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FIG. 13. — LES BORDS DU NIL, A THËBES

combien leur niveau intellectuel est en réalité peu élevé. Plusieurs peuples, tels que certains Australiens, les Boscliimans, les Hottentots, ne peuvent compter au delà de cinq et quelquefois de trois. Galton raconte que si un sauvage du sud de l’Afrique consent à vendre un mouton pour deux paquets de tabac, il ne peut arriver à comprendre qu’il doit recevoir quatre paquets pour deux moutons. Pour un marché si compliqué, il donne d’abord un mouton et reçoit deux paquets ; puis il se dessaisit d’un second mouton et reçoit encore deux paquets de tabac. Ce n’est qu’en opérant de la sorte qu’il sera sûr de n’ètre pas trompé.

Si, laissant de côté la constitution mentale de nos premiers pères, nous voulons seulement savoir ce que leur existence dut être, nous n’avons qu’à jeter les yeux sur les sauvages actuels, sur ceux surtout qu’aucune civilisation n’a effleurés encore.

Les voyageurs modernes ayant observé d’un peu près les sauvages, ont dû reconnaître que l’état de nature est une fort vilaine chose et l’homme non civilisé un très méchant animal. Leurs témoignages prouvent que les sauvages qui, par leur industrie et leur genre de vie, paraissent se rapprocher le plus de l’homme primitif, ont une existence qu’on ne peut guère comparer qu’à celle des bêtes féroces. Ils ignorent entièrement ce que nous appelons le bien et le mal , ne reconnaissent d’autres lois que celle du plus fort, font mourir leurs parents âgés et les mangent souvent quand ils deviennent une charge pour eux, considèrent leurs femmes comme de simples bêtes de somme qu’on tue sans scrupule quand elles sont devenues inutiles.

« Je voudrais que les négrophiles de l’Angleterre», dit Samuel Baker dans son livre sur Y Albert Nyanza, « pussent voir comme moi le cœur de l’Afrique; leurs sympathies disparaîtraient. La nature humaine, vue dans son état primitif chez les sauvages de ce continent, né s’élève pas au-dessus du niveau de la brute et ne peut se comparer avec la noblesse du chien. Ces nègres ne savent pas ce que c’est que la reconnaissance, la pitié, l’amour, le dévouement ; ils n’ont aucune idée de devoir ou de religion ; l’avarice, l’ingratitude, l’égoïsme et la cruauté sont leurs qualités distinctives; ils sont tous voleurs, paresseux, envieux et prêts à piller leurs voisins plus faibles qu’eux ou à les réduire en esclavage. »

« Quand nous pénétrâmes dans les bois », dit le P. Salvado dans ses Mémoires sur l'Australie , « nous ne trouvâmes que des créatures qui tenaient bien moins de l’homme que de la bête : des sauvages qui se tuaient pour se dévorer les uns les autres, qui déterraient leurs morts, même après trois jours de sépulture, pour s’en nourrir; des maris qui, pour un rien, tuaient leurs femmes; des mères qui donnaient la mort à leur troisième fille, alléguant pour raison unique le grand nombre des femmes; des sauvages qui n’adoraient aucune divinité, ni vraie ni fausse. »

A propos des Australiennes, Olfield assure que peu d’entre elles sont assez heureuses pour mourir d’une mort naturelle; on les dépêche généralement, dit-il, avant qu’elles soient vieilles et maigres, de peur de laisser perdre tant de bonne nourriture.

Parlant des sauvages de l’intérieur de Bornéo, M. Dalton dit :

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« Ils vivent absolument dans l’état de nature, ne cultivant pas la terre et n’habitant pas dans les cabanes; ne mangeant ni riz ni sel; ne s’associant pas entre eux, mais errant dans les bois comme les bêtes féroces, et s’accouplant dans les jungles. Lorsque les enfants sont assez grands pour se tirer d’affaire seuls, ils se séparent de leurs parents pour toujours. La nuit, ils dorment sous des arbres, autour desquels ils font du feu pour éloigner les serpents et les bêtes féroces. Leur vêtement consiste en un morceau d’écorce. »

Quant à l’habitude de tuer les parents âgés et parfois de les manger, elle est à peu près générale chez tous les peuples primitifs.

