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FIG. 163. — GROUPE DE NUBIENS

D'après une photographie.

WES PREMIÈRES CIVILISATIONS

ni par les occupations politiques. Chez les autres nations, au contraire, on voit les artisans presque uniquement occupés de l’idée de faire fortune ; les uns se livrent à l’agriculture, les autres au commerce, d’autres encore exercent deux ou trois métiers à la fois; et dans les États démocratiques, la plupart courent aux assemblées populaires et répandent le désordre en vendant leurs suffrages, tandis qu’un artisan, qui, chez les Égyptiens, prendrait part aux affaires publiques, ou qui exercerait plusieurs métiers à la fois, encourrait une forte amende. »

Les travaux les plus pénibles, tels que ceux des mines, les constructions des Pyramides, le transport des pierres, étaient exécutés par des prisonniers de guerre et par des esclaves. Les criminels étaient souvent envoyés dans les mines, où ils travaillaient sans relâche sous le bâton des surveillants.

L’esclavage paraît avoir existé de tout temps en Égypte. C’étaient des blancs amenés par des étrangers, comme le fut Joseph, des nègres capturés vers le haut Nil, ou des prisonniers de guerre qui l’alimentaient. On les achetait et on les vendait ouvertement. Lorsque l’Égypte s’ouvrit aux nations voisines ou se laissa de plus en plus envahir par les influences asiatiques, les marchands d’esclaves y amenèrent les belles femmes de l’Orient, qui, bientôt, transformèrent les mœurs presque rigides de la vieille Égypte. Les harems somptueux des derniers Pharaons, la polygamie des particuliers, naquirent du contact de l’austère Égypte avec la voluptueuse Asie.

Ce changement de mœurs nous explique les contradictions apparentes des historiens au sujet du nombre de femmes autorisé chez les Égyptiens. Hérodote nous les donne comme monogames ; « Ils n’ont qu’une femme chacun, dit-il, ainsi que les Grecs. » D’un autre côté, voici ce que dit Diodore ; « Chez les Égyptiens, les prêtres n’épousent qu’une seule femme, mais les autres citoyens peuvent en choisir autant qu’ils veulent. »

Il s’est écoulé quatre cents ans entre Hérodote et Diodore. Le premier pouvait encore être presque le témoin des vieilles coutumes, pourtant déjà bien ébranlées. Elles avaient disparu au temps du second. Tous les anciens monuments, les tombeaux surtout, sont d’accord avec Hérodote. D’ailleurs, si, plus tard, les Égyptiens acceptèrent pour former leurs harems les belles esclaves blanches ou noires qui servaient dans leur maison, la femme de leur race.

LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE

épousée suivant leurs rites, eut toujours des droits particuliers que nous examinerons à propos de leurs lois et de leurs contrats. Là où toute différence cessait, c’était au point de vue des enfants. Tous, comme dans la Turquie actuelle, étaient légitimes, l’enfant de l’épouse et l’enfant de l’esclave; tous étaient élevés de même et héritaient également. Un père égyptien n’avait, du reste, aucune raison pour ne pas jouir orgueilleusement de sa paternité. L’éducation d’un enfant était peu coûteuse dans la vallée du Nil. Il grandissait sans vêtements et fort sobrement nourri, grâce au climat. Voici ce que dit, à ce sujet, Diodore de Sicile :

« Ils pourvoient à l’entretien de leurs enfants sans aucune dépense et avec une frugalité incroyable. Ils leurs donnent des aliments cuits très simples, des tiges de papyrus et des racines, tantôt bouillies, tantôt rôties; et comme presque tous les enfants vont sans chaussures et sans vêtements à cause du «limât tempéré, les parents n’évaluent pas au delà de vingt drachmes » — un peu moins de vingt francs — « toute la dépense qu’ils font pour leurs enfants jusqu’à l’âge de la puberté. »

Si Ton considère l’Égypte antique, avec ses mœurs propres et son génie particulier, avant qu’elle eut emprunté aucun usage à ses voisins, on voit la femme y occuper une situation fort élevée, et que l’on peut attribuer peut-être à l’influence du matriarcat primitif dont les traces se retrouvent jusque au temps du Moyen-Empire.

