‹ Les premières civilisationsChapitre 16 sur 189 · LES BORDS DU N1L A EIUSCHÉ (NUBIE · texte numérisé non relu

LES BORDS DU N1L A EIUSCHÉ (NUBIE

tenir une pareille assertion. Pascal voyait plus clair en nous disant : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. »

Prenons un exemple. C’est une coutume presque générale chez les peuples sauvages, et qui devait être fort répandue au début de l’humanité, de tuer ses parents âgés pour leur éviter les infirmités de la vieillesse, mais surtout pour supprimer les bouches inutiles. Chez tous ceux qui suivent cet usage, aucune idée de crime n’y est attachée; au contraire, presque partout, il a la sanction de la religion; le sacrifice s’accomplit en grande pompe et se termine par un festin. Et cependant, au sein de nos sociétés civilisées actuelles, le parricide est un crime extrêmement rare et celui peut-être qui inspire le plus d’horreur. L’idée de se débarrasser de ses vieux parents est devenue tellement odieuse, que le législateur de nos jours ne songe même pas à la combattre par une loi spéciale. Au contraire, il existe dans nos codes un article prescrivant aux enfants de subvenir aux besoins de leurs parents, lorsque ceux-ci .sont devenus incapables de se nourrir eux-mêmes; et encore est-ce l’exception lorsqu’il a besoin d’être appliqué, et lorsque les vieillards doivent leur pain à une condamnation judiciaire de leurs fils.

Les obligations morales ne sont pas moins fortes pour être parfois sanguinaires et absurdes. Les Australiens se figurent que tout décès doit être vengé pour que l’âme du défunt soit en paix. Un Australien, ayant perdu sa femme, résolut d’aller tuer une femme d’une tribu éloignée. Menacé de la prison par des Européens qui apprirent son projet, il hésita et devint la proie du plus pénible combat moral. Sa conscience l’accusait de laisser l’âme de sa femme souffrir par sa lâcheté. 11 en dépérissait, dit le docteur Lânder, qui nous a laissé ce récit. Un beau jour, il n’y tint plus, et s’échappa pour aller accomplir le meurtre résolu. Après quoi, il revint soulagé, heureux, dans la pleine satisfaction du devoir fidèlement rempli.

Quel chemin a dù parcourir la conscience humaine pour arriver à une morale absolument contraire à sa morale primitive ! Étant donné que celle-ci tend à se fortifier par l’hérédité, par l’ancienneté, par la sanction religieuse, il a donc fallu que les autres facteurs auxquels elle est soumise fussent bien puissants pour la modifier entièrement.

Devant des exemples analogues à ceux que nous venons de citer, les partisans de l’ancienne idée de la morale universelle n’auraient pas été autrefois embarrassés. «Il s’agit de sauvages», eussent-ils répondu avec mépris. Il semblait alors qu’un gouffre insondable séparât les races sauvages des races civilisées. Mais aujourd’hui que la science nous les montre reliées les unes aux autres par d’insensibles gradations, et rattachées ainsi aux animaux eux-mêmes, la tâche du philosophe et de l’historien change. Il faut découvrir les causes et la marche de ces gradations, et les reconnaître dans la morale comme dans tout ce qui constitue l’homme.

Les facteurs de la morale sont extrêmement nombreux ; quelques-uns sont du ressort de la psychologie la plus délicate et Agissent dans les profondeurs les plus secrètes de l’âme; en outre, leurs actions se combinent inégalement, et ils n’influent pas partout sur les autres d’une façon identique. Il en résulte que l’évolution de la morale humaine est très difficile à suivre, et qu’il n’est encore possible, surtout étant donné l’état imparfait de nos sciences expérimentales, que d’en indiquer les grands traits.

Mais on doit tout d’abord éliminer presque entièrement une influence que l’on croyait autrefois prépondérante sur la morale, et qui, en réalité, s’est toujours trouvée réduite, sous ce rapport, à un rôle très secondaire. Cette influence est celle des croyances religieuses. C’est à tort que l’on ferait marcher de pair chez un peuple le sentiment religieux et le sens moral. Une telle erreur n’a pu être commise qu’à l’époque d’ignorance où nous jugions toutes les races d’après la nôtre, où il nous était impossible de sortir de nousmêmes, et où les préjugés empêchaient d’enregistrer, sur certains terrains, aucune observation exacte.