« Les sauvages grossiers, qui vivent absolument au jour le jour, dit Tylor, trouvent bientôt trop pénibles les soins qu’exigent des infirmités incurables et jugent qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, renoncera prolonger des existences inutiles ou douloureuses. Ainsi,, les tribus de l’Amérique du Sud en étaient venues à considérer comme un devoir pieux le meurtre des malades et des vieillards; dans certains cas, ils les mangeaient tout bonnement. Bien des voyageurs ont dû être témoins, dans le désert, de scènes aussi déchirantes que celle à laquelle assista Catlin, lorsqu’il dit adieu au vieux chef Puncah, presque aveugle, décharné, grelottant auprès d’un maigre feu, et n’ayant pour toute provision qu’une écuelle pleine d’eau et quelques os à demi rongés. Ce pauvre vieillard, qui avait été autrefois un guerrier redoutable, fut abandonné, sur sa propre demande, lorsque sa tribu fut forcée d’aller chercher d’autres territoires de chasse, de même que lui aussi avait, bien des années auparavant, laissé son vieux père mourir tout seul lorsqu’il ne fut plus bon à rien. »

D’après les auteurs anciens, plusieurs peuples barbares de l’Asie et de l’Europe conservèrent cet usage cruel jusque dans les temps historiques. Ainsi Hérodote nous apprend que chez les Massagètes, quand un homme était arrivé à une extrême vieillesse, tous ses proches s’assemblaient, le tuaient et faisaient bouillir son corps avec d’autres viandes pour un grand festin. Selon les idées de ces peuples, c’était la mort la plus heureuse.

Elien nous dit qu’en Sardaigne la loi commandait aux fils de tuer leurs pères à coups de massue lorsqu’ils étaient trop vieux, parce qu’aux yeux de ces peuples, la décrépitude était une honte... Même après leur conversion au christianisme, les Slaves ont continué à mettre à mort les vieillards et les infirmes. Les Wendes, de même que les Messagètes, les faisaient cuire et les dévoraient. »

Nous n’avons aucune raison de supposer que les sauvages qui habitèrent l’Europe à l’époque de la pierre taillée eurent une existence moins misérable; nous avons plus d’une raison, au'contrairè,'pour croire qu’elle fut plus misérable encore. Les pays dans lesquels vivent en effet les sauvages actuels possèdent générale-

ment un climat très chaud ou tempéré, et ils n’ont pas à se défendre constamment contre les monstres formidables avec lesquels luttaient nos misérables ancêtres, obligés de vivre, comme

D'apres la Commission d Egypte.

FIG. li. — RESTITUTION DE L'INTÉRIEUR D’UN TEMPLE ÉGYPTIEN DE L'ÉPOQUE DES PTOLÉMÉES PENDANT UNE CÉRÉMONIE RELIGIEUSE.

Cette salle est une de celles du temple d'Esneh. Les colonnes sont actuellement enfouies en partie dans le sol.

La figure 17 montre son état actuel.

les bêtes féroces, par petites familles isolées. Guerre de tous les jours contre les êtres les plus faibles en attendant d’être tués par les plus forts, telle était alors la condition nécessaire de toute existence. Aussitôt que l’homme devenait malade, impotent, ou que

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la vieillesse paralysait ses forces, il n’avait plus qu’à mourir. Il a fallu à nos ancêtres des centaines de siècles pour acquérir ces

D'après Gaa.

FIG. 15. — PYLONE ET COLONNES DU PORTIQUE DU TEMPLE DE DANDOUR (NUBIE).

Ce temple ne remonte pas au delà de l’établissement de la domination romaine en Egypte. Les parties les plus importantes sont du temps d’Auguste. On y adorait : Isis, Osiris et Ilorus.

sentiments qui nous semblent si simples aujourd’hui : la charité et la pitié.

