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la vallée de l'Indus

LA PRÉPONDÉRANCE IIELLKNIOUE /,65

La Bactriane qui, exposée aux Perses d'une part, aux nomades du Nord de l'autre, maintint sa liberté jusqu'en 80 av. J.-G.

Le royaume des Arsacides (Partlies) qui, fondé vers 256 av. J.-G. , s'étendit graduellement sur toute la Perse, devint le plus redoutable adversaire des Romains en Orient, et dont les dynastes furent détrônés en 226 par une famille iranienne, celle des Sassanides.

Enfin, le royaume juif, minuscule |)rincipauté syrienne qui, à la faveur des troubles, put se reconstituer et conserva un semblant d'indépendance jusqu'au milieu du premier siècle de notre ère ('1).

Si la conquête d'Alexandre ne laissa derrière elle aucun édifice politique durable, du moins répandit-elle jusqu'aux confins de l'Inde et de la Chine (2) les goûts et la culture grecs.

Bien que chacune des provinces eût son centre d'hellénisme, il ne se forma dans l'Orient que deux véritables foyers : l'un, celui de Bactres, dont les eflets se firent sentir vers les Indes (3) ; l'autre, celui de Parthie, qui, pendant quatre siècles environ, étendit son influence sur toute la Perse.

Les querelles qui survinrent entre Antiochus Théos et Ptolémée Philadelphe occupant en Occident toute l'attention des Séleucides, les satrapies de l'Orient eurent tout loisir de se déclarer indépendantes. C'est alors (255 av. J.-C.) que Diodotus, gouverneur de Bactriane, fonda son royaume.

L'esprit grec se conserva longtemps dans ce nouvel État ; la langue hellène demeura celle de la cour et fut, au début, la seule usitée pour les légendes des monnaies. Les arts, purs d'abord, s'imprégnèrent peu à peu de l'esprit et des goûts du pays; la langue indigène [!i) apparut dans les légendes bilingues des

(1) Dcslruclioii de Jérusalem par Titus en (4; L'origine sémilique de lalphal)et indo- 70 après J.-C. baclrien est hors de doute ; pour s'en rendre

(2) Cf. Ed. Blanc, Documents archéol.reia- compte, il suffit de comparer cet alphabet tifs à l'expansion de la civilisation gréco-bac- avec celui des inscriptions «pie portent les Irienne au-delà du Pamir, ds Actes XI' Cou- monnaies des Satrapies achêménides de l'Asie yrés des Orientalistes, Paris, 1897 (1899), p. 233. Mineure, de la Mésopotamie et de la Cilicie.

(3) La philosophie de la Grèce, plus que sa (Cf. Pu. Beroer, Ilist. de l Ecriture, 1891, religion, avait remué la pensée iranienne ; non p. 2-ÎH ; — Luynes, Numismali<]ue des Satrapies, point toute la philosophie grecque, mais le Paris, 18Ki, in-i, pi. III cl IV; — Waddi>gplalonisme, qui fut là aussi, comme dans to.n, Mélaïujes de numismatique et de philologie, l'Asie occidentale, le nœud d'alliance de Paris, 1867, p. 71, sq. ; — Babelon, Xum. des l'Orient et delà Grèce. Et ce qui, dans le néo- Perses achêménides.) Il semble que le Iransplatonisme, séduisit les penseurs du maz- port de cet alphabet de Mésopotamie en déisme, ce fut ce qui.à la mêmeépo(|ue, sédui- Bactriane s'est fait sous les Achêménides sait les juifs hellénisants, c'est-à-dire celle pour les besoins administratifs. Plus tard, en intelligence divine, ce Logos, détaché de la Bactriane, ces signes ont évolué d'une manière divinité et s'inlerposanl entre elle et le spéciale.

monde(J. DAR.MSTETER, /e ZcnJ ^U'esin, t. III, Les alphabets indiens dérivent tous de

1893, inlrod., p. 99). rali)habet araméen d'époque acliéménide (Pu.

médailles (4); aux dieux grecs se substituèrent peu à peu les divinités hindoues, hellénisées d'abord, puis oifrant tous leurs caractères indigènes (2).

C'est qu'après la chute des Séleucides dans l'Iran, depuis que les Arsacides occu[)aient tout le plateau, Bactres se trouvait complètement isolée du monde grec ; qu'elle en était réduite à vivre sur ce qui lui avait été laissé par les Séleucides, sans renouvellement d'influence hellénique. Peu à peu les goûts et la culture indigènes prirent le dessus.

L'art indo-grec, résultat de ce mélange, eut plus tard une influence considérable sur toute l'Asie orientale. Quant à la langue grecque, elle disparut peu à peu pour faire place aux idiomes locaux, employant une écriture spéciale (3) née, semble-t-il, de Taraméen des temps achéménides.

En Parthie proprement dite, et ])lustard, dans toufle royaume

Berger, Hist. de l'ccrilure dans l'antiquilé, 1«91, chap. VII, p. -221, s^q.)- Le« plus anciennes inscriptions parvenues jusfpi'à nous sont les textes dits do Piyadasi ou d'Açoka, datant du milieu du troisième siècle avant notre ère ; elles sont rédigées dans la même langue mais en faisant usage de deux alpliabets différents: rindo-BacIrien dans le nord-ouest de la péninsule et l'Indien dans les pays du centre. (Cf. E. SÉNART, les Insciiplinns de Pii/adasi, t. I et II, Paris, 1881. — Id., Notes d'épigrapliie indienne, ds /ou;/!.. 4 s/af., 1888, pp. 504-532, avriljuin; 311-330, sept. -ocl. et pi.). De ces deux types sont dérivés tous les alpliabets de l'Inde, entre autres le Koulila, qui doit son nom à une inscription de l'an 092 de notre ère et qui fournit un type, bien daté, de la forme de l'écriture d'où est sorti le Dévanagùri (Pu. Berger, op. cit., p. 235) dont le plus connu est le sanskrit. Cet alphabet parti d'un principe simple s'est compliqué par suite des ligatures qui ont fini par constituer de réels signes syllabiques ; le nombre de ces signes en sanskrit est de 800.

(1) Cf. .\. CuNNiNGUAM, Coins of llie Indo- Scythians, in Niim. Chron., vol. VIII, séries III, pp. l'.l9-248, réimpression. Londres, 1888. — Id., Coins of Ancient India. Londres, 1891.

(2) Les systèmes religieux que nous nommons Djainisme et Bouddhisme descendent des philosophies oubliées des temps préhistoriques, mais furent fondés par les deux philosophes Vardhamana Mahavira et Gautama Bouddha, qui vécurent à la même époque environ, dans le royaume de Magadha, aujourd'hui Bihar (Cf. IIoÈrnle.7Voc. As. S. B., 1898, pp. 39-53); l'un de ces personnages était apparenté à la famille régnante de Magadha ; l'autre, né dans le territoire de Sakya au pied des montagnes du Néi)al (Cf. Rockhill, Life of ihe Dudd/!a,p. 114), descendit dans la vallée du Gange où il prêcha spécialement dans le royaume de Kosala, l'Oudh de nos jours. Vers celte époque, avant notre ère, l'Inde jouissait donc

d'une civilisation déjà quelque peu développée : elle se divisait en une foule de principautés correspondant aux anciennes tribus de l'invasion aryenne. C'étaient le royaume de Magadha avec son tributaire celui d'Anga, le royaume de Kosala et bien d'autres, tel celui de Kasi (Benarès). La prépondérance semble avoir été vers le sixième siècle entre les mains des souverains de Kosala; le royaume de Kasi avait été absorbé par son puissant voisin ; ce n'est (pie plus laid, un siècle après environ, (pie les rois de Magadlia s'emparèreni de l'hégémonie (Bamhisara vers 528 av. J.-C.). — Mort de Gautama Bouddha, vers 487 av. J.-C. sous le rèaiie d'Adjatasatrou (V. A. SiMirn, The earhj Hist. of India, Oxford, 1908, p. 30 et 42). Le Bouddhisme a commencé à sortir de l'Inde dès le règne d'Açoka, qui envoya des missionnaires dans l'empire des Séleucides. Mais ce n'est que sous les princes grecs de la Bactriaue qu'il se répandit dans l'Iran oriental vers le deuxième siècle avant notre ère ; au premier siècle av. .l.-C, il était établi à Bactres et y subsista jusqu'à la conquête islamique (Cf. Clément d'Alexandrie, Slromates, I ; — J. Dar.msteter, le Zend Avesla, t. III, 1893, introd. p. 48). Le synchronisme de toute l'histoire de l'Inde antérieure repose sur l'identification de Sandrakottos des Grecs, contemporain de Seleucus Nicalor, avec Chandragupta-Manrya (Cf. V. A. Smith, The earhj Hisl. of India, Oxford, 1908, p. 17). Jusqu'à celte époque aucune date n'est donc fixée de manière positive.

