FIG. 27. — MEMPHIS. STATUE COLOSSALE DE RAMSÈS II
Ce colosse brisé représente aujourd'hui à peu i ris tout re qui reste d’une grande cité qui fut à la fois une des plus vieilles capitales du monde, et probablement la ville la plus considérable de l'Égypte. Memphis fondée par Ménès, le premier roi de la première dynastie égyptienne, est devenue un désert, suivant la sombre prophétie de Jérémie. Ses ruines elles-mêmes ont disparu, et les voyageurs des tro:s demie s siècles en avaient perdu enlièrement la trace. 11 ne reste p.us de Memphis qu'une nécropole, la plus vieille du monde, puisqu’elle a environ 7,000 ans d'eiistenre, et en même temps la plus vaste, puisque sa longueur dépasse 60 kilomètres. Parmi les tombes de ce gigantesque cimetière se trouvent les grandes pyramides, celles de Saqqarah, d'Abousir, etc.
que la cause de cette particularité est qu’en Chine l’invention de l’écriture a précédé le développement complet du langage parlé. Or l’écriture a pour premier résultat sinon d’immobiliser absolument une langue, au moins de rendre son évolution postérieure fort lente.
Ainsi les cris des animaux, les langues rudimentaires de certains sauvages, l’habitude qu’ont ces sauvages de s’exprimer autant par des gestes que par des mots, nous montrent qu’avant même d’avoir
fig. 28. -
■ STATUE COLOSSALE DU BOI SÉSOSTRIS (RAMSÈS II), SCULPTÉE DANS UNE MONTAGNE DE GRÈS ROUGE, A IPSAMBOUL (NUBIE).
Ce colosse, gui a 20 mètres de hauteur (dimension d’une maison à cinq étages), est un de ceux qui ornent la façade du grand temple souterrain, représenté planche VI de cet ouvrage.
inventé le langage articulé, les hommes primitifs communiquaient les uns avec les autres par des moyens fort simples correspondant à la rareté et à la naïveté de leurs idées. Lorsqu’ils commencèrent à se servir de syllabes, ils procédèrent tout d’abord par interjections et par imitation. Leur premier langage fut monosyllabique.
. Nous le voyons d’après la façon dont l’enfant commence à parler. Le petit enfant a cet avantage sur les hommes primitifs, qu’il entend autour de lui résonner des mots déjà formés. Cependant, si son oreille est vite habituée à les comprendre, sa langue est moins vite exercée à les prononcer. Alors même qu’il entend distinctement deux syllabes, il n’arrive d’abord à en reproduire qu’une seule, et tout ce qu’il peut faire, c’est de la répéter deux fois, se faisant ainsi l’écho de la dernière. « Toto » ' correspond pour lui à gâteau, « pépé » à poupée. Alors même qu’il n’existerait plus sur la terre de langue monosyllabique, l’exemple des enfants nous montrerait que telle fut la première phase du langage humain. Nous verrions en même temps que ces syllabes furent imitatives. Celles que l’enfant n’apprend pas, mais qu’il invente, le sont toutes. Quand pour nous mettre à sa portée nous appelons un chien le « ouâ-ouâ », un oiseau un « cui-cui », c’est qu’inconsciemment nous lui empruntons des mots qu’il a inventés le premier.
Nos langues élégantes et raffinées conservent d’ailleurs bien des traces de ces expressions primitives: les mots coq, coucou, cri-cri, glou-glou , murmure, etc., se sont ainsi formés par voie imitative.
Le chinois, dont nous parlions plus haut, en est resté à cette première phase, nommée 'phase monosyllabique. Les cinq cents mots fondamentaux environ dont il se compose sont cinq cents monosyllabes. C’est, comme nous l’indiquions, par les accentuations différentes que les Chinois suppléent à la pauvreté de leur langue. Chaque syllabe peut se prononcer de cinq ou six façons différentes, et c’est ce qui rend si difficile pour un étranger l’apprentissage de cette langue.
Après le monosyllabisme vient Y agglutination, qui consiste à grouper les syllabes, à les réunir pour en former des mots nouveaux et même des phrases entières, mais en laissant plus ou moins à chacune son sens propre. Le japonais, le turc, les idiomes austra-
EVOLUTION DES CIVILISATIONS
liens et américains en sont encore à la phase de l’agglutination. Cette phase est enfin suivie par celle de la flexion. Les syllabes se combinent avec des éliminations de lettres, des contractions qui les dénaturent; plusieurs, ne servant plus que de préfixes et de suffixes, perdent complètement leur sens en s’ajoutant à une principale qui souvent garde le sien et s’appelle la racine du mot. Parfois la racine elle-même est détournée de sa signification primitive, et l’ensemble du mot composé est tout à fait éloigné de la valeur propre à chacune de ses parties. Toutes les langues des peuples civilisés de race indo-européenne : le grec, le latin, l’espagnol, l’italien, l’anglais, l’allemand, etc., sont des langues à flexion.