Tel fut l’âge d’or des poètes, l’âge où le doux Adam de la

légende biblique parcourait le paradis terrestre, entouré d’animaux obéissant à sa loi. Ce fut pourtant à cet âge d’or que voulaient nous ramener les philosophes qui, tels que Jean-Jacques Rousseau, eurent le plus d’influence sur les idées de la Révolution française. « Le principe fondamental de toute morale sur lequel j’ai raisonné dans mes écrits, dit l’illustre Genevois, est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre... La nature a fait l’homme heureux et bon, la société le déprave et le rend misérable. » 11 n’est pas un penseur de cette époque qui n’ait partagé ces idées, et l’on peut dire que les principes philosophiques qui guidèrent alors nos législateurs tendaient toujours à revenir aux institutions primitives de cet âge heureux où tous les hommes, étant égaux, vivaient, croyait-on, dans une fraternité universelle.

Nous venons de voir ce que, devant les lumières de la science moderne, sont devenues ces chimères. Si l’âge d’or est quelque part, il est devant nous et non derrière nous, et s’il fallait créer des institutions politiques et sociales pour des sociétés d’hommes primitifs, ce ne sont pas les institutions bienfaisantes des philosophes qui pourraient leur convenir, mais bien ces lois de fer ignorant la pitié qui, dans toutes les sociétés antiques, furent les lois des premiers âges.

Ce fut cependant de ces populations barbares, ne connaissant ni l’agriculture, ni les animaux domestiques, ni les métaux, ni l’art de se construire des demeures, où l’on tuait sans pitié les parents âgés et ou les faibles n’étaient jamais épargnés, que devaient sortir, par de lentes évolutions successives, les sociétés policées et brillantes de l’Egypte, de la Grèce et de Rome. Si nos sociétés modernes étaient détruites comme le rêve ît les socialistes, nous reverrions toutes les scènes d’horreur qui pendant tant de siècles ont désolé notre planète, et il faudrait recommencer pas à pas, mais avec moins d’espérance, le même lugubre chemin. Cette perspective n’est pas à redouter d’ailleurs ; car, si l’aveuglement de quelquesuns et l’ignorance des foules peuvent rejeter des nations entières dans le gouffre de la barbarie, il s’en trouvera toujours quelqu’une pour prendre la tête de l’humanité et poursuivre sa glorieuse carrière. « L’humanité, a dit Pascal, peut être considérée comme le

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même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » 11 a toujours progressé, ce même homme, et continuera à progresser encore suivant cette imposante loi de révolution, qui s’applique au cerveau pensant comme à l’humble animal et comme aux milliers de soleils qui peuplent l’espace infini.

§2. — l’aurore de l’histoire

La rapide esquisse que nous venons de tracer des temps préhistoriques a suffi pour marquer le point d’où l’humanité est partie, et faire comprendre l’étendue des efforts qu’elle a dù accomplir pour s’élever à la civilisation. Toutes les découvertes réalisées par l’homme l’ont été au prix des plus persévérants efforts. Les âges primitifs furent la préparation nécessaire des temps historiques, et sans les premiers les seconds n’auraient pas pu naître.

Le but de cet ouvrage n’étant pas de retracer l’histoire des premiers âges de l’humanité *, nous n’avions qu’à indiquer le point de départ d’où elle était partie sans avoir à rechercher les étapes qu’elle avait successivement franchies avant de s’élever jusqu’à la civilisation. Mais sans vouloir montrer les nombreux anneaux qui relient les temps barbares à l’état de civilisation brillante, éclairée, qui nous apparaît tout à coup sur les bords du Nil à l’aurore des temps historiques, nous devons indiquer au moins les dernières phases qui précédèrent cette période.

La reconstitution de la fin des temps préhistoriques, au moins pour les nations indo-européennes, est une des plus remarquables découvertes de la science moderne. De vestiges figurés, armes, monuments, écriture, etc., il ne restait rien; de légendes, moins encore ; et l’histoire était aussi muette sur cet âge lointain que sur les habitants de cette Atlantide mystérieuse, évanouie brusquement au sein des mers, au dire de Platon.

