L’ÉVOLUTION DANS L’HISTOIRE
Le siècle que nous -voyons finir et qui a enfanté tant de merveilles, le siècle de la vapeur et de l’électricité, le siècle qui a transformé toutes nos croyances et créé un monde d’idées nouvelles et de pensées nouvelles ,’ ce siècle, si extraordinairement fécond, a vu se réaliser aussi, dans les diverses branches de l’his-
toire, les découvertes les plus imprévues. Lorsque, il y a quelques années à peine, le voyageur visitait les ruines mystérieuses des antiques cités de la vieille Asie et de la terre des Pharaons, les débris formidables de monuments splendides qui frappaient ses regards étonnés lui apparaissaient comme des témoins des premiers âges de l’humanité. 11 ne se doutait guère que, lorsque Homère écrivait ses poèmes, lorsque s’élevaient sur les rives du Nil les pyramides gigantesques et les sphinx au sourire éternel, l’homme avait déjà derrière lui un long passé.
A une époque toute récente encore, nul ne pouvait douter — les livres de tous les peuples ne le répétaient-ils pas? — que cinq à six mille ans à peine nous séparaient des origines du mondé et de la création de l’homme. Personne ne soupçonnait que plus de cent mille ans avant les temps historiques, bien des siècles avant l’âge d’or des poètes et les traditions bibliques, l’homme, sauvage et nu, amassait péniblement les germes de ses futurs progrès, et que, pour s’élever à la civilisation, il lui a fallu des temps d’une effrayante longueur. Relativement aux âges historiques eux-mêmes on ne connaissait alors que les vagues traditions conservées par les écrivains de P antiquité classique. Des périodes de plusieurs milliers d’années étaient enveloppées d’une nuit profonde. Peuples, villes, empires, apparaissaient brusquement dans l’histoire et disparaissaient plus brusquement encore. Il fallait arriver aux temps presque modernes de la Grèce et de Rome pour voir s’éclaircir le chaos du vieux monde.
Mais, après avoir vécu pendant si longtemps de traditions qui n’avaient que leur antiquité pour elles, la Science moderne s’est mise à douter, et, dès qu’elle douta, elle commença à chercher. Grâce à elle, le voile épais qui nous cachait l’histoire s’est déchiré, et soudain, devant nos yeux émerveillés, s’est déroulé un long passé que nul n’avait soupçonné, un monde de civilisation, de races et de langues dont nous ne savions rien. Elle a retiré des profondeurs du globe les débris de l’industrie, des armes, des demeures de nos lointains ancêtres, et prouvé que, depuis que les premiers hommes ont vécu, les continents, les mers, les montagnes, la flore et la faune, le monde enfin, a profondément changé. Elle a créé de toutes pièces une branche de
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connaissances entièrement nouvelles : la préhistoire . Scrutant de plus en plus profondément les origines et le développement de nos civilisations, elle a bientôt constaté que tous nos vieux livres étaient à refaire, que toutes les notions éparses dans la Bible et les écrits classiques sur les anciens peuples de l’Orient : Égyptiens, Assyriens, Phéniciens, Babyloniens, etc., étaient d’une insuffisance extrême. Elle a ramené à la lumière de longs siècles d’histoire. Elle a retrouvé de puissants Empires, des sociétés brillantes, des cités splendides qu’avaient ignorés tous les historiens. Aujourd’hui, elle force à parler tous les vieux témoins des âges disparus. Voici que devant elle les sphinx entr’ouvrent leurs lèvres, fermées depuis des siècles par un ironique et mystérieux sourire; voici que les pyramides s’animent et réveillent dans leurs- profondeurs l’écho des voix lointaines des générations qui les ont élevées ; voici que les nécropoles, les labyrinthes, les obélisques se mettent à raconter de surprenantes et véridiques histoires ; voici que le sol aride de la Mésopotamie s’entr’ouvre , que des édifices admirables, que des capitales tout entières, autrefois les maîtresses de l’Asie, surgissent de ses entrailles poudreuses. Et ces vieilles cités orgueilleuses se prennent à parler à leur tour; les étranges caractères qui recouvrent leurs murs deviennent lisibles et distincts comme la lettre d’un ami écrite la veille dans une langue familière. Émouvant prodige de la patience et du génie humain ! découvertes merveilleuses et fécondes ! L’expérience des siècles ne sera donc pas perdue pour nous! Des millions d’hommes n’auront pas en vain pensé, souffert, construit, lutté, écrit pendant des milliers d’années ! Nous retrouvons leur histoire, leurs travaux, leurs idées, nous suivons la marche de leurs progrès. Le jour où, après vingt ans de travail, Champollion réussit à déchiffrer ces hiéroglyphes mystérieux qui couvrent les temples de la vieille Égypte et dont le sens avait été vainement cherché pendant plus de mille ans; le jour où, des sables des déserts de l’Assyrie, Botta et Lavard firent surgir, aux yeux des populations stupéfaites, des villes et des palais gigantesques ; le jour où Rawlinson et Oppert réussirent à déchiffrer les livres que renfermaient les bibliothèques oubliées depuis trois mille ans dans la poussière où dormaient les palais de Ninive, ces jours-là peuvent compter dans les
annales de l’humanité comme celui où Colomb vit pour la première fois surgir du sombre azur des mers les rives verdoyantes d’un continent inconnu. Le grand navigateur découvrait un monde nouveau , une humanité nouvelle : les savants modernes ont retrouvé des mondes anciens et fait revivre une humanité disparue.
