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LA RELIGION ÉGYPTIENNE

Hérodote disait des Égyptiens qu’ils étaient les plus religieux des hommes. Ils furent, en effet, un des peuples les plus religieux que l’antiquité ait connus. Chez eux, de même d’ailleurs que chez tous les Orientaux, les Hindous notamment, la religion était mêlée à tous les actes de la vie publique ou privée; on la retrouve jusque dans les écrits les plus frivoles, jusque dans les prescriptions d’hygiène et de police. Le nombre des êtres ou des objets sacrés était infini dans la vallée du Nil.

Le caractère fondamental de la plupart des divinités égyptiennes est d’avoir été des divinités purement locales. Chaque province, chaque ville, avait ses dieux. Osiris régnait à Abydos, Phtah à Memphis, Arnmon à Thèbes, Horus à Edfou, Ilathor à Dendérah, etc. L’importance de la ville faisait souvent l’importance de la divinité qu’on y adorait. Le pouvoir de certains dieux le cédait à celui de certains autres : c’était une hiérarchie féodale divine

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à côté de la féodalité politique. Il arrivait aussi que plusieurs dieux se combinaient en un seul; dans les occasions où, suivant leurs, attributs, ils étaient supposés agir de concert, on les invoquait1 ensemble, on confondait même leurs noms. Il y avait Sévek-Râ, Phtah-Sokari, et même, par une triple association, Phtah-Sokari- Osiris.

La plus grande préoccupation de l’Égypte a été la vie future. Comme l’Inde, elle ne voyait dans l’existence terrestre qu’un passage, une période infime dans une durée sans bornes. Sans appliquer à tout l’univers cette notion formidable d’évolution que les vieux sages de l’Inde avaient découverte, elle croyait, pour l’âme du moins, à un perfectionnement graduel opéré pendant des cycles d’âges d’une immense longueur. L’espace de temps qui s’écoule entre la naissance et la mort n’était rien auprès de la vie antérieure et future de l’être humain.

Pour rendre sensible cette idée, elle avait trouvé un beau mythe. C’était l’histoire du Soleil : Râ ou Ammon, pendant le jour, et Osiris, durant la nuit. L’aube était une naissance; le crépuscule du soir, une mort. Et chaque jour le divin voyageur revenait à la vie, sortait du sein de sa mère Nout, montait glorieux dans le ciel, où il naviguait sur sa barque légère, et combattait victorieusement le mal et les ténèbres qui fuyaient devant lui. L’homme aussi, durant sa courte existence, doit lutter contre la tentation, contre tous les mauvais penchants. Mais, le soir, c’est la nuit qui triomphe. Le soleil n’est plus Râ, le puissant, l’étincelant; il devient Osiris, le dieu qui veille dans les ténèbres et dans la mort. Sa barque céleste parcourt de sombres canaux et se voit assaillie par les démons. Jusqu’à minuit, elle s’enfonce toujours plus avant dans un gouffre d’obscurité. Mais à partir de minuit, elle remonte, sa course devient plus rapide, plus facile, et le matin revient enfin avec sa victoire et ses splendeurs.

Telle est la vie, ou, plutôt, telles sont les vies de l’homme. La mort est pour lui le soir durant lequel les ténèbres l’enveloppent, l’assimilant à Osiris. Mais de nouvelles naissances, de nouvelles existences, lui permettront encore de lutter et de triompher du mal. Jusqu’à ce qu’enfin il ait conquis le repos éternel dans une glorieuse confusion avec l’essence divine, ou bien que

ses fautes l’aient à jamais condamné et qu’il retombe dans l’éternel néant.

Ce combat incessant de la lumière contre les ténèbres, des dieux contre les forces mauvaises de la nature, et de l’homme contre les tentations de sa chair, était une conception essentiellement morale et qui pénétrait toute la religion égyptienne. Les principaux symboles de cette lutte étaient le Soleil dissipant journellement, les ombres de la nuit, et aussi le puissant Nil refoulant par ses inondations les sables du désert. L’existence même de l’Égypte n’est-elle pas une conquête toujours recommencée de son fleuve sur la poussière redoutable du Sahara? Ainsi, pour les Égyptiens, l’existence du monde était une création sans cesse accomplie de nouveau par les dieux contre l’effort destructeur de l’esprit du mal. Ils n’imaginaient pas de démons proprement dit. Set , le Typhon des Grecs, est le seul dieu malfaisant de leur mythologie; et encore, il paraît avoir eu un rôle moins sombre au début. Frère d’Osiris, il avait gouverné l’Égypte au temps où les dieux régnaient en personne sur la terre. Il s’était, c’est vrai, emparé du trône par un crime. Mais, depuis, l’horreur qu’il inspirait se mélangeait à l’adoration. Ce dieu redouté eut toujours des autels et un culte; des bas-reliefs le représentent soutenant avec Hor, son adversaire bienfaisant, le bandeau sur la tête des rois.

