‹ Les premières civilisationsChapitre 171 sur 189 · FIG. 433. — SARCOPHAGE D’ESMUNAZAR, ROI DE SIDON · texte numérisé non relu

FIG. 433. — SARCOPHAGE D’ESMUNAZAR, ROI DE SIDON

(Probablement du IVe siècle avant notre ère.)

le costume et dans la coiffure. Des morceaux de statuaire, déjà presque grecs par les traits du visage, la vigueur et la proportion des membres, se montrent égyptiens par l’espèce de schenti ou pagne, noué autour des reins, et par les lourdes masses de la chevelure tombant carrément des deux côtés du visage.

A mesure que l’influence de la Grèce grandit, celle de la Phénicie, qui lui a donné naissance, s’atténue. Chypre n’est déjà plus Tyr ou Sidon. Ces deux dernières villes n’ont pas laissé beaucoup de souvenirs artistiques; mais, dans ceux qui peuvent leur être attribués, surtout dans les produits de leurs arts industriels ■ — vases, statuettes, armes, meubles, amulettes, bijoux — on reconnaît la double influence de l’Égypte et de l’Assyrie, influence qui, à tra-

iOO

vers leurs œuvres, alla éveiller le génie 'grec et fit naître aussi l’art étrusque.

Distinguer ces diverses influences, établir leurs parts respectives dans les débris. de temples, de statues, dans les sarcophages anthropoïdes, les stèles, les tombeaux souterrains, que l’on a retrouvés en Syrie, à Chypre, en Sicile, à Carthage, est un travail d’archéologie pure assez dénué d’intérêt et que nous ne tenterons même pas d’effleurer ici.

D’une façon générale, on peut dire que, dans l’architecture phénicienne, l’inspiration de l’Egypte domina, tandis que celle de l’Assyrie fut surtout sensible dans la sculpture.

Dans les ruines de temples phéniciens, on reconnaît le sanctuaire restreint, obscur, entouré d’un vaste espace qu’enferme un mur ou un péristyle, et qui forme le trait principal et comme le squelette du temple dans la vallée du Nil. Les motifs d’ornementation : l’urœus, le disque ailé, les feuilles de lotus, et surtout la gorge égyptienne, trahissent leur origine d’une façon caractéristique.

Autant qu’on a pu le supposer, le temple de Jérusalem, hâti par des artistes phéniciens, présentait tous ces caractères. Cet édifice, pour lequel Salomon prodigua l’or, semble avoir été le chefd’œuvre de l’art bâtard qui florissait alors à Tyr.

Ce qui est le plus proprement spécial à la Phénicie, c’est son ancienne architecture, dont on peut déterminer le caractère en disant qu’elle était née du rocher.

A part le creux des vallées où la terre végétale s’est amassée, la Phénicie est constituée tout entière par les arêtes rocheuses du Liban. Bien avant de détacher la pierre calcaire qui s’y trouve en abondance, les peuplades chananéennes se contentèrent de la tailler simplement sur place, et d’y creuser, non seulement leurs habitations et leurs tombes, mais leurs cuves, leurs pressoirs, leurs citernes, enfin toutes les constructions nécessaires à leur vie active et à leurs primitives industries.

On a dit avec raison que, lorsque les Phéniciens construisaient le plus vulgaire édifice, une citerne ou un pressoir, par exemple, ils le construisaient pour l’éternité. Comme ils le taillaient, en effet, en plein roc, il faudrait jpour le démolir que le Liban même disparût,

RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE

Les premières constructions indépendantes qu’élevèrent les Phéniciens gardèrent la marque de l’architecture d’où elles étaient issues. Tels sont, par exemple, les énormes remparts d’Arad, composés de hlocs gigantesques, réunis sans aucun ciment, et dont la masse indestructible garde encore une rude grandeur.

Dans les imitations auxquelles se livrèrent les Phéniciens sur le domaine artistique, ils se distinguèrent, sinon par l’invention et l’imagination, du moins par le savoir-faire et la perfection des procédés. Aussi, chez eux, les arts industriels furent-ils beaucoup plus remarquables que les beaux-arts. Leurs fabriques de verre, de faïence, d’armes, leurs fonderies de bronze, leurs teintureries, leurs filatures, leurs ivoireries, étaient justement célèbres dans toute l’antiquité.

Ils pratiquèrent toutes les branches de l’industrie alors connues et ils excellèrent dans chacune. Recevant les matières premières des contrées lointaines avec lesquelles ils trafiquaient, ils les façonnaient et les rendaient sous forme de produits manufacturés.