(3) On n'a pas jusqu'à ce jour rencontré aux Indes une seule inscription qui soit si"iremenl antérieure à celle d'Açoka (vers 250 av. J.-C). Celle du vase renfermant les reliques de Bouddah à Piprawa, attribue-e jadis au milieu du cinquième siècle av. J.-C, a été reconnue depuis comme très postérieure à cette époque (Cf. Barth, J. des Sauanls, oct. 1906, Ind. Anliq., 1907, pp. 117-121).

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arsacide, le grec resta en honneur comme langue et comme goûts artistiques; il domina dans rarchiteclure, la sculpture, la glyptique, la gravure des métiailles, jusqu'à la lin du premier siècle de notre ère. Puis, peu à peu, les arts déclinèrent et la langue indigène prit la place du grec; on récrivait alors en caractères araméens (1). Lors de la révolution sassanide, les rois parlhes n'employaient plus le grec sur leurs monnaies < 2) ; peut-être même cette langue avait-elle complètement disparu du parler oflîciel, pour faire place au persan sassanide, très imprégné de sémitisme.

La Transcaucasie (3) et l'Arménie (/i) suivirent l'influence de leurs voisins les rois du Pont et ceux de la Perse. Leur numismatique en fait preuve; mais ces pays, qui subirent l'hellénisme sans s'en imprégner, ne nous en ont laissé aucune trace, en dehors de leur monnayage.

Les langues karthweliennes ne se prêtaient guère à l'emploi des caractères grecs, pas plus d'ailleurs que le parler des Arméniens ; en sorte que ces peuples n'usèrent pas de l'écriture dans les temps qui précédèrent le christianisme. Leurs alphabets furent, dans les premiers siècles de notre ère, forgés de toutes pièces par le clergé chrétien.

En Syrie, en Phénicie, le grec devint cà la mode ; mais il ne rentrait pas dans les tendances indigènes. Aussi ne connaissonsnous de ces pays que des œuvres de fort mauvais goût et d'exécution plus déplorable encore. Les beaux morceaux rencontrés dans cette région sont tous dus à des artistes de l'Ilellade.

Babylone et Suse (5) demeurèrent en dehors du mouvement hellénique; c'est à Séleucie, sur la rive droite du Tigre, que s'était fixée la cour; et là seulement que le grec fut en honneur. Si nous en jugeons par la numismatique des rois de Syrie, les arts n'étaient pas moins développés en Chaldée que dans la Grèce elle-même. Quant à la capitale, ruinée de fond en comble, elle fut exploitée, comme carrière, pour la construction de Ktésiphon, ville située sur la rive opposée du fleuve, et n'a pas laissé de traces. En parcourant le site où jadis elle s'éleva, on a peine à croire que là se trouvaient autrefois des palais et des

(1) Cf. Allotte de la Fuye, Monnaies de des suites monétaires de la Géorgie. Paris, 1860. lEIymaide, ds Mém. Délég. en Perse, t. VIII, (4) Cf. E. Babelon, les Rois de Syrie, d'Ar- 1905, p. 1 7, sq. ménie et de Comnuujène. Paris, 1890.

(2) Cf. W. Wroth, Catalogue of tlie Coins of (5) Bien qu'occupée sous les Séleucides, Parlhia. Londres, 1903. Suse avait perdu son rang de capitale et

(3) Cf. V. Langlois, Essais de classi/icuK n uétait plus qu'un clief-lieu de province.

temples somptueux, que de ses murs sont parties ces armées qui, si longtemps, ont tenu en échec les légions romaines.

Tant que dura le régne des Séleucides, le grec fut la langue officielle de la Chaldée; tandis que dans les villes de second ordre, parmi les indigènes, on employait encore les dialectes sécrivant en signes cunéiformes et surtout en caractères araméens. Après la chute de ce royaume, ses provinces suivirent en tout la fortune des Arsacides d'abord, des Sassanides ensuite.

En Egypte, déjà l'influence grecque s'était amplement fait sentir sous les dernières dynasties nationales. La renaissance saïte décèle des tendances vers le naturisme, qui n'étaient certainement pas dans les goûts pharaoniques de cette époque.

Avec les Lagides, deux arts se développent côte à côte : l'un, l'art pharaonique, gagnant au contact des Grecs une souplesse, une élégance, une régularité d'ordonnance qui lui donnent un aspect agréable et caractéristique; l'autre, l'art grec, perdant entre des mains indigènes les qualités de simplicité et de vie qu'on ne retrouve en Egypte que dans les œuvres importées ou produites par des artistes de sang hellène.

La langue nationale et religieuse demeura l'égyptien (t), tandis que celle de la cour, de la haute société, était le grec. Alexandrie, la nouvelle capitale, colonie hellène, était le grand foyer intellectuel de toute la Méditerranée. Littérateurs et savants y venaient en foule, attirés par sa fameuse bibliothè(|ue et par le luxe raffiné de sa cour.

Ainsi, trois siècles après la mort d'Alexandre, il ne restait plus de son œuvre que deux ou trois centres intellectuels, grecs d'abord ; mais, ayant évolué sur les aptitudes et les tendances locales, ils produisaient des ceuvres spéciales, ouvrant à l'esprit humain des champs nouveaux.

Pendant qu'Alexandre envahissait l'Asie, Rome, encore modeste, aflermissait son pouvoir dans l'Italie même, luttait contre tous les petits peuples occupant presque sa banlieue, établissait ses usages, ses lois, sa constitution, aguerrissait son armée et, la tenant toujours en haleine, l'entraînait pour des luttes sur un champ plus vaste. Les Samnites, les Etrusques, les Gaulois, les Sabins,

(I) Au conlacl do lalphabel hellène, l'usage quelques autres spéciaux à sa phonétique. (les hiéroglyphes se perdit peu à peu, la langue Ainsi se forma le copie, indigène fit usage des caractères grecs el de

LA PRKrONDKRAXCK nF:LLKNIOUE

!im

Inscriplion laline de Duenos, m* s. av. J.-C. (1)

tour à lour vaincus, l'oiinèrent le noyau de la puissance romaine. C'est à force de battre et de rel)attre tous ses voisins, sans se lasser un seul jour, que Home forgea ses armes pour la conquête du monde. Qui négligerait, par ennui,

d'étudier ses débuts, risquerait de ne rien n^mOQloyi^Q]^ ?^V^' comprendre à la désinvolture avec laquelle Vyi^0J0(JkI'^(7^T/^HT^tf'^ la ville qui avait péniblement usé des 0\X\OVt(^^HMO)Vjl\ siècles a réduire sa banlieue, renversa w)V^^{]C:|^^û^vtl^OH^va ensuite tous les Etats riverains de la 0{V]\OV\^Q^O^\-^^O\1A Aletliterranee. vjv,/-.vv,n

Dès le sixième siècle, sa politi(|ue avait déjà traversé les mers : le traité de 510 avec Carthage en est la preuve ; elle

le renouvela en 279, en même temps que celui de 3/iO. Pyrrhus alors menaçait les deux puissances, l'une en Italie, l'autre en Sicile. Carthaginois et llomains, plus avisés (|ue les Grecs, s'allièrent devant l'ennemi commun.