La vraie et complète incarnation du mal, en Égypte, c’était le serpent Apap. Partout il est représenté combattu et foulé aux pieds par les dieux. Mais toujours il renaît, représentant tout ce qu’il faut sans cesse combattre, aussi bien les passions funestes que les fléaux naturels, et surtout ce Sahara profond et mystérieux, toujours prêt à étouffer l’Égypte sous l’envahissement de ses sables.

Elle est interminable la longue série des dieux plus ou moins puissants qui va de l’obscur Serpent jusqu’au lumineux Soleil. Celui-ci finit par devenir une des divinités les plus universellement adorées de l’Égypte. C’est lui qui, sous les noms de Râ, d’Ammon, d’Hor, de Phtah, d’Atoum, d’Osiris, domine l’immense Panthéon et rayonne au sein des temples les plus magnifiques, sur les plus fastueux autels. C’est lui, bienfaisant, lumineux, auteur de toute vie et de toute joie, qui a le plus vivement inspiré les poètes religieux de l’Égypte.

Un grand nombre d’hymnes à sa louange nous sont restés.

En voici un que nous empruntons au Livre des Morts :

« Hommage à toi qui te lèves à l’horizon le jour et traverses le ciel. Tous les visages sont en joie à ta vue.

« Tu te présentes le matin de chaque jour. Prospère est la marche sous Ta Sainteté pour ceux qui ont tes rayons sur leur face...

« Incomparable est ton éclat.

« Puissé-je marcher comme tu marches, sans faire de halte, ainsi que Ta Sainteté, ô Soleil ! qui n’as pas de maître, grand traverseur d’espace, pour qui des millions et des centaines de mille d’années ne sont qu’un moment.

« Tu te couches, mais tu subsistes. Les heures, les jours, les nuits, tu les multiplies également, tu subsistes d’après tes propres lois. Tu illumines la terre en t’offrant de tes propres mains sous la forme de Râ à ton lever à l’horizon.

« Astre émergeant, grand par cette tienne splendeur éclatante, tu façonnes tes membres et t’enfantes toi-même, non enfanté, à l’horizon. O rayonnant en haut du ciel! accorde que je parvienne en haut du ciel pour l’Eternité, que je m’unisse à ces mânes augustes et parfaits de la divine région inférieure, que je sorte avec eux pour voir tes splendeurs à ton lever, et le soir quand tu t’unis à ta mère Nout et que tu tournes ta face vers l’occident, mes mains seront en adoration à ton coucher dans la montagne de la vie. »

D’autres strophes de ce bel hymne indiquent bien quelles étaient les causes de ce culte du Soleil en Égypte. Le Soleil et le Nil sont si évidemment les créateurs directs de cette contrée et de la race qui l’habite, qu’il paraît fort naturel de les voir divinisés et adorés. Le fleuve le fut sous le nom de Hâpis. Mais il le cédait à l’astre toutpuissant dont on le croyait émané, comme le prouve la suite de l’hymne :

« Grand illuminateur sorti du Noun (l’Infini, l’Océan primordial), tu maintiens l’existence des hommes par le fleuve issu de toi; tu mets en fête la totalité des nomes, des villes et des temples; ton éclat favorise la préparation des aliments, des mets et de la noiirriture. »

On pourrait encore citer toute la seconde partie de ce chapitre XV du Livre des Morts , dont toutes les strophes commencent par : « Hommage à toi » .

« Hommage à toi, voyageur lumineux, circulant dans son disque. Hommage à toi, le plus grand de tous les dieux, etc. »

C’est sous forme de trinités que se manifestent la plupart des dieux égyptiens. Chaque trinité comprenait le père, la mère et le

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fils, et chaque ville adorait plus particulièrement une de ces triades divines. Mais il y en avait une dont le culte était général dans la vallée du Nil : c’était celle d’Osiris avec Isis, son épouse, et Horus son fils. Cette trinité divine dominait les dieux locaux, si grands qu’ils fussent. Elle avait des sanctuaires partout; les plus célèbres, ceux qui attiraient la plus grande affluence de fidèles étaient situés dans l’ile de Philæ.

