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LE COMMERCE

Le commerce des Phéniciens s’étendit à tout le monde connu des anciens, et, comme nous l’avons montré, il en recula même les limites.

Il eut pour objet toutes les matières fabriquées comme tous les produits naturels des différentes contrées qu’il mit en rapport. 11 se fit surtout par voie de mer, mais il profita également des routes de terre, et même il en ouvrit de nouvelles. Avant, par exemple, d’avoir franchi les colonnes d’Hercule et trouvé une voie maritime jusqu’aux îles Britanniques, les Phéniciens trafiquaient avec ces îles par des caravanes traversant la Gaule, de Marseille aux rives du détroit que nous appelons Pas-de-Calais. On est presque certain que l’antique ville d’Alésia, dans le bassin de la Saône, était la principale station de ce long parcours.

C’est également par l’intermédiaire de caravanes traversant la Germanie, que les Phéniciens recevaient à l’embouchure du Pô l’ambre recueilli sur les bords de la Baltique, car leurs vaisseaux n’allèrent jamais jusqu’à cette mer. De là vint l’erreur d’Hérodote croyant que l’ambre s’exploitait dans le bassin de l’Eridan (Pô).

Carthage, à son tour, fut la tête de ligne des caravanes qui fran-

chissaient le Sahara pour aller chercher au cœur de l’Afrique noire les richesses naturelles qu’elle pouvait fournir.

Les voies de terre asiatiques étaient parcourues sans relâche par les marchands phéniciens, et se répartissaient en trois directions principales : les routes du sud s’enfonçant dans les déserts de l’Arabie; celles de l’orient, allant vers Babylone, la Médie et l’Inde; celles du nord-est se dirigeant vers l’Arménie et les mines du Caucase.

Quant aux mers sillonnées par les vaisseaux de Tyr, de Sidon, de Carthage, c’étaient la Méditerranée avec toutes ses dépendances, en y. comprenant les flots dangereux du Pont-Euxin, si souvent tourmentés par la tempête; c’était l’Océan Atlantique jusqu’aux îles Britanniques d’une part, et presque jusqu’à l’équateur de l’autre; c’était enfin la mer Rouge, le golfe Persique, et peut-être même l’Océan Indien jusqu’à l’embouchure du Sind et à celle de la Nerbudda.

Deux noms reviennent sans cesse chez les historiens de l’antiquité qui ont voulu montrer l’extension du commerce phénicien : ce sont ceux de Tarsis et d’Ophir. N’ayant jamais pu identifier ces deux noms d’une façon précise, on est obligé de les accepter comme des termes généraux dont le premier désignerait les contrées les plus occidentales, et l’autre, les plus orientales, parmi celles que la Phénicie mettait en relations. Tarsis serait l’Espagne et même les îles Sorlingues; Ophir serait les rives du golfe Persique, les îles Barheïn, et peut-être l’Inde mystérieuse et lointaine;

L’immense commerce des Phéniciens conserva ce caractère très particulier qu’il se fit par échanges, jusqu’au moment où les Grecs répandirent l’usage de la monnaie , c’est-à-dire jusque vers quatre ou cinq siècles avant J. -G.

Les Phéniciens, tout pratiques et ingénieux qu’ils furent, n’imaginèrent pas cette simplification considérable dans les transactions.

Il est probable qu’ils n’en sentirent pas le besoin, et qu’ils trouvaient même un avantage à échanger des matières premières ou fabriquées de natures absolument diverses, parce qu’il était plus facile de tromper sur leurs valeurs équivalentes. D’ailleurs, parmi les peuples avec lesquels ils trafiquaient, quelques-uns étaient trop primitifs pour admettre une autre façon d’acheter et de vendre.

RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE

Le peuple qui sut inventer l’alphabet pour simplifier ses écritures, eût certainement imaginé les monnaies, s’il y eût trouvé quelque avantage.

Mais quel signe aurait-il choisi pour représenter la richesse qui eût pu avoir le même sens aux yeux de tant de peuples différents,

D'après une photographie.