Mais cette entente ne dura que tant qu'il y avait danger.

Rome et Carthage ne pouvaient être qu'ennemies, car toutes deux ambitionnaient la suprématie, tout au moins dans la Méditerranée du soleil couchant.

Carthage avait créé dans l'Occident un véritable empire. Elle régnait sur toute la côte d'Afrique, depuis laCrande-Syrte jusque bien au delà des Colonnes d'Hercule. La Sardaigne (3), les îles

^zo,^,V''7tV'7ijnj^^^

Inscription punique. !"• s. av. J.-C. Urne funéraire de Sousse (2).

(1)(M. Bréai-, Ecole française de Rome, Mélanges d'nrchéoloijie el d'hisloire, I. M, 1882, p. 147-167, pi. IlL)

lOVElS (Jui)itcr) AT. faut) DEIVOS idcus) QOI cui) MED. (me) MITAT. (miUal iste) NEl. (ne) TEDI (le) ENDO (endo) COS.MISV (commissi.) IRCO (ergo) SIED, (sit ).

ASTED. (asl le) NOIS (nobis) 10 (eo) PETO (penso) ITES (/..Ta.;) lAI (lis) PACARI (pacari) VOIS (velis). DVENOS (duenos) MED. (me) FECED (fecil.) EX.

(in) MANOM (boniim) EINOM (nunc.) DVENOI (Dueno) NE (ne) MED (me) MALO (malo) ST.VTOD (sistito.).

Trad. — .Jupiter ou quel que soit le dieu auquel celui-ci m'adressera, que celui-ci ne tombe point enire les mains pour ce qu'il a pu commettre. Mais laisse-toi fléchir par nous au moyen de ce don, au moyen de ces cérémonies. Duenos m'a offert en hommage pour

son repos ; ne me prends pas en mauvaise part pour Duenos.

(2) " l'rne à ossements de Lalanmelek, fils de Bomilcar. lils d'Abdmelqari le... (Cf. Rei<. Arch., 1880, p. 21-41.)

(:<) Les Cai-Uiajiinois, parvenus au comble de leur |)uissance, se rendirent niailres de la Sardaigne, mais ne réussirent jias à soumel- Ire les populations qui vivaient dans 1 ile avant leur arrivée. Les loléens se réfugièrent dans les montagnes (Dioilore de Sicile, V, XV, 4), d'où ils ne cessèrent de piller les comptoirs carthaginois, puis ensuite les colonies romaines (Dion, Cassius, LXV, 25. — Tacite, Aniidles, II, 8.')}. On ne sait pas à quelle souche ethnique se rattachaient ces populations primitives ; qu'elles aient été ligures ou libyennes, juscpi'ici nous ne saurions le dire. (Cf. G. DE IIuMBoi.DT, PvHfung der Untersuclnmgen iiber die Urbewohner Hispaniens,

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Baléares lui appartenaient en entier; elle se disputait la Sicile avec les Grecs de Syracuse ; en Espagne, elle possédait de nombreux comptoirs.

Sa puissance, tant en Afrique qu'on Europe, ne s'étendait pas au loin dans l'intérieur. Sa politique commerciale et maritime

réclamant avant tout des débouchés et des comptoirs, s'accommodait mal de grandes possessions territoriales. Fille de la Phénicie, elle avait conservé les traditions de ses ancêtres sur la conception d'un l^^tat. Tant qu'elle ne rencontra pas d'oppositionstrés sérieuses, elle prospéra, s'étendit; mais du jour où Rome intervint, elle dut modifier sa façon d'être, rejeter la raison commerciale au second planetsefaire puissance territoriale, afin de lever les armées dont elle ne pouvait plus se passer. Ce fut sa perte.

Le centie, jadis en Orient, à Babylone, à JNlemphis, à Ninive, à Athènes, s'était déplacé vers l'Occident. Les Grecs, divisés à l'infini, toujours en guerre les uns contre les autres, ne pesaient plus dans la balance. Seules, Rome et Carthage se trouvaient en présence : l'une, jeune, hère, forte, courageuse, ])laçant au-dessus de tout le respect d'elle-même, consciente de sa destinée ; l'autre, héritière de la barbarie de l'Orient, cruelle dans ses mœurs, commerçante, ne rêvant que richesses comme toutes les races asiatiques, proj:)ortionnant la gloire aux trésors acquis par la guerre; mais opulente, puissante par son or, par son renom, par la durée déjà longue de sa grandeur.

La lutte était inégale ; car certes, au début des guerres puniques,

Possessions carthaginoises en Sai'daiene.

Berlin, 1821, p. 168. — Diefenbach, Celtica, Sarrlegna prima rlel dominio romano, Sfadi

p. 18. — Id., Orùiinex Europae, p. 09. — Nie- Slorici ed (trcheohxfiei. Ronia, 1881, p. 16, sq.)

mmR, Romisclie Geschiclite, II, p. 585. — D'An- Pansanias amène en Sartlaigne des Lybiens

BOIS DE JuBAiNViLLE, les Premiers luthitants de (X, xvn, 2), puis des Il)ères (X, xvii, 4.) l'Earope. Paris, 1877, p. 43, .sq. — Pais, la

LA PRÉPU.XDKilAXCK IIELLKMOUE

les ressources de Rome étaient bien inférieures à celles de ses adversaires. ^lais, aux sentiments patrioli(|ii(^s de la ville éternelle (1), à la conscience de sa valeur, Carlliaoc n'avait cà opi)Oser que des troupes mercenaires, que des calculs d'intérêt. Le vieux monde et le nouveau, avec

leurs qualités et leurs défauts, se trouvaient eu préscMice. lîonie écrasa le dernier ^estige des vieux empires, l'Asie avait vécu.

Quant aux autres contrées, la Gaule, l'Europe centrale et septentrionale, l'Inde (3), la Chine, elles n'étaient point encore mûres pour entrer sur la scène de l'histoire mondiale.

w vm-m-mv-nm-mum'-

Ecriture niiii(|ue (issue de l'écriture latine; '2).

(1) Les Romains allacliaiciil. ilrs les drliuts de leur puissance, une si haute valeur au titre de citoyen de Rome qu'en 340 av. .I.-C, ils le refusaient aux Latins, leurs allii'-s dans toutes les guerres, en même; leiups (jue l'égalité des droits politi(|ues, (|ue les peuples réclamaient. Cette décision du Sénat, qui amena la guerre latine, montre à quel point Rome était soucieuse de ne point laisser intervenir l'étranger dans ses affaires publiques.

2) Cf. MoNTELius, Suède préhisL, trad. par J. Kramer, 1874. — Stèle de Visby (Apland). « Brune fît élever et graver celte pierre après Gud-Fast, père de Brune, et Arnvi (la fit élever) après son mari. »

(rt) Pour la période anlérieure à Alexandre le Grand (de 6(X> à .32G av. J.-C), les sources historiques reposent toutes sur la tradition littéraire dans des ouvrages composés à diverses époques, complétés par les écrits des auteurs grecs Ctesias, Hérodote, les historiens d'Alexandre, Megasthènes et autres. Les principaux ouvrages indigènes sont la chroni-

que (lu Cachiiiire. (/w///Kj;i(i\ Riijatanuii/ini. A Chroniche ofthe Kimjs of Kitslimir). par A. Slein, {I!1(X») composée vers le douzième siècle ap.J.-C. mais renfermant une foule d'indications sur les épocpies précédentes ; le Mahabhnrtila et le Rainayann, les livres saints des Djaïns. (Cf. docteur A. Guékikot, Essai de bibliographie Jaina, réperloire analyUijue et mélhodique des travaux relatifs an Jaïnisme. Paris, 1900) ; le Djatdiai conlenantde très utiles documents sur l'Inde au sixième et cinquième siècle av. .I.-C; (Cf. professeur Cowell, et W. II. D. Rouse Cambridge. — Cf. Riivs Davids, Ihtdahisl India); la chroniciue pâlie, Ceylau (Cf. Rnvs Davids, The vicissitudes oflhe buddhist lilternture ofCeylon. Ind. Antiq.,X\n, lW};ïesPouranas, où se trouvent toutes les légendes sur la période fabuleuse, les listes des premières dynasties, etc. (Cf. Macdonell, Hist. of the sanskrit littérature. — Duff, Chronologij of India. V. A. S.MiTii, The earhj Hisl. of India, Oxford, 1908).