On ne représentait pas toujours les dieux sous la forme humaine; on n’empruntait souvent au corps humain que quelqu’une de ses parties à laquelle on adaptait une partie du corps d’un animal. L’apparence de l’être divin était presque toujours fabuleuse, impossible à rencontrer dans la réalité. Tahout, le messager, le scribe des dieux, que les Grecs assimilaient à leur Hermès, avait un corps d’homme et une tête d’ibis; le dieu Horus , une tête d’épervier; la déesse Astart, la reine des batailles, une tête de lionne; la déesse Hathor ou Nout, mère du Soleil, était représentée avec un corps d’oiseau et une tête de femme, ou avec un corps de femme surmonté d’une tête de vache. Ammon , le grand dieu de Thèbes, apparaissait souvent avec une tête de bélier. Phtah était représenté fréquemment par un scarabée, Thot par l’ibis et le cynocéphale, Anubis par le chacal, etc.

Comme chaque nome avait son dieu, il avait aussi son animal sacré qui n’était pas toujours respecté ailleurs. Le crocodile, par exemple, adoré dans Thèbes, était pourchassé et tué dans Élé-

phantine.

Tous ces animaux, dont les chats, et surtout le taureau Hâpis, étaient les plus respectés, paraissaient, aux yeux du vulgaire, être non pas les symboles des dieux, mais dieux eux-mêmes. Le culte superstitieux de l’Égyptien pour les animaux a provoqué l’étonnement des autres peuples. Bien des siècles avant la phrase fameuse et dédaigneuse de Bossuet, Clément d’Alexandrie écrivait :

« Les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissus d’or. Si vous avancez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s’avance d’un air grave en chantant un hymne en langue égyptienne, et soulève un peu le voile comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un chat, un crocodile-, un serpent indigène ou quelque autre animal dangereux. Le dieu des Égyptiens paraît : c’est une bête vautrée sur un tapis de pourpre. »

Le respect et le culte de ces animaux étaient tellement profond qu’à l’époque où le roi Ptolémée n’était pas encore l’allié des Romains, et où les habitants recevaient avec le plus grand empressement les voyageurs d’Italie de crainte de s’attirer la guerre, un Romain qui avait tué un chat fut assailli dans sa maison par la populace bravant la vengeance de Rome, et ne put être soustrait à

D'après uue photographie.

FIG. loi. — DÉTAILS D’UNE COLONNADE DU TEMPLE D’iSIS, A PHILÆ.

la punition, bien que son action eût été involontaire et que le roi eût envoyé des magistrats pour le sauver.

ce Ce fait, ajoute Diodore, nous ne le connaissons pas seulement par ouï-dire, mais nous en avons été nous-même témoin oculaire pendant notre voyage en Égypte. »

Voici de son côté comment Hérodote décrit le fameux taureau Hâpis dont le temple était à Memphis, mais qui était adoré par toute l’Égypte, comme une émanation d’Osiris et de Phtah :

« Cet Hâpis est un jeune bœuf dont la mère ne peut plus en porter d’autre. Les Égyptiens disent qu’un éclair descend du ciel sur elle et que de cet éclair

D'après une photographie.

FIG. 152. — SCHADOUF, INSTRUMENT EMPLOYÉ POUR PUISER DE L’EAU DANS LE NIL ET IRRIGUER LE SOL.

On construit cet appareil aujourd’hui exactement comme on le faisait sous les Pharaons, ainsi que le prouvent les anciens bas-reliefs qui le représentent.

elle conçoit le dieu Apis. Ce jeune bœuf se connaîL à certaines marques. Son poil est noir; il porte sur le front une marque blanche et triangulaire; sur le dos, la ligure d’un aigle ; sous la langue, celle d’un scarabée, et les poils de sa queue sont doubles. »

Ces marques sur le corps du taureau Hâpis étaient reconnues par les prêtres, qui se contentaient d’une disposition vague des épis de poils indiquant les figures nécessaires d’une façon aussi lointaine que celle dont un groupe d’étoiles dessine dans le ciel l’ourse, la lyre, ou le centaure dont il porte le nom.

Lorsque l’Hâpis mourait, c’était un deuil universel pour l’Égypte. Cependant on ne le laissait pas dépasser l’âge de vingt-cinq ans et, quelque cruelle que parut sa mort, les prêtres le noyaient dans une fontaine consacrée au Soleil. Il s’assimilait alors à Osiris, le dieu de la vallée sombre, et sa momie prenait le nom d’Osiris- Hàpis, dont les Grecs ont fait Sérapis. Le corps du bœuf, soigneusement embaumé, était déposé à côté de ses prédécesseurs dans un monument funéraire, retrouvé récemment, appelé le Sérapéum.

