FIG. 297. — RESTITUTION DE L’OBSERVATOIRE DE KHORSABAD
voyait se dresser à l’entrée les superbes taureaux androcéphales de cinq à six mètres de haut, chef-d’œuvre de la sculpture assyrienne. La partie supérieure de la porte formait une voûte dont l’archivolte présentait un large bandeau de briques émaillées, aux dessins charmants et aux éclatantes couleurs.
Le long du vaste passage intérieur, des colosses semblables à celui qui, au Louvre, étouffe un lion sous son bras gauche, se dressaient comme pour garder l’entrée de la ville et pour en montrer la grandeur.
Une série de bâtiments prolongeaient ce passage, des deux côtés
duquel s’ouvraient des chambres pour les corps de garde et des abris profonds où les passants pouvaient s’arrêter et jouir de la fraîcheur que procurait l’énormité des murs.
Les portes des villes et des grands édifices jouaient alors comme elles jouent encore en Orient un rôle tout particulier. Elles représentent \ agora des Grecs, le forum des Romains. C’est là, qu’on vient se réunir pour causer des bruits publics, pour flâner, pour écouter les nouvelles, et même pour rendre la justice.
Dans la Bible, nous voyons les anciens, les magistrats, se tenir aux portes de la cité; Mardochée constamment assis à la porte du palais; Booz réunissant ses parents à la porte de la ville. De cet usage est venu le nom de Porte, de Sublime Porte, donné d’abord à l’entrée du Vieux-Sérail, à Constantinople, puis appliqué au Conseil qui s’y tenait, et enfin au gouvernement même du Sultan.
Il faut se rappeler ces coutumes pour comprendre et se représenter les portes monumentales dont on retrouve les restes à l’entrée des villes d’Assyrie.
Les palais en Mésopotamie formaient eux-mêmes de véritables villes fortifiées au sein de la ville populaire. Les murs, les portes, étaient construits sur le même plan, et presque d’après les mêmes dimensions que ceux de la cité.
La demeure royale s’adossait toujours à l’un des côtés de la ville, et gardait une sortie sur la campagne, par où l’on pùt fuir ou s’alimenter en cas de révolte intérieure. Les anciens tyrans orientaux employaient les mêmes moyens de défense contre leurs sujets que ceux-ci contre l’adversaire extérieur. Mêmes issues secrètes, même épaisseur des murs, même division en quartiers distincts, indépendants les uns des autres.
Les rois asiatiques vivaient dans un tel secret que leurs propres femmes ne connaissaient pas toujours leur visage. Ces femmes ne communiquaient jamais entre elles; elles vivaient dans des parties séparées du harem, et le harem lui-même formait un corps de bâtiment complètement isolé du reste du palais.
L’examen du plan des demeures royales assyriennes nous montre bien que telles étaient les mœurs des Sargon, des Sennachérib et des Assur-bani-pal. Tous les farouches et soupçonneux tyrans de l’Asie eurent des coutumes semblables, et Hérodote nous
LA CIVILISATION CHALDÉO-ASS YRIENNE
les décrit dans une anecdote caractéristique à propos de Smerdis le Mage.
Otane, un seigneur perse, ayant fait demander à sa fille Phédyme, femme de Smerdis, si c’était bien avec le fils de Cyrus qu’elle habitait, Phédyme répondit qu’elle n’avait jamais vu celui qui l’avait adrnise.au nombre de ses femmes. « Si tu ne connais pas Smerdis, lui fit encore dire Otane, demande à Atossa, ta compagne. » Sa fille répondit. « Je ne puis parler à Atossa ni voir aucune des autres femmes. » Et, pour s'assurer si son époux avait eu les oreilles coupées, elle en fut réduite à lui tâter la tête, au péril de sa vie, tandis que dans la nuit, il reposait auprès d’elle, profondément endormi.
