INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES DE L’ÉGYPTE
» § 1er. — INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
L’Égypte est isolée du reste du monde par la mer et les déserts. Pendant une longue suite de siècles, elle exagéra encore son isolement en interdisant l’accès de son sol aux étrangers. Elle dut donc se développer sans maîtres, et sa civilisation est peut-être la seule qui n’ait rien emprunté à aucune autre.
Des formes primitives du développement de l’Égypte, nous ne savons rien. Il n’en reste aucun monument, aucun sphinx, auquel nous puissions arracher son secret. Les sables du désert furent les seuls témoins de ces temps reculés; et les sables ne parlent pas.
Lorsque la civilisation égyptienne apparaît brusquement dans l’histoire, il y a six ou sept mille ans à peine, ses monuments, sa langue et ses arts indiquent qu’elle était déjà bien vieille. Ce n’est pas l’aurore d’un monde qui se révèle alors à nous, mais bien plutôt son couronnement.
Pour atteindre à ce degré de civilisation, déjà si avancé, que nous constatons dès l’origine de son histoire, il fallut sans doute à l’Égypte des accumulations de siècles dont rien ne permet aujourd’hui de pressentir la durée.
Lorsque commence son histoire, elle possède des traditions religieuses fixées par l’écriture, des institutions politiques et sociales ayant l’autorité d’un long passé. Elle se trouve alors à cette période décrite par nous dans un autre chapitre de cet ouvrage, période durant laquelle les peuples isolés du reste du monde se laissent enfermer dans le réseau des traditions, et ne changent plus qu’avec une extrême lenteur.
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
Pendant les cinq mille ans de civilisation qui nous sont connus, l’Égypte a changé, et même profondément; mais ses changements se sont effectués avec tant de lenteur, ils se révèlent si difficilement au premier examen, que l’immutabilité de ses institutions, aussi bien que celle de ses croyances et de ses arts, est devenue une théorie classique.
Il n’est pas facile, avec les documents insuffisants que nous possédons aujourd’hui, de retracer dans ses détails l’évolution des institutions politiques et sociales de l’Égypte. Il est possible cependant d’indiquer les grandes lignes de ces transformations.
Le gouvernement de l’Égypte a passé par les phases que franchissent généralement tous les gouvernements. Il a d’abord été théocratique, puis féodal; enfin, à l’époque guerrière, il est devenu une royauté despotique.
La légende du gouvernement primitif des dieux dans la vallée du Nil, indique suffisamment que la corporation des prêtres exerça tout d’abord l’autorité. Cette croyance que leurs antiques lois leur étaient venues directement du ciel, inspirait aux Égyptiens un respect superstitieux pour leurs institutions. Leurs rois étaient considérés comme des continuateurs de la dynastie divine et adorés comme des dieux pendant leur vie et après leur mort.
Ces dieux, à qui l’Égypte était reconnaissante pour sa civilisation, ses premières villes, ses premiers essais d’irrigation et ses plus anciennes lois, nous pouvons nous les figurer comme des hommes intelligents et énergiques, semblables à tous les héros et demi-dieux qui surgissent toujours des ténèbres où s’enveloppe l’origine de chaque peuple. Après leur mort, on les adora; ils eurent des autels et des prêtres. Ils avaient appuyé leurs lois sur l’autorité divine; devenus dieux à leur tour, ils communiquèrent leur ascendant aux prêtres qui parlaient ën leur nom. C’est ainsi qu’au début de toutes les civilisations, en Égypte aussi bien qu’ailleurs, prend naissance le régime théocratique.
Il dura longtemps dans ce pays de lente transformation. On peut dire qu’à un certain point de vue, il dura toujours; nous en retrouvons la trace jusqu’aux époques de royauté la plus absolue. Jamais les Pharaons ne s’affranchirent complètement de la discipline des prêtres.