Depuis quelques siècles, en effet, dans notre Occident, nous avons vu les ministres des différentes religions adopter le rôle de conducteurs moraux, et nous dicter les préceptes les plus délicats de conduite journalière, en les donnant comme l’expression de la volonté divine. Êais c’est là une innovation des temps modernes. Elle étonnerait fort certains peuples orientaux qui croient les dieux beaucoup trop élevés au-dessus de nous pour s’occuper de notre conduite les uns à l’égard des autres. Elle n’eùt pas moins surpris les Grecs et les Romains, qui, non seulement ne faisaient pas de

leurs dieux la source de toute morale, mais les représentaient comme fort immoraux. Ces dieux étaient des êtres gouvernés comme nous par leurs passions; ils étaient seulement plus puissants, et l’on se trouvait pour cette raison forcé de leur rendre hommage ; mais ils ne se servaient de cette puissance que pour mieux assouvir tous leurs caprices. Ils n’avaient de frein que leurs intérêts réciproques, et tout au plus l’intérêt général de l’Olympe. Quand ils s’étaient fait mutuellement du tort, ils vidaient leurs querelles entre eux. De même sur la terre, si un homme tuait volontairement ou involontairement le bœuf, l’esclave ou la femme de son voisin, il devait une compensation à ce voisin et à personne d’autre ; on n’avait pas l’idée qu’il dût en demander pardon à Jupiter ou à Vénus. Le sacrilège constituait seul un péché à l’égard des dieux. Lorsque Alcibiade fut accusé d’avoir mutilé les statues de Mercure, tout Athènes fut en émoi; on recherchait le coupable pour le châtier, car on s’imaginait que la colère du dieu offensé frapperait la ville s’il n’était pas puni. Mais que le coupable fût vaniteux, ambitieux, débauché, meurtrier même, c’était affaire à ceux qu’il gênait par ses folies ou par ses crimes. Jamais personne n’aurait eu l’idée de l’en reprendre au nom de divinités qui ne s’en inquiétaient nullement.

Pendant de longs siècles, l’humanité craignit les dieux comme des êtres cruels, exigeants et capricieux, qu’il fallait sans cesse apaiser et gagner par des cérémonies, des marques de respect et des présents. On ne s’avisa pas que les pensées intimes, ou les actions accomplies chaque jour au sein de la famille, pussent leur causer un sentiment quelconque et les disposer plus ou moins bien à l’égard de l’humanité.

Comment des divinités farouches, qui lançaient la foudre, les épidémies, les inondations, sur de paisibles villages, et qui semblaient se plaire aux sacrifices sanglants, eussent-elles souri complaisamment du haut du ciel à des actes obscurs d’humilité, de pureté, d’abnégation ?

Non seulement la religion — c’est-à-dire les devoirs des hommes à l’égard des dieux — n’eut pendant longtemps rien à faire avec la morale — c’est-à-dire avec les devoirs des hommes les uns envers les autres — mais souvent les principes de l’une se sont trouvés en opposition directe avec les principes de l’autre. 11 est évident que

FIG. 56. — BAS-RELIEF REPRÉSENTANT SÉTI I'r, FONDATEUR DE LA XIX' DYNASTIE, RECEVANT UN COLLIER DE LA DÉESSE HATHOR.

Ce bas-relief provient du tombeau de Séti 1", qui régnait en Égypte il y a environ trente-quatre siècles. Le Louvre possède son pendant.

des religions qui prescrivaient l’immolation et souvent le supplice des prisonniers de guerre ne pouvaient que retarder l’évolution de la morale. Moloch, tendant ses bras d’airain rougis au feu pour recevoir de petits enfants que lui apportaient leurs propres mères ; Krishna, exigeant que des Indiennes fort chastes s’abandonnent ! aux caresses de ses prêtres, sont des dieux d’une moralité véritable- j ment bien faible. Les mères syriennes étaient certainement, en '■ général, aussi tendres pour leurs enfants que les femmes du Guzerat sont fidèles à leurs époux, et celles-ci le sont d’une façon remarquable. Quelle force, dans des cas pareils, possède le sentiment religieux, qui brave non seulement le sens moral le plus élémentaire, mais encore les affections les plus puissantes et qui parvient à en triompher !

Les deux grandes religions qui, les premières, ont pris pour base la morale, c’est-à-dire les devoirs réciproques des hommes, et qui ont fait un dogme de la charité, sont le bouddhisme et le christianisme. Aussi ont-elles révolutionné le monde. Et encore, même chez elles, le sentiment religieux ne va pas toujours avec le sens moral. L’homme le plus dévot n’est pas toujours le plus charitable; c’est souvent le contraire qui s’observe ; de même, le peuple le plus pieux est d’habitude le plus intolérant, celui qui met en usage les plus cruelles persécutions. La Sainte Inquisition fut l’œuvre des nations les plus religieuses de l’Europe. Les facteurs qui développent soit le sens moral, soit le sens religieux, sont donc fort divers et souvent même tout à fait contraires.