Un des animaux les plus respectés dans la vallée du Nil était le phénix, qui revenait tous les cinq cents ans, suivant la légende, pour brûler le corps de son père dans le temple du Soleil. La superstition populaire ne le faisait pas renaître de ses cendres au temps d’Hérodote; pourtant l’historien grec avoue naïvement que ce qu’on lui en a raconté lui parait déjà incroyable. « S’il ressemble à son portrait, ajoute-t-il, ses ailes sont en partie dorées et en partie rouges; par la taille et la forme du corps, il ressemble beaucoup à l’aigle. »

Si l’on ajoute à l’adoration des animaux la magie élevée à la hauteur d’une science, les incantations — au moyen desquelles on contraint les dieux mêmes à agir en faveur de celui qui connaît les phrases fatidiques — les amulettes, les talismans, on aura parcouru presque en entier le cycle poétique ou grossier, profond ou naïf, des croyances égyptiennes.

Il reste encore un genre de ces croyances à indiquer. Ce sont celles qui ont trait à la conservation des morts, à leur embaumement, aux offrandes matérielles et aux inscriptions dont on garnissait leur tombe. Mais là, dans les moindres détails, le génie de la vieille Egypte se dévoile si plein de poésie et d’espérance, qu’on

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n’est plus tenté de sourire, même de ses rites les plus empreints de naïveté.

Quand on se rappelle que ses plus somptueux monuments étaient des tombeaux; quand on se la représente, couchée le long de son Nil, et recevant la caresse brûlante de son soleil jamais voilé; quant on voit parmi ses plaines, le hérissement de ses pyramides remplies de momies, on la comprend, on la pénètre jusque dans son intime pensée, et l’on voit apparaître le fond essentiel de toute sa religion : le culte des Morts et celui du Soleil.

Les traductions modernes nous ont révélé son livre suprême, celui que Lepsius a si bien appelé le Livre des Morts. Combien l’idée d’éternité devait être puissante chez un peuple qui composait une pareille œuvre, la recopiait patiemment à des millions d’exemplaires, et la mettait à côté de chaque momie comme un passeport pour la vie à venir !

« Livre, est-il dit au chapitre CXLVIII, donnant la perfection au défunt au sein de Râ, lui donnant la prééminence auprès de Toum, le faisant grand auprès d’Osiris, fort auprès du résident de l’Amenti, le rendant redoutable auprès des dieux.

« Tout défunt pour qui aura été fait ce livre, son âme sortira le jour avec les vivants, et prévaudra parmi les dieux. Il ne lui sera fait d’opposition par personne, en vérité. Les dieux l’approcheront et le toucheront, car il sera comme l’un d’entre eux. Ce livre lui fera connaître ce qui est arrivé au commencement. Ce livre mystérieux et vrai, nul autre ne l’a connu, nulle part, jamais. Aucun homme ne l’a déclamé, aucun œil ne l’a interprété, aucune oreille ne l’a entendu. Qu’il ne soit vu que par toi et celui qui te l’a enseigné. N’en fais pas de nombreux commentaires, fournis par ton imagination ou ta mémoire. Exécute-le au milieu de la salle de l’embaumement... en entier. C’est un véritable mystère, que ne connaît aucun homme du vulgaire, nulle part. Il donne l’alimentation au défunt dans la divine région inférieure, fournit des approvisionnements à son âme sur terre, et fait qu’il sera vivant à tout jamais et que rien ne prévaudra contre lui. »

Ce Livre des Morts contient des enseignements pour lame qui vient de se séparer du corps. Toutes les épreuves qu’elle traversera avant d’être assimilée aux dieux y sont prévues. Toutes les incantations magiques, toutes les prières admirables, toutes les litanies qu’elle doit prononcer pour triompher de l’esprit du mal, pour forcer les vingt portes de la demeure d’Osiris à s’ouvrir, toutes les confessions qu’elle doit débiter aux juges infernaux pour obtenir

27fi

FIG. 153. — RESTITUTION D’UN TEMPLE DE L’iî.E DE PHILÆ.