Ainsi, aux lueurs de la science actuelle, un passé qui semblait anéanti pour toujours dans la nuit des âges est sorti de l’oubli. Les peuples ensevelis renaissent tels qu’ils étaient réellement; nous revoyons leurs monuments et leurs arts, nous devenons les témoins de leurs douleurs et de leurs joies, nous saisissons leurs idées, leurs sentiments et leurs croyances, nous comprenons l’évolution progressive des événements, et nous sentons à quel point le présent est fils du passé et prépare l’avenir.
Cette merveilleuse évocation de mondes ignorés pendant tant de siècles n’a pas . eu pour résultat unique de renouveler nos connaissances historiques ; elle a bouleversé aussi toutes les idées que nous nous faisions des origines de notre civilisation et de son évolution à travers les âges. Il y a peu d’années encore, l’on croyait que les Grecs avaient été les seuls initiateurs de toute culture ; que leurs arts, leurs sciences, leur littérature, ils les avaient créés de toutes pièces , et ne devaient rien aux peuples qui les avaient précédés.
Il n’est plus possible aujourd’hui de professer des théories semblables. Sans doute ce fut sur les rives radieuses de la Grèce que la civilisation antique atteignit sa pleine floraison, mais ce fut en Orient qu’elle prit naissance et qu’elle se développa. Nous savons aujourd’hui qu’à une époque où les vieux Hellènes n’étaient encore que d’ignorants barbares, de brillants Empires florissaient sur les rives du Nil et dans les plaines de la Chaldée ; nous savons que les Phéniciens transmirent à la Grèce les produits artistiques et industriels de l’Égypte et de l’Assyrie, dont pendant long-
D'après une photographie.
FIG. 2. — THÈBES. COLONNES DE LA SALLE HYPOSTYLE DU TEMPLE DE KARXAK. XV ! SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE
Les nécessités de l'illustration iTont pas permis de placer les gravures de cet ouvrage à côté du texte correspondant. Une table méthodique placée à la Un du livre ind que leur claïsifiration par époques, par monuments et par sujets représentés. Toutes les gravures de la première partie de cet ouvrage sont consacrées à l’Égypte.
temps les œuvres grecques ne furent qu’un pâle reflet. Si elle n’avait pas eu un long passé initiateur derrière elle, la Grèce n’eùt pas été la Grèce. Elle n’eùt créé ni le Parthénon, ni le temple de Diane, ni toutes ces merveilles de l’art dont nous admirons aujourd’hui les débris.
A mesure que les vieux empires de l’Orient reviennent à la lumière, les emprunts que leur firent les Grecs paraissent chaque jour plus considérables. Ce n’est pas seulement par ses arts que la Grèce se rattache à l’Orient, elle s’y rattache aussi par ses institutions et ses croyances. Ses législateurs s’inspirèrent des coutumes égyptiennes, de ce droit égyptien dans lequel on cherche aujourd’hui les sources du droit romain, dont à son tour notre droit moderne est sorti.