FIG. 43i. — BANERS. — RUINES D’UN TEMPLE SUPPOSÉ PHÉNICIEN.

chez qui des communications constantes n’avaient pas encore eu le temps d’établir une valeur moyenne des objets ?

L’argent et l’or n’étaient pas pour tous des métaux précieux. Voici ce que Diodore de Sicile nous dit à propos de l’argent que l’on recueillait en masse et à fleur de sol dans la Bétique (sud de l’Espagne) :

« Ignorant l’usage de ce métal, les indigènes le vendirent, en échange d’autres marchandises de peu de prix, aux marchands phéniciens. Important cet argent en Asie, en Grèce et chez d’autres nations, ils gagnèrent d’immenses richesses. La cupidité de ces marchands fut telle que, leurs navires étant déjà chargés, ils coupèrent le plomb de leurs ancres et y substituèrent

loi

l’argent. Les Phéniciens continuèrent longtemps ce commerce et devinrent si puissants qu’ils envoyèrent de nombreuses colonies dans la Sicile et les îles voisines, ainsi que dans la Libye, la Sardaigne et lTbérie. »

Le métal qui, plus que l’argent peut-être, fit la fortune des marchands phéniciens, ce fut l’étain. Tous les peuples de l’antiquité, Égyptiens, Ghaldéens, Assyriens, Grecs d’Europe et d’Asie, faisaient une consommation énorme de bronze, et aucun ne possédait l’étain. Il abondait au contraire dans l’Occident, en Sardaigne, en Espagne, dans le Cornouailles et les Cassitérides (Sorlingues). Toute l’année, les vaisseaux Phéniciens le rapportaient sous forme de pains ou saumons, que les nations orientales venaient promptement enlever sur leur marché.

Pour faire un tableau complet du commerce des Phéniciens, il faudrait énumérer toutes les nations connues par eux avec tous leurs produits divers. Il serait difficile de le faire d’une façon plus exacte et plus complète que le prophète Ezéchiel, dans son chapitre xxvii. Tout ce chapitre est à citer, à la fois pour montrer quel était le prestige de la Phénicie aux yeux des nations voisines, et pour présenter un tableau d’ensemble de ses relations et des sources de sa richesse.

« O Tyr, s’écrie le prophète, tu as dit : Je suis parfaite en beauté.

Tes confins sont au cœur de la mer, ceux qui t’ont bâtie t’ont rendue parfaite en beauté.

Ils t’ont bâti des navires avec les sapins de Scénir; ils ont pris les cèdres du Liban pour te faire des mâts.

Ils ont fait tes rames de chêne de Basçan, et la troupe des Assyriens a fait tes bancs d’ivoire, apporté des îles de Kittim.

Le fin lin en façon de broderie apporté d’Égypte, a été ce que tu étendais pour te servir de voiles ; tu te couvrais de pourpre et d’écarlate apportées des îles d’Elisça.

Les habitants de Sidon et d’Arad étaient tes matelots, ô Tyr ! tes sages, qui étaient au milieu de toi, étaient tes pilotes.

Les anciens de Gébal et les plus habiles ont été parmi toi pour réparer tes brèches; tous les navires de la mer et leurs mariniers ont été avec toi pour trafiquer et pour faire ton commerce.

Ceux de Perse, de Lud et de Put, ont été tes gens de guerre dans ton armée ; ils ont pendu chez toi le bouclier et le casque ; ils t’ont rendue magnifique.

... Ceux de Tarsis ont trafiqué avec toi de toutes sortes de richesses, faisant valoir tes foires en argent, en fer, en étain et en plomb.

Javan, Tubal et Mescec (îles de l’Archipel, Chypre, etc...) ont négocié

RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE

avec toi, faisant valoir ton commerce en vendant des hommes et des vases d’airain.

Ceux de la maison de Togarma (Asie Mineure, Grèce, Thrace, etc.) ont fait valoir tes foires en chevaux, en cavaliers et en mulets.

... Tu avais dans ta main le commerce de plusieurs îles, et on t’a rendu en échange des dents d’ivoire et de l’ébène.

