, et puis, ensuite, par crainte de se rétracter et aussi par désir de se mettre en évidence.

Un jour, c'est une petite fille de 12 ans qui travaille dans un atelier. La patronne perd une bague, on accuse l'apprentie de l'avoir volée, elle nie, on insiste, on crie, on l'intimide, elle finit par avouer et on l'envoie au Dépôt. Elle y reste 2 jours, après quoi on retrouve la bague sous un meubla où elle avait roulé.

L'enfant n'y était pour rien. Elle n'avait

avoué que terrorisée, pour avoir la paix, par crainte de châtiments plus grands.il n'est peut-être pas indiffèrent d'envoyer ainsi en prison un enfant de douze nus. mais la, la fillette était seule en jeu.

Dans un autre cas, des enfants accusent un prêtre d'attentat aux mœurs. On l'arrête avec toute la discrétion habituelle, c'est-â-dire en lui faisant traverser tout un canton, menottes aux poings, après quoi, l'enquête faite, on le relâche ; il n'y avait pas un mot de vrai dans l'histoire, et les enfants n'avaient inventé cette accusation que suggestionnés par les questions des braves femmes de l'endroit. Et le fait n'esl pas unique.

Une forme de fabulation plus inoffensive s'observe journellement chez les enfants qui laissent vagabonder leur imagination et prennent leurs désirs pour la réalité. Dans « l'élève Gilles », A. Lafon a bien noté ce caractère dans le personnage épisodique de Zoë. Ces rêves ambitieux sont peut-être refoulés au fond de chacun de nous, même adultes, ils redeviennent apparents chez les paralytiques généraux quand la raison ne les

refrène plus. En présence des enfants on doit donc penser â la « mythomanie » et se garder d'accepter les dires sans contrôle.

Dans une lettre citée par P. de Nolhac {Débats, 19 février 1913), Marie-Antoinette parle ainsi de son fils, le futur Louis XVII : « Il est très indiscret, il répète aisément ce qu'il a entendu dire et souvent, sans vouloir mentir, il y ajoute ce que son imagination lui a fait voir ». Cette perspicacité est rare chez les parents qui, toujours indulgents, ne pensent généralement pas â douter de leurs enfants el â rechercher chez eux des manifestations de psychologie morbide, alors que, même dans les cris inarticulés de l'hydrocéphale le moins douteux, la mère veut voir des manifestations d'une intelligence précoce.

En examinant ceux qui ont atteint l'autre extrémité de la vie nous trouvons des appréciations optimistes analogues dans leur entourage. Certes, il ne s'agit pas de détruire en quoi que ce soit, le respect légitime dû aux personnes â qui la vie a donné l'expérience et laissé tou-

tes les facultés, mais, â côté des vieillards bien conservés intellectuellement, il v a des pauvres vieux, depuis longtemps incapables d'acquérir des notions nouvelles et réduits â leurs souvenirs anciens. Ils ne peuvent rien comprendre aux choses actuelles, quand on leur parle, ils approuvent, bienveillants, l'air béat ; si on leur demande leur avis, ils ne répondent pas directement â la question mais émettent une idée générale, vérité indiscutable et banale, ou bien ils disent un proverbe. Ce sont de bons vieux qui t'ont l'effet d'être des sages... ils s'acheminent tout doucement vers la démence.

Et c'est encore là une notion familière aux élèves du Pr Dupré mais les aliénistes sont habitués â ne jamais dire aux malades un mot ironique ou irrévencieux et les déments sèniles n'ont pas plus que les autres â souffrir de manque d'égards.

La médecine mentale n'a aucun rapport avec

la médecine. N'importe quel médecin peut soigner des fous.

Voilà deux propositions en apparence contradictoires qui, en réalité, pourraient se synthétiser en cette seule formule : « la médecine mentale n'existe pas ».

La médecine mentale se présente sous un jour moins favorable que la chirurgie par exemple, elle n'a pas ses techniques brillantes, ses résultats rapides, ses gros honoraires ; auprès des médecins même, il est facile de comprendre que les discussions des aliènistes paraissent quelque peu byzantines, dénuées d'intérêt et, surtout, sans résultats pratiques. Je me rappelle un ancien collègue de chirurgie qui traitait, non sans ironie, les aliènistes de penseurs. Est-il donc plus noble d'être panseur ? Y a-t-il une hiérarchie entre les spécialités médicales, et cette hiérarchie a-t-elle été renversée au profit des chirurgiens, jadis traités de haut par les médecins du XVIIe siècle qui les consi-

dèraient comme ouvriers manuels. Cependant, il faut faire crédit â la médecine mentale, elle est jeune encore, il n'y a pas si longtemps qu'elle est entfée dans la période des études scientifiques. On enlevait déjà, depuis longtemps, les pierres de la vessie qu'on traitait encore les tous de possédés du démon. Enfin, si l'étude des troubles de l'esprit ne donne pas toujours des résultats brillants pour chaque malade pris individuellement, il y a lieu de tenir compte de l'importance sociale des questions comme celles-ci : alcoolisme, crètinisme, assistance aux enfants anormaux, responsabilité, criminels-aliénés, etc.

De même qu'un certain Ramollot oubliait qu'il faut recruter le militaire dans le civil, beaucoup semblent oublier parfois que les aliénés se recrutent dans la population libre, parmi les gens que nous côtoyons tous les jours.

On dirait qu'il subsiste encore un peu de l'antique conception qui faisait des aliénés des êtres à part, marqués du sceau de la divinité.

La médecine mentale a ses raisons

dans la médecine générale, il y a tous les intermédiaires entre les psychoses chroniques qui nécessitent un internenement prolongé et les troubles passagers qu'on observe au cours de tant d'affections. L'ivresse n'est qu'une folie passagère, on peut lui comparer les délires qui s'observent au cours de plusieurs intoxications aiguës, dans Fempoisonnement par les champignons, par exemple. Certains délires sont sous l'influence d'une lésion rénale et peut-être disparaîtront avec elle. Telle femme, après un accouchement, présente des troubles durant quelques jours, mais, chez telle autre, une affection avant présenté le même début restera à l'état chronique. Ces temps derniers, j'ai été appelé, dans un arrondissement voisin, auprès d'une malade qui était un véritable musée pathologique. Depuis longtemps, elle était atteinte de coxalgie et de lésions de tuberculose pulmonaire. Depuis quelque temps des douleurs violentes et des vomissements de sang indiquaient la présence d'un ulcère de l'estomac. L'auscultation révélait un

rétrécissement aortique. Des tics de la face complétaient le tableau des troubles qu'un pèlerinage â Lourdes avait été impuissant â guérir. Enfin, ultérieurement, apparut un délire â caractère mélancolique, la malade se crut damnée et pensa damner les autres, des idées d'immortalité s'ébauchèrent. N'est-il pas intéressant d'étudier les rapports qui peuvent exister entre les affections organiques de cette malade et ses troubles délirants ? Il faut savoir s'il y a un lien de causalité et ensuite quel est ce lien. Naturellement, si le psychiatre peut arriver à résoudre Je problème, ce n'est qu'en faisant appel â toutes ses connaissances en médecine générale.

Ces quelques exemples font voir que le médecin alièniste doit se tenir en communion constante avec les autres médecins, sans compter que dans la population de 1.000 ou 1.500 malades qui existe dans un asile, il y â aussi des gens qui ont des pneumonies et des pleurésies, d'autres qui se blessent et auprès desquels il est nécessaire d'intervenir.

Enfin, la vie en commun pose des ques-

tions d'hygiène à résoudre comme dans toutes les collectivités, écoles ou casernes, au point de vue de la tuberculose, de la fièvre typhoïde, etc. Le médecin alièniste doit être d'abord médecin, mais ensuite, il doit avoir fait les études supplémentaires suffisantes pour appliquer ses connaissances générales â la spécialité qu'il exerce. La médecine mentale n'est qu'un chapitre de la médecine. Cependant, l'organisation actuelle de l'assistance aux aliénés contribue â isoler les aliénés dans un monde â part (les aliénés et les aliénistes). Les malades délirants qui troublent les salles d'hôpitaux sont envoyés dans les asiles spéciaux et, là, on les perd de vue, on arrive même â avoir, par exemple, des paralytiques généraux d'hôpitaux, â peine affaiblis intellectuellement et présentant seulement quelques troubles de la parole ou des réflexes, et des paralytiques généraux d'asiles complètement incohérents. Il en est de même pour les épileptiques ; on ne se doute guère, dans les hôpitaux, de la fréquence et de l'intensité des troubles psychiques au cours de cette

affection, depuis les simples modifications de caractère jusqu'à la démence, en passant par les troubles crépusculaires, les auras psychiques et les hallucinations multiples.

Il y aurait intérêt, pour les étudiants, à avoir des facilités plus grandes pour entrer dans les asiles et y observer les malades. Il existe 4 ou 5 asiles aux portes de Paris, renfermant environ 6.000 malades. C'est toute une mine de cas cliniques perdus pour renseignement. Rien ne serait plus facile que d'organiser, pour les étudiants, un stage consistant en une série de conférences hebdomadaires faites dans le cours de l'année scolaire. Les communications sont faciles entre ces asiles et le centre du quartier latin et ces établissements possèdent non seulement des laboratoires et des bibliothèques, mais, qui mieux est, des médecins instruits, ayant obtenu leur situation par une série de concours, au courant de toutes les techniques et de toutes les publications. Plusieurs ont été chefs de clinique et mériteraient d'être agrégés.

Ce sont des esprits distingués ayant, en

outre, une solide instruction générale.