Avec ces conceptions nouvelles , les grands Empires du monde antique nous apparaissent, malgré leurs rivalités incessantes, leurs luttes sans pitié, comme travaillant tous à une même œuvre : le progrès de la civilisation. L’histoire est jonchée des débris de peuples, dé religions et d’Empires qui n’ont laissé derrière eux que des souvenirs; mais les progrès réalisés dans la civilisation n’ont jamais été perdus, et nous bénéficions aujourd’hui de ces longs siècles d’efforts. La civilisation est un flambeau dont la lumière s’accroît d’âge en âge et que les peuples les plus divers se sont passés tour à tour.
Ce ne sont pas seulement les progrès de l’archéologie moderne qui ont contribué à renouveler nos connaissances et nos idées en histoire. Les découvertes accomplies dans les sciences physiques et naturelles y ont contribué également ; c’est grâce à elles que la notion des causes naturelles pénètre de plus en plus dans l’histoire, et que nous nous habituons à considérer les phénomènes historiques comme soumis à des lois aussi invariables que celles qui guident le cours des astres ou la transformation des mondes. Le rôle que tous les anciens écrivains prêtèrent pendant si longtemps à la providence ou au hasard, n’est plus attribué aujourd’hui qu’à des lois naturelles, aussi entièrement soustraites à l’action du hasard qu’à la volonté des dieux. Certaines lois régissent les combinaisons chimiques et l’attraction des corps, d’autres régissent les pensées et les actions
ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
des hommes, la naissance et la décadence des croyances et des Empires. Ces lois du monde moral, nous les méconnaissons souvent, mais nous ne pouvons les éluder jamais. « Elles opèrent tantôt pour nous, tantôt contre nous, a dit justement un éminent philosophe, mais toujours de môme et sans prendre garde à nous : c’est à nous de prendre garde à elles. »
C’est surtout aux progrès, des sciences naturelles que sont dues les idées qui commenceïit à pénétrer de plus en plus dans l’histoire. Ce sont elles qui, mettant en évidence l’influence toute prépondérante du passé sur l’évolution des êtres, nous ont montré que c’est le passé des sociétés qu’il faut étudier d’abord gour comprendre leur état présent et pressentir leur avenir. Il y a une embryologie sociale comme il y a une embryologie animale ; et, de même que le naturaliste Irouve aujourd’hui l’explication des êtres dans l’étude de leurs former ancestrales, de même le philosophe qui veut comprendre la genèse de nos idées, de nos institutions et de nos croyances, doit tout d’abord étudier leurs formes antérieures. Envisagée ainsi, l’histoire, dont l’utilité pouvait sembler bien faible alors qu’elle se bornait à des énumérations puériles de dynasties et de batailles, acquiert aujourd’hui un intérêt d’actualité immense. Elle devient la première des sciences, parce qu’elle est la synthèse de toutes les autres. Les sciences proprement dites nous enseignent à déchiffrer un corps, un animal ou une plante. L’histoire nous apprend à déchiffrer l’humanité et nous permet de la comprendre. L’esprit humain ne saurait se proposer une poursuite plus utile et plus haute.
Bien des éléments, d’importance diverse, peuvent être utilisés pour reconstituer l’histoire d’une civilisation. Les œuvres artistiques d’une race, sa littérature, sa langue, ses institutions, ses croyances, sont plus ou moins empreintes des efforts de cette race et marquées de sa pensée. On ne la comprend qu’en étudiant toutes ses manifestations diverses. Pour faire revivre les peuples
morts, nous ne devons rien négliger de ce qui a occupé leur activité, charmé leurs yeux ou enchanté leur imagination.
Mais parmi tous ces éléments de reconstitution, il est une
classe qui l’emporte peut-être sur toutes les autres ensemble, parce que les peuples disparus y ont dépensé la plus grande somme d’idées et d’efforts, et parce nu’elle possède un caractère expressif, frappant, bien fait pour imprimer en nous avec force èt clarté sa signification spéciale. Cette classe est celle des œuvres de l’architecture. Les monuments ont une éloquence puissante, qui s’impose ; ils sont en même temps d’une admirable sincérité. Ces pages de pierre ne savent pas mentir. Leur témoignage a dans l’histoire des civilisations une importance immense. La vue d’un temple égyptien, par exemple, vaut certainement la lecture de plusieurs centaines de papyrus.
