‹ Les préjugés en médecine mentaleChapitre 4 sur 8 · LA FOLIE TOUCHE AU GENIE · texte numérisé non relu

LA FOLIE TOUCHE AU GENIE

Voilà une formule qui. Gomme toutes

les formules, demande à être expliquée, car il existe une tendance fâcheuse a répéter ainsi des phrases toutes faites et qu'on prend pour des idées.

Sans doute, il y a des artistes, de> savants, qui, peu soucieux des contingences, présentent des bizarreries capables de les faire traiter d' « originaux -. Or, aux yeux de la sage petite bourgeoisie provinciale en particulier, être « original », s'éloigner d'un type moyen et conventionnel, c'est l'abomination de la désolation ; mais comme il n'y a pas mal originaux » qui ne présentent pas la moindre trace de génie et qu'il existe des génies authentiques sans la muindre bizarrerie, le rapport ne paraît pas évident. On peut être un génie sans la plus petite « manie » (au sens populaire),

comme on peut être artiste sans grand chapeau, ni longs cheveux.

Quant à penser que la folie, en employant ce mot dans son acception la plus large et pour la commodité du langage, puisse faire naître des conceptions géniales, rien n'est moins prouvé. Certes, dans les asiles, les poètes ne manquent pas qui, chaque matin, vous assaillent et vous remettent leurs èlucubrations, mais, généralement, elles sont bien pauvres et souvent prétentieuses. En réalité, c'est tout au plus si les maladies mentales laissent persister quelques talents antérieurement acquis, mais elles ne créent point d'aptitude à en acquérir de nouveaux. Des exemples feront comprendre ces données : un paralytique général au début, reproduit un jour une figure genre Rembrandt représentant une hallucination qu'il avait eue (fait assez rare dans cette affection). Le dessin était intéressant,mais ne dépassait pas la moyenne de ce que ce malade, dessinateur de métier,était capable de faire antérieurement. Il existe dans les asiles des professeurs de musique, bons exécutants ; loin de

trouver dans leurs délires des inspirations nouvelles, ils voient chaque jour leur répertoire se rétrécir comme le cercle même de leurs idées, si la maladie dont ils sont atteints progresse.

On a dit que Hercule, César, Mahomet, Richelieu, Charles-Quint, Napoléon Ier et bien d'autres, étaient épileptiques.Plus près de nous, au cours du XIXe siècle, on a pu voir des littérateurs, des poètes, des philosophes, des musiciens, finir leurs jours dans des asiles d'aliénés ; mais chaque cas demanderait à être étudié en particulier. La fuite de Tolstoï, avant sa mort, a été présentée aux habitués des conférences de l'Odèon comme l'acte admirable d'un homme qui veut fuir le luxe relatif au milieu duquel les siens le faisaient vivre malgré lui. Les psychiatres n'y ont vu qu'une fugue mor bide. Tout en admirant l'œuvre de Tolstoï, on se sent pris d'un doute sur l'intégrité de son équilibre mental, lorsqu'on apprend, par exemple (Romain Rolland), que cet auteur jugeait Wagner uniquement d'après un acte de Siegfried et, qui plus est, que pour se faire une

opinion sur les poètes français, il les jugeait en lisant uniquement dans leurs œuvres la poésie de la page 28. Il faut, pour chacun, examiner impartialement d'une part, les manifestations géniales, d'autre part, les manifestations morbides. Tel bohème, mal adapté pour la lutte pour la vie, tombe dans l'alcoolisme ou la morphinomanie et cherche â s'inspirer de ses hallucinations. Tel autre, d'un esprit parfaitement sain, contracte une syphilis qui, chez un intellectuel, a des tendances plus grandes â provoquer des manifestations du coté du système nerveux et notre avarié deviendra paralytique général. Des journalistes ou des sociologues, sujets aux crises alternatives d'excitation et de dépression qui caractérisent la psychose maniaque-dépressive, ont pu mener â bien leur tâche pendant leurs périodes saines, mais, même au début de la période d'excitation, ils ne manifestent généralement qu'une activité brouillonne. On voit par l'aperçu ci-dessus que la folie n'est pas quelque chose de presque divin, ayant avec le génie des rapports mystérieux. Les ma-

nifestations morbides des hommes de génie doivent être examinées de près et il est possible, dans la majorité des cas, de les rattacher â des types morbides connus.