Dans les bas-reliefs, dans les écrits de cette époque, on voit, en effet, la grand’mère maternelle prendre le pas sur tous les autres membres de la famille. Un homme se dit « fils de sa mère » et non pas « fils de son père » . Les femmes succèdent au trône et reçoivent même plus d’honneurs que le roi. Les filles sont chargées de nourrir leurs parents âgés, tandis qu’on ne demande rien de pareil aux fils — preuve que, pendant longtemps, les femmes seules avaient possédé et hérité.

Par son contrat de mariage, la femme recevait une dot de son mari. Cette dot lui était garantie par une sorte d’hypothèque perpétuelle sur les biens du mari. Lorsque celui-ci était insolvable, les droits de l’épouse sur les biens passaient avant ceux du fisc.

La femme était maîtresse absolue dans sa maison, et Diodore lui-même, qui, cependant, vit l’Égypte au temps de la décadence des vieilles coutumes, en témoigne :

« La reine, dit-il, reçoit plus de respect et de puissance que le roi ; chez les particuliers, l’homme appartient à la femme, et, selon les termes du contrat dotal, il est stipulé entre les mariés que l’homme obéira à la femme. »

FIG. 164. — ZODIAQUE SCULPTE AU PLAFOND D’UNE DES SALLES DU TEMPLE DE DENDÉRAH.

Le zodiaque est tu de haut en bas à travers le plafond supposé transparent.

Ce zodiaque a été considéré pendant longtemps comme un monument d’une antiquité très reculée, et on en avait tiré toutes sortes de conclusions sur les connaissances astronomiques des Égyptiens. Nous savons aujourd'hui qu’il remonte seulement i l’époque de la domination romaine, vers les débuts de notre ère, c'est-à-dire tout à fait à la fin de l'ancienne civilisation égyptienne. Loin d’être le plus ancien monument de l’Égypte, c’est au contraire un des plus modernes. 11 est probable cependant qu’il représente la copie de monuments plus anciens.

Hérodote dit de son côté :

« Chez les Égyptiens, les femmes vont sur la place et s’occupent du commerce, tandis que les hommes, renfermés dans leurs maisons, travaillent à de la toile. »

LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE

J’ai reproduit scrupuleusement dans ce qui précède les passages les plus importants des anciens auteurs grecs sur la condition des femmes en Égypte, mais je dois faire remarquer que ces passages furent écrits à une époque où l’Égypte était arrivée au point culminant de sa civilisation. Il est infiniment probable — d’après ce que l’on observe chez tous les peuples arrivés à certaines phases de développement — qu’à des époques plus reculées, la condition des femmes égyptiennes dut être fort différente. Les documents qui permettraient de préciser exactement ce que fut cette condition

FIG. 163. — coiffures symboliques de quelques-unes des principales divinités égyptiennes.

1. Ammon. — 2. Khons-Lunus. — 3. Tanen. — 4. Rà. — 5. Toum. — 6. Khnoum. — 7. noms l'aioé (Ilarsëris). 8. Maut. — 9. Mâ (la Vérité). — 10. Ament. — 11. Hathor. — 12. Anouké. — 13. Isis. — 14. Neith.

manquent encore, mais on peut cependant puiser dans certaines légendes très anciennes rapportées par Hérodote des vestiges d’une époque où la condition des femmes devait se rapprocher davantage de la communauté primitive décrite dans un précédent chapitre. Ces légendes prouvent en tout cas — les légendes traduisant fidèlement les sentiments populaires — qu’il y eut une époque où, de même que chez la plupart des peuples primitifs, les Égyptiens n’avaient pas un grand souci de la vertu de leurs femmes.

La plus curieuse des anecdotes rapportées à ce sujet par les prêtres égyptiens et recueillie par Hérodote est celle où nous

voyons le roi Khéops, le fondateur de la grande Pyramide, manquant d’argent pour la terminer, envoyer, comme les Japonais de nos jours, sa fille dans une maison de prostitution pour y amasser de l’argent en vendant ses faveurs.