Les grandes lignes de révolution historique.

C'est au cours des temps glaciaires qu'apparaissent les premières traces positives de Texistence de l'homme ; et, jusqu'à ce jour, nous ne possédons aucune donnée scientifique permettant d'affirmer son existence antérieurement à cette époque. L'industrie de ces temps, relativement avancée et très homogène, montre que l'espèce humaine occupait alors la majeure partie des régions habitables de notre globe.

Se développant peu à peu, notre ancêtre perfectionna ses industries de manière variée, suivant les temps et les lieux. Ces progrès amenèrent la formation d'un grand nombre de cultures spéciales, contemporaines ou successives, s'influençant parfois les unes les autres, mais conservant, toutes et partout, certains des caractères généraux particuliers aux temps glaciaires.

Un phénomène naturel dont nous ne saurions préciser la cause survint, modifiant les conditions de la vie sur presque toute la surface terrestre. Les glaciers disparurent, ouvrant à l'humanité de nouvelles terres ; tandis que de vastes territoires disparaissaient sous les eaux et que d'autres, jadis fertiles, devenaient stériles, quelques-uns glacés.

Il se produisit alors, par la force même des choses, de grands mouvements de peuples, les premiers dont nous connaissions scientifiquement l'existence ; car, s'il en fut d'antérieurs, il ne nous est permis, jusqu'ici, que de les soupçonner.

CONCLUSIONS ri78

Après la fin des temps glaciaires, au moment où les conditions actuelles d'habitabilité s'établissaient sur le globe, l'homme, dans plusieurs pays, apprit à polir la pierre, et introduisit, avec cetle découverte, d'importantes innovations dans les mcrurs, la manière de vivre et les industries. L'ère moderne s'ouvrait.

INIais, au début, ces progrès n'affectèrent pas toutes les régions; les idées nouvelles, [)arlanttles foyers d'invention, ne colonisèrent le monde entier que peu à peu.

C'est alors que l'Europe se peupla d'hommes qui, semble-t-il, chassés par le froid, (|uittèrent le Nord de l'Asie, à la recherche de conditions meilleures. Les vieux peuples furent absorbés; en même temps que la nouvelle race établit partout l'état néolithique, qu'elle avait probablement apporté d'Orient.

11 y eut forcément, pendant de longs siècles, des milléniums peut-être, lutte des nouveaux venus contre les aborigènes. Nous ne saurions dire quelle fut l'étendue de cet antagonisme et, par suite, s'il existe une relation d'origine entre la culture néolithique de l'Europe centrale et occidentale, et celle des pays méditerranéens, de l'Asie antérieure ou de toute autre partie du monde.

Rien ne permet d'admettre, comme d'ailleurs rien n'autorise à nier, que la civilisation néolithique soit issue d'un centre unique. Tout ce qu'il est possible d'affirmer, c'est l'extrême variabilité des époques de son introduction dans les divers pays et la variété de ses industries.

L'apparition du métal causa la grande révolution des temps préhistoriques. Elle modifia du tout au tout la vie et, surtout, l'importance de certains peuples par rapport aux autres ; elle permit des groupements plus vastes ; elle fut l'origine de la constitution des Etats.

Les centres d'invention devinrent des foyers d'où, rapidement, se répandit une culture plus affinée. 11 se lit des classes dans l'espèce humaine, certaines populations demeurant barbares, tandis que d'autres, ayant progressé, devenaient de jour en jour |)lus civilisées. Ces centres furent-ils nombreux? furent-ils conteni|)orains dans leur influence bienfaisante ? Nos connaissances à cet égard sont encore trop sommaires, pour qu'il soit permis de se prononcer d'une manière définitive.

Toutefois, il semble (jue l'Asie antérieure fut le j)lus ancien (h^

ces foyers ; que les métaux y furent découverts quelque part dans les riches districts miniers du Taurus, de FArabie, de l'Arménie ou des chaînes iraniennes ; que de là, les connaissances métallurgiques, encore bien primitives, se seraient répandues en Syrie, en Egypte et dans toute la région méditerranéenne orientale où, plus tard, elles se seraient rencontrées avec celles venant de l'Asie centrale.

Dès la fin des temps quaternaires, nous rencontrons des preuves de goûts artistiques très développés. L'Occident de l'Europe, seule partie de l'ancien monde jusqu'ici étudiée à ce point de vue, a révélé des traces surprenantes de ces arts primitifs.

D'autres peuples, peut-être de même sang que les Magdaléniens, ont, dans le monde oriental, fait preuve des mêmes aptitudes. En Chaldée. en Egypte, la peinture se développe spécialement dans la céramique, longtemps avant l'aurore de l'histoire. Plus tard, les ferments portés en Crète par des navigateurs égyptiens font naître, chez les peuples méditerranéens d'anciennes races, un art très élevé par l'ampleur de ses conceptions, comme par son exécution.

Enfin, l'homme conçoit la pictographie, fixe sa pensée ])ar des procédés rudimentaires d'abord, mais suffisants pour apporter à ses progrès une aide jouissante. Sa mentalité s'affine, ses conceptions s'élargissent, parce qu'il peut bénéficier des pensées de ses devanciers, correspondre à distance, fixer sa volonté, l'expression de ses intérêts. De véritables sociétés se fondent dans un petit district voisin du golfe Persique, arrosé par deux grands fleuves.

Dans ce pays béni, la vie est facile ; l'homme rencontre, sur le sol et sous un ciel favorables, la satisfaction de tous ses besoins matériels; il cultive la terre, élève ses troupeaux, trouve dans la chasse et la pêche d'inépuisables ressources, fonde les premières bourgades.

Mais ce sol privilégié excite bientôt les convoitises de peuplades pauvres, vivant misérablement dans les sables elles montagnes arides de l'Arabie. Navigateurs, comme tous les habitants primitifs des côtes, ces gens d'Orient découvrent bientôt le paradis terrestre, trafiquent avec les indigènes, s'installent jjeu à ])eu dans les îles marécageuses du delta, prés de l'embouchure des fleuves, remontent le cours d'eau jusqu'aux agglomérations et s'y installent, d'al)ord modestement. Leurs compatriotes suivent leur

CO>.'CLUSIOXS /^75

exemple ; et, du jour où ces étrangers se trouvent en nombre, ils imposent leurs mœurs, leurs dieux et enfin leur joug aux paisibles agriculteurs qui les ont accueillis.

Ainsi se produisit la première ap[)arition des Sémites dans les l)as pays de la Chaldce ; uiigration remontant à des Ages extrêmement reculés, dont nous ne possédons que les très vagues échos de la tradition, et dont Tarchéologie ne fournit que des traces fugitives.

Ailleurs, le monde est encore plongé dans la barbarie ; les néolithiques s'agitent, étendent leur influence, modifient leur habitat au détriment des races moins développées ; mais, de ces mouvements, nous ne |)OSsédons (|ue des indices confus.

En Chaldée, le nouvel élément, plus Apre (juo l'ancien, domine les principautés indigènes et en fonde de nouvelles, embryons des a^rands l{!tats de l'avenir.