Leurs noms font autorité. C'est une force inutilisée et on ne l'utilisera pas, car Paris est une agglomération de petites provinces où les intérêts de clocher, ou de chapelle, tiennent plus de place que l'intérêt général.

Dans le monde médical, en particulier, il est difficile de s'imaginer la somme d'énergie qui se dépense pour des histoires de castes, de groupes, de clans, de boutiques. Toutes ces petites affaires la ont une importance énorme entre Montmartre et Montrouge. Vues de Sirius — ou de Royan — elles en perdent considérablement. On se demande seulement si quelques milieux scientifiques n'ont pas une mentalité assez semblable, au fond, à celle de certains conseils municipaux de village. Pour faire de la Faculté de Paris la première de France, pour faire considérer à l'étranger la médecine française comme la première du monde, il vaudrait peut-être mieux faire appel à toutes les compétences et à toutes les bonnes volontés que d'en laisser systématiquement la moitié sans emploi.

Les certificats cTi n ternement ont remplacé les lettres de cachet.

Un mot d'un médecin su f fil à vous taire enfermer pour la vie.

Sous Louis-Philippe, quand les journalistes étaient â court de copie, ils parlaient du grand serpent de mer — question encore mal élucidée, — le « Constitutionnel » s'en était même fait une spécialité. Aujourd'hui, où la mode est aux campagnes humanitaires, et toujours désintéressées, ils ont trouvé autre chose, ils parlent en guerre contre les internements arbitraires, ce n'est d'ailleurs pas très neuf, cela date de la fin de l'Empire. A cette époque, l'opposition « monta ce bateau » au gouvernement, histoire de l'agacer un peu. Depuis, les journalistes ont oublié l'origine de ce mouvement, mais ils continuent à marcher dans le même sens.

Il faudrait pourtant s'entendre. En France, un certificat d'un seul médecin suffit, en effet, pour faire conduire un

malade â l'asile (en Belgique il faut deux médecins), mais, ce certificat ne vaut que pour conduire le malade à l'asile, il ne vaut pas pour l'y maintenir. Là, dans les 24 heures, le médecin de l'asile doit faire un nouveau certificat qu'il envoie au préfet, celui-ci, s'il s'agit d'une maison privée, envoie un médecin inspecteur, — de toute façon il prévient le procureur de l'arrondissement où le malade a son domicile. Quinze jours après, le médecin fournit un nouveau certificat et un autre chaque semestre.

En cas de désordres ou de scandales sur la voie publique, les maires ou les commissaires peuvent faire procéder â un placement d'office des aliénés, mais à charge d'en référer au préfet dans les ?4 heures.

Une fois â l'asile, l'aliéné n'est pas abandonné, il y reçoit la visite de médecins inspecteurs envoyés par le ministère. Les procureurs, présidents de tribunal, juges de paix, greffiers, maires, etc., non seulement ont le droit d'entrer à l'asile, mais ont le devoir d'y faire des tournées d'inspection réglementaires .

Jb

Les procureurs et les préfets peuvent provoquer la sortie des malades, même contre l'avis du médecin traitant. Enfin, les médecins n'ont pas le droit d'intercepter les lettres écrites aux autorités : président de la République, ministres, juges, préfets, sous peine de prison. Et qu'on ne pense pas que ce soient là des clauses théoriques. Un jour, dans un asile de la région parisienne, je ne sais quel jeune fonctionnaire vient faire sa tournée d'inspection. Un persécuté se plaint â lui et demande sa sortie; malgré ies avertissements du médecin, le magistrat l'exige, on la signe, le malade prend le premier train, descend â la prochaine station et plante un couteau dans le ventre d'un passant. L'an dernier, je crois, l'exposition d'une situation analogue fit * le sujet d'une pièce de théâtre, l'accueil fait par le public dût être plutôt frais, car cela ne fiatte guère ses préjugés. Si l'auteur avait voulu « faire de l'argent», il aurait dû donner â sa pièce la conclusion de « En paix ».

Quant aux correspondances, il faut !e< expédier toutes et il y en a ! Un jour.

était-ce .ans ironie? un médecin envoie

au procureur une lettre où un malade se plaignait de ce que. . comment dirai-je ? ... de ce que la femme d'un président de la République venait L'agacer la nuit et de ce qu'on le contraignait a faire de vilaines choses avec des moineaux ! Par retour du courrier, en style administratif et sur papier a en-tête, le procureur demandait ce qu'il y avait de vrai dans ces faits.

Pour donner satisfaction a l'opinion, l'administration prend toutes les précautions nécessaires pour le recrutement de son personnel médical. Tous les ans, un concours a lieu au ministère de l'Intérieur pour la nomination des médecins d'asile, concours sérieux, comprenant des compositions d'anatomie du système nerveux, de pathologie médicale et chirurgicale, de médecine mentale et d'administration. Même, par une extension peut-être abusive de ses droits, l'administration exige le même concours des médecins des maisons privées. Comme pourtant, on ne peut tout faire a la fois, il existe encore une lacune. Le concours.

en effet, est exigé clans les maisons privées comme clans les asiles publics dépendant du ministère, mais, une troisième catégorie d'asiles, les quartiers d'hospice, dépendant des villes, oui la latitude de nommer n'importe qui comme médecins et, dans ces établissements, à côté de médecins parfaitement à leur place, on en trouve qui se sont signalés â l'attention par l'exercice d'une spécialité tout â fait étrangère à la médecine mentale ou qui ne se sont même signalés par rien du tout, hommes politiques pour la plupart, l'un d'eux aurait même un casier judiciaire. Cette situation a deux avantages, elle permet de récompenser des services électoraux et les notables qui composent les commissions administratives tiennent mieux en main un médecin qui ne doit rien â son mérite qu'un médecin qui se sentirait quelque valeur*. S'il y a là quelques abus ils sont rares, ils ne sauraient atteindre la considération â laquelle a droit le corps des médecins d'asile, et l'arsenal des lois et des décrets possède toutes les armes pour les faire cesser. Si des « considéra-

tions » politiques empêchent l'Administration de se servir de ces armes, réminent politicien qui est â sa tète le déplore tout le premier.

Certes, la loi de 1838, comme toutes choses humaines, est perfectible, en particulier en ce qui touche les biens des aliénés, mais elle a fait un loyal service depuis plus de 70 ans et il y a lieu de n'y toucher qu'avec précaution.

M. le Pr Gilbert Ballet, qui emprunte à ses fonctions et à ses titres une autorité toute particulière en psychiatrie, a fait le 6 mai 1913 (1) une série d'observations fort judicieuses â l'Académie de médecine. Gomme il le remarque, une loi sur les aliénés doit être â la fois une loi d'assistance et une loi de protection sociale. Pour des catégories de malades dissemblables, il faudrait des mesures différentes. D'autre part, dans leur souci de protéger les bien portants contre un péril imaginaire de séquestrations arbitraires, elles ont perdu de vue l'intérêt des malodes. Les parlementaires ont

(i) Bulletin Médical, 7 mai 1913.

ignoré que quelques-uns d'entre eux, el non des moins notables, seraient aujourd'hui injustement, mais complètement disqualifiés si la loi qu'ils préparent eut existé au moment où les troubles transitoires dont ils ont été atteints et qu'on a pu dissimuler ont nécessité des soins.

Les craintes d'internement arbitraire sont absolument chimériques, et il suffit de lire une t'ois la loi de 1838 pour voir qu'un roi du pétrole ou du boudin ne suffirait pas à payer tous les médecins, magistrats et inspecteurs qui ont voix au chapitre, en admettant même qu'ils soient tous â vendre. Il est bien évident que jamais un homme sain d'esprit et connaissant le fonctionnement des asiles, n'aura l'idée de provoquer un internement arbitraire. Cependant, une malheureuse affaire encore récente est venue montrer que cette phobie de la séquestration avait cours jusque dans des milieux d'où l'on pouvait attendre des jugements — ou des arrêts — pris avec plus de calme et de sérénité. Au cours des débats, du haut de son siège et de son infaillibilité - si je puis dire ainsi,—

le président laissa tomber ces paroles mémorables : « Un paralytique général, cela ne s'interne pas, je sais ce que c'est, j'en ai deux dans ma famille». Devant une opinion aussi personnelle et aussi inattendue, on se bâterait de rire, s'il n'y en avait pas qui en pleurent.

Il ne faut pas croire inoffensives les campagnes contre les internements arbitraires. Elles ont pour effet de provoquer des libertés arbitraires. Et voici, pris au hasard, un fait divers qui montre quels dangers les aliénés en liberté peuvent faire courir â leur entourage :

« La Folie d'une mère. — Depuis six mois, la femme C..., 36 ans, demeurant â Pussay, séquestrait sa fille, Marcelle, 14 ans, et ne la nourrissait que de « tisane magique » parce qu'elle était poursuivie par le démon.

» La femme C, a été écroue à la prison d'Etampes. Sa fille, qu'on désespère de sauver, a été transportée â l'hôpital».

Le malade lui-même peut être mieux protégé â l'asile (m'en liberté. Ces jours derniers un aliéné inoffensif atteint d'un délire à forme mystique errait dans la

campagne, trois jeunes gens abusèrent de sa faiblesse et lui prirent son argent. Quand la presse enfourche son dada on ne trouve plus un seul médecin dans Paris pour consentir à signer un certificat d'internement. En réalité, les médecins ne doivent pas exagérer leur responsabilité, puisque, nous l'avons vu, leur certificat ne fait que conduire â l'asile ; mais il y a, pourtant, des précautions â prendre. D'abord, s'il s'agit d'un persécuté, on peut toujours craindre sa vengeance lors de sa sortie ultérieure. Ensuite et surtout, il faut craindre d'être mêlé à des affaires d'intérêt .

