I. — Des sources de la préhistoire
La question des origines naturelles de l'homme reste encore, pour l'instant, confinée dans la métaphysique. Nous ne possédons, je ne dirai pas aucune base ; mais bien aucune indication, même vague, de nature à guider nos recherches. C'est donc aux suppositions seules qu'il convient d'avoir recours lorsqu'on aborde ce grave problème.
Les hypothèses cessent dès que nous entrons dans la phase préhistorique, dans celle à laquelle il ne manque que des textes pour qu'elle prenne rang dans l'histoire. L'étude de ces temps fait usage d'une foule de connaissances qui, secondaires pendant la période où l'homme nous a laissé des annales, sont ses uniques ressources tant que les textes font défaut.
Il semble utile, avant d'aborder l'étude du progrès humain, d'indiquer quelles sont ces sciences, quelles ressources nous sommes en droit d'en attendre, et avec quelles réserves nous devons tenir compte des arguments qu'elles fournissent.
Géologie. — La géologie, en classant les diverses couches de
récorce terrestre, fournit la succession des phénomènes sans cependant en donner la chronologie.
Partant d'une multitude d'observations de détails, elle a pu généraliser et tracer les grandes lignes de la vie de notre planète ; toutefois, sur mille sujets elle est encore indécise.
En ce qui concerne les alluvions et les terrains superficiels entre autres, notre circonspection ne saurait être trop grande. Le synchronisme appliqué sans preuves positives peut amener, et a déjà causé, de très graves méprises.
Paléontologie. — Botanique. — La paléontologie et la botanique montrent la succession des faunes et des flores en relation directe avec la stratigraphie. Elles permettent de juger du climat pour chacune des époques géologiques, de dessiner les contours des provinces de la vie et de reconnaître l'état général des continents aux divers âges.
Il ne faudrait cependant pas attacher une importance capitale à l'existence des espèces dites caractéristiques. De tous temps il a existé des provinces zoologiques et botaniques variant, pour une même époque, les types suivant les régions; et de tous temps aussi des modifications climatériques ont causé des interchangements dans les diverses provinces de la faune et de la flore. Si les considérations générales s'appliquant à l'ensemble d'une période géologique sont exactes, celles portant sur des phénomènes locaux doivent être étudiées avec le plus grand soin avant d'être quelque peu généralisées. Elles peuvent être le fruit d'exceptions dont il faut rechercher les causes. Il serait également très imprudent de juger de la biologie des espèces éteintes d'après ce que nous savons de celle des espèces vivantes appartenant au même groupe.
Ethnographie. — ^ethnographie préhistorique^ ou étude des industries et des arts chez les peuples sans histoire, montre les diverses phases par lesquelles est passé l'homme avant qu'il enregistrât des annales.
Cette science née d'hier a fait de rapides progrès, surtout en ce qui concerne l'Europe occidentale et le bassin méditerranéen, pays les mieux étudiés jusqu'à ce jour.
Pour les autres régions du globe, nous ne possédons encore
DES SOURCES DE LA PRÉIIISK )ll!i: i;T Di: LllISTon^K 3
que des données incomplètes; et il n'est |)as permis crappli(jueiaux pays étrangers les résultats des observations européennes.
Comme toute science naissante, l'ethnographie préhistorique en est encore, pour bien des points, à la période des tâtonnements; chaque jour des théories admises sont renversées par de nouvelles découvertes faisant naître des hypothèses de plus en plus rapprochées de la vérité.
C'est que, au début, les savants se sont trop hâtés de passer du particulier au général, d'élargir la portée de faits locaux ; que, voyant ce procédé réussir dans d'autres sciences, ils ont cru pouvoir l'appliquer à la préhistoire de l'homme.
Les phénomènes de la vie sont, dans la nature livrée à ellemême, d'une extrême complexité. Au temps de Pline, un seul nom suffisait, en général, pour désigner une espèce /oologique ou botanique. Linné reconnut que deux termes étaient nécessaires. Aujourd'hui les naturalistes admettent le genre, l'espèce, la variété et la forme. Et encore certaines séries animales résistent-elles au classement, suivant les nomenclatures en usage (1).
C'est que, depuis Pline, la méthode et les moyens d'observation se sont améliorés. Ils se perfectionneront encore et, de même que la chimie dans ces dernières années a dû se transformer, de même la zoologie devra modifier un jour le système linnéen (2).
Si la variété est grande dans le développement des êtres organisés, que doit-elle être dans les manifestations de l'intelligence humaine; dans ces industries, même primitives, répondant à des besoins multiples d'hommes variés eux-mêmes, vivant dans des conditions variables suivant les temps et les lieux.
S'inspirant de la méthode géologique, et se croyant autorisés à généraliser la portée de leurs découvertes, les préhistoriens ont établi toute une nomenclature par époques, parages, prenant pour types les éléments d'une échelle locale elle-même discutable (3).