La Syrie a trafiqué avec toi de tes ouvrages de toutes sortes ; on a fait valoir tes foires en escarboucles, en écarlate, en broderies, en fin lin, en corail et en agate.

Juda et le pays d’Israël ont trafiqué avec toi, faisant valoir ton commerce en blé, en miel, en huile et en baume.

Damas t’a donné pour la multitude de tes ouvrages du vin et de la laine blanche.

Et Dan, et Javan, et Mosel (rives de la mer Egée) ont fait valoir tes foires en fer luisant; la casse et le roseau aromatique ont été dans ton commerce.

Ceux de Dédan ont négocié avec toi en draps précieux pour les chariots.

Les Arabes et tous les principaux de Kédar ont été les marchands que tu avais dans ta main, trafiquant avec toi en agneaux, en moutons et en boucs.

Les marchands de Scéba et de Rama (sud de l’Arabie, Inde) ont négocié avec toi, faisant valoir les foires en toutes sortes de drogues les plus exquises, et en toutes sortes de pierres précieuses, et en or.

Haran, Héden et Assur (Chaldée, Assyrie) ont fait trafic avec toi en toutes sortes de choses, en drap de pourpre et de broderie, et en caisses pour des vêtements précieux, serrées de cordes ; même les coffres de cèdre ont été dans ton trafic.

Les navires de Tarsis ont été les principaux de ton commerce, et tu as été remplie et rendue fort glorieuse au milieu de la mer.

. . . Par la traite des marchandises qu’on apportait de tes foires au dèlà des mers, tu as rassasié plusieurs peuples, et tu as enrichi les rois de la terre par la grandeur de tes richesses et de ton commerce. »

Ce n’est pas seulement le tableau de la grandeur et de la puissance de Tyr que l’on trouve dans Ezéchiel; on y voit aussi les témoignages de la jalousie et de la haine qu’avaient inspirées à toute la terre l’avidité- implacable et la tyrannie orgueilleuse de cette cité et de son peuple.

« Ton cœur s’est élevé à cause de ta beauté, » dit encore le prophète, « et tu as corrompu ta sagesse par ton éclat.

... Tu as profané tes sanctuaires par la multitude de tes iniquités, en usant mal de ton trafic.

Aussi je ferai sortir du milieu de toi un feu qui te consumera, et je te réduirai en cendres sur la terre.

Tous ceux qui te connaissent parmi les peuples seront désolés à cause de toi; tu seras un sujet d’étonnement et tu ne seras jamais rétablie. »

Le souhait plein de haine que prononce ici le prophète juif devait se réaliser, mais pour des causes qu’il ne pouvait alors soupçonner.

Lorsque la Phénicie eut achevé son œuvre; lorsque, grâce à elle, le centre de la civilisation se fût déplacé, et eût passé d’Orient en Occident, elle disparut en effet du rang des nations. Les bases sur lesquelles s’étaient édifiées sa puissance lui firent de plus en plus défaut, jusqu’à s’écrouler complètement.

La civilisation gréco-romaine, concentrée tout entière autour du bassin de la Méditerranée n’eût plus besoin d’intermédiaire, et, dépassant de beaucoup celle de l’Orient, n’eût plus rien à recevoir de l’Asie.

Et, plus tard, lorsque se dressa peu à peu le gigantesque édifice du monde moderne, il se passa des siècles avant que ce monde nouveau soupçonnât ses origines, et eût l’idée de remonter à son berceau en se tournant vers le vieil Orient, couvert de ruines et enveloppé de silence.

Aujourd’hui, les courants d’idées et de productions se sont rétablis sur une échelle immense que n’entrevirent jamais les marins de la Phénicie. Mais les chemins ont changé ; les grandes routes de l’univers ne sont plus les mêmes qu’autre fois.

Tyr n’a jamais été appelé à se relever de ses ruines. Le voyageur qui visite ses ports ensablés et les humbles cabanes de pêcheurs qui remplacent ses maisons, ses temples et ses remparts, ne retrouve plus aucune trace de sa grandeur et évoque mélancoliquement par l’imagination : « Ses richesses, ses foires, son commerce, ses mariniers et ses pilotes, ceux qui réparaient ses brèches et ceux qui travaillaient à ses industries, et toute la multitude qui était au milieu d’elle. »

CONCLUSION

Notre livre est terminé. Résumons-en brièvement l’esprit et les tendances.