C’est en se basant sur des considérations tirées de l’étude de la linguistique que cette reconstitution a été effectuée. Ces considé-

* On en trouvera le détail dans le tome I" de notre ouvrage : L'homme et les Sociétés. Leurs origines et leur histoire.

rations ont prouvé que l’Europe et une partie de l’Asie ont été, aux temps préhistoriques, envahies ou tout au moins profondément influencées par un peuple : les primitifs Aryas, disparus de la scène du monde lorsque commence l’histoire. C’est de cette race que seraient issues, suivant une théorie que nous ne partageons pas mais qui est fort répandue aujourd’hui, les nations indoeuropéennes : Hindous aryens, Perses, Grecs, Latins, Slaves, Germains, Celtes, etc.

Cette race primitive n’a laissé derrière elle aucun vestige, et elle fit partie des peuples, bien nombreux sans doute, ignorés par Phistoire; mais son existence a été clairement prouvée par l’étude des langues indo-européennes. En raisonnant comme nous allons le dire, on est même parvenu à reconstituer avec beaucoup de détails ses institutions, ses croyances, son genre de vie et ses mœurs.

La philologie comparée a réussi dans ces dernières années à démontrer, d’une façon sûre et ne laissant aucune place aux hypothèses, que les langues indo-européennes: sanscrit, allemand, grec, latin, etc., et par conséquent les langues qui en dérivent, telles que l’italien, l’espagnol, le français, etc., sont issues d’une langue unique. Cela est facile à constater par leurs constructions communes et surtout par les racines identiques qu’elles renferment. Il est évident, par exemple, que si le mot qui désigne un objet, un métal, le fer, je suppose, a la même racine sur les bords du Gange et sur ceux de la Tamise, aux pieds des Alpes et sur les côtes de la mer Baltique, on n’en peut pas conclure que les peuples qui l’ont prononcé durant la durée des temps historiques et qui souvent ont dû se développer et s’éteindre sans connaître leur existence réciproque et sans communiquer jamais entre eux, se le soient appris mutuellement ; ou bien moins encore qu’ils aient simultanément choisi la même syllabe pour désigner le fer. De telles suppositions deviendront plus invraisemblables encore si l’on se voit forcé de les appliquer à un très grand nombre de mots.

La seule déduction possible est celle qui fait descendre toutes les langues indo-européennes d’une seule langue mère, aujourd’hui absolument perdue, et qui serait la langue arvaque.

Cette langue, on l’a retrouvée par la philologie comparée, c’est-

à-dire en réunissant les racines primitives semblables des langues indo-européennes .

Or, si l’on considère combien un langage s’altère vite dès qu’on l’emporte loin du milieu où il est parlé, on conclura qu’une langue unique devait être parlée par un peuple unique, primitivement groupé sur un seul point du globe d’où il s’est répandu ensuite sur l’Inde et sur l’Europe.

Quel était ce point où les primitifs Aryas ont dû vivre avant que leur nombre les forçât d’émigrer et de se disperser? Il a été jusqu’ici impossible de le déterminer d’une façon certaine. On s’accorde cependant à le placer vers le plateau de l’Asie centrale.

Il est facile de voir maintenant comment la langue aryaque nous rend le peuple arya. D’une façon générale, on ne saurait mieux étudier les tendances et les idées d’un peuple que dans son langage. Rien que d’après le vocabulaire d’une nation, on pourrait dire si elle est plutôt agricole, industrielle, commerciale ou guerrière, positive ou rêveuse, joyeuse ou mélancolique.

Si l’on me mettait sous les yeux la sténographie de toutes les paroles qu’a prononcées un homme depuis dix jours, même en me présentant ces paroles dépourvues de tout sens dans leur ensemble et classées simplement par ordre alphabétique, ne pourrais-je pas, sans beaucoup de pénétration, dire la profession de cet homme, ses goûts, son âge, sa position, son éducation, son caractère ? L’homme de lettres n’emploie pas le vocabulaire du marchand, le savant celui de l’artiste, l’ignorant celui de l’homme instruit, l’individu ambitieux ou emporté celui de l’humble ou du pacifique.

