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LA LANGUE ET L’ÉCRITURE ÉGYPTIENNES

§ 1er. — l’écriture égyptienne

Les anciens Égyptiens nous ont laissé, sur eux-mêmes et sur leur histoire, dans la langue qui leur était propre, d’innombrables documents écrits.

Jusqu’à nos jours, ces documents étaient restés pour nous lettre close. En vain avait-on, à plusieurs reprises, cherché à pénétrer le mystère des hiéroglyphes; nulle lueur ne s’était échappée des pages de granit et de papyrus couvertes d’étranges signes. Le sphinx égyptien semblait devoir garder pour toujours son secret.

Le problème de la lecture des hiéroglyphes comprenait la solution de deux questions : d’abord déchiffrer les mots représentés par ces hiéroglyphes ; puis, ces mots étant lus, comprendre la langue qu’ils exprimaient. Le second problème ne paraissait pas devoir être le plus embarrassant, car on soupçonnait depuis longtemps que le copte, encore en usage dans certaines parties de l’Égypte, était un dérivé de l’ancien égyptien, et, en effet, on vit plus tard qu’il en était aussi proche que l’italien l’est du latin.

Déchiffrer les mots représentés par les hiéroglyphes était, au contraire, plus difficile. Sur la foi des anciens auteurs grecs, on était convaincu que chaque hiéroglyphe représentait une- idée et non pas un son alphabétique. Là où il eût fallu chercher de simples lettres, on cherchait des idées. En raison de la fausseté du point de départ, la solution du problème échappait à toutes les investigations.

En 1799, un officier français découvrit, à Rosette, une pierre sur laquelle étaient gravés en grec, en caractères hiéroglyphiques, et

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en caractères démotiques ou caractères cursifs des Égyptiens, un décret en l’honneur d’un Ptolémée, cinquième du nom. Le texte grec faisait savoir que la triple inscription n’en était, en réalité, qu’une seule, reproduite dans les deux langues et les trois écritures.

Peu de temps après, une inscription bilingue venait fournir d’autres documents aux savants que préoccupait le problème. On possédait donc des textes égyptiens et leur traduction littérale. Restait à distinguer les mots qui répondaient aux mots grecs et les syllabes identiques dans les deux langues indiquant la prononciation des hiéroglyphes.

On s’y appliqua avec ardeur. Des solutions furent ébauchées ; mais ce qui montre à quel point la question était compliquée, c’est que ce ne fut qu’après plus de vingt années de recherches que Champollion arriva à la résoudre.

La partie la plus facile du problème avait été la traduction des noms propres qui se trouvaient le plus souvent répétés. Celui qui revenait le plus fréquemment dans le texte grec de la pierre de Rosette était Ptolémée; le cartouche (ensemble d’hiéroglyphes entouré d’un filet) le plus souvent reproduit dans le texte égyptien devait être naturellement aussi celui de Ptolémée. On rechercha dans d’autres inscriptions bilingues si- les hiéroglyphes que l’on supposait représenter les diverses lettres du nom de Ptolémée, correspondaient bien aux lettres semblables telles que p, o, etc., contenues dans d’autres noms propres, par exemple dans celui de Cléopâtre. On vit que le deuxième signe hiéroglyphique du nom de Cléopâtre, qui devait être un i, était identique au quatrième signe du nom de Ptolémée qui était, lui aussi, un l. La même vérification sur les autres lettres communes aux deux noms montra que le quatrième signe du cartouche de Cléopâtre, qui devait représenter un o, était identique au troisième de Ptolémée supposé représenter un o, et ainsi de suite.

Tel fut le premier point de départ; mais entre ce point de départ et le moment où Champollion posséda la clef de la plupart des hiéroglyphes égyptiens, plus de vingt ans s’écoulèrent. A sa mort, en 1832, il laissait une grammaire et un dictionnaire de l’ancien égyptien. Les innombrables écrits hiéroglyphiques, que l’air sec et pur

de la vallée du Nil avait conservés intacts sur la pierre et sur le papyrus, allaient pouvoir être lus comme les ouvrages de l’antiquité grecque et romaine. La pensée, les mœurs, l’histoire des Pharaons et de leurs contemporains, n’étaient plus une énigme indéchiffrable gardée par les sphinx railleurs et les colosses menaçants. La plus grande découverte historique et philologique du XIXe siècle était accomplie, et le nom du Français Champollion devenait immortel comme le nom du Pharaon Khéops.