Dans la classe pauvre la question ne se pose pas, et le médecin se met à couvert en demandant au commissaire, ou au maire, de la commune qui prend les frais d'internement à sa charge, de faire une enquête et de provoquer un internement d'office, et si, d'aventure, il arrive d'interner un malade qui aurait pu s'en passer, le médecin de l'asile le renvoie huit jours après et tout est dit. Mais dans les milieux riches une grande prudence est de mise. Ici, c'est un vieil homme que-

relieur, processif, mettant la discorde partout, mais nullement aliéné, qu'une famille verrait volontiers hors d'état de nuire. Là, c'est un mari qui boit parfois et qui menace sa femme ; ses parents en ont peur et voudraient l'isoler. Ailleurs, c'est un aïeul atteint d'un léger degré de démence sènile ; dans une famille respectueuse et dévouée il coulerait des jours heureux, mais on est aux petits soins pour l'agacer et il devient violent. Dans tous ces cas, et dans bien d'autres analogues, il y a lieu d'être prudent.

La conduite à suivre varie d'ailleurs avec chaque cas. Tel berger aura un délire a forme mystique et cela ne l'empêchera pas de garder ses moutons dans une plaine déserte, mais tel autre malade, comparable au premier, vivant à Paris, bâtira avec des matériaux différents un délire analogue où il sera question de découvertes, de rayons X, d'aéroplanes, etc., il se lancera à publier des brochures, à haranguer les foules, causera du scandale et se fera envoyer au Dépôt. Un dément sènile, a la campagne, dans une maison isolée, ne court aucun risque ; il

ne pourrait rester seul dans un appartement en ville. Tel paralytique général, présentant déjà des signes indubitables de l'affection qui remportera, continue â la satisfaction de tous son métier d'employé de commerce; s'il était conducteur de locomotive ou capitaine d'un bateau il serait prudent de le prier de prendre sa retraite.

Vivre â Paris, c' est déjà un travail ; traverser une rue nécessite de l'attention, une vue et un sens auditif sans défauts. Aller d'une extrémité â l'autre de la ville constitue une série de problèmes â résoudre, pour peu qu'il faille changer deux fois de métro ou d'omnibus. Dans ces conditions, il est certain que des déments séniles ou des paralytiques généraux au début, des enfants débiles ou certains épileptiques, ne pourraient vaquer librement dans la capitale. Au contraire, â Royan, par exemple, la vie ne comporte que rarement des difficultés â surmonter, des mois peuvent se passer sans qu'on ait à subir une fatigue intellectuelle, la topograpliie du terrain ne présente point de danger et, si un malade ne savait pas

retrouver son chemin, on aurait vite fait de le renseigner. Ainsi, alors que l'internement est nécessaire dans les grandes villes, même dans des cas légers ; on peut y surseoir dans les calmes provinces, très favorables à l'amélioration des surmenés.

L'internement, on le voit, même légal, soulève des problèmes multiples. Le praticien agit donc prudemment en ne signant pas seul un certificat d'internement, quoique la loi l'y autorise, il se met â couvert en s'adjoignant un s )écialiste. La loi exige que les médecins qui signent le certificat n'aient aucun intérêt dans la maison où sera effectué le placement et ne soient parents, ni des propriétaires de l'établissement, ni de la personne qui demande le placement.

Et pourtant, si la séquestration arbitraire mélodramatique n'existe pas dans les asiles — elle serait plus facile â réaliser â domicile, — il y a cependant dans ces établissements des internements discutables. En effet, non seulement certaines considérations rendent plus facile l'internement des habitants de la ville

ou des indigents, parce qu'on ne peut les entretenir et les surveiller â domicile comme on le ferait pour des malades aisés ou des campagnards, mais, déplus, il n'existe naturellement aucun critérium absolu pour distinguer l'état morbide de l'état de santé et certains médecins hésiteront plus que d'autres à laisser sortir après guèrison les malades qui leur ont été conliès. Il peut donc y avoir des prolongations du séjour à l'asile. Ces séjours prolongés sont même la règle pour les alcooliques, et dans l'état actuel des choses, on pourrait presque dire que tous les alcooliques le sont arbitrairement (1). En effet, voilà un alcoolique atteint de délire aigu. Ses idées de jalousie le poussent â vouloir tuer sa femme, il la menace et même la blesse ; comme il a agi sans discernement on l'envoie â l'asile, mais au bout de huit jours il a cessé de délirer, il a continué quelques jours à peine â croire au rêve qu'il avait vécu, et maintenant, désintoxiqué, le voila revenu â l'état normal. Strictement,

(1) Le canton de Saint-Gall, en Suisse, a eu le premier une loi spéciale pour l'internement des alcooliques.

aussitôt le délire passé, ce malade devrait être remis en liberté, or, il est bien évident que son premier soin, dans ce cas, sera de s'enivrer dans le premier café venu et de recommencer les désordres qui l'ont fait interner. Au contraire, en prolongeant le séjour a l'asile, le malade prend l'habitude de la sobriété, et parfois, c'est rare mais cela existe , on a pu rééduquer des volontés et même affilier d'anciens alcooliques à des sociétés de tempérance où iis ont trouvé le soutien moral nécessaire pour entrer dans la bonne voie. Et, sans doute, quelques personnos frémiront en pensant que l'opinion d'un médecin d'asile suffit à maintenir ou a élargir un aliéné, et d'autres triompheront et diront : « vous voyez bien que les internements arbitraires existent ». îl y a une question d'appréciation, c'est évident, mais je ne vois guère le moyen de Fempêcher. En quoi l'intervention des hommes de loi donnerait-elle plus de garanties ? Ou bien le tribunal écoulerait l'avis de l'expert aliéniste compétent et ne ferait que contresigner ses conclusions, ou il ne l'écou-

terait pas et, étant composé d'incompétents, je veux dire de gens dont ce n'est pas ],i partie, il se lancerait en pleine fantaisie. Et les tribunaux sont-ils donc si sûrs d'eux-mêmes ? En dehors des jurys qui condamnent ou acquittent d'après des questions de sentiment, ne peut-on pas voir transparaître au travers des jugements des magistrats professionnels, je ne dis pas leurs passions, mais, du moins leurs convictions individuelles ? N'a-t-on pas vu tel tribunal acquitter un délinquant qui eût été sévèrement puni dans la ville voisine ? Ne voit-on pas tous les jours des jugements cassés en appel ? Ce qui prouve que le monde judiciaire ne possède pas plus que le monde médical le critérium de la vèrilè (1).

Los alcooliques constituent, d'ailleurs, le type de ces malades qui ne sont à leur place nulle part et ne sont absolument chez eux ni dans les prisons, ni dans les asiles. Lorsqu'ils commettent un délit,

(i) Je recommande à ce propos un article du Sourire, analysé dans Les Débats du }o janvier 191 3, sous le titre: « Le Guide du Justiciable ».

si on admet que l'ivresse est une excuse on les acquitte, mais en provoquant alors un placement d'office qui les envoie a l'asile. La, nous l'avons vu, ou bien on les garde après leur délire passé, et c'est arbitraire, ou bien on les relâche prématurément et ils sont de nouveau en danger, et un danger d'autant plus grand que leur internement sera désormais une circonstance atténuante pour leurs délits (ou crimes) ultérieurs. D'autres délinquants que les alcooliques sont d'ailleurs dans le même cas. Les questions des aliénés criminels et des criminels aliénés sont parmi les plus grosses qui se posent à propos de l'assistance aux aliénés ; elles sont a l'étude et ont même reçu un commencement de solution.

Il peut y avoir encore dans les asiles une autre catégorie d'internements abusifs. Ce sont ceux qui concernent les délirants d'hôpital (Régis) internés hâtivement, soit par insuffisance des locaux hospitaliers, soit par erreur de diagnostic. Par exemple, un malade présente dans un hôpital un délire toxique, il trouble ses compagnons, on l'envoie mourir a

l'asile, alors qu'il aurait suffi de prolonger son séjour de 24 ou de 48 heures dans une salle d'isolement pour ne pas infliger au malade un transport inutile et â la famille l'ennui d'un convoi sortant de « chez les fous ».

Il y a encore, dans les asiles, de pauvres vieux, atteints de démence sènile, qui pourraient parfois aussi bien être dans un asile de vieillards, cela leur est d'ailleurs parfaitement indifférent. Il y a même des aphasiques, malades qui, â la suite d'une lésion cérébrale, ne peuvent traduire leurs pensées par des mots ni par des signes, ou qui ne peuvent adapter le mot â l'idée. Ce ne sont pas pour cela des aliénés et leur place n'est pas â l'asile où on ne les garde, du reste, que s'ils sont en même temps affaiblis intellectuellement.

Les médecins que l'étude des rapports de l'aphasie avec la démence et les vésanies pourrait intéresser liront avec fruit la remarquable thèse qu'a passée sur ce sujet â Paris, en 1910, Brissot, interne des asiles de la Seine. Ils feront bien de consulter aussi la thèse de Moutier

(1908), travail énorme où cet élève de P. Marie s'attache à battre en brèche le dogme qui considère la 3me circonvolution frontale gauche comme le centre du langage articulé, dogme qui semble bien constituer, lui aussi, un préjugé neurologique, La question de la dépendance ou de l'indépendance entre l'idée et son expression verbale peut passionner aussi bien les psychologues spiritualistes que les médecins.