L’activité de leurs villes était prodigieuse, et le séjour n’en était guère agréable aux opulents oisifs, pas plus que de nos jours ne l’est celui des grandes cités ouvrières, bruyantes et encombrées. L’odeur des teintureries rendait insupportable la proximité de Sidon. Aussi les riches Phéniciens habitaient-ils, sur les flancs du Liban, d’élégantes villas enfouies dans la verdure des cèdres.

Nous avons déjà vu que, lorsque Salomon voulut construire son temple, il eut recours aux célèbres ouvriers phéniciens, habiles, nous dit l’Écriture, à travailler le cuivre, le bois, la pierre et l’airain.

Les magnifiques vases de bronze, d’or et d’argent, que fabriquaient les Phéniciens, étaient admirés dans tout le bassin de la Méditerranée dès une époque fort lointaine. Nous voyons, dans Y Iliade, Achille, aux funérailles de Patrocle, proposer comme prix de la course ce un cratère d’argent travaillé; il contient six mesures, » nous dit Homère, « et, par sa beauté, il n’a pas de rival sur la terre; c’est que d’habiles artistes sidoniens l’ont exécuté avec soin, et que des marchands phéniciens l’ont transporté sur la mer vaporeuse, l’ont exposé dans les ports et donné en présent à Thoas. »

Le bronze phénicien était renommé pour sa trempe supérieure.

Les armes fabriquées à Tyr et à Chypre se distinguaient par leur excellente qualité non moins que par leur élégance. Les Phéniciens exécutaient parfaitement le travail au repoussé comme aussi la gravure sur métaux. Il nous est parvenu un grand nombre d’échantillons qui en témoignent. Leurs patères, leurs coupes d’argent et de vermeil portent des scènes de chasse et de guerre qui déroulent harmonieusement leurs diverses péripéties, et dont l’exécution est d’une grande finesse. Telle est cette fameuse coupe de Préneste, dont M. Glermont-Ganneau a expliqué tout au long le sujet, et sur laquelle on voit se succéder toutes les aventures d’une journée de chasse des plus mouvementées.

L’orfèvrerie, la bijouterie phéniciennes ont laissé une foule de produits remarquables. Ce sont des pectoraux incrustés de pierreries, des épingles de tête, des anneaux, des bracelets, des boucles d’oreilles. Les colliers surtout sont charmants à cause du goût et de la grâce de leurs dispositions. Les grains d’ambre, les perles de verre y alternent avec de riches médaillons d’or et des amulettes finement découpées. L’alliance des couleurs y est surtout fort ingénieuse et du meilleur effet. Les verreries de la Phénicie ont eu, comme on le sait, dans l’antiquité, une renommée universelle. On a même attribué à cette contrée l’invention de la merveilleuse matière.

Elle l’avait toutefois empruntée à l’Égypte, où le verre était connu dès l’Ancien Empire. Mais elle en perfectionna considérablement la fabrication et elle en généralisa l’emploi.

Jusqu’à l’établissement des verreries phéniciennes, et même encore longtemps après, le verre était considéré comme une matière précieuse qui rivalisait avec l’or. Job déclare la sagesse plus précieuse que l’or et le verre. Nous avons vu que les deux colonnes sacrées du temple de Melkarth étaient, l’une en or, l’autre en verre coloré.

Les délicats objets, flacons, étuis, etc., dont quelques-uns sembleraient sortis des fabriques de Venise, et dont la Phénicie avait le secret, restèrent des objets du plus haut luxé. Le travail en était d’une délicatesse extrême, car les bandes de couleur qui les ornaient étaient produites par des fils de verre coloré appliqués sur la pâte encore molle et recuits avec elle.

RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE

Mais on est fondé à croire qu’à côté de ces ravissants produits, il en existait de plus communs destinés à la consommation courante.

Le principal progrès que la Phénicie amena dans la fabrication du verre fut de le rendre transparent.

Gomme elle excellait à fabriquer le verre, elle produisait naturellement aussi l’émail et [elle en recouvrit ses vases de terre. Cependant on fabriqua, en Phénicie, moins de vases émaillés que de vases directement peints.

Les vases phéniciens, en terre cuite comme en métal, ont servi de modèles aux premiers vases grecs. Ceux-ci les dépassèrent bien vite d’ailleurs pour la grâce et l’élégance de la forme, se dépouillant, au contraire, des colorations vives si chères aux yeux des Orientaux.