L’écriture hiéroglyphique des anciens Égyptiens ne se compose pas exclusivement de signes idéographiques, c’est-à-dire de la représentation des objets par leur figure et des idées abstraites par leur symbole, comme on l’avait cru pendant bien longtemps. Les signes idéographiques y sont même en petit nombre et ne s’y rencontrent que comme -les accessoires des autres. Évidemment, si l’on pouvait remonter jusqu’aux premières manifestations de l’écriture chez les Égyptiens, on ne verrait, comme dans toutes les écritures primitives, que des signes idéographiques. L’écriture n’est que du dessin de plus en plus simplifié. Partout les hommes ont commencé par représenter leur pensée au moyen du dessin. A mesure que cette pensée devenait plus compliquée, plus abstraite, le symbole prenait toujours davantage la place de la représentation matérielle. Puis au symbole se. substitua le signe, ou figure abrégée. Prenons un exemple, tiré des hiéroglyphes égyptiens mêmes. Pour un peuple très jeune, possédant des idées très simples, très matérielles, la figure d’un œil signifiera l’organe de la vue, puis, par déduction, l’action de voir. Dès que ce peuple acquerra quelques notions abstraites, il éprouvera le besoin d’exprimer l’idée de connaissance, et tout naturellement, comme cette idée ne s’offre pas sous une forme susceptible d’être directement représentée, il sera bien forcé d’avoir recours à des analogies. La connaissance, la clairvoyance, la vision, lui sembleront des idées très voisines, qu’il pourra figurer également par leur organe matériel, l’œil. Mais la nécessité d’écrire rapidement et l’habitude lui rendront gênant, superflu, le dessin exact et minutieux de l’œil, et il se bornera à son trait extérieur très simplifié, tel, par exemple, qu’un rond avec un point au milieu.

C’est par simplification graduelle que les Égyptiens, comme

tant d’autres peuples, ont passé du dessin pur à l’hiéroglyphe, de l’hiéroglyphe à l’écriture cursive. Deux sortes d’écritures cursives, l’écriture hiératique, que l’on trouve dans les plus anciens papyrus, et l’écriture démotique, encore plus simplifiée, née entre la xxie et la xxve dynastie, furent en usage dans la vallée du Nil. Les hiéroglyphes proprement dits formaient une écriture sculpturale et décorative réservée pour les inscriptions sur les monuments. Les obélisques, les stèles, les murs intérieurs et extérieurs des temples et des tombeaux sont absolument couverts de ces dessins gracieux, fantastiques et grêles, taillés dans le granit avec une netteté remarquable, et se succédant, multiples et mystérieux, comme pour confondre l’œil et décourager à jamais la curiosité profane. Leur nom même — hiéroglyphes, écriture sacrée, — fut longtemps compris dans son sens littéral. En réalité, les prêtres n’en conservaient pas jalousement le secret. Seulement, remplacés peu à peu dans l’usage ordinaire par une écriture de plus en plus courante, ils furent, pour les Égyptiens des dernières dynasties, l’objet d’une étude spéciale, réservée aux scribes et aux savants, et offrirent sans doute à la foule le caractère incompréhensible qu’ils présentent aux Parisiens de nos jours sur l’obélisque de Louqsor.

Mais nous venons de retracer dans un sens seulement l’évolution de l’écriture, telle qu’elle se fit en Égypte et telle qu’elle s’accomplit, comme on peut le constater par mille exemples, chez tous les peuples isolés des influences étrangères et laissés à leur propre et libre développQment.

Nous l’avons montrée d’hiéroglyphique devenant cursive; il nous reste à la faire voir d’idéographique devenant phonétique, puis enfin alphabétique.