Parmi les hôtes des asiles qui n'y sont point absolument a leur place, il faut encore compter tous les parasites des établissements hospitaliers. De même qu'il y a des vagabonds heureux de se faire octroyer quelques mois de prison â Tentrée de l'hiver, de même, d'autres préfèrent les libations copieuses qui, déjà une fois, leur ont appris le chemin de l'asile. Certains exploitent la collectivité de toutes les façons, séjournant tour â tour à Xanterre, dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les asiles. Je me rappelle un malheureux, aveugle de naissance, cheminant avec une besace pleine des objets les plus hétéroclites : Une

bougie, une pomme de terre, une savate, etc., qu'il destinait d'ailleurs à des usaires inattendus, il se disait accordeur de pianos, prétendait reconnaître les couleurs au toucher, il avait inventé une « voiture automobile en bois» pouvant se renverser et rouler clans les deux sens si les enfants la chaviraient. Aveugle, il avait été en Algérie, a pied autant que possible, descendant la vallée du Rhône et longeant les côtes d'Espagne ; il rapportait de ses voyages des impressions très personnelles comme on peut croire. Mais il s'ennuyait à l'asile, il regrettait le soleil qu'il ne voyait pas, mais qui lui donnait l'impression de quelque chose de chaud. L'observation de ce malade a dû être publiée. Il était comparable a l'aliéné voyageur signalé par M. de Fursac et moi a la Sté de Médecine ; son inaptitude à s'adapter a la vie sociale étant aggravée seulement par sa cécité. On pourra lire, a ce propos, dans la Reçue du 1er février 1913, l'article de E. Hinzelin, sur les « Nomades au XX' siècle en France ».

Vivre avec les fous rend fou.

Voilà un préjugé extrêmement répandu et qui doit être examiné de près. On s'explique bien des erreurs quand on voit un ancien pensionnaire de Ville- Evrard se faire passer pour ancien infirmier de cet asile et son entourage accepter le fait sans discussion.

Je ne sais pass'ilexiste des statistiques permettant de donner des chiffres précis mais, après avoir vécu dans les asiles, dans les hôpitaux, et fait de la clientèle, je crois pouvoir affirmer qu'il n'y a pas plus d'aliénés parmi le personnel chargé de soigner les aliénés que dans le reste de la population. J'ai vu devenir aliénées des infirmières d'hôpitaux qui n'avaient jamais vu un fou, et les seuls employés d'asile que j'ai vus atteints de troubles cérébraux se sont trouvés être des personnes n'appartenant pas au personnel soignant. Encore faudrait-il tenir compte de ce fait que, dans un asile, les moindres troubles mentaux ne sauraient

passer inaperçus et que, d'autre part, on n'y a pas l'horreur de l'internement, qui existe dans d'autres milieux. Par conséquent des délires passagers survenant chez des gens vivant près d'un asile feront interner les malades ; ils attireraient â peine l'attention au fond d'une campagne.

Les infirmiers d'asile ont le droit de devenir aliénés comme les autres citoyens, grâce â l'alcool, et ils peuvent porter en eux les tares d'une hérédité qui préexiste — naturellement — à leur entrée dans les asiles.

On peut même citer des médecins d'asile qui sont devenus paralytiques généraux, c'est un accident qui arrive aussi aux chirurgiens, et dans tous ces cas la contagion des maladies mentales, telle qu'on l'entend ordinairement, ne joue aucun rôle. Pas plus parmi les médecins que parmi les infirmiers, le contact avec les malades ne cause de désastre et la prétendue bizarrerie que certains sages ont cru observer chez les aliénistes est un mythe. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le choix même de

leur profession indiquait déjà des goûts différents de ceux des autres médecins et le peu d'attrait qu'ils éprouvaient pour la lutte pour la vie, telle qu'on la conçoit en clientèle. La vie d'asile ne fait qu'accentuer les différences qui les séparent de leurs confrères dont ils n'ont certes pas la mentalité. Je dis mentalité différente, je ne dis ni meilleure ni pire. Parfois, il peut arriver que le médecin d'asile, bien logé, sûr de l'avenir, s'enferme dans sa vie de savant bénédictin, et apprenne â éviter les histoires, â être respectueux de ses chefs, â accepter sans récriminations le second rang quand sa valeur lui donnerait droit au premier.

Le praticien, au contraire, par tempérament, et par nécessité, se met en avant, recherche les responsabilités et sa seule faiblesse lui vient de son ombrageux esprit d'indépendance qui lui fait repousser même la discipline nécessaire des groupements de défense professionnelle.

C'est l'éternelle histoire du chien et du loup, bien malin qui dira où sont les fous en cette affaire î Et puis, il y a des aliènistes pleins de vigueur et d'entrain

qui savent trouver dans des croisades d'ordre social l'emploi de leur activité, et il ne serait pas impossible de trouver des médecins exerçant dont le talent consiste à avoir des idées qui ne lion rient ni ne dépassent les opinions des concierges voisines. Je m'excuse auprès de mes collègues et de mes maîtres de ce plaidoyer en leur faveur ; s'ils prenaient contact avec le public, ils verraient qu'il n'est pas inutile.

Pourtant, il existe des cas de contagion des délires, mais ce fait se produit dans des conditions bien particulières. Si deux personnes vivent un peu isolées du reste du monde, sans que leurs idées puissent être redressées par celles de leurs concitoyens, leurs esprits peuvent arriver â se dévier dans le même sens. Qu'une des deux personnes, mari ou femme, mère ou fille, ait des hallncinations ou délire, l'autre commencera par contredire l'aliéné, mais bientôt se laissera influencer par lui et ce t'ait se produira en particulier si l'aliéné est le plus intelligent — ce qui est fort possible — et s'il a, en temps ordinaire, un grand ascendant moral sur

son partenaire fi). D'après Libert, c'est le cas de Sancho Pança auquel Don Quichotte finit par imposer ses idées délirantes. Mais, on le voit, ce fait ne saurait survenir dans un asile, il demande pour se produire l'isolement préalable de 1' « inducteur» et de 1' «induit ».

Voici un fait divers récent extrait des Débats :

« La folie contagieuse. — A Saint- Rem y (Deux-Sèvres) habite la famille G..., qui exploite une ferme. Récemment, un porc étant mort, ils consultèrent une somnambule. Celle-ci déclara qu'un sort avait été jeté sur la ferme et que tous les animaux allaient périr.

» Le curé de la commune fut appelé pour chasser les mauvais esprits mais il refusa de se plier aux exigences des victimes du maléfice.

» A la suite de l'hallucination délirante de l'une des belles-filles, Mme G..., âgée de trente et un ans, ils amenèrent de force le curé à la ferme où ils le retinrent prisonnier. Munis de torches et de bâtons,

(i) Leroy et Trénel, Sté Clin, de Méd. nient., 15 fev. 09.

ils poursuivirent ensuite de soi-disant fantômes, puis revinrent rouer de coups le malheureux prêtre, qui ne fut délivré que par l'intervention de voisins.

» Mme G... a été conduite au quartier d'hospice de Niort. Les autres membres de lafamille, dont la fureur paraît calmée, sont gardés à vue. »

lia garde fut insuffisante, car, quelques jours plus tard, la fille et labelle-mére de l'internée se sont noyées dans la Sèvre.

On a relaté au moyen-âge et jusqu'au XVIIIme siècle des délires collectifs â caractère religieux ayant souvent leur point de départ dans des couvents où les conditions décrites plus haut sont réalisées (1). De nos jours même, certains réveils mystiques qui ont eu lieu en pays de Galles (Rogues de Fursac) et en Westphalie en particulier, ont pu paraître ressembler davantage â un écho affaibli des phénomènes observés aux siècles passés qu'à des conversions sincères et durables basées sur le raisonnement.

(i) J. Noir. A propos des miracles du diacre Paris, Concours Médical, 191 3, p. 483.

On a parlé de contagion du diabète alors qu'il ne s'agissait peut-être que d'effets semblables produits par des causes identiques chez des conjoints du même milieu social, doués d'hérédités similaires et vivant d'une vie commune.

On pourra voir également un mari et une femme devenir tous deux paralytiques généraux parce qu'ils ont la même raison de le devenir. L'alcool rendra également fous des gens se livrant ensemble aux mêmes excès.

Enfin, dans certaines familles, l'hérédité étant la même, naturellement, entre parents et enfants, les tares peuvent être plus accentuées chez la plus jeune génération si elles sont renforcées et non atténuées par l'élément nouveau qu'apporte le second générateur. On verra alors devenir fous, la même année, le père et le fils, sans qu'il soit, cette fois, question de contagion, l'hérédité aurait suffi â agir, même s'ils avaient vécu séparés, de même qu'on voit presque tous les membres de certaines familles se suicider, quoiqu'habitant aux antipodes.

Pour ce qui est du suicide, l'exemple

peut d'ailleurs suffire â entraîner des gens sans lien de parenté, puisqu'on a vu r!os ponts â suicide choisis par les désespérés pour s'y tuer, et même des guérites •: suicide où plusieurs factionnaires de suite mettaient fin à leurs jours.

Les hystériques sont de grandes amoureuse». Les neurasthéniques sont des malades imaginaires.— Le mariage guérira eela...

Il faut avouer que la plupart des dénominations usitées en médecine mentale sont malheureuses. Hystérie est encore un mot mal choisi ; il n'y a probablement aucun rapport entre cette maladie et l'organe dont elle tire son nom, car il y a des hommes hystérique-.