Prenant l’humanité à son aurore, nous avons montré les lois ' générales de son développement, la genèse de ses arts, de ses institutions et de ses croyances. Nous avons constaté que les sociétés sont soumises dans leur marche aux lois de l’évolution qui régissent l’astre gigantesque aussi bien que le plus infime atome. Ces lois inexorables, nous pouvons en méconnaître la puissance, mais nous en subissons fatalement les effets. Souveraines mais aveugles, inflexibles toujours, elles ont remplacé les dieux qui gouvernaient le monde dans son enfance. L’homme ignore leur essence, comme il ignorera toujours la raison première des choses, mais il sait qu’il serait inutile de tenter de les fléchir et que c’est en lui seul qu’il doit chercher les éléments de ses futurs progrès. De telles vérités paraîtront bien banales un jour. Nous ne pouvions cependant arriver à les comprendre qu’après avoir pendant des milliers d’années peuplé le ciel des panthéons les plus divers.

Ces considérations générales étant exposées, nous avons franchi rapidement les âges primitifs de l’humanité et abordé l’étude des premières civilisations. Nous avons assisté, sur les rives du Nil et dans les plaines de la Ghaldée, aux premières tentatives de l’homme pour s’élever au-dessus de la barbarie, et montré comment furent préparés par quatre à cinq mille ans de patients efforts, ce formidable édifice de la civilisation gréco-romaine, d’où, après de nouvelles transformations, le monde moderne devait sortir à son tour.

Nous avons essayé de faire rentrer à la place qu’ils devaient normalement occuper dans l’évolution de l’humanité ces deux grands peuples, les Grecs et les Romains, qui, jadis, nous semblaient avoir allumé spontanément tous les flambeaux dont la lumière nous éclaire encore. Cette place est suffisamment glorieuse, d’ail-

leurs; plus glorieuse peut-être, quand nous la considérons comme conquise pas à pas au prix d’efforts gradués et incessants, que lorsque nous n’y voulons voir que l’action d’une providence divine.

Cette providence divine, la science moderne ne la connaît plus. Avec les matériaux nouveaux que possède l’histoire, il est facile de montrer qu’il n’y eut rien de miraculeux ni d’imprévu dans la vie intellectuelle de l’humanité. Nous avons fait voir que, malgré tant de diversités apparentes, il n’y eut pas plusieurs civilisations, mais une seule, formée de tous les tâtonnements, de tous les labeurs, de toutes les découvertes des peuples, depuis que l’un d’entre eux a fait le premier pas hors de la sauvagerie primitive. Cette civilisation, chaque race l’a portée à un certain niveau jusqu’à ce que, épuisée par ses efforts, elle en léguât l’héritage à une autre race destinée à le développer à son tour.

Sans doute, il est arrivé sur plusieurs points éloignés du globe, la Chine et l’Inde, par exemple, que des peuples différents soient parvenus sans se connaître, par des efforts analogues, à un degré de développement identique. Mais ce qui n’a jamais pu se produire, c’est qu’une nation telle que la Grèce, qui était barbare encore à l’époque du siège de Troie, ait pu arriver par ses seules forces et sans aucune initiation étrangère au merveilleux degré de développement où nous la voyons quatre ou cinq siècles avant notre ère, c’est à-dire presque brusquement, ou du moins dans un espace de temps qui n’est rien dans l’histoire des peuples.

C’est sur les rives de l’Asie Mineure que se sont montrées les premières lueurs de la civilisation grecque. Or l’Asie Mineure, que l’on croyait jadis une élève de la Grèce, apparaît maintenant comme issue de l’Assyrie et de l’Egypte au point de vue des institutions, des arts, des connaissances scientifiques et des croyances.