La basse vallée, probablement déjà très peuplée, reçoit peu de colons et demeure, sous le nouveau régime, le pays de Choumir ; tandis que plus haut, sur des terres peut-être libres encore, les Sémites s'installent en grand nombre ; et la Haute-Chaldée devient le pays des Akkads.

Sous la pression résultant de cet accroissement de population, ou par suite de guerres entre les anciens habitants et les nouveaux venus, une partie des vieilles tribus émigré ; remonte le Tigre, l'Euphrate, gagne la Syrie, l'Egypte ; pays que les émigrants, demi-sémitisés, trouvent à peu de chose près dans le même état de civilisation qu'offrait leur propre patrie avant la venue des Akkadiens.

La vallée du Nil, fertile, abonde en tous les biens utiles à Ihomme. Cette terre, propice au développement, possédant désormais les mêmes connaissances initiales que la Chaldée, se perfectionnera sur elle-même jusqu'à produire la culture pharaonique.

Pendant que sur le Tigre, l'Euphrate et l'Euleus se forment les premiers royaumes, lAsiate émigré dans la vallée du Nil soumet les peuplades berbères autochtones qui l'habitent et les serviteurs d'Horus préparent la monarchie.

Quant aux pays montagneux de l'Asie, la Syrie, la Cappadoce, la Haute-Mésopotamie, où les conditions de l'existence sont plus après, les autochtones plus rudes, la lutte contre la nature y sera plus longue et partant la civilisation moins rapide dans son essor.

/l76 LES PREMIÈRES CIVILISATIONS

Tel est l'état du monde au moment où l'histoire va naître, Chaldéens et Egyptiens ont progressé ; leur écriture pictographique des débuts s'est transformée en instruments plus souples, l'hiéroglyphe et son dérivé le cunéiforme permettant, non seulement de fixer le récit des faits, mais aussi d'exprimer les idées abstraites.

Quelques siècles avant le quatrième millénaire, les gens de la ville d'Agadé dominent sur toute la Chaldée. L'Empire suméroakkadien est fondé. Mais cet Etat, pour vivre, doit occuper toute la plaine, son avenir en dépend ; il lui faut refouler dans les montagnes les aborigènes qui n'acceptent pas son joug et qui, s'ils restaient dans le ])as pays, demeureraient comme une perpétuelle menace pour ce pouvoir naissant.

Antérieurement à ZiOOO avant notre ère, l'Élam, dernier boulevard des autochtones dans la plaine, tombe sous la domination suméro-akkadienne. Le nouvel État, celui de Sargon l'ancien et de Marâm Sin, libre du côté de la mer, de l'Arabie, des montagnes de Perse, étend alors son pouvoir vers l'Occident; s'empare du haut Euphrate, de la Syrie, de Chypre même, dit-on. Cet empire est celui de la plaine, car nulle part les Akkadiens n'abordent les pays difficiles. Dans les montagnes, même au Liban, les autochtones peuvent en toute sécurité conserver leur indépendance.

Vers la même époque, l'oeuvre des serviteurs d'Horus étant achevée dans la vallée du Nil, Menés fonde en Thébaïde la monarchie pharaonique, que les deux premières dynasties affermissent et rendent assez forte pour qu'il soit politique de transférer à Memphis le siège du pouvoir. Le roi devient ainsi effectivement maître de la Haute et de la Basse-Egypte.

En Chaldée comme en Egypte, les arts brillent de tout leur éclat ; ils ne sont pas encore devenus conventionnels. Ce demimillénaire sera pour ces deux pays la grande époque artistique.

Dès la IV dynastie, les navigateurs égyptiens se lancent sur la Méditerranée, abordent toutes les côtes, jettent l'ancre dans tous les abris des îles égéennes et de la Phénicie, apportent aux peuplades primitives qui les habitent les principes qu'eux-mêmes ont reçus d'Asie, et dont ils ont développé les conséquences.

Ainsi se fonde la première civilisation Cretoise qui, aux mains d'un peuple de navigateurs, se propage dans les autres îles, en Grèce, jusqu'en Italie, en Sicile et sur les côtes orientales de ribérie espagnole.

CONCLUSIONS hll

L'usage du iiK'tal, de l'écriture, la peinture, la sculpture, tous les arts et toutes les industries, sont déjà répandus dans l'Asie antérieure et le l)assin de la Méditerranée, (|ue les trois quarts de l'Europe, les Indiens et le reste du globe en sont encore, tout au plus, à l'étal néolithi(|ue.

Mais [)araissent les peuj)les émigrant de l'Asie septenlrionale, qui se montrent presque en même temps sur toutes les frontières du monde civilisé d'alors, à l'orient comme au septentrion. Ce sont les Iraniens, s'avançant en deux branches, l'une vers le nord, l'autre vers le sud du plateau persan ; ce sont les pré-Hellènes venus du Danube, qui occupent la Thrace et menacent l'Asie Mineure ; ce sont, enfin, les avant-coureurs des Celles qui, suivant la marche du soleil, vont porter jusqu'aux confins occidentaux (lerEuro[)e leurs connaissances des industries métallurgiques.

iVinsi les anciennes races de l'Asie, dominées au sud, refoulées dans les montagnes du Taurus, de l'Arménie et du Caucase, sont menacées vers le nord. Elles disparaîtront peu à peu, pour ne laisser que les peuplades caucasiennes, que le chaos de leurs montagnes conservera jusqu'à nous. Les vieux peuples de l'Europe se fondent avec les envahisseurs de leur sol. Partout les descendants des autochtones font place à de nouveaux venus, sémites pour les pays méridionaux, indo-européens dans les climats plus froids.

Après quinze cents ans d'existence, l'empire suméro-akkadien a perdu la vitalité de ses débuts. Son existence ne reposait plus, depuis longtemps, que sur ses anciennes richesses et sur ses conquêtes d'antan. Pendant son sommeil, ses ennemis, développés à son contact, avaient appris la guerre elle désir de la domination. De l'élément sumérien de Chaldée, il ne restait alors plus rien. Dominé d'abord, absorbé ensuite, il s'était fondu dans la masse de ses maîtres, à tel point qu'au vingt-cinquième siècle, le nom de Choumirs ne présentait plus aucune valeur politique ; ce n'était donc pas des Sumériens que pouvait surgir le danger pour l'Empire.

L'Élam, au contraire, resté indépendant dans ses montagnes alors c[ue la plaine était asservie, n'avait jamais perdu de vue la revanche, la conquête des provinces perdues. Les siècles avaient fait de lui une véritable puissance, la seule en mesure de lutter contre les armées suméro-akkadiennes.

/j78 LES l'IîKMIÈRES CIVILISATIONS

L'Egypte se développait, étendant son influence sur le haut Nil, sur les côtes d'Arabie, dans les îles méditerranéennes. Elle n'entretenait que des relations vagues avec l'Asie; mais, de ce côté, gardait soigneusement sa frontière et, pour la mieux protéger, occupait en forces le Sinaï.

C'est vers le vingt-troisième siècle que commença dans la Susiane la réaction de l'élément autochtone contre la domination sémitique. LElam descendit de ses montagnes, ravagea le pays de ses anciens maîtres, et, à l'exemple des empereurs akkadiens, s'avança, dit-on, jusqu'aux plages du soleil couchant. La première phase du pouvoir sémitique était achevée ; l'élément touranien redevint, pour quelques siècles, maître de l'Asie.

Mais cet élan ne devait pas être de longue durée. La puissance militaire de Suse s'affaiblit peu à peu et, profitant de l'apathie de l'Elam, deux royaumes surgirent dans les pays sémitiques : celui de Ghaldée et celui d'Assyrie. L'un, s'élevant sur les ruines de l'ancien empire d'Agadè, s'en appropria les matériaux et devient de suite redoutable ; l'autre, jeune, occupant la moyenne vallée du Tigre, modeste au début parce qu'il avait tout à créer, n'intervint que plus tard dans les destinées de l'Asie antérieure.