Depuis quelques années on s'est attaché â faire l'étude mentale rétrospective des personnages célèbres de l'histoire, de la légende ou même des héros de la littérature. Cette floraison médico-littéraire nous a fourni des lectures souvent intéressantes, des renseignements précis sur certaines personnalités disparues depuis peu, et des diagnostics parfois osés, quand les aliènistes s'attaquent aux personnages de l'histoire lointaine. Schumann, Maupassant, Nietzsche seraient morts paralytiques généraux. Le Professeur Grasset considère Aug . Comte comme un désiquilibré atteint de folie intermittente. Régis fait de J.-J. Rousseau un neurasthénique artério-sclèreux(1) tandis que Sérieux et Capgras trouvent en cet écrivain les stigmates caractéristiques d'un interprètateur et leur élève Libert

(i) Lacassagne, Le Temps, 30 janv. 1913 .

pense que c'est également un interprèta- Leur qui a fourni le prototype de Don Quichotte. Zola s'inspire du délire alcoolique pour Coupeau dans Y « Assommoir » et un psychiatre affirme que la Marguerite de Faust, tuant son enfant, nous montre, un cas de confusion mentale hallucinatoire. Peut-être l'ombre de Goethe ditelle comme Socrate « quelles belles choses ce jeune homme me fait dire, auxquelles je n'avais jamais pensé. » Les aliènistes apportent ainsi des vues nouvelles, tant â l'histoire anecdotique qu'à la critique littéraire. Leur compétence spéciale est parfois nécessaire. Je me rappelle avoir lu, il y a quelques mois, dans le Figaro, un article sur Junot et sur les excentricités auxquelles il se livra dans une fête à Lisbonne ; l'article n'étant pas fait par un médecin, les traits essentiels manquaient, aucun diagnostic n'était posé et l'esprit restait hésitant entre paralysie générale et accès maniaque.

Tout comme Nabuchodonosor , les prophètes d'Israël et Jésus lui-même ont dû comparaître devant le tribunal des psychiatres, à la grande joie des francs-

maçons et à l'indignation des croyants.

Pour ceux qui ne partagent ni ces joies naïves ni ces colères, il y là des études à faire , posément et calmement. Ce sont des thèses, il est bon qu'elles aient été faites ; mais ce ne sont que des thèses, n'emportant pas toujours la conviction même des psychiatres impartiaux. Il est en effet bien difficile, avec des documents insuffisants, d'imposer des diagnostics à 2.000 ans de distance. Quand il s'agit des phénomènes psychiques, d'ordre religieux en particulier, la plus grande prudence s'impose; il faut tenir compte du milieu, du temps, de la race, des idées courantes, du degré de civilisation. Il est déjà bien difficile d'entrer dans la mentalité de nos contemporains, comment pénétrer celle de gens qui nous sont profondément étrangers ?

Nous sommes séparés et seuls comme les morts... a dit Sully-Prudhomme.

Souvent, on voit des jeunes gens des Cévennes ou de Bretagne en particulier, venant à P<ii'is pour sauver la France, ainsi que des voix le leur ont ordonné.

Sans doute, l'analogie avec Jeanne d'Arc est frappante, mais, avons-nous les preuves suffisantes pour affirmer que l'identité est absolue?

De même, si un malade, aujourd'hui, perçoit un objet qui n'existe pas, s'il a une hallucination, visuelle ou auditive, nous disons qu'il est fou, mais si nous lisons la a Légende dorée », nous voyons que presque tous les saints ont présenté des hallucinations. De même, Luther, à la Wartburg, lança son encrier à la tête du diable. Devons-nous les classer tous parmi les fous ? Devons-nous, au contraire, faire la part de l'atmosphère dans laquelle ils vivaient, tenir compte de ce que le monde était alors, pour tous, rempli de merveilleux ? S'agissait-il d'hallucinations, c'est-à-dire de perceptions sans objet, ou d'illusions, c'est-àdire de perceptions erronées? Ou, encore, d'interprétations délirantes , autrement dit d'hypothèses fausses à propos de sensations vraies ?

Si la phrase qui sert de titre à ce chapitre ne constitue pas une erreur absolue — et elle ne saurait en constituer

A. Brouwer. — Paysan* htijc

une dans un domaine où la vérité absolue, elle-même, n'existe pas — on voit du moins que ce n'est pas une formule à énoncer comme un théorème de géométrie ; elle prête â des discussions et elle soulève des questions qui sont bien loin d'être résolues.

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