C’est l’Asie Mineure qui, par l’intermédiaire des caravanes et des vaisseaux phéniciens, relia la Mésopotamie, l’Égypte et la Grèce, et fournit ainsi à cette dernière les matériaux d’une civilisation qui furent ensuite si merveilleusement mis en œuvre par le génie assimilateur et en même temps créateur des Hellènes. La Grèce n’a pas eu à consumer ses efforts dans les lents labeurs des commencements. Elle n’a fait que mettre en œuvre le trésor des notions industrielles, scientifiques et artistiques, amassées à travers un

CONCLUSION

nombre de siècles presque formidable par l’Égypte et 1a. Ghaldée. Il est heureux pour elle d’être venue la dernière. Si elle avait été appelée à travailler aux premiers fondements des civilisations, ce n’est pas en Occident peut-être que le centre intellectuel du monde se trouverait aujourd’hui.

L’Égvpte et la Chaldée ne sont pas sans doute les seules contrées qui aient atteint dans l’antiquité un haut degré de civilisation. La Chine d’abord et l’Inde plus tard devaient se développer également sans assistance étrangère; mais, tandis que la Chine, enfermée dans des barrières difficiles à franchir, gardait pour elle seule tous les résultats de ses efforts et s’arrêtait dans son développement faute d’émulation et de contact avec les étrangers, l’Égypte et la Chaldée faisaient rayonner leurs lumières sur le monde ancien et trouvaient des héritiers qui, prenant leur œuvre au point où elles l’avaient laissée et la continuant d’âge en âge, arrivaient à fonder notre civilisation occidentale.

Bien avant les découvertes de la science, tous les peuples et toutes les religions du vieux monde ont vu dans la double vallée de l’Euphrate et du Tigre le berceau de leur race et de leur foi. C’est là que l’imagination a établi le règne de l’âge d’or et placé le paradis terrestre. Ce n’est pas sans raison quêtant de regards se sont durant tant de siècles tournés vers ce centre mystérieux de l’antique Asie. C’est de là en effet, c’est de cet Orient splendide, que sont descendus sur le monde les rayons d’une aube intellectuelle si radieuse en sa fraîcheur, que l’humanité n’a pu en perdre la mémoire, et qu’elle s’en souvient encore même parmi les feux plus éclatants de son midi glorieux.

Nos études et nos voyages nous ont toujours ramené vers ce mystérieux Orient, vers ces ruines majestueuses des vieilles capitales de l’Égypte et de l’Asie, vers ces cités, berceaux des grandes croyances qui depuis tant de siècles ont enchanté l’humanité. Ce n’est qu’après avoir visité tous ces vieux empires, vécu dans leur passé, évoqué tout un monde de dieux et de héros, observé des peuples arrivés aux phases d’évolution les plus diverses, que nous avons réussi à comprendre que nos sociétés sont régies 'dans leur développement par des lois régulières agissant d’une façon

lente mais continue et que les croyances, les connaissances scientifiques, les institutions les plus dissemblables dérivent les unes des autres; qu’une religion, de même qu’un code, une science ou un art, ne fut jamais l’œuvre d’un seul homme, et que les fondements de notre civilisation moderne remontent à des périodes bien autrement lointaines que ne l’enseignent nos livres classiques. Cette civilisation est le sommet d’un édifice immense auquel tous les peuples ont travaillé pendant des milliers d’années. Nos connaissances, nos arts, nos philosophies, dérivent, par une série de transitions qui seraient insensibles si nous pouvions en restituer toutes les phases, de découvertes effectuées il y a cinq à six mille ans sur les bords de l’Euphrate ou du Nil. Les croyances religieuses dont la plus grande partie de l’Europe civilisée vit encore, dérivent, elles aussi, par les mêmes transformations insensibles, de la cosmogonie enseignée jadis dans les sanctuaires de la Chaldée.