Si la réaction élamite renversa le premier grand empire asiatique, ses effets, semble-t-il, ne se bornèrent pas là; le contrecoup s'en serait l'ait cruellement sentir en Egypte, où des Asiates chassés de leurs foyers se précipitant en foule, la dévastèrent, la dominèrent et eussent fait disparaître à jamais la culture pharaonique, si elle ne les avait absorbés eux-mêmes. Lors de la libération du territoire, les Pasteurs étaient devenus l]gvptiens dans leur manière de vivre.

C'est vers cette époque qu'il y a lieu de [)lacer les débuts de l'influence des Phéniciens dans la Méditerranée. Sémites des rives du golfe Persique, ils étaient venus s'établir sur les côtes de Syrie ; navigateurs, ils se lancèrent sur la mer où, jusqu'à cette époque, n'avaient guère navigué que des vaisseaux égyptiens et Cretois. Mais en ces temps la marine égyptienne était ruinée par suite de l'occupation du Delta par les Hyksos et la thalassocratie Cretoise commençait son déclin alors que les Grecs ne se montraient pasencore; c'est à ce concours de circonstances favorables que la colonisation phénicienne dut sa grandeur.

La monarchie pharaonique sortit transformée de la crise des

Pasteurs. Aux anciens Égyptiens s'étaient mélangés beaucoup d'Asiates ; aux mœurs douces d'un peuple heureux succédaient les colères, les rancunes d'une race opprimée, dépouillée de ses biens, offensée dans ses croyances. La véritable Kgypte avait cessé de vivre après une existence paisible et très homogène de plus de vingt siècles. Désormais, c'est l'Egypte con(|uérante qui apparaît dans l'histoire, l'Egypte vengeresse, ambitieuse, dominatrice.

L'Elam et la Chaldée, repliés sur eux-mêmes après les grands efforts (ju'ils venaient de fournir, se recueillaient pour réparer leurs forces quand survint l'invasion cosséenne, qui domina tons les pays de l'Euphrate et du Tigre, mais semble avoir à peine effleuré l'Elam.

Nous ne savons pasd'où venaient ces envahisseurs ;ilsarrivaient soit des contreforts occidentaux du plateau iranien, soit des montagnes qui s'élèvent au nord du golfe Persique. Peut-être même leur mouvement fut-il dû à l'arrivée, dans le sud de l'Iran, des tribus perses qui, chassant devant elles les anciens occupants, s'emparaient de leur patrimoine.

A la faveur de tous ces troubles, un puissant royaume se développa dans le nord de TAsie antérieure, celui des llétéens; pouvoir autochtone, semble-t-il, dont l'influence s'étendit depuis Textrémité de l'Asie Mineure jusqu'au Caucase et à l'Araxe, État appelé à jouer un rôle important vis-à-vis de l'Egypte et de l'Assyrie.

Les Pharaons con(|uirent l'Asie, mais leur domination n'y fut qu'éphémère : à peine dura-t-elle quelques siècles. Leur autorité à l'intérieur était brisée, leur pouvoir chancelant ; rapidement leur monarchie tomba dans cette longue agonie (|ui se prolongea jusqu'au temps où les Achéménides réduisirent la vallée du Nil en province de leur empire.

C'est que, chez les Égyptiens, la vie nationale s'était atroj)hiée, depuis l'invasion des Pasteurs, par l'introduction d'un sang nouveau, celui des Asiates. Ainsi, et pour les mêmes causes, périrent la plupart des grands États ; Rome en mourut, Byzance lutta jusqu'à l'aurore des temps modernes, ne se soutenant que par le prestige du nom romain. Aucun grand État ne s'est jamais maintenu qu'en basant sa puissance sur la communauté des intérêts et des tendances du peuple et de ses maîtres ; le mélange du sang, cause de divergences au sein même du pays, a toujours amené la décadence d'abord, la ruine ensuite.

Pendant les trois premiers millénaires dont l'histoire enregistre les annales, la lutte pour la prépondérance s'est toujours j)assée entre deux éléments ethniques seulement, le Sémite et l'autochtone, Sémite pur ou mitigé d'autochtone, autochtone pur ou mélangé de Sémite; c'est que jusqu'alors ces deux races, les

Expansion sémitique aux temps actuels.

seules en présence, détenaient toute la civilisation mondiale; les autres n'étaient pas encore entrées en scène.

Mais les temps étaient changés ; le vieux monde, enserré sur les frontières du nord par les hordes sorties de l'Asie septentrionale, était menacé par ce flot qui, lentement, s'avançait vers le sud, guettant avec convoitise cette belle proie qu'étaient les richesses de l'Asie antérieure et de l'Egypte.

Se chassant les unes les autres, des tribus sans nom, sans histoire, montraient déjà leurs avant-coureurs dans la Thrace et sur les deux rives de l'Hellespont, sur les côtes de l'Anatolie, dans la (irèce continentale, en Italie et dans tout le plateau iranien. Elles avaient envahi le nord de l'Inde, refoulant les anciens habitants vers

le sud et dans les montagnes. Ce déluge, dont quelques vagues isolées vinrent se briser jusqu'en Egypte, menaçait de tout engloutir; le développement de la puissance assyrienne, seul, retarda de quelques siècles la chute du vieux monde.

Jamais les instincts de rapine et de cruauté ne se montrèrent, chez aucun peuple, aussi violents que chez les Assyriens. Cette nation fut le grand fléau de l'antiquité ; elle noya dans le sang l'Asie et l'Egypte, couvrit le monde de ruines, courba sous son joug odieux tous les peuples civilisés d'alors, arrêta les élans nationaux, tua les aptitudes des vieilles races.

Rien chez elle ne décèle d'autres appétits que ceux des jouissances matérielles ; elle se complaît dans la cruauté, dans l'écrasement des malheureux dont elle fait sa proie, et ses ambitions sont sans limites.

Euquekjues siècles elle a ruiné tous les anciens peuples, les a épuisés, désarmés contre les luttes de la vie. En sorte qu'au jour où Ninive elle-même tombera, aucun d'entre eux ne trouvera le restant nécessaire de vitalité pour se relever. C'en sera fait de ces vieilles nations ; de nouveaux venus se partageront leurs dépouilles sans rencontrer la moindre résistance.

Pendant que ces événements se déroulaient dans l'occident de l'Asie, que les races vieillies agonisaient, une étoile commençait à luire dans l'Extrême-Orient. Après des siècles d'eiîorts, la Chine sortait des ténèbres. Sa civilisation était encore bien rudimentaire ; mais, née vers le second millénium avant notre ère, elle devrait vivre plus de cinq mille ans et est encore aujourd'hui dans toute la verdeur d'une brillante vieillesse. Ce peuple nombreux, isolé, a toujours su chasser de son domaine j)hysique et intellectuel tous les éléments étrangers capables de vicier ses tendances et ses traditions. La xénophobie fut la principale cause de la durée et de la conservation de cette curieuse culture.

Sous les coups des Assyriens, sous la pression des peuples iudoeuropéens, le royaume hétéen disparaît et avec lui les derniers vestiges de la puissance touranienne dans l'Asie antérieure ; quant au vieux royaume crétois et aux |)rincipautés pré-helléniques, ils ont été balayés par l'invasion dorienne.

L'Assvrie, elle aussi, a rempli sa destinée : voilà qu'il vient tlu nord de terribles hordes, celles des Cimmériens et des Scythes, <|ui, traversant l'Asie comme un tourbillon, anéantissent la puis-

Zi82

sance d'Assour et que, quelques années après, Ninive elle-même

tombe sous les coups des Mèdes que, si souvent jadis, elle a

vaincus et de sa sœur de ChaJdée, dont elle avait fait son esclave.

Quant aux Cimmériens et aux Scythes, après avoir, semblables

Expansion de la race jaune aux temps actuels.