Sans donc nous aventurer dans la voie des conjectures, nous pourrions assurer qu’une société qui employait des mots ayant la signification de chef , prêtre, propriété, famille, étoffe, bois, fer, par exemple, avait un gouvernement, une religion, connaissait la propriété des terres, pratiquait une forme quelconque de mariage, connaissait le fer, tissait des étoffes, etc.

C’est ainsi que l’on est arrivé à savoir que les Aryas, bien qu'inférieurs aux premiers peuples civilisés que nous montre l’histoire, avaient cependant laissé très loin derrière eux l’état sauvage.

Tels qu’on peut se les représenter, ils formaient un peuple d’agriculteurs, sachant labourer la terre, élever des maisons munies de

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portes et de fenêtres, faisant le commerce par échange, mais ignorant l’usage des monnaies. La notion de propriété, inconnue aux sauvages, était très développée chez eux, car ils ne manquent pas de mots pour exprimer les biens, meubles ou immeubles, les limites, les ventes, les contrats. Ils payaient des impôts, prêtaient serment, travaillaient le bois, la pierre, le cuivre, le bronze et même le fer; ils portaient des vêtements tissés. Leur religion paraît avoir été un polythéisme vague, et surtout l’adoration des forces de la nature. Ils croyaient à la magie, aux esprits, brûlaient les morts, et soignaient leurs malades par des conjurations.

Très inférieurs aux plus anciens Égyptiens, ils ignoraient l’art de l’écriture et ne surent pas élever un seul monument durable. Ils ne possédaient ni arts, ni sciences, ni constitution sociale compliquée. Mais ils étaient cependant très supérieurs aux hommes de la pierre polie et même à beaucoup de l’âge de bronze.

Bien d’autres sources de renseignements viennent en aide à la linguistique pour reconstituer la physionomie des peuples appartenant à cette phase qui précède immédiatement l’histoire. La principale est l’étude des races encore nombreuses qui sont restées à des phases inférieures de développement.

L’échelle qui s’étend dans la durée depuis des milliers de siècles s’étend aussi dans l’espace, et l’observateur attentif en retrouve aisément les échelons dans les diverses contrées du globe. J’ai déjà montré dans un précédent chapitre qu’en parcourant l’Inde en tous sens on a sous les yeux toutes les formes de la civilisation depuis la sauvagerie primitive et les temps barbares, jusqu’au moyen âge et aux temps modernes.

Ainsi donc, pour refaire la genèse des institutions, des croyances de l’industrie et des arts des premiers peuples civilisés, l'es documents ne manquent pas. Il sutfit de savoir les trouver et les classer pour voir apparaître les lois générales qui s’en dégagent.

FIG. 17. — PORTION SUPÉRIEURE DES COLONNES DE LA SALLE HYPOSTYLE DU TEMPLE D'ESNEH (ÉGYPTE).

Ca temple est celui dont une restitution intérieure a été montrée figure 14. Commencé sous les Ptolémées, il ne fut terminé que sous l'empereur romain Décius, au IIIe siècle de notre ère. Ce monument est un de ceux, nombreux dans cet ouvrage, qui prouvent que la vieille civilisation égyptienne dura plus de 1000 ans après l’époque généralement adoptéo par les historiens pour terminer l'Uutoire de l’Egypte.

Flli. 18. — RESTITUTION D'UNE SCÈNE DE DANSE DANS UN PALAIS DE SÉSOSTR1S, D'APRÈS DES PEINTURES MURALES EXÉCUTÉES A THÈBES IL Y A ENVIRON 33 SIÈCLES.

Tons les personnages qre nous avons fait figurer dans cette restitution, le roi, les danseuses, les joueuses d’instruments, sont la copie de peintures égyptiennes. La pose de la danseuse du premier plan notamtntnt a été ex ictemcnt copiée sur un dessin de Thcbes dont on retrouvera le calque dans une autre partie de cet ouvrage. Les profils des femmes sont copiés sur des moulages que nous avons exécutés â Thèbes dans la tombe du roi Séti Ie'.

g 3. — LES SOURCES DE L’HISTOIRE

Au début de l’histoire de chaque peuple, nous indiquerons les principaux matériaux utilisés pour reconstituer cette histoire.