« Salut à toi, mon père Osiris, dit le mort. J’arrive, ayant fait embaumer ces miennes chairs. Ce mien corps ne se décompose pas. Je suis intact, intact comme mon pèi’e Osiris-Khépra, qui a pour image l’homme dont le corps ne se décompose pas. »

Dans le chapitre CLIV, dont sont extraits ces mots, et à propos de la décomposition des corps, existe une formule curieuse, indi- * quant que l’Égypte a pu entrevoir la loi des transformations des formes vivantes, de cette mort et de cette renaissance constantes que montre la science moderne et que l’Inde avait pressenties.

« Je ne me présente pas — dit la momie assimilée aux dieux — je ne me

enfin d’entrer en grâce, d’atteindre à la gloire éternelle et de voguer dans la barque du Soleil, sont renfermées dans le Livre des Morts.

Mais avant tout, et pour que ce Livre soit efficace, il faut que le corps du défunt ait été soigneusement embaumé. L’âme ne peut échapper au néant que si sa forme terrestre échappe à la corruption.

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présente pas à ceux à qui il a été fait outrage, dont les chairs sont endommagées par la décomposition : Mystère du changement des corps nombreux , mystère de la vie résultant du massacre de la vie. »

Les Égyptiens croyaient l’homme composé d’une quadruple nature. Le corps enfermait son double ou son ombre, qui restait, avec lui dans le tombeau, tant qu’il ne se décomposait pas; le double

FIG. 1Ô4. — PHILÆ. LE TEMPLE DE TIBÈRE ET LES PYLONES DU GRAND TEMPLE D ISIS.

Nous ayons donné en détail dans d’antres planches les monuments que représente ce dessin, calqué sur une des photographies que nous avons prises dans l’ile de Philæ.

enfermait Yâme, qui, elle, après la mort, se présentait devant un tribunal divin et errait pendant des siècles soumise à mille épreuves, avant de partager la gloire du ciel ou d’être plongée dans le néant. Enfin l’âme elle-même servait d’enveloppe à Y intelligence, étincelle divine destinée pendant la vie à conseiller, à fortifier l’âme, à l’aider dans sa lutte contre les penchants de la chair. Après la mort, cette étincelle divine quittait l’âme et n’y rentrait que pour la tourmenter, pour la flageller du fouet de ses péchés, si elle ne l’avait

pas suffisamment écoutée sur la terre et si elle était reconnue coupable.

Le Livre des Morts contient ce que doit dire l’âme amenée devant le tribunal d’Osiris, lorsqu’elle plaide sa cause et qu’elle énumère le bien qu’elle a fait et surtout le mal qu’elle n’a pas commis.

Ce chapitre est pour nous du plus haut intérêt, car il résume toute la morale des Égyptiens, et nous montre quelles étaient les vertus en honneur dans la vallée du Nil. Nous pouvons y constater, non sans quelque étonnement, que la charité, la pitié, la bienveillance pour les faibles, ces sentiments si peu connus dans la dure antiquité, étaient nécessaires en Égypte pour mériter l’estime des mortels et l’absolution des dieux.

Voici cette justification de l’âme, que Champollion appelait avec justesse « une confession négative. » C’est le chapitre CXXV du Livre des Morts.

« Maîtres de la vérité, je vous apporte la vérité. Je n’ai fait perfidement de mal à aucun homme. — Je n’ai pas rendu malheureux mes proches. — Je n’ai pas fait de vilenies dans la demeure de la vérité. — Je n’ai pas eu d’accointance avec le mal. — Je n'ai pas fait le mal. — Je n’ai pas fait, comme chef d’hommes, jamais travailler au delà de la tâche. — Il n’y a pas eu par mon fait ni craintif, ni pauvre, ni souffrant, ni malheureux. — Je n’ai point fait ce que détestent les dieux. — Je n’ai point fait maltraiter l’esclave par son maître. — Je n’ai point fait avoir faim. — Je n’ai point fait pleurer. — Je n’ai point tué. — Je n’ai point ordonné de tuer traîtreusement. — Je n’ai fait de mensonge à aucun homme. — Je n’ai point pillé les provisions des temples. — Je n’ai point diminué les substances consacrées aux dieux. — Je n’ai enlevé ni les pains ni les bandelettes des momies. — Je n’ai point forniqué, je n’ai point commis d’acte honteux avec un prêtre de mon district religieux. — Je n’ai ni surfait ni diminué les approvisionnements. — Je n’ai point exercé de pression sur le poids de la balance. — Je n’ai pas éloigné le lait de la bouche du nourrisson. — Je n’ai pas fait main basse sur les bestiaux dans leur pâturage. — Je n’ai pas pris au filet les oiseaux des dieux. — Je n’ai point repoussé l’eau à l’époque de la crue. — Je n’ai pas détourné le cours d’un canal. • — Je n’ai pas éteint la flamme à son heure. — Je n’ai pas fraudé les dieux de leurs offrandes de choix. Je suis pur... Je suis pur... Je suis pur. »