Les palais assyriens n’ayant qu’un étage, s’étendaient sur un immense espace. Celui de Sargon, à Khorsabad, a plus de deux cents chambres et un grand nombre de cours très vastes. Je ne connais aucun monument du monde ne couvrant plus de terrain, si ce n’est le temple d’Ammon à Thèbes et la grande pagode de Sriringam dans le sud de l’Inde.
Tous les palais se divisaient en trois groupes d’édifices distincts : le sérail comprenant les appartements privés du souverain et les salles de réception; le harem, habitation des femmes, et le khan, qui renfermait les chambres des officiers du palais, les communs, les magasins, les cuisines, les écuries.
Ces différents bâtiments se composaient de chambres rectangulaires groupées autour de cours également rectangulaires. Les plus grandes salles paraissent toujours relativement étroites pour leur longueur et affectent à peu près la forme de galeries. On a attribué cette disposition à la difficulté qu’éprouvaient les Assyriens pour couvrir de larges espaces, n’employant que le bois ou la brique, et n’ayant jamais su utiliser la colonne ou le pilier pour soutenir leurs plafonds.
On n’a en effet jamais trouvé sur le sol pavé de briques des monuments la trace de l’emplacement d’un pilier, et l’on n’a découvert dans toutes les ruines qu’un seul tronçon de colonne. Cependant l’un des motifs d’ornementation les plus usités dans les palais, c’est la forme de la colonne avec chapiteau et base, parfois reposant sur un lion'; mais elle est appliquée contre la muraille et ne
correspond à aucun but d’utilité pratique. Les bas-reliefs nous la montrent quelquefois, soutenant des terrasses et même des jardins; mais les sculpteurs déployaient sans doute dans leurs représentations une audace facile, que l’architecte ne pouvait encore se permettre.
Dans l’enceinte de tous les palais assyriens on a retrouvé les ruines d’une zigurat. Comme nous l’avons déjà indiqué, le temple chaldéen était devenu dans la Haute -Mésopotamie une simple dépendance de la demeure royale.
Rien ne peut être comparé, d’ailleurs, à la richesse d’ornementation de ces palais. Nous décrirons en détail, au chapitre de la sculpture et des arts décoratifs, les principaux sujets des innombrables bas-reliefs qui couvraient les murs. Partout se déroulaient sur les frises les bandeaux de faïence émaillée, aux nuances éblouissantes. Et ce n’était pas seulement l’heureuse combinaison des couleurs qui faisait la beauté de ce genre d’ornement. Des scènes tout entières étaient représentées, soit sur les briques émaillées, soit à fresque sur les murs. On a retrouvé les traces de ces décorations à personnages peints qui confirment la description suivante de Diodore :
« Sur les tours et les murailles, » dit l’historien grec, « on avait représenté toutes sortes d’animaux, parfaitement imités par les couleurs et le relief. On y voyait une chasse, composée de différents animaux qui avaient plus de quatre coudées de haut. Dans cette chasse, Sémiramis était figurée à cheval, lançant un javelot sur une panthère; auprès d’elle était Ninus, son époux, frappant un lion d’un coup de lance. »
Pour donner une idée d’ensemble des palais assyriens, nous emprunterons la description de M. Place, le consul français qui, après Botta, a déblayé les ruines du grand palais de Sargon à Khorsabad :
« En considérant l’ensemble des bas-reliefs d’un palais ninivite, on ne peut mieux le comparer qu’à un poème épique célébrant la gloire du fondateur O’èst lui le héros de ces longs récits; il est toujours en scène et tout s’y rapporte à sa personne. Comme dans les poèmes écrits, l’épopée débute par une sorte d'invocation aux esprits supérieurs représentés par les figures sacrées qui occupent les seuils. Après cette pensée donnée aux génies protecteurs de l’Assyrie, on passait à la narration elle-même. Pendant de longues heures, l’intérêt se trouvait surexcité par une succession d’épisodes émouvants. Peuples de soldats, les Ninivites se complaisaient dans ces souvenirs qui fiat-
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D'après Lajard.