Les femmes hystériques ne se distinguent nullement par des idées amoureuses. Je préviens les vieux messieurs et les collégiens qui croiraient trouver un aphrodisiaque dans la lecture des ouvrages sérieux sur l'hystérie qu'ils seraient déçus, ils ne trouveraient que des détails sur l'état des réflexes.

Ce qui caractérise l'état mental des hystériques c'est une grande aptitude â se laisser suggestionner. On n'ohserve plus l'hystérie théâtrale d'autrefois, et il semhlebien que les médecins, sans s'en douter, l'avaient créée de toutes pièces

par leurs suggestions. Avec les hystériques on confondait, naguère encore, les mythomanes qui ont une grande tendance à mentir, même inutilement, même quand cela peut leur nuire ; elles s'accusent personnellement et elles impliquent d'autres personnes dans la fausse accusation. Les mensonges de mythomanes ont eu parfois de terribles conséquences. En 1864, une jeune espagnole fait condamner 6 personnes â 20 ans de travaux forcés. A Saumur, un officier faussement accusé de viol fut également envoyé au bagne. On pourrait multiplier les exemples historiques ou récents. Généralement ce sont des femmes qui simulent des attentats et accusent faussement.

Pourtant, il y a quelques années, dans un hôpital de province, un étudiant simula un empoisonnement et fit passer une sœur en cour d'assises. On a pu dire qu'il y a 10 ans on savait très bien ce que c'était que l'hystérie et que, maintenant, on ne le savait plus. C'est aux leçons de Babinsky qu'il faut renvoyer ceux qui désirent avoir sur ce sujet des lumières plus complètes.

Ainsi, quand on dit d'une malade « elle est hystérique », on ne met nullement en doute sa moralité sexuelle. Réciproquement, lorsqu'on voit une malade aux allures provocantes et amoureuses, on ne peut pas dire davantage qu'elle est . hystérique. Parfois, il s'agit d'une paralytique générale ; en effet, tandis que l'homme, dans son délire ambitieux entasse les titres et les décorations et remue les millions, la femme, indigente d'idées, montre avec satisfaction les rotondités de son corsage. Ou bien il s'agit d'une maniaque agitée aux oripeaux multicolores.

Parmi celles pour qui l'amour (?) fut un gagne-pain et qui trouvent â l'asile leur retraite, les hystériques ne sont pas plus nombreuses ; les unes étaient déjà des débiles, pauvres êtres passifs et incapables de travailler avant leur vie de désordre ; d'autres, des maniaques impossibles â surveiller pendant leur stade d'excitation ; d'autres, enfin, ont gagné leur hospitalisai ion grâce â leurs maladies professionnelles ultérieurement acquises : alcoolisme chronique et paralysie générale.

Il n'y a trace d'hystérie en aucun de ces cas. L'hystérie étant devenue <x une corbeille a papiers de la médecine dans laquelle on jette les papiers qu'on ne sait où classer », c'est encore à l'hystérie que les incroyants attribuent les miracles de Lourdes. Pour eux, il n'y a rien de vrai dans toutes ces histoires de pèlerinage ou, si des guèrisons s'observent, ce ne sont que des guèrisons d'hystériques.

Pour les croyants, au contraire, le miracle est un fait réel et d'ailleurs journalier, dû à l'intervention de la Vierge.

Peut-être y aurait-il place pour une troisième théorie qui consisterait à dire :

« Oui, il se fait à Lourdes des guèrisons rapides et qui semblent différentes de celles que nous observons dans les hôpitaux. Le fait en lui-même semble indubitable.Quant â l'interprétation, cherchons, nous trouverons sans doute des cas qu'on pourra ranger dans l'hystérie et en tout comparables â ceux de la Salpétriére, nous en constaterons d'autres qui ne s'expliquent pas ainsi, Nous savons, d'autre part, que des phénomènes analogues s'observent dans les pélerina-

ges mahométans ou bouddhistes et ils devaient se produire déjà à Epidaure, â Delphes et ailleurs. Quand quelque chose nous étonne il ne faut pas tout de suite crier au miracle. L'acier qui monte vers i'aimanl n'obéit pas aux lois de la pesanteur, il obéit â une autre loi qui n'est pas de nature miraculeuse. D'ailleurs, les miracles ne gagnent rien â se produire en foule, un seul fait miraculeux, c'està-dire ne s'expliquant pas par les lois naturelles et les contredisant sera plus probant que des centaines de miracles sujets â caution. La « Revue » a publié l'an dernier un article en ce sens.

Qu'on fasse donc des études sur ce sujet, et il pourra en résulter des découvertes fécondes ; mais nous ne savons pas assez ce que c'est que l'hystérie pour y rattacher indistinctement tous les faits que nous ne comprenons pas.

« Ce n'est pas, a dit Charcot, par des affirmations sans preuves ou par des négations sans fondement qu'on peut résoudre cette question (des miracles). »

En pareille matière, une affirmation dogmatique et sans démonstration suffi-

santé ne peut attirer de la part des contradicteurs qu'une autre affirmation aussi mal fondée ; il ne peut en résulter qu'une irritation stérile. Mieux vaut po ser la question sans la résoudre en demandant â chacun d'examiner luimême les documents et les faits qui servent de base à ses opinions. C'est ainsi qu'on pourra peut-être arriver â comprendre et â expliquer (1).

Tout â côté des hystériques le public place dans la catégorie des malades imaginaires; les neurasthéniques. D'abord, il n'y a pas de malades imaginaires, du moment qu'un malade souffre, sa souffrance est réelle ; ce qui est peut-être imaginaire, c'est la cause qu'il attribue â sa maladie, il peut se faire aussi que cette cause réside seulement dans un trouble de la fonction et que la lésion anatomique ne soit pas dècelée par nos méthodes d'examen.

Le mot de neurasthénie est souvent employé abusivement. L'affection qu'il

(i) Voir : J. Bon. Sur quelques guérisons de Lourdes, Paris, lib. des Saints-Pères, 1912.

désigne se manifeste par des symptômes caractéristiques : céphalée en casque, c'est-à-dire douleurs de tête donnant l'impression d'avoir porté un casque, douleurs lombaires, troubles gastriques, inattention, insomnie avec sensation de fatigue le matin. Le neurasthénique harcèle son entourage de ses plaintes.

On ne prendra pas pour un neurasthénique le dément précoce qui, lui, ne se préoccupe jamais de son état. Après un début parfois qualifié de neurasthénie, les déments précoces présentent, suivant les formes, un délire polymorphe, une incohérence plus ou moins complète dans le langage et les écrits, une tendance à la répétition des mêmes mots et des mêmes actes (stèréotypie),une aptitude â conserver les attitudes qu'on leur donne (catatonie), etc.

Le mot de démence précoce a surtout le sens de démence rapide, cependant, c'est bien parmi les jeunes gens qu'on l'observe le plus souvent.

Le diagnostic est important quand il s'agit, par exemple, de soldats ayant quitté leur corps, accusés de désertion

et qui peuvent n'être que des cléments précoces ayant fait une fugue de nature pathologique. Ce nom de démence précoce, d'origine allemande, désigne, en somme, une maladie mentale assez bien caractérisée et répondant a peu près a ce que les français appelaient « confusion mentale chronique ». On y range en Allemagne un groupe de malades qu'on ratiache en France aux persécutés.

Sous le nom extrêmement comprèhensif de neurasthénie on voit encore désigner des mélancoliques. La mélancolie peut se présenter comme stade de la psychose maniaque dépressive. Une forme spéciale apparaît souvent chez la femme a l'âge critique, la malade se croit responsahle de tous les maux qui atteignent son entourage et s'accuse de tous les crimes. Les idées de suicide sont très fréquentesetnécessitent une surveillance de tous les instants. On peut observer chez les mélancoliques du délire hypocondriaque dans lequel le malade fixe son attention sur sa santé et le fonctionnement de ses organes. Parfois, la mélancolie peut marquer le début d'une

paralysie générale. Le neurasthénique commence un travail, mais bientôt la fatigue survient, l'effort est douloureux. Le mélancolique n'en commence même pas, c'est la pensée même de l'effort qui est douloureuse. Le neurasthénique est malade physiquement, le mélancolique l'est moralement. L'affection du premier provient du surmenage, c'est une intoxication, curable par l'hygiène et le repos. La maladie du second a débuté brusquement et sans cause, elle est incurable ou ne s'améliore que par l'opium.

Pêle-mêle avec les neurasthéniques on trouve encore des cyclothymiques (G. Ballet-P. Kahn), passant tour à tour de la tristesse et de l'indifférence â la gaieté et a l'expansion, malades désignés dans la vie courante par les mots : lunatiques, originaux, capricieux.

Sous la dénomination de psychasthèniques,on a groupé des dégénérés atteints de troubles intellectuels, volontaires et émotionnels ; indécis, irrésolus et souvent atteints de tics, de phobies, d'obsessions.

On voit combien de types morbides

différents peuvent s'observer parmi les malades qu'on est enclin â traiter de malades imaginaires. Il faudrait encore étudier les troubles de la Cènèsthèsie (E. Dupré. a Le Mouvement Médical ».

janvier 1913).

Il faut donc n'adopter qu'avec la plus grande réserve les diagnostics de journalistes et de gens du monde qui parlent si facilement de neurasthénie, voire de « neurasthénie aiguë ».