« Les rois, nous apprend Diodore, ne menaient pas une vie aussi libre et aussi indépendante que ceux des autres nations. Ils ne pouvaient point agir selon leur gré. Tout était réglé par des lois ; non seulement leur vie publique, mais encore leur vie privée et journalière. Ils étaient servis, non par des ! hommes vendus ou par des esclaves, mais par les fils des premiers prêtres, j élevés avec le plus grand soin et ayant plus de vingt ans. De cette manière, le ! roi, ayant jour et nuit, autour de lui, pour servir sa personne, de véritables j modèles de vertu, ne se serait jamais permis aucune action blâmable. »
Ces « véritables modèles de vertu », dont parle naïvement Diodore, étaient avant tout des mentors et des espions que les prêtres tout-puissants entretenaient autour du monarque. Dans la religieuse Égypte, l’autorité réelle, la force vraie, émanait du sanctuaire obscur, silencieux, redoutable. Le dieu visible et humain, assis sur le trône, coiffé de la double couronne de la Haute et Basse-Égypte, entouré de l’obéissance la plus passive et du respect le plus servile, dut toujours s’incliner devant ses glorieux ancêtres des siècles antiques, devant les premiers législateurs divins de l’Égypte, et surtout devant les prêtres, leurs interprètes et leurs représentants.
Dès l’époque de la théocratie primitive, l’Égypte était subdivisée en petites provinces, correspondant à peu près aux nomes qui la partagèrent plus tard. Chaque province avait sa ville capitale, son chef, son temple, ses dieux. Une rivalité, qui souvent dégénérait en hostilité ouverte, régnait entre les grands centres de l’Égypte, et y régna toujours, pendant toute la durée de l’histoire. L’unité de cette contrée n’a jamais été bien réelle. Si forte que fut la cencentration à certains moments, et malgré la similitude des grands intérêts généraux, chaque province conserva ses coutumes, son gouvernement héréditaire, son grand-prètre, son temple, ses dieux et ses fêtes particulières. Les illustres cités, Éléphantine, Thèbes, Memphis, Tanis, se disputèrent toujours le premier rang, et nourrirent l’une pour l’autre des sentiments d’âpre rivalité très voisins de la haine.
« Le premier homme qui ait régné sur l’Égypte fut Ménès, » dit Hérodote. Ce fut lui, en effet, qui, le premier, réunit toutes les petites provinces sous un même sceptre, et leur donna l’unité apparente. Les dynasties humaines commencent avec lui, mais non pas encore la royauté absolue. L’Égypte nous apparaît depuis Ménès jusqu’à l’expulsion des Hyksos, en plein système féodal. L’effort commun qui débarrassa le pays de ses envahisseurs, et les con-
quêtes qui commencèrent avec la xvme dynastie, centralisèrent enfin le gouvernement, qui devint une monarchie absolue.
La féodalité égyptienne fut identique à celle qui exista en Europe durant notre moyen âge. Le roi y fut toujours le chef suprême de l’armée, et, à son appel, les seigneurs provinciaux devaient accourir, suivis du ban et de l’arrière-ban de leurs vassaux. Outre le service militaire, ils devaient encore au souverain l’accomplissement de travaux publics, qu’ils faisaient exécuter par leurs sujets, et qui étaient de véritables corvées. L’entretien des canaux resta de tous temps la préoccupation constante du pouvoir central. Les chefs de province exigeaient de leurs vassaux des impôts et des journées de travail, et leur rendaient en échange protection et bonne justice, tout comme les barons chrétiens sous Hugues Capet ou Philippe- Auguste.
Le mouvement national que personnifia Jeanne d’Arc et qui mit hors de France les Anglais, suivi bientôt des guerres extérieures en Italie, ruina la féodalité chez nous et fortifia le pouvoir royal d’une façon très analogue à ce que fit pour l’Égypte l’expulsion des Hvksos et les premières conquêtes en Asie. A partir de ce moment, et sauf le contrôle religieux que nous avons indiqué, la royauté devint absolue dans la vallée du Nil.