Les civilisations que nous connaissons le mieux sont celles qui nous ont laissé le plus de monuments. Telle est précisément 1 Égypte, et c est pour cette raison que nous lui consacrerons une paît prépondérante dans cet ouvrage. Ses indestructibles édifices
D'après la Commission d'Egypte.
FIG. 3. — DÉTAILS D’UNE COLONNE ET D'UN PILIER D’UN TEMPLE DE MÉDINET-ABOÜ, A THÈBES.
Les temples de Médinct-Abou sont représentés dans une autre partie de cet ouvrage, lis ont été construits 13 siècles environ avant notre ère.
sont l’expression grandiose de ses aspirations, de ses préoccupations, de ses croyances, les antiques témoins de ses premiers efforts, ou les œuvres glorieuses de ses périodes de triomphe et d’épanouissement.
C’est en étudiant les temples et les tombeaux de la vallée du Nil que l’on comprend à quel point les monuments sont empreints de la pensée d’un peuple. Elle vit, respire et parle dans ses monuments, l’âme de la vieille Égypte. Elle y chante, par des symboles magnifiques, par des formes éloquentes et. majestueuses, son hymne d’impérissable espérance; elle y berce dans le demi-jour silencieux des sanctuaires, dans le mystère des hypogées, son rêve d’existence éternelle.
Dans cette architecture de l’Égypte, la plus étonnante peut-être, la plus durable certainement qui se soit développée dans le monde, nous lisons comme la synthèse lumineuse, comme la résultante mystique de cinquante siècles de travaux, d’efforts, de pensées et de croyances. En l’étudiant, nous comprenons le rôle prépondérant que joue l’idéal d’un peuple dans l’évolution de sa civilisation, nous voyons s’en dégager son idée dominante, idée qu’aucune littérature, qu’aucun autre document, ne saurait rendre avec autant d’ensemble, de puissance et de clarté.
Cette architecture, presque toute composée de monuments funéraires ou commémoratifs, ces édifices merveilleux, construits le plus souvent pour enfermer un mort, montrent, je le répète encore, à quel point les œuvres de pierre léguées par une race peuvent exprimer, indépendamment de tout auxiliaire, la pensée intime de cette race.
A la fois gigantesque, formidable et simple, visant surtout à créer quelque chose d’impérissable en face de ces millions d’existences fugitives qui se succèdent sur la terre, l’architecture égyptienne semble un audacieux défi jeté par la vie à la mort et par la pensée au néant.
Mais l’effort orgueilleux et grandiose qu’elle représente a étouffé en elle précisément tout ce qui exprime la grâce, la mélancolie, la passion, tout ce qui fait le charme éphémère de cette vie hâtive, où la douleur et la joie entremêlent leurs impressions d’autant plus poignantes qu’elles sont plus passagères. En vain chercherait- on,
dans ses lignes impassibles, la fantaisie douloureuse, délicate ou charmante, qui pétrit, découpe, creuse ou effile la pierre, et plie cette dure matière à tous les ardents caprices de l'imagination, à toutes les émotions du cœur frémissant et vivant.
Pour l’Égypte, le granit et l’albâtre ne sauraient exprimer la vaine palpitation de la chair fragile. Substances impérissables, incorruptibles, leurs énormes blocs, aux arêtes rigides, ne se dressent que pour représenter ce qui est éternel : la vie future et les dieux.
Cette race, au contraire de tant d’autres, a méprisé la vie et courtisé la mort. Ce qui l’intéressait, ce n’était point l’être joyeux ou triste, qui aimait, travaillait, pleurait, chantait, sur les bords du vieux Nil. Non : c’était l’inerte momie, toute raidie sous ses bandelettes, qui, de ses yeux d’émail, incrustés dans son masque d’or, contemple éternellement, au plafond de son sarcophage, un hiéroglyphe mystérieux.
Cette momie, on l’enfermait dans des montagnes de pierre, et, pour qu’elle ne fût à aucun moment ni détruite, ni profanée, on la murait dans des cachettes, dont beaucoup sans doute ne seront jamais connues. Mais ces cachettes sépulcrales étaient parfois plus vastes et plus ornées que les palais, et tout s’y retrouvait, peint ou sculpté sur les parois des corridors sans fin, de ce qui avait embelli l’existence du mort.