(1) Les recherches en eaux profondes (3 500 mètres) dans la mer des Antilles et le golfe du Mexique ont fait découvrir certains groupes animaux dans lesquels la variété des formes zoologiqucs est si grande, qu'elle rend presque impossible l'application des classifications jusqu'ici les mieux établies. Les types de transition abondent, lit on trouve des intermédiaires entre les groupes Jus(|u'ici considérés comme tout à fait distincis. (Cf. Alpii. MiLNE Edwards. Corn/;/, rend. Acad. Sc.XCU, pp. 38i-87(;. — A. Di: Lappari;nt, Traite de Géologie, f/ édil., l'.tOO, p. I-2G.)
(-2) Parmi les théories tendant à renverser complètement les idées scienlili<|ues admises jusqu'ici, je citerai G. Le Bon {L'Evolution de la matière et V Evolution de la force). « La science d'hier était fondée sur l'élernilé de la matière, dit-il, celle de demain sera basée sur la désintégration de la matière. Elle aura pour but principal de trouver des moyens faciles d'augmenter celte désirilégration et mettre ainsi dans les mains de l'homme une source de foices ])res(iue infinie 1 [Revue des idées, n" 4G, 15 octobre l'.X>7, p. 862i.
(3) Cette généralisation exagérée n'entrait
Leur terminologie, inspirée de celle des géologues, fait jouer aux vestiges de la vie humaine le rôle que remplissent les fossiles par rapport à la stratigraphie; oubliant qu'un silex taillé et un ossement ne peuvent être assimilés l'un cà l'autre, l'un étant le produit artificiel d'une intelligence peut-être fantaisiste, l'autre étant celui de la nature suivant ses lois immuables.
Les études préhistoriques s'étant, au début, développées dans la même région, les classifications par âges prirent un semblant d'exactitude ; parce que leur contrôle ne s'exerçait que dans un même milieu, soumis aux mêmes vicissitudes, habité par des populations successives ou contemporaines émanant souvent des mêmes centres.
Mais lorsqu'on voulut faire rentrer dans cette nomenclature^ non seulement tles faits extra-européens; mais même des observations plus rapprochées, là commencèrent les difficultés et les assimilations demeurèrent plus que douteuses. Quant au synchronisme, non seulement il ne fut pas établi ; mais il fut démontré qu'il ne pouvait pas l'être.
Lorsqu'on envisage les industries primitives de l'homme, on voit pour chacune des fractions de terres habitables un développement, une chronologie relative spéciaux. L'industrie n'est donc pas seulement une dépendance du temps ; elle est aussi en relation avec l'espace. Ce principe fondamental a longtemps été méconnu et l'est encore de beaucoup.
Dans l'étude des industries préhistoriques, le temps ne peut entrer en ligne que pour des espaces géographiques plus ou moins limités ; mais il est des phases naturelles dans les progrès de cette industrie se succédant d'une façon générale indépendamment du temps. Ces phases sont conformes à l'esprit humain, au développement de ses besoins.
Tous les peuples n'ont pas assisté à toutes les phases, pour des causes naturelles ou artificielles. Ainsi les Africains semblent avoir connu le fer de suite après la pierre polie. Chez les Océaniens, l'arme à feu succéda directement à la hache de roche dure.
pas dans les vues de G. de Mortillet, à qui la hautes piêtenlions qui, du reste, ne sauraient
science est redevable de la méthode dont se justilier. U faut simplement la considérer
elle fait usage depuis un demi-siccle. « Ma comme un meuble à tiroirs, dans lequel se
classification, dit-il [Conyrèx de Bruxelles, 1875, placent facilement et commodément, à des ni-
p. 418), n'est pas un cadre fixe et rigide dans veaux différents, tous les faits et toutes les
lequel doivent forcément s'encastrer toutes les observations. ■■ données de la science. Elle n'a pas de si
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Les Américains du Nord ont connu le cuivre, l'argent et l'or, et en citaient là, quand ils ont reçu la civilisation européenne. Qui nous prouve que certaines peuplades de nos pays n'en étaient pas encore à la pierre taillée, mais non polie, quand l'usage du niélal leur fut enseigné ?
Si nous devons rejeter les termes époque, âge, période connu c n'ayant aucune portée générale, si nous acceptons celui d'état (1) comme impliquant la pensée d'une civilisation sans relations avec le temps envisagé d'une manière absolue, nous voyons que l'industrie primitive témoigne d'états principaux successifs ou contemporains dans l'évolution préhistorique de l'humanité.
Dans son état primitif l'homme, différent de l'animal tout au moins par son intelligence, ne possédait aucune industrie, ne connaissant probablement pas le feu, n'avait d'autre langage que le cri et le geste. L'existence de cet état ne repose que sur des suppositions.