Le trône était héréditaire; à défaut de fils, c’était le neveu, le cousin, le parent le plus proche qui succédait. Les femmes n’en étaient pas exclues. Elles portaient la couronne tout comme les hommes, et même étaient entourées de plus d’honneurs et de respect. « La reine reçoit plus de puissance et plus d’honneurs que le roi», dit Diodore de Sicile, et il attribuait cette coutume au souvenir laissé en Égypte par le règne glorieux de la déesse Isis.
Au roi appartenait la direction suprême de l’armée, de la justice, des travaux publics. Il était aussi la tête de la religion, et, dans quelque lieu qu’il se trouvât, c’était lui qui officiait dans le temple à la place du grand-prêtre. Lui seul pouvait accomplir certaines cérémonies; lui seul pouvait ouvrir le naos, c’est-à-dire la châsse du dieu, et contempler le mystère face à face. Dieu lui-méme, il rendait parfois un culte à sa propre image. Plusieurs bas-reliefs nous montrent Ramsès II s’adorant lui-même.
On entourait les rois d’un cérémonial minutieux et d’honneurs
LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE
extraordinaires. Toute la cour était hiérarchisée, et il fallait être de sang royal pour lui rendre les devoirs immédiats. Les plus humbles services étaient accomplis, nous l’avons vu, par des fils de prêtres, c’est-à-dire par la caste la plus orgueilleuse et la plus aristocratique.
L’idée que les Égyptiens se faisaient de leur maître leur inspirait à la fois pour lui le plus vif amour et le plus profond respect. Il était leur père et le frère de leurs dieux; source de toute vertu, de toute justice, il ne pouvait jamais se tromper ni pécher. Chaque jour, et suivant la règle rigoureuse et immuable qui dirigeait les moindres actions du souverain, le grand-prêtre énumérait devant lui ses vertus dans le temple, le peignant tel qu’il devait être, et n’osant l’exhorter qu’indirectement par des louanges.
Cependant cet être divin, tout-puissant, était, comme il arriver souvent, l’ésclave de sa propre grandeur.
« Il y avait un temps déterminé, dit Diodore de Sicile, non seulement pour les audiences et les jugements, mais encore pour la promenade, pour le bain, pour la cohabitation, en un mot pour tous les actes de la vie. »
L’historien grec nous peint également l’amour tout à fait filial voué par les Égyptiens à leur roi, et le deuil public, universel et très sincère qui suivait la mort du souverain.
« Lorsqu’un de leurs rois venait à mourir, dit-il, tous les habitants prenaient le deuil, déchiraient leurs vêtements, fermaient les temples, s’abstenaient des sacrifices et ne célébraient aucune fête pendant soixante-douze jours. »
Le même auteur parle d’une coutume, devenue célèbre, qui consistait à juger le roi mort avant de lui accorder les honneurs delà sépulture. Le peuple s’assemblait pour entendre le panégyrique du défunt, puis accueillait ce panégyrique par des acclamations ou des murmures, suivant qu’il jugeait justes ou fausses les louanges prononcées. Dans ce dernier' cas, la momie du roi n’entrait pas dans le tombeau ni dans le sanctuaire qui lui avaient été préparés. On peut supposer que c’était là un simple cérémonial, et que les rois ne furent privés de la sépulture que par des usurpateurs de leur trône et dans la fureur des guerres civiles. Comment le peuple égyptien aurait-il osé juger et condamner celui qu’il avait aimé comme un père et qu’il considérait comme un dieu.
Cependant le roi ne pouvait gouverner directement un pays très peuplé, qui — toujours d’après Diodore — contenait jusqu’à trente mille villes. Il était aidé par les nomarques, ou gouverneurs de nomes. Le nombre des nomes a dû varier : Diodore et Strabon en comptent trente-six; mais avec l’Étliiopie, il y en eût jusqu’à cinquante-quatre. Sous les Pharaons, il en existait quarante-quatre, dont vingt-deux dans la Haute et vingt-deux dans la Basse-Égypte.
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D'après la Commission d'Egjpte.