Toute l’architecture égyptienne avait plus ou moins pour but la momie. C’est pour cette chose étrange, à vague forme humaine, que s’élevaient les pyramides, que se creusaient les souterrains, que se dressaient les obélisques, les pylônes, les colonnes hautes comme des tours, et c’est pour elle encore que les colosses pensifs s’asseyaient sur leurs trônes de pierre avec un geste si majestueux et si doux.
Comment donc alors s’étonner si l’architecture égyptienne offre ces caractères de stabilité, de solennité, de grandiose monotonie, qu’on ne retrouve nulle part à un tel degré dans des œuvres humaines? L’Égypte avait horreur de ce qui périt et de ce qui passe. Aussi, plus que toute autre nation, elle a travaillé pour l’éternité. Ses monuments sont les plus anciens du monde, et peut-être survivront-ils à tous les autres. Lorsque notre globe refroidi roulera
vide et désolé dans l’espace, lorsque le dernier homme aura péri, et que se sera dispersée la poussière de nos plus orgueilleux ouvrages, peut-être la grande pyramide qui servit de tombe au roi Khéops subsistera-t-elle encore quelque temps, suprême débris de la ruine d’un monde; peut-être, au fond de quelque sépulcre inviolé, une momie continuera sans trouble son sommeil séculaire, ayant toujours autour d’elle les objets qui charmèrent sa vie, et sur les murs, sculptées dans le roc éternel, les images de ses anciens plaisirs. Peut-être, après avoir été la première à faire lever l’aube de nos civilisations, l’Égypte sera-t-elle la dernière qui, sur la terre à jamais dépeuplée et muette, proclamera que l’homme a vécu.
IY
Les facteurs qui déterminent la naissance et le développement d’une civilisation sont aussi nombreux que ceux qui régissent le développement d’un être vivant. Leur étude commence à peine aujourd’hui. On la chercherait vainement dans la plupart des livres d’histoire. Il est cependant possible de mettre en évidence l’influence des plus importants de ces facteurs. Nous le montrerons dans d’autres chapitres, en recherchant pourquoi certains peuples s’élevèrent à la civilisation, alors que d’autres n’y réussirent pas ; et pourquoi, tout en ayant le même point de départ, les diverses races qui vécurent à la surface du globe atteignirent des échelons fort différents sur l’échelle du développement. Ce que nous voulons seulement montrer dès le début de notre ouvrage, ce sont les plus générales des lois qui ont présidé à la naissance et à la transformation des divers éléments dont l’ensemble constitue une civilisation. Il est absolument nécessaire d’avoir ces lois générales bien présentes à l’esprit pour saisir la genèse des institutions, des idées et des croyances chez les différents peuples que nous aurons à faire revivre dans le cours de cet ouvrage.
Une notion philosophique toute moderne, celle de l’évolution, qui a complètement transformé les sciences naturelles depuis vingtcinq ans, est en train de renouveler entièrement nos conceptions
historiques. Pour les anciens naturalistes, les profondes transformations dont notre globe a été le théâtre, celles non moins profondes qui se sont accomplies chez les êtres vivant à sa surface, s’étaient effectuées brusquement par une série de bouleversements et de créations successives. C’était l’idée du grand Cuvier, et elle semblait assise sur des bases inébranlables. Mais une science plus avancée a montré que notre planète et les êtres qui l’habitent ne se sont transformés que par une série de gradations aussi insensibles que celles qui relient l’arbre à la graine. Quand on ne considère que les périodes extrêmes des changements accomplis, ces changements paraissent immenses. Ils sont imperceptibles au contraire quand on les suit jour à jour.
Qu’il s’agisse d’un être vivant quelconque, ou d’une société, ou d’une croyance, c’est toujours d’une façon lente et progressive que s’opèrent les modifications les plus profondes. Avant d’arriver à des formes supérieures, les êtres et les choses doivent toujours passer par une série de formes intermédiaires. Les influences de milieu déterminent des transformations d’abord invisibles, mais qui deviennent frappantes lorsqu’elles ont été triées par la sélection et accumulées par l’hérédité pendant le cours des siècles.