à l'ouragan, ravagé l'Asie, ils disparaissent, comme la tourmente elle-même, sans laisser d'autres traces que des ruines jalonnant leur passage.

L'Assyrie, l'Elam, TOurarthou, le royaume hétéen, les trônes de Syrie, ne sont plus; il ne reste du monde antique que Babylone et l'Egypte, toutes deux épuisées, agonisantes.

Quelques siècles s'écoulent encore avant que la nouvelle politique mondiale se déclare. Pendant ce temps, les INIèdes régnent sur le haut Tigre et le Nord de l'Iran ; bien des tribus se dépla-

cent; de nouveaux lUats se forment en Asie Mineure, en Grèce, en Ilalie, en Afri(|ue ; la mentalité grecque se fait jour, couvre bientôt toute la Méditerranée, porte dans maints J)ays le progrès matériel et intellectuel.

Avec l'Empire mode et l'expansion de la culture hellène commence l'incubation de l'ère moderne, de celle de la prépondérance indo-européenne dans laquelle nous vivons. Elle a duré mille ans de moins que celle des autres races, et cependant, a su mener le monde au degré de ci\ ilisatiou dont nous jouissons aujourd'hui.

En peu d'années, l'Empiie achéménide, successeur de celui de Cyaxares, s'étend des rives de l'Indus jusqu'à la Méditerranée, du Caucase et de l'Euxin aux oasis de l'Egypte. Le sceptre des Darius et des Xerxès a fondé le plus grand empire du monde, n'ayant en face de lui que des peuples soumis d'avance, épuisés qu'il étaient par trois mille ans de luttes et de désastres.

^lais cet empire, presque sans bornes, n'est que le reflet des anciennes monarchies asiatiques; comme elles, il gouverne par la terreur qu'il inspire, exploite les peuples sans les administrer, C'est que Mèdes et Perses ont appris à l'école de l'Assyrie, ([u'ils ont renoncé à|leurs tendances originelles, aux préceptes de leurs traditions philosophiques. Ce ne sont plus des Indo-Européens ; mais bien de véritables Asiates, aux objectifs matériels, aux moyens violents.

Peu à peu, ne rencontrant plus d'ennemis contre qui lutter, car, après ses échecs en Europe, il a renoncé à ses ambitions d'hégémonie mondiale, l'Empire perse s'aflaiblit au point qu'une poignée de mercenaires grecs, dix mille hommes, peut impunément traverser ses provinces, s'avancer jusqu'en Chaldée et gagner la mer Noire par l'Arménie.

Cette campagne fameuse présageait la ruine de la puissance perse, parce que les Grecs venaient d'en mesurer la faiblesse. Mais divisésentreeux, se querellant sans cesse, les Hellènes del'Attique et du Péloponèse étaient inaptes aux grands efforts de politique extérieure. C'est aux rois de Macédoine qu'il était réservé de venger l'Hellade, en renversant le dernier des empires orientaux.

Philippe avait préparé son État et son peuple aux grandes choses, Alexandre les accomplit. En quelques années, sous les coups de la Phalange, la Perse avait cessé d'être ; et, lors de la

hS!x

mort du héros, la culture grecque régnait depuis l'Indus jusqu'aux colonnes d'Hercule, depuis le Danube jusqu'aux sables de l'Afrique.

Répartition des populations d'origine indo-européenne dans l'Asie antérieure.

L'Orient était aux Macédoniens, l'Occident aux colonies d'Athènes, de Phocée, de Milet, de Corinthe.

Pendant que ces événements bouleversaient l'Asie, que les navigateurs hellènes parcouraient en maîtres la Méditerranée, une modeste bourgade se fondait sur les rives du Tibre, Rome, à qui le destin réservait la couronne du monde.

L'Empire d'Alexandre s'abima lors de la mort du conquérant ; ses généraux se le partagèrent, et il se forma, sous l'égide hellénique, une foule d'États qui tous, après de terribles luttes, se développèrent, pour un temps, suivant leur génie.

L'Egypte sous les Lagides, la Syrie sous les Séleucides, la Baktriane, le Pont, l'Arménie, devinrent des foyers de civilisations semi-grecques, semi-indigènes d'abord, spéciales ensuite.

L'épopée macédonienne frappa les imaginations, les poètes s'en emparèrent, les Hellènes l'exaltèrent, le héros fut déifié, et son nom devint un objet d'orgueil pour les peuples de la Méditerranée. Qu'avait-il fait, cependant ? il avait vaincu des peuples sans cohésion, vermoulus, et, après avoir conquis, n'avait rien su fonder.

La postérité se montra plus juste que les contemporains et les compatriotes du demi-dieu : elle conserva le nom fabuleux d'Alexandre, le glorifia, le chanta, mais ne lui réserva pas, comme à César l'impérissable gloire de faire de son nom l'expression de la puissance suprême.

Ce sont les ruines de cet empire grec que Rome eut à vaincre, quand elle entra en scène dans l'Asie; fille de la Grèce par sa culture, elle avait su joindre au génie de sa maîtresse la science du gouvernement qui, jusqu'alors, avait manqué à tous les empires ; avec une poignée d'hommes, elle savait maintenir un royaume sous sa domination.

Elle anéantit Carthage, sa rivale en Occident, débris de l'antique puissance phénicienne dans la Méditerranée; convertit en provinces l'Egypte, la Syrie, les États des successeurs d'Alexandre, et la Grèce elle-même ; étendit son pouvoir jusqu'aux peuples d'Albion et ne s'arrêta, d'une part qu'aux pentes du plateau persan presque inabordable pour ses armées, d'autre part au Rhin, derrière lequel se mouvaient ces peuples qui, quelques siècles plus tardi devaient la renverser elle-même, mais se soumettre à son esprit.

En Extrême-Orient, la Chine était dans toute sa puissance; aux Indes se formaient des royaumes, dont ceux de l'Ouest et du Nord qui, au contact de la Baktriane, s'étaient imprégnés des idées grec-

ques. En Perse, la dynastie parthe avait constitué un puissant Etat, guerroyant contre les léoions romaines et traitant d'ég-al à égal avec les empereurs.

Tout le monde civilisé d'alors, sauf la Chine, était au pouvoir des Indo-Européens. Un vit alors, à Home, un développement intellectuel, moral et matériel inouï; ce lut la grande époque pour les lettres, pour les arts, pour le luxe, pour la puissance. Les Césars, maîtres du monde, virent l'univers entier se prosterner à leurs pieds.

Certainement les lîomains n'excellaient pas en toutes choses ; l'art et la littérature avaient brillé d'un plus vif éclat en Grèce, au siècle de Périclès ; les sciences, l'industrie, la navigation devaient, dans l'avenir, surpasser de beaucoup ce qu'elles furent sous les Augustes ; mais Rome avait su atteindre en cha(|ue chose un deffré qui force l'admiration, degré que, dans bien des cas, nous sommes loin d'atteindre aujourd'hui.

Les Barbares, détruisant la puissance romaine, se taillèrent des royaumes dans les provinces de son empire. Victorieux par les armes, ils furent vaincus par cette culture sublime qui régit encore l'univers. Indo-Européens, ils envahissent peu à peu tout le globe; et le jour viendra bientôt où, de toutes les races qui le peuplaient au début de l'histoire, deux'seules resteront en présence : l'Aryen dans les deux hémisphères et le Jaune dans l'Extréme-Orienl. Les Asiatiques survivront peut-être, mais la prépondérance de l'esprit indo-européen semble aujourd'hui devoir être définitive.

Les conceptions religieuses et philosophiques.

Dès les origines, riioiiinie, semble-t-il, conçut des idées religieuses ou superstitieuses. On retrouve de vagues traces d'un culte dès les temps glaciaires, des indices certains lors de l'apparition de l'état néolithique.

