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SUR FUSTEL DE œULANGES 463
Gaule romanisée continue, sous les Francs, (l*être ce qu'elle est et de vivre d'une vie qui ne réclame la mention d'aucune révolution pour être expliquée tout entière. Loin d'imposer des mœurs et des institutions, les rois issus de race germanique prennent celles de la nation sur laquelle ils régnèrent, avec sa langue et sa religion. On les voit chausser la chaussure des anciens empereurs romains.
Cette théorie, Mesdames et Messieurs, est connue communément sous le nom de romanisme de Fustel de Coulanges. C'est un fait cependant qu^il se défendait fort d'être appelé un romaniste. « Je ne suis, disait-il avec insistance, ni romaniste ni germaniste. Je ne veux expliquer ni par Rome ni par la Germanie les destinées de la France. »
On explique communément cette protestation de l'historien par un scrupule d'érudit,une crainte d'être rangé, ne fût-ce qu'en histoire, dans un parti. Que n^ai-je le temps, Mesdames et Messieurs, de vous faire voir là dedans le fond d'une philosophie également ennemie de ces aperçus triviaux qui ne conçoivent l'histoire du monde que comme une série de révolutions, et du fatalisme immobiliste qu'on a quelquefois voulu leur opposer? Fustel croit au changement, au nouveau dans le monde, aux amendements possibles. La féodalité, dans laquelle se résume la plus longue partie de notre histoire, n'est pas le fait d'une Gaule germanisée, il est vrai, mais elle s'est développée dans une Gaule postérieure issue des institutions romaines, non immobilisée dans ces institutions.
Ainsi, point de révolution aux origines de notre histoire. Point de vainqueurs et de vaincas. Une fusion rapide des races, dans une proportion à ce point inégale que tout souvenir de celle d'où sont sortis les rois s'efface en quelques générations. Nos institutions, nos mœurs, notre langue, n'en gardent presque point de trace. Voilà
la paix mise dans notre histoire. La paix, Messieurs, entre nos morts, gage de paix entre les vivants.
Je voudrais aller plus loin encore et vous montrer, pour finir, dans cette conquête de la science, quelque chose de non moins précieux à d'autres égards : le bienfait que nous tenons de Fustel quant à la connaissance et au culte de nos origines intellectuelles.
Les liens qui nous rattachent aux autres hommes (je ne parle point de ceux que la religion impose) ne sont pas seulement de nation, ils sont aussi d'esprit et de culture. Il y a la communauté de patrie, il y a celle qu'établit entre les hommes instruits, cultivés par les longs efforts des générations successives, le lien d'une raison disciplinée. Nous appelons civilisation cette tradition de raison, dont la perfection n'est pas l'œuvre d'un jour, ni le privilège des individus, non pas même la création d'une génération tout entière, mais l'œuvre commune et lentement accrue des siècles.
Ne croyons pas, Mesdames et Messieurs, que nous pensions avec notre raison propre. L'instrument de notre pensée, c'est l'héritage de millions d'hommes qui nous ont précédés, qui l'ont essayée avant nous et, par des expériences et écoles successives, l'ont amenée au point où nous la trouvons. Cet héritage n'est pas tout dans le sang, il est dans l'éducation surtout, et nous pouvons le négliger, le renier. Depuis cent ans on ne s'en fait pas faute. Le mouvement romantique ne fut dans son essence qu'un essai de révolte intellectuelle, un effort pour secouer les règles salutaires que la sagesse héréditaire imposait à l'esprit des hommes qui naissaient.
Sous l'influence des déclamations allemandes, on s'est avisé que la culture latine tenait en esclavage la raison. Sous ce nom, désormais décrié, le laborieux acquis de l'humanité pensante fut saccagé, jeté aux quatre vents
de la folie individuelle. Tous les sophismes d'indépendance dont se repaît le fol orgueil des hommes servirent à mettre en liberté la présomption, l'erreur, les séductions de l'esprit, enchaînées jusqu'alors. Des erreurs historiques jouèrent leur rôle. On opposait nos origines à Rome. On représensait la latinité triomphante comme la geôlière tardive de notre esprit national.
Ce fut le grand décri de la Renaissance des lettres et des arts, taxée d'intruse précisément par les mêmes personnes qu'on voit prendre en d'autres rencontres la défense de l'humanité contre ce qu'ils appellent le préjugé de la patrie.
L'éloge indiscret du Moyen Age, mené dans un esprit de combat contre la culture latine, accompagne volontiers l'esprit de révolution. Il procède dans le fond du même instinct. Mesdames, Messieurs, je suis assuré d'un fait : qui voudra rendre quelque chose du véritable esprit du Moyen Age, devra dégager et reconnaître, jusque dans ce qu'il eut de plus gothique, les origines latines.
Ces origines ne sont pas autre chose que la culture humaine elle même. Rome l'avait héritée d'Athènes, qui la tenait de plus haut encore. En révélant nos origines latines, en les mettant hors de contestation, Fustel a retiré tout prétexte aux Français modernes de les exclure. Il nous remet en chemin de les aimer, de les revendiquer de nouveau, de renoncer aux dégoûtants sophismes qui depuis tantôt un siècle les leur rendent suspectes et inutiles. Chose merveilleuse, en mettant l'unité aux sources de notre histoire, il restitue nos origines à la tradition civilisée, il rend à son pays, en même temps que des principes de paix, des titres de noblesse intellectuelle.
N'hésitons pas à le dire ; grâce à ces titres, nous atteignons, par-dessus les limites du temps et de l'es-
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pace, à plus loin que la France elles Français. Les bornes de la patrie sont franchies. Mais pour quel soin, Mesdames et Messieurs ? Est-ce pour renoncer à nos intérêts nationaux, au respect et aux devoirs qu'ils imposent, aux liens particuliers qu'ils nouent avec des vivants, avec des morts, avec nos fils et ceux qui naîtront d'eux ? A Dieu ne plaise 1 Ce n'est que par figure qu'on a le droit de parler de patrie intellectuelle. La vraie patrie est de chair. Mais, dans cette chair, rien n'empêche que vive l'âme de raison communicable au monde. C'est, après la vie même des peuples, l'ambition dont ils s'entretiennent. Prendre le premier rang dans la culture générale et traditionnelle, relever le triomphe d'une sage politique, d'une diplomatie habile, d'armes victorieuses du prestige d'une pensée florissante, nourrie aux antiques sources et maîtresse du monde, voilèi ce que tous les peuples ont souhaité.
Voilà ce que nous souhaitons, Messieurs. Ce rôle, nous l'avons tenu jadis : nous pouvons et devons y aspirer encore. Donner à notre patrie le premier rang dans la cité intellectuelle, c'est notre tâche et notre espoir. Fustel nous y convie, Fustel nous en presse : notre bienfaiteur de deux manières, à titre de Français, à titres d'hommes raisonnables, je dis d'hommes dignes de ce nom, fils conscients du passé et de Peffort des siècles.