FIG. 298 à 301. — DESSINS D’ORNEMENTATIONS ASSYRIENS.
(Bas-reliefs de Ninive.)
taient l’amour-propre du prince et entretenaient l’esprit belliqueux de la nation.
« Les façades les plus longues du palais, celle des cours et des grandes galeries qui s’offraient les premières sur l’itinéraire des visiteurs, sont vouées de préférence aux manifestations de la pompe souveraine. Ces cérémonies, exécutées presque toujours dans des proportions colossales, montrent de longues files de prisonniers ou de tributaires se dirigeant vers le monarque. Celui-ci, reconnaissable à la place qu’il occupe, à son entourage, à ses insignes, à son attitude, reçoit ces hommages avec un calme, ou, pour mieux dire, avec une placidité presque dédaigneuse. Il est tantôt debout, tantôt assis sur
LES PREMIÈRES CIVILISATIONS 74t
son trône, entouré de ses officiers et de ses serviteurs. Les personnages s’y suivent processionnellement sans confusion, sans précipitation, et gardent quelque chose de cette froideur hautaine qui devait signaler les réceptions royales.
« C’est plus loin, dans des- salles plus petites et sur une plus petite échelle que le drame commence et que l’artiste manifeste plus d’entrain, de verve et d’invention. Marches, batailles, escalades de montagnes, constructions de digues, passage de rivières, se suivent nombreux et pressés, racontés en quelques traits expressifs. Ici, la mêlée est terrible et les guerriers luttent corps à corps ; là, couverts de boucliers, ils combattent à distance avec l’arc et la fronde, l'air est sillonné de flèches et de projectiles; plus loin les blessés et les morts jonchent le sol ou sont précipités dans les flots, ou écrasés sous les roues des chars ; on voit même des vautours qui déchirent les entrailles des cadavres.
« Le roi prend part au combat, quelquefois à pied ou à cheval, le plus souvent sur un char attelé de coursiers magnifiques. Parfois un dieu figuré dans un disque ailé, ou bien un aigle qui plane au-dessus de la tête du monarque, semble prendre parti pour les Assyriens. Ailleurs, c’est une ville attaquée. L’assaut se prépare; les machines de guerre battent la muraille; les mineurs creusent la maçonnerie, les assiégés se défendent encore avec des pierres, des liquides brûlants, des torches, des chaînes pour détourner les machines, ou enfin, réduits à la dernière extrémité, les mains levées au ciel, ils implorent la clémence des vainqueurs; mais ceux-ci sont impitoyables.; on les voit, chargés de butin, chasser devant eux des hordes de prisonniers, parmi lesquels se pressent, pêle-mêle, des hommes et des femmes traînant leurs enfants par la main ou les portant sur les épaules, suivis de leurs troupeaux et prenant le chemin de l’exil pour aller travailler aux monuments que le vainqueur élèvera bientôt en souvenir de cette nouvelle conquête.
« Voici, en effet, le roi lui-même qui préside à la construction du palais. Il commande, et ses soldats, le bâton levé, surveillent sur le chantier une multitude d’esclaves qui pétrissent l’argile, façonnent la brique et la transportent sur leurs épaules. Le monticule artificiel s’élève et déjà les monolithes gigantesques sont traînés péniblement par de longues files de travailleurs attelés; puis ce sont de nouvelles guerres, de nouveaux triomphes : l’artiste ne se fatigue jamais de ces images et trouve toujours une manière nouvelle de les traiter. Et toujours quelle réalité saisissante!