Et plus loin, dans ce même chapitre CXXV, voici ce qui est dit du mort, toujours devant le tribunal divin :

« Il n’y a ni mal, ni péché, ni souillure, ni impureté en lui ; il n’y

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accusation, ni opposition contre lui. Il vit de la vérité, se nourrit de la vérité. Le cœur est charmé de ce qu’il a fait. Ce qu’il a fait, les hommes le proclament, les dieux s’en réjouissent. Il s’est concilié Dieu par son amour. Il a . donné du pain à celui qui avait faim, de l’eau à celui qui avait soif, des vêtements à celui, qui était nu. Il a donné une barque à celui qui en manquait... »

Ne croirait-on pas, en lisant ces paroles, entendre, bien des siècles avant qu’ils eussent parlé, Bouddha ou Jésus proclamer leur douce loi d’universelle charité?

Et maintenant si la justification du mort est reconnue exacte par les juges divins, s’il est resté fidèle à ce code de morale, qui, en somme, est très élevé : si, en outre, ses parents ont pourvu sa tombe de toutes les offrandes qu’il doit présenter aux dieux, et sa momie de toutes les amulettes qui doivent écarter le courroux céleste, voici quelle sera la récompense du juste admis dans la gloire :

« Le défunt pour qui auront été faites toutes ces choses parmi les vivants ne souffrira jamais aucun dommage. — Il sera à l’état de dieu auguste. — Aucune chose mauvaise ne le détruira. Il sera parmi les mânes accomplis dans l’Amenti. Il ne mourra pas de nouveau. Il mangera et boira avec Osiris chaque jour.

« Il circulera avec les dieux du Sud et du Nord, il boira l’eau de la source du Nil, il connaîtra les douceurs de l’Amour, il sortira le jour comme Horus, il sera vivant, il sera comme Dieu, adoré par les vivants, ainsi que Rà. »

Par cette dernière parole, on voit combien était universel en Égypte le culte des morts. A l’époque de la construction des pyramides il était sans doute dominant, car les images des dieux figurent alors très rarement dans les bas-reliefs des tombeaux. A toutes les époques, les représentations funéraires nous montrent les parents présentant des offrandes à leurs ancêtres et les adorant. Les Pharaons, en leur qualité de souverains de tous les Égyptiens, étaient naturellement les seuls pouvant prétendre à l’adoration de tous. Aussitôt après leur mort ils entraient dans le Panthéon divin. Considérés d’ailleurs comme des fils de dieux, ils étaient déjà traités comme des divinités pendant leur vie. Le titre de dieu fut accordé de leur vivant à tous les souverains égyptiens, y compris les empereurs romains à l’époque de leur domination, comme le prouvent les inscriptions.

Pour ce peuple, si antique, même à ses propres yeux dès

les premières dynasties, il semble que le temps n’ait pas compté et que la mort n’ait été qu’un mot. Le temps, la mort, ces souverains absolus de l’univers fragile, ont trouvé dans une étroite vallée de notre petite planète, une race altière et obstinée qui n’a jamais voulu reconnaître leur empire. Tout dans la vallée du Nil, depuis les impérissables monuments, jusqu’aux coutumes presque immuables, et jusqu’à la philosophie religieuse, tout protestait contre

les formidables lois qui partout ailleurs se sont fait un jeu des individus, des institutions et des races. L’espérance invincible de vie sans limite qu’avaient fait germer au cœur de l’Égypte la course éternelle de son soleil dans son ciel sans nuages et l’autre course éternelle de son fleuve à travers ses plaines éclatantes, ne se découragea, ni ne s’obscurcit jamais. En vain, siècle après siècle, les momies s’entassèrent par milliers dans les sépulcres, l’Égypte ne se lassa jamais de les embaumer, de les entourer d’offrandes et de recopier pour elles les hymnes ardemment enthousiastes de son Livre des Morts.

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Et n’avait-elle pas raison, cette vieille Égypte, de croire à l’immortalité, elle qui, si longtemps ensevelie dans son sépulcre, momie froide et muette sous ses bandelettes sacrées, vient de ressusciter à

D’après une photographie.

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