Outre ces beaux produits qui, comme nous le raconte Homère, étaient colportés dans les ports de Grèce et d’Asie Mineure, et cédés seulement à de riches acquéreurs, il y avait encore les quantités énormes de poteries grossières qui formaient l’une des branches les plus fructueuses de l’exportation phénicienne.

C’est par milliers que s’entassaient dans les vaisseaux les vases en terre communs destinés aux peuplades primitives de l’Italie, de l’Espagne, de la Gaule et des îles Britanniques.

Les Phéniciens eurent pendant bien longtemps le monopole de la poterie, avant d’avoir fait naître des imitateurs et des rivaux, comme ils en trouvèrent plus tard chez les Grecs et chez les Étrusques.

Une autre branche d’industrie où ils étaient passés maîtres était la fabrication des objets en ivoire. Leurs caravanes et leurs vaisseaux leur apportaient sans cesse la matière première, qu’ils transformaient ingénieusement en étuis, en boîtes, en tablettes, en une foule de charmants objets qu’on a retrouvés dans les fouilles de toutes les villes célèbres depuis Koyoundjik jusqu’à Carthage. L’industrie de l’ivoire fleurit volontiers dans les ports de mer où arrivent directement les précieuses défenses. Les artistes de Tyr étaient de fins ivoiriers comme le sont aujourd’hui les habitants de Dieppe.

La Phénicie posséda une industrie qui lui fut tout à fait spé-

ciale : celle de la teinture en pourpre. On recueille en quantité sur ses côtes l’espèce de murex qui donne ces magnifiques couleurs rouge sang ou bjeu violet, dont la propriété est de devenir plus éclatantes à la lumière, tandis que les autres s’y altèrent et pâlissent. La pourpre phénicienne enrichit pendant des siècles les vêtements et les ameublements des gens riches de toutes les contrées, et devint synonyme du pouvoir impérial. On a complètement renoncé à s’en servir, à cause du nombre immense de coquillages qu’il faut employer pour obtenir une quantité appréciable de teinture. On voit encore aux environs de Sidon des falaises entières créées artificiellement jadis par l’amas des coquilles que rejetaient ses fabriques après les avoir utilisées.

Il faudrait énumérer toutes les industries florissantes dans l’antiquité pour faire connaître celles qui furent cultivées avec bonheur dans la Phénicie, et y ajouter encore des fabrications secondaires et ingénieuses, telles que celle des œufs d’autruche taillés en forme de coupes et montés sur des pieds de métal.

Les filatures, les ateliers de tissage, la broderie, la parfumerie, occupèrent ce peuple actif, pour qui le génie industriel et commercial remplaça le pouvoir des armes, la domination politique, l’influence de l’art et celle de la pensée.

Lorsque, au début de ce livre, nous comptions l’industrie au nombre des grands facteurs de la civilisation, nous avons paru peutêtre exagérer son rôle aux yeux du lecteur dont la jeunesse fut nourrie des exploits accomplis par les Alexandre, les César et les Napoléon.

Nous avons placé ce rôle avant celui de la guerre elle-même qui semble au premier abord avoir seule le pouvoir de changer la face du monde.

Nous avons fait allusion aux luttes industrielles du passé, et nous avons fait entrevoir les batailles acharnées, meurtrières, qui, dans l’avenir, auront pour théâtre nos halles et nos marchés.

Qu’on juge après les courtes pages qui précèdent, si nous avons été trop loin.

Au moment de clore cette histoire des premières civilisations, après avoir énuméré tous les efforts des vieilles races et les merveilleux résultats qu’elles ont obtenus, nous sommes obligés de

RÔLE DES PHÉNICIENS DANS L’HISTOIRE

montrer tous ces résultats concentrés et monopolisés, pour ainsi dire, entre les mains d’une infime peuplade chananéenne établie sur quelques lieues de rivage dans les étroites vallées du Liban.

Bien plus, nous avons dû montrer ce que doit l’orgueilleuse civilisation de notre Occident à cette peuplade.

Héritiers des Égyptiens, des Assyriens et des Perses, les Phéniciens, sans arts, sans littérature, sans philosophie, sans découvertes scientifiques, furent les précurseurs et les instructeurs des Grecs, des Romains et de nous-mêmes.

Facilité des communications, rapidité des échanges, travail obscur, indomptable et patient, tels sont les éléments qui ont fait la prodigieuse fortune de ce petit peuple, et tels sont encore ceux qui, plus sûrs que le hasard des conquêtes, vont faire demain la grandeur ou l’abaissement de nos fières nations modernes.

Page 1