L’étude des formes ancestrales des êtres actuels, étude qui a complètement renouvelé nos connaissances biologiques depuis un quart de siècle et qui a conduit les naturalistes à rechercher dans le passé des êtres vivants l’explication de leurs formes actuelles, aura bientôt transformé profondément l’histoire. Alors seulement l’homme moderne comprendra l’intérêt immense qui s’attache à l’étude des peuples qui l’ont fait ce qu’il est aujourd’hui et ce qu’il sera demain. Alors — et seulement alors — nous comprendrons combien sont fatales les lois qui régissent l’évolution des institutions et des croyances, et combien sont vaines et dangereuses les tentatives des réformateurs qui croient qu’il est en leur pouvoir de modifier à leur gré ces institutions et ces croyances.

C’est à cette œuvre grandiose de la restitution de nos origines et de la genèse de nos institutions et de nos connaissances que nous avons essayé d’apporter notre pierre en écrivant cet ouvrage. Mais la tâche dépassait la puissance de nos efforts. Pour faire surgir de la poussière du passé tous ces empires redoutés, ces cités brillantes, ces panthéons de divinités bienfaisantes ou terribles qui ont .fait trembler ou espérer tant de millions et de millions d’hommes, il eut fallu à la fois la plume d’un poète, celle d’un savant et celle d’un philosophe. La grandeur et la beauté de ces

CONCLUSION

ombres puissantes suffira peut-être à dissimuler l’insuffisance de l’écrivain qui les évoqua et à mériter l’attention de nos générations modernes.

Bien d’autres objets sans doute sollicitent aujourd’hui l’activité de ces générations, et leurs yeux se dirigent beaucoup plus vers l’avenir que vers le passé. Il est pourtant peu d’études qui soient plus intéressantes et plus fertiles en enseignements que celle du développement des sociétés. Elle seule peut nous montrer que les progrès se réalisent toujours par une lente évolution, et jamais par de brusques révolutions. Elle seule peut nous faire voir le jeu des divers facteurs qui déterminent cette évolution, et les limites dans lesquelles il est possible d’en modifier le cours. C’est par un rêve dangereux que l’homme moderne s’imagine qu’il n’a pas à tenir compte du passé. Son passé pèsera longtemps encore sur lui d’un formidable poids. La voix des'morts le guide toujours. C’est pour cette raison que les réformes les plus violentes n’ont bien souvent d’autre résultat final que de changer les noms des institutions et des croyances.

L’influence respective des divers facteurs du développement des sociétés n’avait guère été recherchée jusqu’ici par les historiens. En essayant de déterminer le rôle de chacun d’eux, nous avons vu que les moins tangibles et les moins réels en apparence — l’idéal religieux par exemple — constituent les grands leviers du monde, ceux qui exercent la plus formidable puissance sur les âmes. C’est pourquoi nous avons pu dire que l’histoire n’est que le récit des efforts faits par l’homme pour se créer un idéal, l’adorer, puis le détruire. Qu’elle ait placé son idéal dans le ciel ou sur la terre, que cet idéal ait été la grandeur des dieux ou la puissance d’un peuple, aucune société n’a pu encore vivre sans lui. Ce ne sont pas les froides spéculations de la raison, mais bien les ombres à la fois redoutables et vaines créées par les aspirations de l’homme, qui ont servi de base à tous les édifices politiques, religieux et sociaux. C’est sous leur influence qu’ont été fondés les plus formidables empires, que se sont développées les civilisations les plus brillantes. Devant les froides clartés de la science tous les grands fantômes, souverains des vieux âges, semblent devoir s’évanoiiir; mais ils sont impérissables et ne peuvent que se transformer. Les

illusions d’hier sont mères des illusions de demain. Les croyances sur lesquelles reposent nos institutions et notre morale sont mortes ou vont mourir, et la science n’a pas su les remplacer encore. Nous avons détruit les idéals du passé sans avoir réussi à découvrir ceux de l’avenir. Mais jusqu’à ce que nous ayons trouvé des croyances nouvelles capables de charmer les âmes et de les courber sous leur empire, nos sociétés modernes sont condamnées à de profonds bouleversements. Les illusions sociales semblent devoir remplacer les illusions religieuses. Elles sont filles des mêmes chimères, de ces bienfaisantes chimères, reines de nos sentiments et créatrices de l’espérance, qui depuis tant de siècles soutiennent l’humanité dans sa poursuite éternelle du Progrès.

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