Aucune, d’ailleurs, n’est arrivée d’emblée à cet état supérieur. Elles dérivent toutes d’une langue mère, l’aryaque, qui elle-même procédait nécessairement de langages inférieurs inconnus. Nulle langue ne pourrait produire son acte de naissance et le moment précis où elle a commencé d’être parlée. « Au premier abord, dit un grammairien distingué, M. Brachet, la distance paraît grande du latin des paysans romains au français de Voltaire, et, toutefois, pour faire celui-ci avec celui-là, il a suffi de changements infiniment petits, continués pendant un temps infini. »
Mais ce n’est pas seulement au latin des paysans romains que se rattache le français de Voltaire, c’est à l’aryaque des plateaux de la Haute-Asie, c’est au langage monosyllabique de quelque race antérieure, et plus loin encore, c’est aux interjections gutturales des hommes primitifs et aux cris des animaux, dont il est descendu « par des changements infiniment petits à travers des temps infinis. »
Dans le chinois, dont l’exemple est si précieux pour l’étude do l’évolution du langage, on peut constater la transition d’une première phase à l’autre ; cette langue tend à devenir agglutinative ; mais, comme elle a été de bonne heure fixée par l’écriture, sa transformation ne pourra s’opérer qu’avec une lenteur extrême.
Il n’est rien qui s’altère avec plus de rapidité qu’une langue, lorsque l’écriture est inconnue ou peu pratiquée chez ceux qui la parlent. La variation des patois d’un village à l’autre dans les pays ignorants, tels que la Bretagne, par exemple, en est une preuve.
Tous les perfectionnements de l’intelligence et des œuvres humaines s’étant le plus souvent accomplis parallèlement, l’invention
de l’écriture s’est à peu près partout trouvée contemporaine d’un certain état du langage parlé. Elle a rarement précédé la phase agglutinative. Partout, du reste, où elle s’est produite, elle a eu pour effet d’arrêter presque totalement l’évolution du langage, qu’elle a fixé au point où il était parvenu. C’est ce qui nous permet de constater l’existence de langues monosyllabiques ou agglutinatives chez des peuples parvenus cependant d’autre part à un haut degré de civilisation.
Comme ce sont les œuvres écrites, dans les livres ou sur la pierre, qui marquent le début de l’histoire, c’est-à-dire de la civilisation, il nous aurait été possible de présumer, alors même que nous n’aurions pu les déchiffrer, que les langues des plus anciens peuples civilisés, Égyptiens, Hébreux, Assyriens, Phéniciens, étaient déjà des langues à flexion, ou tout au moins des langues agglutinatives, au moment où ils gravaient sur le granit les inscriptions qui devaient nous garder à travers les siècles le secret de leur antique pensée.
Le langage écrit a eu lui-même ses phases distinctes, comme le langage parlé. Il a été tout d’abord imitatif des objets extérieurs, comme ce dernier a été d’abord imitatif des cris et des bruits.
Les grossières figures d’ours et de rennes, découvertes sur des os de mammouth remontant à l’époque de la pierre taillée, peuvent être considérées comme des rudiments d’écriture, au même titre que les interjections inarticulées de certains sauvages comme des rudiments de langues. L’écriture fut d’abord la représentation du contour des objets; on l’abrégea en n’indiquant parfois qu’une partie de ce contour; les lignes se simplifièrent encore, et l’on eut des images plus ou moins éloignées de leurs modèles, qui furent les hiéroglyphes.
A force de représenter par un certain signe un objet dont le nom se prononçait d’une certaine façon, on en vînt à considérer le signe comme figurant le son du mot plus encore quê l’objet désigné, et l’on arriva à rendre l’écriture phonétique.
On ne se servit d’abord de l’écriture phonétique que pour les mots abstraits, impossibles à représenter par une image, même en se fondant sur l’analogie. Les verbes, les qualités purement morales, les pronoms, furent écrits phonétiquement entre les
noms communs toujours signifiés par des ressemblances. C’était l’état de l’écriture en Égypte au début de l’histoire.
Enfin, les sons, décomposés en leurs éléments primitifs eurent un signe attribué à chacun de ces éléments ; la combinaison de ces signes forma les mots, et ce fut l’écriture alphabétique, qu’inventèrent les Phéniciens.
