‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 161 sur 162 · Questions historiques, p · texte numérisé non relu

Questions historiques, p

n'est pas là de la déclamation. Qu'on ose faire à cette fermeté de vue, à cette précision d'attaque les fades reproches, les railleries dont je vois qu'on accueille les esprits généreux qui portent tous les jours dans la presse la monnaie de ces nobles propos !

D'autres ont appelé ceci Tamour de nos morts. Reconnaissez-les pareillement, nobles intelligences qui, jusque dans le patriotisme local, ont su reconnaître, faire comprendre et associer le patriotisme historique.

Et maintenant qui défait ce patriotisme-là, soutien et source toujours ouverte de Tunité morale d'une nation ? Fustel répond : la politique. C'est le second texte que j'aurai l'honneur de vous communiquer du maître. Je souhaite qu'il demeure dans vos mémoires, fort comme il est de l'autorité d'un homme de science que personne n'égala dans ses rapprochements :

« Si l'on se représente tout un peuple s'occupant de politique et, depuis le premier jusqu'au dernier, depuis le plus éclairé jusqu'au plus ignorant, depuis le plus intéressé au maintien de l'état de choses actuel jusqu'au plus intéressé à son renversement, possédé de la manie de discuter les affaires publiques et de mettre la main au gouvernement ; si l'on observe les effets que cette maladie produit dans l'existence de milliers d'êtres humains ; si l'on calcule le trouble qu'elle apporte dans chaque vie, les idées fausses qu'elle met dans une foule d'esprits, les sentiments pervers et les passions haineuses qu'elle met dans une foule d'âmes ; si l'on compte le temps enlevé au travail, les discussions, les pertes de force, la ruine des amitiés ou la création d'amitiés factices et d'affections qui ne sont que haineuses, les délations, la destruction de la loyauté, de la sécurité, de la politesse même, l'introduction du mauvais goût dans le

langage, dans le style, dans Tart, la division irrémédiable de la société, la défiance, Tindiscipline, Ténervement et la faiblesse d'un peuple, les défaites qui en sont l'inévitable conséquence, la disparition du vrai patriotisme et même du vrai courage, les fautes qu'il faut que chaque parti commette tour à tour à mesure qu'il arrive au pouvoir dans des conditions toujours les mêmes, les désastres et le prix dont il faut les payer ; si Ton calcule tout cela, on ne peut manquer de dire que cette sorte de maladie est la plus funeste et la plus dangereuse épidémie qui puisse s'abattre sur un peuple, qu'il n'y en a pas qui porte de plus cruelles atteintes à la vie privée et à la vie publique, à l'existence matérielle et à l'existence morale, à la conscience et à l'intelligence, et qu'en un mot il n'y eut jamais de despotisme au monde qui pût faire autant de mal *, »

Allons maintenant plus loin. Mesdames et Messieurs ; cette matière est loin d'être épuisée. Elle est importante. Conduit par la pensée d'un tel homme, on la voit se renouveler sans fin.

Le patriotisme du passé, l'affection à la France historique s'étend sur tous les temps de son histoire. Il met un lien du cœur entre des choses que le hasard des événements a quelquefois jetées, non sans disparate, aux origines des nations ; il adoucit l'antipathie des événements qui les traversent dans un âge avancé déjà. Pour les appeler d'un mot, les révolutions sont un obstacle à cet égal amour que je réclame. En certains temps la lutte des partis a déchiré le pays et rompu l'unité. Ces luttes antiques ont fini quelquefois par la victoire de l'un sur l'autre, et fait aux générations qui suivirent le triste legs d'un antagonisme entre des vainqueurs et des vaincus.

Le temps, réparant ces blessures, n'en a pas anéanti l'histoire. La mention de ce passé troublé demeure, jusque dans le présent, Tennemi de Tunité d'un peuple.

En présence de cette source possible de discorde, une sage politique s'efforce de reléguer ce passé dansFombre. Soigneuse du bon accord entre les citoyens, elle ne voit que danger à réveiller le souvenir, fût-ce du passé le plus lointain et le plus formellement effacé. Elle sait l'empire qu'exerce l'imagination, son adresse à créer des traditions fausses, à inventer de faux rapprochements. Secondée par tous les bons citoyens, elle ne se lasse pas de remettre dans le passé une unité factice s'il le faut, dont se rassure le souci du présent.

Ici nos intellectuels réclament. C'est prôner le mensonge historique. Je réponds : Nullement, c'est prévenir par un change bienfaisant les maux que cause dans l'esprit public une politique de guerre engendrée des fantaisies de l'histoire. On ne défend pas aux historiens de savoir et de dire la vérité, on s'oppose à ce que les manuels pour le peuple s'emplissent de l'exaltation des révolutions du passé. On veille à ce que la connaissance en demeure abstraite dans les livres, à ce que l'imagination publique ne s'en repaisse pas. On tourne cette imagination du côté des légendes favorables. On laisse écrire à un Tennyson, dans les Idylles du Roi, l'histoire d'Arthur comme s'il était en ligne droite le premier roi de l'Angleterre, comme si le roi Edouard descendait de lui de mâle en mâle. Mesdames, Messieurs, voilà des traits de ce fort patriotisme, père de l'esprit public, que chacun reconnaît à nos voisins Anglais. Croit-on réellement chez eux qu'Arthur est le grand-père d'Edouard VII ? Certainement non; on sait positivement le contraire. La raison sait parfaitement bien à quoi s'en tenir sur la légende ; mais l'imagination se repaît de cette légende.