Actuellement nous voulons nous borner à marquer la nature des sources auxquelles nous pourrons puiser. D’une façon générale, le tableau d’une civilisation quelconque ne peut être tracé qu’au moyen des sources suivantes de renseignements : les monuments, les religions, les langues, les traditions et les livres. Dès que quelques-unes de ces sources existent pour un peuple, on peut dire qu’il appartient à l’histoire.

Nous avons tout d’abord nommé les monuments, car ce sont les plus anciens témoignages que l’homme ait laissés de son passage sur la terre. Parmi ceux qui subsistent encore, il en est qui remontent aux temps préhistoriques. Les énormes monolithes, les cromlechs, les menhirs, qui se dressent, mystérieux et immobiles, dans les landes que baignent les brumes de l’Océan Atlantique, attribués si longtemps aux Celtes, et dans lesquels on voulait voir des monuments druidiques, ont été élevés par des hommes de l’âge de pierre. D’autres monuments mégalithiques, tels que les dolmens, que l’on retrouve jusque dans l’Inde, furent sans doute les premiers tombeaux construits par notre race. Quelques-uns sont revêtus sur les parois intérieures de naïfs et bizarres dessins, essais primitifs d’inscriptions, malheureusement sans aucun sens pour nous.

Les plus anciens monuments, après ces pierres monstrueuses, informes et muèttes, sont les pyramides, les sphinx et les temples de l’Égypte; puis viennent les catacombes de la Phénicie, les rochers de Phrvgie couverts de bas-reliefs, et enfin les palais et les édifices religieux de l’Assyrie que la pioche des savants européens a fait récemment surgir en pleine lumière. Tous ces monuments, autrefois ignorés pour la plupart et ensevelis sous la poussière dont les siècles les avaient recouverts, ou bien gardant à jamais, semblait-il, le secret de leurs hiéroglyphes indéchiffrables, ne nous avaient rien appris depuis deux mille ans, et l’on pouvait croire qu’ils se tairaient ainsi toujours.

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On se contentait, pour la connaissance des peuples anciens, de leurs traditions et de leurs livres. Or les livres ne remontent pas Lien haut. Le plus vieux que l’on connût était la Bible, à laquelle on attribuait une antiquité beaucoup plus reculée que celle qu’elle a réellement. Ce que le Pentateuque, les Rois et les Juges nous apprenaient sur les premières civilisations de l’Orient était tout ce que nous semblions devoir jamais en connaître, et, pour le reste, il fallait nous en rapporter aux Grecs, à Hérodote et à Diodore de Sicile, qui n’étaient pas remontés bien haut dans les annales de leurs voisins et n’avaient guère, en dehors de leurs observations personnelles, compilé que des légendes. On possédait encore la chronologie de Manéthon, prêtre égyptien qui vivait sous Ptolémée Philadelphe, mais elle semblait absurde par l’antiquité qu’elle donnait à l’Égypte et que l’on se refusait alors à admettre.

Aujourd’hui que les hiéroglyphes et les caractères cunéiformes se lisent presque aussi couramment que la langue d’Homère, nous pouvons remonter avec sûreté jusqu’à 7000 ans en arrière dans l’histoire. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens illustrent par leurs sculptures le texte écrit sur la pierre ou sur les papyrus. Nous voyons la physionomie des races anciennes ; nous pouvons les contempler dans leurs cérémonies, dans leurs batailles, dans leurs travaux, au temple, à la ville, aux champs, et jusque dans leur dernière demeure, où elles nous sont rendues parfois sous forme de momies admirablement conservées.

Cette histoire écrite sur la pierre vient s’ajouter à celle que contiennent les rares livres très anciens et la complète. Par elle, nous savons au juste ce qu’étaient ces immenses empires d’Asie dont les récits hébreux nous faisaient entrevoir la force et la grandeur; par elle, nous ressuscitons les pharaons, nous comptons la longue série de leurs dynasties, nous constatons que le vieux Manéthon ne nous a pas trompés, que la civilisation égyptienne est la plus ancienne du monde, et que le Nil a vu naître et mourir plus de rois qu’il n’en a passé depuis dix-huit siècles sur tous les trônes de l’Europe.