Ce n’était pas uniquement d’ailleurs pour gagner de quoi construire des Pyramides que les Pharaons — toujours suivant les légendes — envoyaient leurs filles dans des établissements semblables. Il les y adressaient pour les motifs les plus futiles. Hérodote nous rapporte qu’un autre Pharaon, voulant découvrir le voleur d’un trésor, ne trouva rien de plus ingénieux que d’envoyer sa fille se livrer à tout venant pour extraire de ses amants de passage leur secret, espérant que parmi eux se trouverait le coupable. Il est évident que pour que des légendes semblables aient pu naître, il fallait qu’elles eussent au moins le mérite de la vraisemblance et que l’acte attribué aux Pharaons parut fort naturel et conforme à l’usage.

Les anciennes mœurs égyptiennes ne paraissent pas d’ailleurs avoir été jamais bien sévères. Une femme n’ayant pas trompé son mari devait être chose fort difficile à rencontrer, si nous en croyons une autre légende d’après laquelle le fils de Sésostris ayant perdu la vue, et l’oracle ayant déclaré qu’il ne guérirait- qu’en se frottant les yeux avec la salive d’une femme qui n’eût jamais trompé son mari, eut beaucoup de peine à rencontrer une Égyptienne réalisant la condition demandée. Naturellement sa propre femme ne la réalisait pas du tout. Il lui fallut sans doute essayer beaucoup de femmes avant de trouver celle qu’il cherchait, puisqu’il put peupler une ville, qu’il fit ensuite brûler, avec toutes les personnes dont il avait inutilement expérimenté la vertu. Il avait probablement connaissance de cette histoire ou d’autres analogues, le vieux sage, qui, dans le traité de morale du papyrus Prisse, composé il y a quelque cinq mille ans, définissait la femme égyptienne « un faisceau de toutes les méchancetés, un sac plein de toutes sortes de malices. »

La liberté individuelle était inconnue en Égypte, comme d’ailleurs dans la plupart des sociétés antiques : l’artisan se trouvait enfermé dans sa corporation, — laquelle était hiérarchisée, comme tous les groupes sociaux de la vallée du Nil, et avait ses chefs, sa discipline, ses maîtrises, ses jurandes. Le paysan était attaché à la

LA CIVILISATION ÉGYPTIENNE

glèbe. Il lui était interdit de sortir de l’Égypte, et il ne pouvait même y circuler que muni d’un laissez-passer. La vie des guerriers, des prêtres, était réglée d’une façon rigoureuse.

Nul n’avait le droit d’être oisif. Chaque Égyptien était tenu de venir déclarer de temps à autre devant les magistrats sa profession, et ses moyens d’existence. Celui qui ne se livrait à aucun travail était considéré comme une non-valeur et pouvait encourir la mort.

Cette société égyptienne si régulière, si fortement construite, aux règlements si minutieux et rigides, où chacun avait si bien sa place, sa tâche, ses devoirs et ses droits marqués, nous apparaît comme un édifice régulier, d’aspect froid et sévère, mais imposant pourtant, — vu à distance, — en sa magnifique ordonnance.

L’homme antique fut heureux dans la vallée du Nil. Tout en supportant un des jougs les plus formidables qui ait pesé sur une race, il n’en sentit que rarement le poids. Sa soumission lui était douce, car elle était tout empreinte d’un caractère filial et enfantin.

Ce n’est que vers la fin du Nouvel-Empire, après de longues et pénibles guerres, que les plaintes éclatent chez ce peuple dont on exigeait trop d’efforts. Les soldats refusent de marcher; les ouvriers renoncent à bâtir et à bâtir encore les gigantesques monuments de l’orgueil des rois. Des révoltes se produisent de toutes parts. Mais pour juger d’un édifice, il faut se le représenter dans sa splendeur intacte et non pas au moment où il tombe en ruines.

L’Égypte fut prospère et heureuse par elle-même, avant ses relations avec les étrangers. Telle était la sagesse de ses institutions que les plus habiles directeurs d’hommes, et les plus grands penseurs, Solon, Platon, Lycurgue, Pythagore, les ont empruntées ou vantées. C’est Diodore lui-même qui le reconnaît; et, de son côté, Hérodote déclare que « contents de leurs institutions, les Égyptiens ne leur en ajoutent point d’autres. »

L’admiration presque fanatique des Grecs pour l’organisation de la société égyptienne et pour la sagesse de ses prêtres est le plus beau témoignage que nous ait légué l’histoire, en faveur d’une race qui par son seul génie a créé la plus ancienne, la plus forte et peutêtre la plus longue civilisation du monde.

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