Cette fiction, absente de leur croyance, s'imprime dans leurs affections. Leur instinct national s'en affermit.

Ainsi sur toutes les parties de l'histoire la même prévoyance travaille, s'appliquant à renouer la tradition dans les endroits où elle est rompue. Hélas ! Messieurs, la tradition, comme toutes les bonnes choses de ce monde, n'est parfaite que dans nos désirs. 11 faut que Tart humain s'y mette pour l'achever. Sainte besogne, effort salutaire pour projeter dans les origines imaginées et chéries d'un peuple l'unité dont il recueille les avantages dans le présent.

En France, nous avons d'autres règles. Il semble que quelques-uns ne rêvent que de découvrir des ruptures dans le passé, pour en tirer la guerre dans le présent. L'histoire de l'Angleterre est loin de pouvoir se comparer à la constante unité de la nôtre. Une rage de nous entre-détruire nous met cependant bien au-dessous d'elle à cet égard. Nous requérons la science de nous donner des motifs de guerre intestine. Elle n'a que trop répondu à cet appel. De quelle ardeur on la voit relever, exagérer, raconter, illustrer, de vers, de drame, de musique et de peinture, les petites et les grandes révolutions. On craint que le souvenir ne s'en perde. On en entretient le peuple avec persévérance. On refait un sort à celles qui tendent à s'effacer, on ressuscite les oubliées. Saint-Barthélémy, Dragonnades, Albigeois, quelle excitation, quel régal 1 et par-dessus tout la grande, l'immortelle époque où tant de têtes tombèrent, où tant de sang français coula par la volonté de Français, au nom de principes éternels qui rejoignent les hommes par delà des frontières. Lutte du paysan contre le noble, de la nation contre le roi, voilà le spectacle vrai ou faux qu'on se plaît à tirer de notre histoire.

Il alimente, soutient, réveille, passionne nos discordes

SUR FUSTEL DE COULiNGES 461

présentes. Notre histoire, depuis cent cinquante ans, est une histoire de guerres civiles. Examinez le fond de nos querelles politiques, vous n'y trouverez rien tant que l'archéologie.

Quand les révolutions manquent aux besoins de la guerre, il est remarquable que nous en inventons.

J'ai quitté Fustel un moment, m'y revoici. La plus célèbre de ces opinions sur les révolutions du passé est celle qui fait sortir la France de la conquête germanique opérée sur la Gaule romaine.

On l'enseigne encore dans les classes. Si je vous demandais tout d'un coup, Mesdames, ce que c'est que Yalieit, pas une de celles qui répètent l'histoire avec leurs petites filles à la sortie des cours ne faillirait à me répondre que ce sont des terres partagées par les rois francs à leurs soldats. Témoignage entre plusieurs d'une guerre sanglante, suivie d'une victoire cruelle, où se virent armées les unes contre les autres les races d'où notre nation est issue. On en allègue d'autres marques encore. On en multiplie les effets. Quelle occasion de s'entrebattre, quel point de départ superbe et comme fait à souhait pour une nation où l'on ne cesse de promener les torches de la guerre civile !

On n'eut garde de n'en pas profiter. Pour renouer le présent à ces propos de guerre, on inventa de reconnaître dans l'aristocratie française les descendants de la race victorieuse ; dans le vilain, celui de la nation vaincue. La lutte de ces deux fractions d'un même peuple, intéressées dans la même concorde, souffrant de leurs haines mutuelles également, fut représentée comme une suite légitime, inévitable, des combats d'autrefois. On méconnut l'action du temps, qui mêle et confond les races par l'empire des mêmes croyances, de la vie commune et des

mêmes intérêts. Il fut entendu qu'après treize siècles la Révolution de 89 ne devait passer pour autre chose que pour la revanche de Tune sur l'autre.

Ici paraît Fustel de Coulanges.

Si vous songez aux luttes affreuses, aux exécutions sanguinaires, aux destructions irréparables que cette fantaisie pédante a couvertes de sa considération, l'apparition de ce Français, de ce simple professeur, de ce remueur de textes attentif et modeste, parlant au nom de la science de ce ton tranquille et grave, fort de ses recherches et de sa lucidité, a quelque chose d'inexprimablement majestueux.

Que dit-il ? Que cette opinion sur nos origines est récente ; qu'elle ne remonte qu'au xviii" siècle ; qu'elle n'est dans le fond qu'une frénésie inspirée par la lutte des classes, un prétexte historique inventé par les Français pressés de se combattre. « C'est la haine qui l'a engendrée, et elle perpétue la haine », dit Fustel de Coulanges. Où cela? Mais dans son livre de la Conquête germanique, iovciQ IV des Institutions de l' ancienne France '.

— Quoi, de pareilles réflexions dans un livre de science !

— Elles y sont. En défaisant cette pernicieuse légende, Fustel savait qu'il travaillait contre les haines qui nous divisent. Le scandale de ce but politique ne faisait point trembler sa plume. Il le mêlait à sa critique et le notait avec satisfaction.

Fustel a donc démontré ceci : II n'y a pas eu de conquête germanique, mais une occupation de la Gaule issue de convention avec l'Empire. Les Francs étaient une troupe peu nombreuse. Ils ont fondé le royaume, mais non point de servitude. Aucune noblesse qui fût pour les Germains, point de roture réservée aux Gaulois. La

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