En prenant notre exemple de tout à l’heure, le dessin d’un œil, et en remontant à l’époque lointaine où ce dessin n’avait qu’un sens, celui de l’organe matériel delà vue, nous voyons que, même alors, il éveillait, en même temps qu’une image, un son, le son du mot qui voulait dire : œil. Or les mots, dans les langues monosyllabiques primitives, pe contenaient qu’une articulation. Lorsque, plus tard, elles se compliquèrent, un mot composé représenta plus ou moins une idée complexe, impossible souvent à

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rendre au moyen d’un dessin, même par analogie. Représenter le mot par sa première syllabe, et cette syllabe, homonyme d’un nom d’objet, par la figure de l’objet, fut un procédé qui, par sa simplicité même, dut naître presque instinctivement. Voici donc déjà des signes devenant syllabiques. Les mots les plus compliqués purent bientôt être représentés par leur décomposition en syllabes, à la façon dont nous composons nos rébus. Si pour écrire le mot vermicelle, nous dessinions un ver, puis la note de musique mi, puis une selle de cheval, nous emploierions la méthode par rébus qui, dans l’évolution naturelle de l’écriture, succède aux signes purement idéographiques. Pour abréger, les Égyptiens ne figuraient généralement que la première syllabe du mot. Mais une grande confusion pouvait en résulter. Beaucoup de mots commencent par la même syllabe. On ajoutait donc au signe syllabique un complément phonétique emprunté à une articulation importante dans le corps du mot, et, s’il était nécessaire, on dessinait, en outre, la figure exacte ou symbolique de l’objet ou de l’idée. Cette figure s’appelait déterminatif. Il y eut des déterminatifs génériques et des déterminatifs spéciaux. Parmi les signes phonétiques, il y en eut bientôt qui ne désignèrent qu’un seul son, voyelle ou consonne, et qui, par conséquent, devinrent purement alphabétiques.

Cette forme alphabétique est la dernière phase et la plus parfaite à laquelle sont arrivées les écritures humaines. Les Égyptiens étaient loin de l’avoir atteinte. Mais ils avaient dépassé, également de fort loin, la phase purement idéographique et représentative, à laquelle on les crut restés tant qu’on regarda sans les comprendre les expressifs dessins qui formaient leur écriture hiéroglyphique.

On ne peut suivre l’évolution de cette écriture que durant les quatre ou cinq mille ans qui ont laissé des témoins dans les monuments de la vallée du Nil. Cette longue période représente une phase de transition entre les deux points extrêmes — idéographique et alphabétique — que nous venons d’indiquer. Elle ne nous montre pas de progrès très notables. Aussi loin que nous pouvons remonter en arrière, nous voyons des signes phonétiques, et même purement' alphabétiques, dans les documents écrits des Égyptiens; et aussi près de nous que nous pouvons descendre, nous voyons des figures

rigoureusement idéographiques mêlées aux caractères syllabiques et alphabétiques.

Comme on peut s’en douter, d’après ce très rapide exposé, l’écri-

FIG. 145. — TYPES ÉGYPTIENS DE LA XIXe DYNASTIE.

(XVe siècle avant notre ère.)

Ces photogravures ont été exécutées d’après des moulages que nous avons pris à Thèbes dans une tombe royale.

ture égyptienne est extrêmement compliquée. Elle se compose en effet de plusieurs éléments principaux : caractères syllabiques et caractères alphabét iques ; compléments phonétiques et signes

FIG. 146. — COLONNADE DD GRAND TEMPLE D’iSIS DANS L’iLE DE PHILÆ

idéographiques qui sdnl les déterminatifs spéciaux ou génériques des mots inachevés ou peu clairs.

Il y avait vingt-deux signes alphabétiques, environ cent trentesix syllabiques et un nombre considérable de déterminatifs.

Cette complication de l’écriture égyptienne devait la rendre de plus en plus étrangère à la masse delà nation; de là son caractère presque sacré. Quel génie ne fallut-il pas de nos jours pour en trouver la clef! Quelle patience et quelle intelligence ne déployèrent pas ensuite les savants qui en ont pénétré les derniers secrets! Grâce à eux, la langue de l’ancienne Égypte nous fut révélée, et par sa langue son histoire.

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