Les trois phases de l’écriture : idéograpthique, 'phonétique et atyhabélique, si elles ne correspondent pas partout aux trois phases du langage : monosyllabique , agglutinatif et à flexion, montrent du moins que la grande loi de l’évolution progressive a présidé à la formation de l’un comme à celle de l’autre.
C’est seulement lorsqu’un peuple a conduit son langage parlé et écrit jusqu’à un haut degré de développement qu’on peut le considérer comme un peuple très civilisé. La longueur du temps et l’énergie des efforts qu’il a fallu pour en arriver là, témoignent de la perfectibilité incessante de la race humaine, et, en nous pénétrant de respect pour les efforts du passé, nous remplissent de courage et d’espérance pour l’avenir.
Nous voyons aisément, par ce qui précède, que le langage est un des éléments au moyen desquels on peut le mieux reconstituer l’état de civilisation d’un peuple. On pourrait objecter, cependant, qu’on a vu souvent des peuples abandonner leur langue maternelle pour en apprendre une très différente. Après toutes les conquêtes, la langue du vainqueur se mélange avec celle du vaincu, et l’une des deux finit généralement par triompher aux dépens de l’autre.
Le fait est exact, mais loin de contredire la thèse soutenue plus haut, il ne fait que la confirmer. Si, en effet, le langage d’un peuple indique le niveau de son évolution, il est certain que ce peuple ne doit pas pouvoir adopter une langue étrangère sans la modifier entièrement. Or, c’est là précisément ce qui s’observe toujours. Le latin a fait oublier aux Gaulois leur vieille langue celtique, mais le latin qu’ils parlèrent peu de temps après la conquête ne ressemblait guère au latin de Virgile et d’Horace. Que l’on compare le serment de Strasbourg, c’est-à-dire le latin corrompu des petits-fils de Charlemagne, à un discours de Cicéron, et l’on constatera que celui-là est le grossier monument d’une époque barbare, tandis que celuici est la fleur délicate d’une civilisation très avancée, d’un goût
ÊVOLUTION'DES CIVILISATIONS
littéraire parfait et d’une haute culture intellectuelle. Jusqu’à ce que sur les bords de la Seine on parlât un langage qui valût celui des Catilinaires il fallut que des centaines d’années s’écoulassent, et qu’on vît paraître les écrivains du siècle de Louis XIV, c’est-à-dire une génération dont l’évolution eût atteint au point de vue moral, intellectuel et artistique, celle des contemporains d’Auguste.
Les Gaulois, en adoptant la langue latine, ne lui avaient réellement emprunté que ce qui pouvait répondre à leurs idées, à leur façon de sentir et de concevoir; ils l’avaient façonnée à leur image, et c’est ce qui arrive toujours chaque fois qu’un peuple abandonne sa langue propre pour parler celle d’un autre. La forme de l’habit a changé, mais l’étoffe est restée la même.
Lorsque deux races, et par conséquent deux langues, se trouvent en présence l’une de l’autre, c’est la plus avancée qui tend à devenir dominante. Mais le peuple inférieur en empruntant le langage supérieur ne manque pas, nous le répétons encore, de l’ approprier à ses besoins et à son degré d’évolution mentale. Quand les rudes hommes du Nord se furent établis dans notre Normandie, bien que vainqueurs, ils adoptèrent la langue des vaincus, à cause de la supériorité de cette langue sur la leur, mais en la modifiant suivant leurs besoins.
Si les deux peuples en présence sont arrivés à peu près au même niveau d’évolution, les deux langues ne font guère que . se mélanger. Ainsi est né l’indostani — la véritable langue universelle de l’Inde actuelle, bien qu’elle n’ait pas trois siècles d’existence. — Elle est formée, en effet, par une simple fusion de la langue dérivée du sanscrit qu’on parlait dans le nord de l’Inde à l’époque des invasions mogoles, avec le persan, altéré par des mélanges de mots arabes que parlaient les conquérants.
Non seulement un peuple modifie le langage qu’il emprunte pour le plier à ses exigences intellectuelles, mais encore il modifie jour à jour le sien propre. C’est qu’en effet son langage suit constamment son évolution mentale, dont ce langage n’est en réalité que l’expression. A mesure que ses idées se développent, sa langue s’affine. Pour exprimer des notions nouvelles, il invente des mots nouveaux; pour représenter les nuances de sentiments plus délicats, il découvre des tours ingénieux. Si son imagination l’emporte, il
créera une foule de termes poétiques et de métaphores fleuries; si son
FIG. 30. — IPSAMBOUJ,. FAÇADE DU TEMPLE SOUTERRAIN DE LA DÉESSE HATHOR (ÉTAT ACTUEL), Cette façade est celle dont nous avons donné une restauration page 9.