‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 56 sur 162 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

L'institution du servage est de celles qui sont le plus d'usage pour décrier le passé. C'est un des points aigus de ce livre. Ce n'en est pas le plus important, et le grand rôle qu'il joue dans la critique tient au poids dont le sentiment du peuple pèse de nos jours en ces affaires ; il est Teffet de la démocratie.

Le tableau du servage, tel qu'on le représente, a pour effet d'effrayer le peuple et de soulever sa haine ; cependant l'institution est généralement reconnue par les gens instruits comme passable. N'hésitons pas à dire qu'elle compte au nombre des grands bienfaits de ces temps-là, et en général au nombre des institutions les plus humaines qu'on ait connues.

L'éloge de la monarchie répandu aux précédents chapitres se présente en opposition avec le régime féodal. J'ai fait voir ce régime contraire premièrement à l'essence de la monarchie, en second lieu à son œuvre militaire et à son œuvre administrative. Cependant on ne saurait quitter le Moyen Age sans présenter l'éloge de la féodalité.

Le décri qu'on en fait ne tient à aucune des causes examinées dans ce qui précède. On ne reproche à la féodalité ni le morcellement ni le désordre politique ; on lui reproche l'oppression des faibles.

Remarquons en passant l'erreur de ce point de vue.

Il néglige les grands intérêts, les horizons du commun salut ; volontairement ramené sur une seule classe de citoyens, sur celle dont le sort justement se ressent plus que tout autre de la fortune publique, il n'a de zèle, à Texclusion de tout le reste, que pour les faibles et les petits.

La raison politique n'interdit pas ce zèle. Elle enseigne seulement qu'il est vain quand on prétend ne connaître rien de plus. Elle tient le sort des dernières classes pour une partie de Tordre public et réprouve un régime où la misère, la faim, la dégradation^ l'ignorance seraient leur partage. Un tel état des dernières classes exerce la sollicitude de tous les gouvernements sages, moins à cause de la louable pitié qu'il excite qu'à cause des règles politiques qui font prévoir dans ce fait la ruine générale.

Le préjugé révolutionnaire enseigne à ne reconnaître dans ce sort des petits que Tobjet d'un devoir moral ; il y subordonne tout l'Etat. Cet intérêt particulier, dans une fonction qui ne doit considérer que les intérêts généraux, ruine l'Etat sans profit pour ceux qu'on lui préfère. Ceux-ci pâtissent deux fois de la Révolution : de l'impuissance à laquelle son erreur la condamne et de la banqueroute sociale à laquelle elle aboutit.

En face de ce résultat, il ne serait pas inutile de mettre les exemples d'un régime né de tout autre chose que de sollicitude morale et de pitié. L'imminence du danger ressenti par chacun laisse peu de place à ces sentiments. Le jeu réglé des intérêts fît tout. Il fît tout dans un temps où les leçons de l'Église, seul héritage, avec la royauté, que le monde eût sauvé des Barbares, rendaient les hommes capables des grands principes de Tordre. 11 faut ici considérer deux choses : ce que fut en soi le servage, et dans quelles conditions il s'est établi. Ce

second point est nécessaire, s'il est vrai que les institutions ne se jugent bien que par comparaison.

Le commun de nos contemporains se fait des serfs l'idée d'une sorte d'esclaves ; on se les définit comme le bien et la chose d'un maître. A cela est joint le tableau d'une misère extrême, telle qu'elle peut être dans les campagnes, faite des mille infortunes auxquelles le paysan vit exposé. Les impôts, la corvée, la portent au dernier degré du malheur. Il n'est pas jusqu'à ce mot de servitude de la glèbe, qui ne serve à nous effrayer. Ainsi la condition du serf se présente comme un comble de pauvreté, de souffrance et d'oppression.

Dans un temps où s'élaboraient les divers mensonges historiques dont l'opinion contemporaine est faite, Collin de Plancy rédigeait ainsi l'article des serfs dans son Dictionnaire féodal ' (cet ouvrage est de 1819) :

Las esclaves ou serfs et les vilains ou domestiques de la campagne ne demeuraient pas dans la maison du seigneur, mais ils n'en dépendaient pas moins des caprices de ce tyran, qui les vendait comme des animaux avec le champ qu'ils cultivaient et la cabane où ils attendaient la mort. Non seulement leur cupidité les portait à accabler ces esclaves d'un travail insupportable, mais leur moindre fantaisie inlligeait à ces malheureux des peines eicles tribulations incroyables^ sans aucun motif d'intérêt.

Chacun a pu recueillir l'écho de ce genre de propos dans nos manuels de classe :

Au Moyen Age, écrit l'un d'eux, le paysan a un sort affreux. Dans sa pauvre cabane, il vit comme un lièvre poltron. Toujours il a l'oreille tendue. Au premier signal il s'enfuit avec sa femme et ses enfants...

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