Aux monuments, avec leurs inscriptions, et aux livres, il convient d’ajouter, comme sources de renseignements, les langues, les traditions et les religions. Les langues permettent à elles seules de

reconstituer l’état d’une civilisation.il est des peuples, tels que les primitifs Aryas, dont nous ne connaissons la civilisation que par les vestiges de leur langue.

L’étude des anciennes langues de l’Orient, égyptien, assyrien, phénicien et de tous leurs dialectes, nous a rendu des siècles d’histoire, en nous permettant de lire tous les documents écrits laissés par les races éteintes.

Nous verrons d’ailleurs que les langues, elles aussi, subissent la grande loi de l’évolution, et que, par leurs phases nécessaires, par le degré de développement qu’elles atteignirent, on peut préjuger du degré de développement correspondant che'z les peuples qui les parlaient.

Ce que nous disons des langues, nous pouvons également le dire des religions. Les phases de la pensée religieuse d’une race nous indiquent souvent des phases de son évolution générale.

Suivant que cette race adore des morceaux de bois taillés, le tonnerre et le soleil, Jupiter et Minerve, le grand Pan, le bon Dieu à barbe grise et à robe d’azur, le majestueux Allah qui n’est représenté sous aucune forme, le grand Vishnou dont les formes sont infinies, ou encore le Dieu universel et invisible des spiritualistes, on peut presque conclure à quel degré il faut la placer dans l’échelle des civilisations.

11 est important du reste de ne pas juger à la hâte sur ce point, et de ne pas s’en tenir — là encore moins qu’ailleurs • — aux apparences superficielles. Les formes religieuses ne sont rien souvent auprès des mythes qu’elles cachent. On se tromperait certainement si l’on jugeait du développement intellectuel des Égyptiens d'après leur culte tel que Bossuet nous l’a décrit, et si l’on répétait avec lui, que « chez eux tout était dieu, excepté Dieu lui-même. »

Les traditions populaires ont également leur importance dans le tableau des civilisations. Si cette importance est souvent secondaire, c’est parce que les traditions perpétuées de vive voix ont diï s’altérer très vite. Elles ne se sont fixées qu’au moment de l’invention de l’écriture, c’est-à-dire très tard. Les premiers livres, tels que certaines parties de la Bible et les poèmes d’Homère, n’ont fait que réunir des légendes déjà bien vieilles, déjà bien transformées, et leur donner une forme immuable. Certaines tradi-

CAISSES DE MOMIES ÉGYPTIENNES DE DIVERS PERSONNAGES ACCIDENTELLEMENT RÉl'NJES DANS ^INTÉRIEUR D’UN TEMPLE.

tions importantes, qui se retrouvent dans les premiers écrits d’un grand nombre de peuples, peuvent jeter quelque jour sur des événements très marquants des temps préhistoriques : le déluge, par exemple, qui, s’il ne couvrît pas toute la terre, dut être une catastrophe effroyable pour de vastes contrées.

Ainsi donc, les monuments, les religions, les langues, les traditions et les livres, sont les sources où nous puiserons pour reconstituer les civilisations des anciens peuples de l’Orient. Après avoir montré en bloc quels nombreux et importants matériaux nous aurons à exploiter, nous allons commencer à les mettre en œuvre. Autant que possible, nous les étudierons directement et nous tâcherons de placer sous les yeux du lecteur les documents euxmêmes. Des généalogies des rois, du récit des batailles, en un mot de tout ce qui constitue le fond habituel de l’histoire, nous nous occuperons très peu. De la vie intime des nations, de leurs institutions, de leurs croyances, de leurs arts, nous nous occuperons au contraire beaucoup. Tous nos efforts tendront à rendre leur aspect réel à ces peuples dont les travaux, les luttes, les efforts nous ont fait ce que nous sommes, dont la pensée nous anime encore, et dont la voix nous parle toujours à travers les siècles, troublant le sommeil éternel dont ils dorment au fond des tombeaux.

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