On pourrait, d'ailleurs, dire de même de bien d'autres termes, par exemple du mot anémie cérébrale qui, dans la bouche des reporters, prend souvent les allures d'un synonyme de maladie mentale en général ; il est malheureux, en particulier, quand il s'applique aux paralytiques généraux qui présentent de la congestion. En dehors des cas où elle est consécutive â une affection cardiaque ou â une hémorragie, on pourrait dire que l'anémie cérébrale n'existe pas, et on aura une idée de son importance en constatant que dans les 4 volumes de sa dernière èdilion, Dieulafoy lui consacre juste une page.

Quant aux crises de nerfs, attaques de nerfs, etc., qui semblent être l'apanage des jolies femmes et entrer dans le groupe des maladies imaginaires ne méritant qu'une attention restreinte, elles peuvent être, en réalité, des crises d'hystérie ou d'èpilepsie.

Quand on a affaire â un jeune homme bizarre, dont on ne peut rien tirer, on croit se tirer d'embarras en le faisant engager. On voit à quels désastres on court s'il s'agit d'un aliéné méconnu, d'un dément précoce en voie d'évolution ou, seulement, d'un dégénéré, incapable de se soumettre aux règles de la société, même dans l'état de liberté relative de la vie civile. Comment veut-on que ce malheureux s'adapte plus facilement à la discipline stricte du régiment ?

Pour les femmes, le remède est autre,, elles ne font pas encore de service militaire. Alors, si elles présentent quelques anomalies psychiques, on cligne de l'œil d'un air malin et on dit : « Le mariage arrangera ça ». Ah ! le bel ouvrage qu'on fait là! C'est bien la peine de faire des congrès de l'eugénique ! Pousser ainsi

vers le mariage des femmes tarées mentalement c'est d'abord vouer au malheur les infortunés qui les prendront, d'autant plus qu'avec la loi française actuelle, l'aliénation mentale n'est pas un cas de divorce (1), malgré les campagnes entreprises lorsque quelque fait divers rend la question d'actualité. On risque également de provoquer ainsi la naissance d'enfants à hérédité défectueuse et prédisposés eux-mêmes aux affections mentales. On pousse déjà au mariage et a la reproduction assez de gens tarés, au nom des questions d'intérêt, et il est inutile d'en pousser d'autres par thérapeutique.

Nous avons vu que la chasteté avait dans l'étiologie des vésanies une part >cins doute beaucoup moins importante que celle qu'on lui attribue dans une partie du public, il y a quand même eu des vestales et des nones qui ont tenu leur serment sans devenir folles. Par conséquent, le mariage ne saurait constituer un remède. On a dit qu'il y avait plus de fous parmi les célibataires que parmi

1 1 ) Lucien Graux : Le di\ orée dus aliénés.

les gens mariés. Sans doute, « il n'est pas bon que l'homme soit seul » mais cette raison est peut-être insuffisante pour affirmer que la vie solitaire engendre la folie. La encore, on a pu prendre l'effet pour la cause. S'il y a plus de fous célibataires c'est sans doute que les fous trouvent peu à se marier, les fous et tous ceux qui s'écartent d'un type moyen, et qui s'en écartent au-dessus, au-dessous ou à coté. Par le seul fait qu'ils ne répondent pas au type admis et courant, ils trouvent moins â s'assortir et le fait est plus fréquent dans une société complexe où des considérations de tous ordres (social, religieux) viennent entraver le libre choix, que dans une société primitive où les types sont peu différenciés. En fait, tout se passe comme si la nature avait pour but de ramener l'espèce â un type moyen. Il n'y a là qu'un exemple de lois plus générales, dépassant le cadre des considérations relatives uniquement aux anomalies mentales. Il semble, en effet que, dans la plupart des cas, les types présentant des caractères acquis par variations brusques, même avantageux

à l'espèce, seraient bientôt noyés dans la masse de ceux qui n'ont pas ces caractères ; quant aux modifications de moindre importance dont le développement serait ultérieurement utile à l'espèce, elles seraient aussi neutralisées, même si la nature pouvait prévoir leur utilité future (il est utile aux bœufs d'avoir des cornes à quoi auraient pu servir à leurs ancêtres des rudiments de cornes?). De sorte que, si l'humanité évolue vers un type autre, ce ne sera sans doute que sous l'influence de conditions extérieures agissant sur tous ses membres, mais pour le moment, il semble que tous les types aberrants soient condamnés â être éliminés.

Si je condamne ainsi au célibat tous les psychopathes, doit-on y condamner aussi leurs enfants? Sans doute, on ne conseillera jamais d'aller choisir dans les asiles ses fiancés ou ses beaux parents. Mais il y a lieu de distinguer. Il faut savoir de quelle forme de folie étaient atteints les parents et quelles sont les dates du début de l'affection et de la naissance des enfants. Une thèse a dé-

montré que les enfants des paralytiques généraux étaient plus sains à mesure que la date de leur naissance s'éloignait de la date â laquelle le père avait contracté la syphilis et se rapprochait de celle où la paralysie générale débutait. On peut toujours dire que cette affection indique un point de moindre résistance du côté du cerveau. Pourtant, ces temps derniers,

avant vu une très belle fille née non seu-

lement avant la paralysie générale, mais même beaucoup avant la syphilis de son père, je n'ai pas hésité à lui donner un certificat disant que la maladie de son père ne devait pas effrayer les prétendants.

La ïolie ne se cjuérit pas.

J faut l'enfermer...

Que le publie manifeste son horreur et sa crainte pour l'internement ou qu'on dise, parfois en plaisantant : « il est â enfermer... », c'est au fond la mêm«e opinion qui se fait jour sous ces deux formes contradictoires, c'est la conviction que la « folie » est incurable et que tout malade qui a franchi le seuil d'un asile doit laisser là toute espérance.

Pour beaucoup, le traitement des aliénés se résume en deux mots : camisole de force et douche. Or, la camisole de force a presque disparu des asiles où elle a été remplacée par le maillot, vêtement de toile forte que le malade ne peut déchirer, mais qui ne détermine pas les strictions de la camisole ; c'est, en somme, un progrès et son emploi a marqué surtout une évolution dans les esprits. Quant â l'hydrothérapie, elle consiste moins, â l'heure actuelle, en douches brutales

qu'en bains continus, destinés â calmer le malade, a éviter des escarres, etc. Les douches sont employées quand il convient, cela va sans dire ; mais la méthode de traitement en usage dans les asiles ne consiste pas à asséner des coups de massue sur la tête des malades pour Jes faire taire, ni a crier plus fort qu'eux pour les intimider, ni a leur montrer qu'on a des biceps et qu'on aura le dernier mot.L'othématome des paralytiques généraux ne s'observe plus guère chez les malades d'asile, chez lesquels il avait la même origine que chez les lutteurs antiques, c'est-à-dire des coups de poing sur l'oreille. On peut donc pleinement rassurer les familles qui amènent des malades un peu agités et demandent comme une faveur qu'on ne les frappe pas trop. Inutile de dire que dans aucun asile, on ne voit, â l'heure actuelle, les instruments barbares présentés par M. le Dr A. Marie â la Société de médecine mentale en 1909, et dont on peut voir ici quelques reproductions dues â son extrême obligeance.

Cependant, s'il faut tout dire, un maître

de la psychiatrie m'a avoué avoir vu dans le quartier d'hospice de la préfecture du plus pittoresque département du Centre, un jour qu'il y était entré incognito, deux malades attachés à des arbres et exposés aux mouches en plein soleil. J'ai moi-même visité cet établissement et j'y ai vu quelque chose de très bien, c'est la chapelle romane, tout le reste est évidemment défectueux. Dans un autre quartier d'hospice, près d'une grande gare de l'Etat, j'ai vu encore des malades ayant des entraves aux mains et aux pieds, d'autres, dans des baignoires munies de couvercles en zinc d'où la tête seule émergeait, évoquaient quelque vision de Saint Jean-Baptiste. J'attendais la poire d'angoisse.... Ce sont là des oublis qu'il faut bien avouer dans un ouvrage qui pourrait paraître un panégyrique partial des asiles et de leur personnel, mais le préjugé consiste à généraliser ce qui n'est que l'exception. Dans les asiles publics départementaux on a de l'argent et les médecins ont une trop haute valeur intellectuelle et morale pour tolérer des faits semblables, et si, dans

une maison privée, des plaisanteries de ce genre avaient lieu, l'établissement serait fermé dans les 48 heures et les médecins directeurs iraient méditer « sur la paille humide des cachots». Dans les quartiers d'hospice , au contraire , les membres des commissions administratives gèrent l'établissement d'assistance dans le même esprit qu'une maison de produits coloniaux ; l'aliéné n'est pas un malade â guérir, c'est une bouche à nourrir et des bras â faire produire, s'il ne peut travailler, on se borne â le mettre hors d'état de nuire par les moyens les plus économiques. C'est l'exploitation de l'aliéné ; ces messieurs n'en peuvent mais, ils ne sont pas compétents, d'ailleurs leurs fonctions sont gratuites, c'està-dire rémunérées seulement par ces rubans, violets ou rouges, par lesquels l'Administration s'attache les âmes simples.

Peu â peu , les instruments de contrainte, derniers vestiges du passé, sont relégués dans les musées et l'asile tend, dès maintenant, â devenir un hôpital fait pour guérir et non une espèce

de prison faite pour empêcher les malades de causer des désordres . C'est dans cet esprit que les projets de loi â l'étude prévoient pour les malades la faculté d'entrer eux-mêmes à l'asile, tondis que maintenant, s'ils veulent entrer de leur plein gré, il leur faut faire signer une demande d'admission par un ami qui est parfois le premier passant venu, un employé de tramway, par exemple. Tous les asiles nouveaux que j'ai visités, en France et à l'étranger, ne le cèdent en rien aux hôpitaux les plus beaux et les plus récents ; les parisiens peuvent s'en rendre compte en allant se promener entre Chelles et Neuilly- sur-Marne .