De cet homme, il ne pourrait en être parvenu jus([u'à nous que le squelette ; c'est la phase primordiale de l'évolution préhistorique, dont nous ne possédons encore aucune trace ; mais qu'il est possible d'admettre. Phase prodigieusement ancienne, d'une énorme durée ; car les premiers progrès ne se firent certainement qu'avec une extrême lenteur.
La phase éolithique (2) vient ensuite, ouvrant la série des industries dontles vestiges ont pu se conserver juscju'à nos temps. L'homme, plus développé, emploie pour son usage les outils naturels qu'il approprie quelque peu à ses besoins, au but auquel il les destine.
La question de l'éolithique est aujourd'hui l'objet d'ardentes controverses parmi les préhistoriens. Les uns affirment (3), les autres nient ijx) la taille intentionnelle de ces pierres informes qui, presque toutes, se rencontrent dans des couches tertiaires.
Quoi qu'il en soit, que les éolithes présentées jusqu'ici soient ou non le produit du travail humain, il n'en demeure pas moins
(1) J'ai, en 1889 {Recherches sur les origines des L. Capita.n. la ^)neslion des Eolilhes.ds RcLue peuples duCaucase, l.I, p. 2), proposé d'adopler Ecole d'Anthropologie, 1901.
le lerme Elal Je le retrouve appliqué par (4) Cf. A. de Lappabent, les fUlex laillés et
J. Ueniker iLes Rdces et les Peuples de la terre, l ancienneté de l'homme. Pari^, in-8, 1907, pp.iô-
1900, Paris, p. 3(51). s(i. — M. Boi i.e, Comptes rendus de l'Acndémie
(2) ïoj;, À;6o; (de Morliilct.) des sciences, C\L, p. lli'J. — L'Anthropologie,
(3) Cf. RuTor, Bull. Soc. Iielge de Géologie, V.K)ô, p. 257. — G. Maiioldeal' cl Capitan. XVII, procès-verbaux, p. 427(28 juiliell903). illoiiiine tcrliaire à Thenay, ds Revue Lcole — La Défense des Eolithes l)rocluircK 190J. — Anihrop., I. XI. 1901.
impossible de considérer la hache amygdaloïde comme le premier des instruments ; il existe forcément des essais qui amenèrent à cette industrie, et ces essais sont des éolithes qui, si elles n'ont pas encore été rencontrées, le seront un jour; car il n'est pas douteux qu'il en soit, tout au moins pour l'époque quaternaire (1).
Vétat paléolithique (2), faisant rationnellement suite à l'éolithique, est celui dans lequel l'instrument prend une forme définie. Le noyau, jadis grossièrement approprié, devient un véritable outil grâce aux éclats enlevés méthodiquement sur ses faces, instrument unique, ouvré avec plus ou moins de finesse {chelléen^ acheuléen) mais traduisant les mêmes besoins, la même conception du travail.
Pendant longtemps, on a pensé devoir arrêter Vélat paléolithique à la hache amygdaloïde, parce que cette phase, limitée à l'emploi unique du noyau plus ou moins retaillé, semblait être la plus ancienne; et, par les instruments plus fins, faisant usage des éclats retouchés [type moustérien) on caractérisait une époque postérieure. Mais, les récentes découvertes tendent toutes à prouver que les trois types chelléen, acheuléen et moustérien ont été simultanément en usage dans presque tous les pays, chacune de ces catégories correspondant à des besoins spéciaux. Il y a donc lieu de ranger d'une manière générale le moustérien dans l'état paléolithique, bien que dans certaines régions, rares il est vrai, comme l'Italie, la zone qu'il occupe ne semble pas coïncider avec celle des formes chelléennes.
^industrie archéolithiqae (8), plus compliquée, est caractérisée j)ar ce fait que les éclats retouchés ne le sont plus sur une face seulement, mais des deux côtés, pour les grands comme pour les |)etits instruments; ce f|ui n'empêche pas d'ailleurs quekjues-unes des formes primitives de subsister. Dans cet état [auriynacien^ solutréen, magdalénien, etc.) les formes se modifient, l'outillage devient plus nombreux, plus varié et la taille du silex atteint une perfection comparable à celle dont nous constatons l'existence dans lu dernière phase de l'usage de la pierre, dans létal néolithique (/i).
(1) II n'est pas un gisement d'instruments (2) ~a)^a\oç, X;Go; (j. Lubîjock.)
|ialcolitliiques qui ne renferme en abondance
des hilex ((////.ses, nodules portant des retou- (3j apyaio;, Xi'Oo: (Nob.y
«lies destinées à en faciliter rem[doi, mais ne [irésenlant aucune forme définie. (4) Vcoç, A'.ooç ij. Lnbbock.)
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