« Après le carnage de l’action, on assiste à des vengeances impitoyables. Ce sont des prisonniers écorchés vifs, sciés en deux, empalés, mis en croix, ou qui ont la tête tranchée en présence du monarque, pendant qu’un scribe impassible inscrit froidement sur un papyrus le compte des têtes qui s’amoncèlent. Comme dernier trait, pour peindre ces conquérants barbares, le roi, de sa propre main, crève les yeux d’un captif qu’on lui amène un anneau passé dans les lèvres. Narrateur fidèle, le sculpteur ne cherche jamais à atténuer les horreurs qu’il présente et qui, du reste, étaient racontées tout au long dans les inscriptions. Il les exprime avec une brutalité naïve bien propre à nous faire comprendre la terreur qu’inspiraient les Assyriens, et dont les livres saints contiennent tant de témoignages.
LA CIVILISATION CH ALDÉO- ASS YRIENNE 587
« Après les tableaux héroïques, les scènes de chasse occupent le premier rang. Les souverains assyriens, dignes enfants de Nemrod, ont manifesté une grande passion pour cet exercice violent, véritable diminutif de la guerre. On voit dans les bas-reliefs de Koyoundjik le roi chassant la gazelle, l’hémionc, le cerf et principalement le lion, qui, à en juger par la multiplicité des tableaux, devait être le gibier qu’il préférait. En char, à cheval, à pied, il I poursuit lui-même les animaux ; il manie la pique, le javelot, l’arc et la flèche avec assurance et c’est presque en se jouant que parfois, le poignard à la main, il semble vaincre ses redoutables adversaires.
« A la fin, fatigué de carnage, il offre aux dieux les prémices de sa chasse, ou bien il se livre au repos. On le voit retiré au fond du harem, à demi couché sur un lit somptueux devant une table chargée de mets. La reine, assise en face de lui, prend part au festin. La fête est égayée par de jeunes esclaves accompagnant leurs voix des accords de la harpe, l’instrument préféré des poètes bibliques. Mais ce tableau, tiré de Koyoundjik n’a pas été vu à Khorsabad, où le terrible Sargon n’apparaît jamais que dans l’éclat de sa majesté royale.
« D’autres bas-reliefs nous font assister au détail de la vie privée de ses sujets. Des intérieurs de villes ou de maisons, mis à découvert en vertu d’une coupe géométrique très singulière, nous montrent les Assyriens occupés des soins les plus vulgaires de leur ménage, dressant les lits, faisant rôtir les viandes, pansant les chevaux et se livrant à divers métiers ; ou bien ce sont encore des gens en marche avec leurs chariots remplis par des familles, chargés de grains, d’objets divers, et traînés par des bœufs où il nous semble reconnaître la race des bœufs à bosse de l’Inde; ou bien encore, c’est une halte dans laquelle les animaux dételés se reposent et mangent pendant que les hommes portent la main à un plat ou boivent dans des outres.
« Au-dessus de ces bandes de bas-reliefs dont l’effet d’ensemble vient d’être décrit, régnait un autre ruban décoratif emprunté à un élément absolument original et spécial à l’art assyrien : c’était une double rangée de briques émaillées à fond bleu sur lesquelles ressortaient des sujets représentant des ornements empruntés à la vie végétale et animale. »
En suivant tous les détails de cette description, où l’enthousiasme de l’auteur ne l’entraîne guère au delà des bornes de la vérité, on croirait voir apparaître dans toute leur fraîcheur des merveilles écloses d’hier sous le ciel radieux de l’Orient.
Ceux qui les virent autrefois, ces merveilles, les vieux historiens grecs, auxquels nous pouvions à peine ajouter foi, n’en ont pas pu parler avec plus de vivacité ni les décrire plus minutieusement.
Cette résurrection du passé est un des miracles de la science moderne. Le sable muet des déserts de la Mésopotamie a parlé comme avaient parlé peu auparavant les sphinx égyptiens. Depuis
moins d’un siècle, de grands peuples voilés d’ombre et d’oubli ont surgi du fond de l’histoire.
Nous qui les méprisions comme des barbares et qui regardions leurs exploits comme un tissu de fables, nous sommes obligés de nous incliner devant leurs œuvres.
Ils ont été les maîtres de nos maîtres, car ce sont eux qui ont
D’après Place.