DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE
Tous les animaux, depuis l’insecte jusqu’à l’homme, possèdent un langage, c’est-à-dire un moyen de se communiquer plus ou moins parfaitement leurs impressions et leurs besoins. Les bimanes anthropoïdes qui paraissent avoir été nos premiers pères n’avaient pas sans doute un langage bien différent de celui de nos grands singes actuels. 11 était suffisant d’ailleurs pour leurs besoins. Les singes savent parfaitement en effet s’entendre pour piller les fruits d’un jardin, envoyer des éclaireurs, recevoir les commandements de leurs chefs. Les autres espèces animales supérieures expriment fort bien leurs rudiments d’idées, leurs désirs et leurs besoins par des sons plus ou moins variés. Non seulement les animaux se comprennent entre eux, mais ils se font comprendre de nous jusqu’à un certain point. Les chiens arrivent à connaître une partie de notre langage. Un petit terrier qui m’entendait fort bien quand je lui parlais de sucre, de viande, ou de promenade, est arrivé à comprendre les mêmes mots en anglais et en allemand lorsqu’il me prit la fantaisie de les lui enseigner pour faire honte à son jeune maître, très paresseux en matière de langues étrangères.
Ces exemples, tirés de l’animalité, et d’autres que nous emprun-
EVOLUTION DES CIVILISATIONS
terons aux sauvages, permettent déjà de pressentir que le langage n’a point échappé à la loi d’évolution qui préside à toutes les manifestations de la vie intellectuelle ou matérielle. 11 a suivi les progrès de l’humanité et il est resté toujours en rapport direct avec ces progrès. Parallèle au développement des idées, il s’est élevé, compliqué, raffiné avec elles. Cela est si vrai que même de nos jours, et dans nos sociétés civilisées, une même langue, parlée par un mémo peuple, varie avec le degré de culture de l’individu qui l’emploie. Le vocabulaire de chacun se restreint au niveau de ses idées et de ses facultés. Tandis que celui d’un savant se compose de milliers de mots, celui du paysan n’en compte guère que quelques centaines. Nul d’ailleurs ne peut se vanter de comprendre et d’employer tous les mots que renferme sa langue maternelle. Les termes d’art, de science, les mots techniques propres à chaque métier, ne sont usités que par des groupes d’hommes spéciaux. Plus les connaissances d’un peuple s’étendent, plus son dictionnaire s’enrichit. Mais ce dictionnaire, qui correspond à tous les besoins intellectuels de ce peuple, dépasse la mesure des besoins et des capacités de chaque individu, et chacun en prend ce qui lui est nécessaire, négligeant ou ignorant le reste.
Chez les hommes primitifs, dont l’intelligence dépassait à peine celle des animaux, le langage se composait de quelques exclamations inarticulées et surtout de gestes. Les gestes jouent un rôle important dans les conversations de nos sauvages actuels; ils complètent les paroles et souvent y suppléent lorsque les interlocuteurs appartiennent à des tribus de dialectes différents. Plus les langues se développent et s’enrichissent, moins les gestes sont nécessaires. Cependant il n’en est pas une, même de nos jours, dans laquelle les mots soient assez nombreux pour exprimer toutes les nuances des sentiments et de la pensée, sans que le mouvement du visage ou des mains et les modulations de la voix leur viennent en aide. L’ironie, le doute, la tendresse, la colère, se manifestent parfois moins par les mots eux-mêmes que par les intonations et par les gestes dont ces mots sont soulignés.
Avec le geste, l’accent est un accessoire du langage, qui vient en aide à la langue parlée lorsque celle-ci est encore à un degré incomplet de formation. En Chine, la même syllabe, accentuée de cinq ou
six façons différentes, forme cinq ou six mots différents. Le chinois est la seule langue de peuple civilisé qui soit restée à un degré d’évolution inférieure. Elle nous est précieuse à ce point de vue et nous permet de reconstituer une certaine phase de langage en même temps que le mécanisme de transition de cette phase à la suivante. Nous allons le montrer tout à l’heure. Disons seulement tout de suite