Et, lorsque nous constatons que le bouddhisme et le christianisme sont les premières religions morales que l’humanité ait connues, nous ne voulons pas dire que ce soient elles qui aient fait triompher la morale dans le monde. Elles ont concordé avec le développement du sens moral, mais ne l’ont pas précédé. Elles ne pouvaient naître, en effet, que lorsque le sens moral eut atteint dans l’humanité un certain degré de développement. Elles se sont appropriées cet esprit de charité qui commençait à flotter, pour ainsi dire, dans l’air : souffle bienfaisant et doux, inconnu jadis parmi les rudes orages de la barbarie, et qui s’élevait au sein des sociétés apaisées, à mesure que la lutte pour la vie devenait moins dure.

ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS

La morale, telle que nous la comprenons de nos jours, se dégagea donc d’une façon bien lente des instincts de férocité primitive. Tandis qu’elle s’élevait peu à peu sur la terre, de mystiques rêveurs voulurent la voir descendre du ciel et l’unirent au principe religieux. Mais elle en restera, pour le philosophe, éternellement distincte. Les dieux naissent, grandissent et meurent. Leurs ombrés imposantes flottent en dehors de l’humanité et pourront s’effacer sans que la morale en soit elle-même diminuée. La morale est en nous-mêmes, et doit rester en nous-mêmes. Elle est fille des nécessités qui nous gouvernent. Elle nous aide à les subir. Élément fondamental de nos sociétés, elle se développe avec elles et en même temps que nous. Ce n’est que lorsque l’hérédité l’aura implantée solidement dans nos cœurs et lui aura donné la puissance d’un instinct que l’on pourra dire qu’elle est vraiment constituée. Nous sommes trop prêts de la barbarie antique pour en être déjà là.

Nous avons exposé dans un autre ouvrage les divers facteurs de la morale et l’influence réciproque de chacun d’eux. Nous nous bornerons ici à les énumérer, sans examiner en détail leur action .

Les principaux facteurs du développement de la morale sont : l’utilité, l’opinion, le milieu, les sentiments affectifs, l’hérédité. Pour les raisons données plus haut, nous n’avons pas à mentionner parmi eux les religions.

Même en voulant donner à la morale le point de départ le plus élevé possible, on ne peut contester que, de tous les facteurs qui contribuent à la former, l’utilité ne soit le plus actif et le plus puissant. Mais il s’agit ici de cette utilité supérieure qui concerne la société, et qui inspire le dévoûment de l’individu au bien général de tous. Plus la communauté s’étend, plus les devoirs de chacun de ses membres grandissent et prennent de l’importance. Déjà l’on peut considérer plusieurs de nos obligations morales comme se rapportant à la sécurité de l’espèce humaine tout entière. Celles qui touchent au bien-être d’un seul pays ou d’une seule race, et dont l’expression la plus haute est le patriotisme, bien que n’ayant pas une portée générale, développent cependant l’altruisme, et font sortir l’individu de lui-même en lui inspirant de nobles dévoûments.

De bonne heure, nous l’avons vu, les hommes ont uni leur faiblesse et se sont rassemblés par groupes, afin de mieux lutter

contre les périls de toutes sortes qui leur venaient soit de la nature, soit de leurs semblables. Des services réciproques que se rendaient les membres de ces petites sociétés primitives, naquirent des devoirs réciproques. On ne fut pas longtemps à s’apercevoir que là où le désordre régnait, la société ne pouvait subsister, et que les groupes déchirés par des divisions intérieures ne tardaient

D’après Gau.

FIG. 57. — IPSAMBOUL (NUBIE). VUE PITTORESQUE DE LA FAÇADE DES DEUX TEMPLES SOUTERRAINS DE RAMSÈS H.

Ces deux temples sont ceux dont les façades et l’intérieur sont représentés planche Yl et pages 9 et 72 de cet ouvrage.

pas à périr. On ne se traita donc plus, même dans les plus violentes querelles, comme on traitait l’ennemi; on commença à respecter la vie de son semblable, du moins la vie de l’homme adulte et fort, qui pouvait être utile; car celle des femmes, des enfants et des vieillards, qui souvent encombraient au lieu de servir, fut longtemps tenue pour bien peu de chose. En même temps que la vie, on commença à respecter la propriété, car les injustices et les vols occasionnaient des conflits dangereux. On vit

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