Comme il est même difficile de ne pas tomber d'un extrême dans l'autre, on arrive a peindre des fresques de 800 fr. dans un salon réservé aux aliénés, salon dont les angles arrondis, selon le mode aseptique, s'allient d'ailleurs â des canapés de velours cati, réceptacles à microbes. En voyant ces manifestations prétentieuses d'un luxe rastaquouère, je me suis dit parfois, je l'avoue, que cet argent serait mieux employé à acheter des ta-

bleaux pour les écoles où vont les petits paysans qui, malgré l'instruction obligatoire,n'en restent pas moins des barbares dépourvus de toute notion esthétique.

Ces exagérations prouvent au moins qu'on s'intéresse aux aliénés et il faut s'en réjouir. Le Dr Picquè, chirurgien en chef de Ste-Anne, me disait un jour : « Pour faire un bon alièniste, il faut aimer ses malades », c'est parfaitement exact et si bizarre que cela paraisse aux profanes, les médecins d'asile arrivent facilement â avoir pour leurs malades une sorte de sympathie qui est plus que de la pitié. Un étudiant en médecine, habitant dans les asiles, où il était né, m'avouait qu'il lui manquait quelque chose quand il n'avait plus autour de lui que des gens normaux ou prétendus tels.

Comme je répétais à un de mes maîtres que les médecins praticiens nous reprochaient de ne pas guérir nos aliénés : (( Demandez-leur donc, me dit-il, combien ils guérissent de tuberculeux?»

Eh bien, actuellement, avec les nouvelles méthodes thérapeutiques, on guérit des tuberculeux, je pourrais en citer, et on

guérit aussi desaliénès, seules les cloisons ètanches qui séparent les médecins spécialisés, les empêchent de s'en rendre compte. Et puis, entre ces deux termes extrêmes, maladie et guèrison,il y a un intermédiaire qui est le soulagement, je pourrais ajouter aussi la consolation, pour paraphraser le mot d'un maître. Empêchez un tuberculeux de tousser, redonnezlui de l'appétit, du poids, du sommeil, calmez ses douleurs et votre besogne n'aura pas été vaine. Prévoyez la marche d'une affection mentale et prévenez-en la famille du malade, mettez-la en garde contre les tentatives de suicide d'un mélancolique, empêchez un paralytique général d'avoir des escarres, sevrez un morphinomane ou un alcoolique et vous n'aurez pas été appelé pour rien. Le médecin est souvent utile pour les choses bonnes qu'il prescrit, il l'est souvent davantage encore pour les sottises qu'il empêche de faire. Tantôt il s'agit d'un nerveux qu'on veut à toute force distraire; on l'envoie au théâtre, dans le monde, et c'est le repos qui lui est nécessaire, même le repos absolu, prolongé et au lit. Cela

s'appelle la clinothérapie pour les amateurs de terminologie psychiatrique. Tantôt la famille croira bien faire en cherchant â dissuader le malade de ses idées délirantes par des moqueries continuelles qui ne feront que l'agacer, ou bien ce sera la manière forte, on cherchera â le dresser par des brutalités. Parfois, on croira fortifier le malade par des vins médicamenteux qui ne feront que congestionner son cerveau et exaspérer son délire . Certes , l'éloignement du milieu familial ne suffît pas toujours â faire disparaître un délire, et, si certaines opérations chirurgicales en s'attaquant à la cause du mal, amènent des guèrisons, d'autres sont insuffisantes. Tel persécuté retrouvera dans sa nouvelle maison tous les fils électriques, les rayons X, ou les pendules parlantes qui servent à ses persécuteurs ; tel malade, qui dit avoir un lézard dans le ventre, croira pendant 15 jours être délivré et s'apercevra bientôt qu'on a laissé des œufs ou qu'un autre animal est né. Mais, même chez des malades peu curables, le changement de milieu peu amener une rémission ; il y

a avantage pour eux à être entre des mains compétentes et â éloigner les sujets d'irritation qu'ils trouvaient dans leur oatourage ; dans tous les cas, il y a intérêt â ce que le traitement soit précoce et â ce qu'on ne laisse pas le délire s'installer sous prétexte qu'il est incurable.

Quand la nécessité l'impose, il n'y a don»! pas d'hésitation, le malade sera dirigé, selon ses moyens, sur un asile départemental ou sur une maison privée.

Est-ce â dire que les asiles constituent le dernier mot de l'assistance aux aliénés ? Non certes, â coté de l'asile-garderie d'autrefois, â côté de l'asile-hopital de maintenant, il y a place pour une autre forme de traitement : c'est l'envoi dans les colonies familiales pour les indigents, et le traitement â domicile pour les riches quand la forme de la maladie le permet.

Sans doute, il serait impossible au XXe siècle, dans une ville populeuse, de laisser errer les aliénés comme ils le font à Madagascar ou dans les pays arabes ( i h

(i) La Tunisie a des pavillons spéciaux depuis i an. L'Algérie va faire édifier un asile construit d'après les projeta du Dp Mabille. Jusqu'ici on envoyait les aliénés les plus malades à Aix.

mais on peu!, dans bien des cas, recourir à la liberté surveillée. Le placement de l'aliène chez l'habitant a pris naissance à Gheel, en Belgique, où se rendaient les malades en pèlerinage. Actuellement, le système de la porte ouverte (open-door) existe, avec quelques modifications de nuance, en Angleterre, en Ecosse, en Argentine, etc. En France, le département de la Seine a fondé les colonies familiales de Dun-sur-Auron,sous la direction du D1' Marie en 1891, et plus tard d'Ainay-le-Chateau, où les malades calmes sont placés chez des nourriciers qui les surveillent.

Les asiles, tels qu'ils ont été compris jusqu'à présent, ont constitué un stade nécessaire dans l'histoire de la psychiatrie, mais le traitement à domicile ou dans des colonies familiales, peut aussi avoir ses indications. Quand les circonstances le permettront, le malade devra être envoyé à la campagne dans une maison où il aura le calme nécessaire , on la choisira de telle sorte qu'il puisse y trouver la distraction suffisante sans aller jusqu'à la fatigue ; la marche, le tennis,

quelques spectacles en plein air en seront la base. Rentré chez lui, le malade pourra s'occuper au jardin ou lire un peu, jouer â des jeux faciles avec la personne chargée de l'accompagner. Si c'est possible, on aura â proximité un médecin averti sachant se servir des ressources que lui offrent l'hydrothérapie , l'hy podermie , l'opothèrapie.

L'hydrothérapie nécessite dans quelques cas un établissement spécial. Le traitement médicamenteux lui-même demande quelque doigté pour être efficace et inoffensif. Certains déprimés seront remontés par des injections d'eau de mer, de cacodylate de strychnine, de glycérophosphate de soude, etc. L'agitation, l'insomnie, demanderont des alcaloïdes dosés au 1 4 de milligramme et administrés en injections sous-cutanées ou des médicaments sans goût dissimulés dans les aliments. L'opothèrapie dont l'inventeur est Brown-Sèquard, consiste à administrer au malade les produits de sécrétion des glandes insuffisantes chez lui. Si, comme le veut Le Dantec, nos organes sexuels peuvent être considérés

comme des parasites de notre organisme, il nous faut d'abord nous habituer â cette symbiose (puberté) et ensuite apprendre â nous en passer (ménopause). Le médecin pourra avoir recours aux extraits ovarique, testiculaire, thyroïdien, qui s'associeront ou se contrebalanceront.

L'extraithypophysaire n'est pas d'un emploi courant, car il coûte 1209 fr. le litre, mais des essais intéressants ont été faits. L'opothèrapie n'est pas encore au point, mais les résultats qu'elle a donnés autorisent toutes les espérances.

C'est peut-être l'épilesie qui a appris aux hommes à pratiquer la trépanation avec une pierre polie, cela dès la préhistoire, et encore maintenant chez les paysans de Galles et de Monténégro.

Autrefois on trépanait pour faire sortir le mauvais esprit, aujourd'hui c'est pour enlever des fragments osseux ou une tumeur qui compriment tel ou tel centre déterminé que des convulsions limitées auront révélés.

Les régimes prennent leur place dans le traitement des maladies mentales, de l'épilesie en particulier : cure de désin-

toxication, régime végétarien, régime lacté, ferments lactiques, et voilà ({lie, d'Amérique, on nous apprend que le venin du serpent guérit le mal comitial tout comme la galvanisation cervicale, les cautérisations nasales et 100 autres moyens. C'est au médecin de savoir choisir entre toutes les méthodes qui lui sont offertes ; il n'a pas le droit de désespérer et de déclarer un aliéné incurable. I! doit être seulement assez au courant pour demander â la thérapeutique les traitements et les remèdes qui constituent des progrés et être assez prudent pour savoir attendre (pie les découvertes sensationnelles aient fait leurs preuves. Heureux quand il pourra soulager un malade en calmant un symptôme, il aura surtout de brillants succès quand il pourra s'attaquer â la cause même de la maladie, la vaincre et la supprimer.

Documents dus à V obligeance de M. Renaud,

instituteur à Juscorps :

Je n'ai pas de données précises sur les

préjugés qui existent dans le pays relativement à l'origine de la folie et à son traitement. Ce sont surtout des impressions et des souvenirs.