Ce n’est qu’en appliquant cette notion d’évolution à l’histoire que nous pouvons comprendre la naissance et le développement des civilisations, la genèse des institutions et des croyances, la succession des événements et l’action des lois inflexibles qui en guident le cours.
C’est à la loi de l’évolution — loi qui en résume bien d’autres — que sont dus tous les progrès accomplis par l’homme pendant son long passé durant sa marche lente et laborieuse vers un avenir meilleur, vers une situation plus haute, vers une perfection toujours désirée mais jamais atteinte. C’est elle qui, par des changements graduels, insensibles, à travers des millions d’années, fait d’un soleil une terre habitée, puis une lune déserte et glacée; qui, avec la même imposante lenteur, fait sortir l’homme pensant des ténèbres de l’animalité et développe l’échelle prodigieuse allant du polype obscur jusqu’à l’organisme d’un Newton. C’est elle qui, peu à peu, par la même progression lente a fait du
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sauvage farouche de l’âge de pierre, l’homme policé de nos jours.
Devant la connaissance de plus en plus intime des lois de l’évolution, nous voyons rentrer dans la nuit de l’ignorance et de la crédulité qui les avaient fait naître les légendes des premiers âges : la création divine d’un couple parfait d’où descendrait une humanité se corrompant de plus en plus, et sauvée ensuite au prix d’un sang divin; le paradis placé au début du monde, puis à jamais disparu de la terre ; l’intervention céleste modifiant tout à coup les destinées des empires ; l’apparition d’un homme de génie changeant le cours des choses, et les révolutions d’un jour anéantissant les erreurs et les injustices séculaires.
Ce n’est plus suivant les règles de l’épopée, c’est-à-dire avec l’action constante de pouvoirs surnaturels et merveilleux, que nous voyons se dérouler l’histoire. Le savant moderne étudie aujourd’hui un phénomène historique comme un phénomène physique quelconque, comme une combinaison chimique ou la chute d’un corps. Lorsqu’il a réussi à remonter aux causes et à expliquer la succession des effets, il considère son rôle comme rempli et ne perd pas son temps à critiquer ce qu’une science insuffisante ne lui permet pas encore de comprendre. Possédant une méthode, il peut se dispenser d’avoir une doctrine.
La méthode que le savant moderne applique aujourd’hui à l’histoire est identique à celle que le naturaliste applique dans son laboratoire. Une société peut être considérée comme un organisme en voie de développement. Il y a une embryologie sociale comme il y a une embryologie animale et végétale, et les lois d’évolution qui les régissent sont identiques. L’embryologie animale, en remontant pas à pas l’échelle des êtres, nous montre nos premiers ancêtres plus voisins des animaux inférieurs que de nous -mêmes , et nous fait voir comment chacun de nos organes est sorti par lentes transformations, triées par la sélection et accumulées par l’hérédité, d’un organe plus grossier. Nous savons comment la nageoire des poissons est devenue la membrane qui soutenait dans l’air le ptérodactyle , puis l’aile de l’oiseau, puis la patte du mammifère, et enfin la main de l’homme. L’embryologie sociale, ou, pour employer un mot plus simple,
l’étude des civilisations, nous montrera la série des progressions par lesquelles le mécanisme merveilleux et compliqué des sociétés policées est sorti de l’état sauvage où vécurent longtemps les premiers hommes; comment nos idées, nos sentiments, nos institutions , nos croyances , eurent leurs racines dans les premiers âges de l’humanité. Au lieu de voir comme jadis un abîme entre les peuples qui mangeaient leurs parents âgés et ceux qui prodiguent les soins à lëur vieillesse et vont pleurer sur leurs tombeaux ; entre ceux qui considéraient les femmes comme des animaux inférieurs appartenant à tous les membres de la tribu, et ceux qui les ont entourées d’un culte chevaleresque; entre ceux qui faisaient périr tous les en- : fants difformes et ceux qui \ logent dans de magnifiques hospices les idiots et les incurables, nous constaterons les liens étroits qui, à travers les âges, unissent les idées, les institutions et les croyances les plus différentes. Nous reconnaîtrons que les civilisations présentes sont sorties tout entières des civilisations passées et contiennent en germe toutes les civilisations à venir. L’évolution des idées, des religions, de l’industrie et des arts, en un mot de tous les éléments qui entrent dans la cons-