Il me semble qu'il faudrait tout d'abord distinguer, au point de vue de l'origine, entre les innocents de naissance et ceux qui le deviennent dans le cours de leur vie.

Dans le premier cas, on est porté a croire qu'il s'agit d'un châtiment infligé aux parents dans leur descendance. C'est l'application de la parole biblique : « Je punis les pères dans les enfants... »

Si, dans la famille ainsi frappée, quelqu'un a commis une de ces actions que la conscience populaire réprouve, ça va tout seul : punition divine. Si le voisinage ne connaît rien de suspect, ça ne prouve pas contre la thèse, il y a des fautes que les hommes ignorent, et sans doute c'est une de ces fautes cachées que « le bon Dieu punit». « Qu'ais-y fait au bon Dieu, moi 1 » s'écrie la paysanne atteinte par quelque calamité. Et dans son roman de Jack, Alphonse Daudet met dans la bouche d'Ida de Barancy une exclamation si pareille qu'on croirait qu'il est venu se documenter dans les Deux-Sèvres.

Tout ce qui sort du train accoutumé s'explique ainsi par l'intervention d'une puissance supérieure ou d'un pouvoir occulte, Dieu, ou le

diable dont les sorciers sont les agents.

Dans ses Pensées, l'abbé Roux insiste sur cette idée, qu'il y a toujours du païen dans le paysan. C'est évidemment l'homme antique qui subsiste en nous. Nous remplaçons les dieux et demi-dieux, etc., par des sorciers.

Je ne voudrais pas généraliser et ce qui précède ne s'applique pas à tous les habitants de la campagne, ça va de soi, mais je croirais que beaucoup de ceux qui n'en disent rien ne sont pas éloignés de croire, eux aussi, à une punition.

Quand la folie se déclarait chez un adulte, sans qu'on pût l'expliquer par des chagrins,par une tragédie domestique, elle pouvait être attribuée à un mauvais sort. Quelques personnes croient aussi que l'étude, le « travail de tête », peut rendre fou, de même que la lecture des « mauvais livres » et l'abus des pratiques religieuses. Enfin, je tiens de plusieurs personnes de Sepvret une autre explication de la folie. Ce serait un médecin de Lezay, qui l'aurait, paraitil, mise en circulation. Il est mort depuis longtemps, et il ne pouvait ni protester ni confirmer. D'après les propos qu'on lui prêtait, nous aurions chacun dans la tête trois gouttes de sang, qui ne doivent pas se rencontrer. Si elles se rencontrent on est perdu, c'est la folie ou le suicide.

Peut-être les manifestations côtoyant la folie, les aberrations du goût, les divagations de la raison, du jugement sont-elles plus souvent attribuées aux sorciers que la folie proprement

dite. Bien entendu, je traduis des idées que j'ai entendu exprimer, sans prétendre à autre chose; seulement, j'ai conscience de les avoir mal traduites. Je voulais parler des cas qu'on définit en disant de quelqu'un : « Il n'est pas fou si l'on veut, mais il n'est pas «bien de lui».

Je n'ai jamais eu connaissance qu'un fou reçut dans sa famille des soins particuliers. Si l'on croyait à un mauvais sort, on consultait des devins, des dormeuses, et cela dans le plus grand secret, sans doute pour ne pas donner l'éveil au sorcier.

Les sorciers, en partageant un fruit avec leur victime, en lui mettant la main sur la tête, pouvaient le priver de la parole, lui retirer telle ou telle faculté. Voici un fait qui m'a été affirmé maintes fois comme exact par la personne même à qui il était arrivé. Une jeune fille, servante dans une ferme, avait pour camarade de service une femme qui passait pour être sorcière. Cette femme lui offrit un jour la moitié d'une pomme qu'elle mangea. Pendant huit jours elle ne put parler. Elle répondait par signes, elle pouvait vaquer à ses occupations et elle ne souffrait point. Au bout de huit jours, ayant reçu de la même femme une moitié de poire qu'elle mangea comme elle avait mangé la pomme, la parole lui revint.

Quand un sorcier formait une entreprise audessus de son pouvoir, les esprits de l'enfer le châtiaient cruellement. Ils le frappaient, le dé-

chiraient de leurs griffes. Si quelque personne se trouvait dans le voisinage, elle pouvait entendre les coups, les cris de la victime.

>n m'a raconté qu'un sorcier, se livrant à ses conjuration- dans un lieu écarté, fut assailli par le diable qui refusait de lui obéir et qu'il ne parvint pas à dominer. Pendant l'action, des témoins demeurés prudemment à l'écart, le voyaient lutter désespérément contre un ennemi invisible. Il appelait à l'aide : « A moi ! A moi ! » Après la bataille, le sorcier fut relevé en piteux état. Ses vêtements pendaient en lambeaux, son corps était couvert d'égratignures.

Beaucoup de vieux paysans racontaient des histoires semblables , et invariablement , on accusait les mauvais livres. Ce n'étaient pas les sorciers avérés à qui de pareilles mésaventures survenaient, c'étaient les néophtyes, ceux qui voulaient, avec une science imparfaite du maléfice, obliger le diable à leur obéir.

Le prétendu sorcier qui lutte contre le diable, ne serait-il pas un fou sujet à des crises de délire, à des hallucinations !

Lettre de M. H. Cormeau,j'uge de paix.

Dans le Pays des Mauges (partie de la Vendée angevine), on croyait la folie héréditaire, et le fait d'avoir ou d'avoir eu un parent proche frappé de démence constituait une tare pour la famille.

On croyait aussi que la folie pouvait se don-

ner par sorcellerie, une sorte d'envoûtement sans cause ni effets définis. Les sorciers qui donnaient ces sorts pouvaient pareillement les ôter.

Les fous étaient l'objet de la pitié publique et aussi d'une sorte de terreur mystérieuse comme celle que l'homme éprouve quand il arrive au terme du connu, devant l'inconnu.

Les innocents étaient pendant leur vie entière traités en enfants. On les laissait, même étant vieux, habillés d'une robe de bure marron comme celle des capucins, et d'un bonnet à trois pointes en popeline.

Ceux qui restaient des arriérés, simplement, tombaient, à la mort de leurs parents, dans la mendicité. Il fallait vivre. Ces pauvres gens vivaient de charités et de « commissions » ; on les envoyait de l'un chez l'autre chercher ou reporter les outils ou objets d'emprunt ou acheter ce dont on avait besoin. Mais les enfants les tourmentaient fréquemment, leur donnant des sobriquets, les poursuivant, leur jetant des pierres.

Notes communiquées par3 le Z> Mauxion , de Neuvicq.

Une femme devint folle à la suite de revers de fortune. On alla consulter la sorcière. Celleci prescrivit comme traitement de battre la personne ayant jeté le sort et de prendre son sang pour en frotter le malade.

Le mari, convaincu de la méchanceté du voisin et de la réalité de son influence, aurait peutêtre exécuté l'ordonnance sans la peur de la cour d'assises.

Toutes les fois qu'un homme devient fou, on invoque le mal donné. On voit bien le médecin, mais surtout le sorcier , on paye celui-ci , d'abord pour le remercier de ses soins, ensuite pour l'empêcher de redonner le sort qu'il avait enlevé.

Traitement de la méningite : Mettre un oignon préparé sur le front, il faut que l'oignon soit

Remède expérimente pour le haut mal. Document inédit, extrait des Archives de la Charente- Inférieure, communiqué par M. J. Pandin, archiviste.

Il faut prendre le poids d'un écu d'or de guy de chesne, autant de grains de pivoine, autant de graine d'anis, pareille quantité de cranne d'un mort; si c'est pour une femme, il faut de la teste de femme ; si c'est pour un homme, de celle d'un homme. Les chirurgiens en connaissent la différence.

Il faut faire râper le cranne bien menu et que la teste n'ait pas été hors de terre plus de trois mois, car elle aurait perdu sa force, mais il vaudrait mieux que ce fut au sorti de terre.

Vous mettrez le tout en poudre que vous séparerez en trois prises égales, que vous ferez prendre au malade pendant trois jours, en y mettant un jour d'intervalle à chaque. Il faut le prendre dans un bouillon fait avec une poule ou autre volaille, sans sel.

Le malade ne mangera pas de bœuf pendant un mois et vivra au régime pendant ce tems.

Il ne faut pas manger de fruit ni de légume. Il faut se faire saigner et purger avant de commencer le remède. On peut recommencer le remède autant de fois qu'il n'aura pas guéri. Des personnes l'ont recommencé jusqu'à cinq fois et ont été guéries.

Folk-Lore de la Tour aine (1), par M* Jacques Rougé, reproduit avec permission spéciale de l'auteur.

On ne doit pas se marier pendant le mois de mai. Les enlants issus des unions contractées pendant ce mois auront les yeux rouges ou seront fous.

Ste Britte est invoquée à Ste - Maure pour tous les maux du corps et de l'esprit.

A S^Christophe (canton de Neuvy-le-Roi), on fait annuellement un pèlerinage « au S* Christophe qui guérit Tépilepsie. »

(i) Chez Lechevalier, 16, rue de Savoie, Paris (Vie), et (i Gazette Médicale du Centre ».

Afin d'enlever ou d'atténuer la « faiblesse d'esprit », on fait un pèlerinage à S'-Avertin qui guérit aussi les maux de tête (c'est un pèlerinage analogue qui a donné naissance à la colonie familiale de Gheel en Belgique).

Le lit Je rotation.

ScrVice J-* Al:ooliqnes

Asile 4e Vill,-I>r..rd,

Colonie .ics Enfants

Asile Je Vauchise (S.-et-O.).

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