Ces sentiments prirent naissance, chez les premiers hommes, au contact des phénomènes dont ces esprits simples ne pouvaient concevoir les causes ; il s'établit rapidement un lien entre les circonstances heureuses ou malheureuses de la vie et les faits naturels inexpliqués. L'homme attribua tout ce qui dépassait sa compréhension à des volontés surnaturelles, qu'il rendit responsables du bien et surtout du mal qui lui advenaient.

C'est ainsi que, de l'impuissance des efforts humains sur les phénomènes incompréhensibles, sont nées la crainte et l'espérance mystérieuses et que, pour lléchir les auteurs de ces phénomènes, Tètre simple inventa la prière et le sacrifice, forme matérielle de l'invocation. A la multiplicité des efi'ets correspondait forcément, ()Our des mentalités primitives, la pluralité des causes. Cette |)luralité enfanta d'abord le polythéisme, dont les formes varièrent à l'infini suivant les tendances ethniques et les caractères d'am- ])iance.

« L'homme peupla d'abord l'espace de forces libres, passionnées, susceptibles d'être invoquées et fléchies (1). » L'histoire enseigne qu'au début ces forces étaient considérées comme multiples, que l'idée de l'unité divine n'est venue que très tardive ment, parce qu'elle exigeait une généralisation des causes, que seuls des esprits développés étaient aptes à concevoir.

(1) Renan, Histoire du peuple d'I.iidë.l, I, p. 27.

Les premiers peuples n'étaient pas encore sédentaires; sous toutes les latitudes ils se déplaçaient comme font aujourd'hui encore les Bédouins et les Tartares, pour les besoins de leurs troupeaux. « La réflexion philosophique du nomade, dit Renan (l), s'exerçant avec intensité dans un petit cercle d'observations, l'amène à des idées extrêmement simples, et comme le progrès religieux consiste toujours à simplifier, il se trouve très vite que le nomade (hq)asse en religion les peuples (|ui lui sont supérieurs en civilisation. » Aussi, dès l'aurore de l'histoire, constatons-nous chez les peuples de la Chaldée et de l'Egypte, à peine sortis de l'état nomade, une religiosité intense ; voyons-nous le prêtre jouer un rôle prépondérant, les rois chercher à faire descendre leur pouvoir de l'autorité divine.

Dans chacun des foyers de croyance, il se forma bientôt des coutumes rituelles réglementant la prière et le sacrifice ; et quelques esprits, plus développés que les autres, prenant la direction de ces lois, il se forma des clergés, le prêtre devenant l'intermédiaire nécessaire entre l'homme et la divinité.

Les clergés divers de l'antiquité compliquèrent à plaisir les cultes, en leur adjoignant une foule de pratiques, dont ils firent plus d'état que de la croyance elle-même. Ces rites et ces pratiques devinrent entre leurs mains un puissant instrument de domination; et les religions les plus philosophiques, les plus morales, les mieux conçues pour réfréner les passions humaines, se vicièrent entre leurs mains.

Le domaine de l'incompréhensible, très vaste au début, se restreignit peu à peu au fur et à mesure du progrès, et chez quelques rares intelligences plus affinées, naquit la conception d'une force unique, supérieure à toutes les autres, les englobant. Mais les rites fixés à l'origine, maintenus plus tard pour l'usage et la conduite des masses, reposant sur les incompréhensions primitives, n'étaient pas susceptibles d'évolution ; en sorte que les connaissances humaines s'étendant chaque jour, leur progrès ne fut pas suivi par les règles des cultes et que ces cultes en furent mortellement atteints. C'est ainsi que s'éteignirent toutes les religions de l'antiquité.

L'idée de la divinité, pour les Sémites, se rattachait aux astres,

(1) Renan, Histoire du /jeufjle d'Ixrai'l, I, p. li.

pour les Sumériens aux forces de la nature; et ces deux conceptions partaient du besoin de s'adresser à quelqu'un ou à quelque chose pour conjurer le mauvais sort.

Ces deux religions primitives n'avaient rien de philosophique ; l'intérêt en était le mobile et la superstition le guide. Elles se fondirent et, se répandant sur toute l'x^sie antérieure, donnèrent le jour à une multitude de croyances reposant toutes sur les mêmes principes. Il en résulta que chaque tribu crut en un dieu plutôt qu'en un autre, adora le sien, celui auquel elle avait accordé sa confiance et qui, suivant ses prêtres, l'avait choisie elle-même comme son peuple privilégié. C est ainsi qu il y eut les peuples de Bel, d'Assour, de Baal, de Yahwè, etc..

En Chaldée, en Assyrie, en Phénicie, dans Israël, en tout pays sémitique, le dieu était un dieu national, résumant en lui tous les intérêts, tous les appétits, toutes les espérances de la nation. A ce point de vue seulement, il était dieu unique aux yeux de ses adorateurs ; car le reste de l'humanité ne le concernait pas.

Les Asiates ont ^énéré les arbres, les sources, les pierres; ils étaient naturistes à ce point de vue que, pour eux, arbres, sources, pierres n'étaient que les symboles du maître de toutes choses, des manifestations matérielles d'un être supérieur très éloigné de l'homme puisqu'il halutait les cieux, près des astres, au foyer de la lumière. Ces dieux sont terribles, redoutables, ne se laissent point lléchir (1).

Ce système religieux était au plus haut degré contraire au progrès; il prêchait l'égoïsme, le mépris des intérêts et de la vie d'autrui, la vengeance et la haine. 11 rendait, il est vrai, plus solidaires les divers éléments d'une même nation ; mais cette solidarité même ne faisait ([u'accroître les distances séparant les peuples entre eux, chacun n'ayant comme objectif que de dominer son prochain, de le déposséder de ses biens. Il ajoutait aux rivalités entre races des rivalités entre peuples d'une même famille, entre tribus d'un même peuple, entre clans d'une même tribu, poussant ainsi la division à l'extrême. 11 fut un (léau pour le progrès.

Dans la société compliquée de l'Egypte où, dès les origines, deux cultes au moins s'étaient mélangés, la divinité disparaissait

(1) Cf. LAGnA.NGE, Hisl. des relig. sémiliques, p. 442.

presque au milieu des pratiques couipliquécs, créées par le clergé pour mieux assurer son crédit et, partant, son pouvoir.

« Chaque nome avait son dieu particulier, tout était dieu dans la nature, et spécialement les animaux, et ce[)cn(lant aucun peuple polythéiste dans son culte n'a afllrmé avec plus d'énergie ((ue l'Egypte ancienne l'unité du divin. Les égyptologues ont affirmé que l'Egypte était monothéiste ; pour les uns c'était le monothéisme primitif, pour les autres c'était le résultat de la spéculation philosophico-sacerdotale ; mais il est impossible de constater sur ce point, ni un progrès, ni une décadence (1). »

Quoi (|u il en soit, le cai-actère égyptien, plus doux que celui de l'Asiatique, avait introduit dans sa religion comme dans sa morale plus d'humanité, plus de tolérance vis-à-vis de l'étranger, du prochain. A ce titre, comme d'ailleurs à bien d'autres encore, la mentalité égyptienne dépassait de cent coudées celle des Asiates.

Les dieux grecs, plus rapprochés des hommes que ceux de la Chaldée et de l'Egypte, ont été s'en approchant chaque jour davantage. Ce sont des héros, des liommes comme tous les hommes, devenus dieux par leur immortalité, détenant de ce fait une partie du pouvoir suprême. Ayant été hommes, ils sont aptes à comprendre les besoins, les désirs des mortels; on peut raisonner avec eux, les convaincre ; ils sont compatissants.

11 en sera de même plus tard chez les Romains et dans toute l'Europe latinisée ; nulle part, et en aucun temps, on ne rencontrera chez les ancêtres de notre race le dieu impitovable. Chez les Iraniens, le dieu de l'Avesta perpétuellement en lutte contre l'esprit du mal est une force unique, pitoyable, même pour les animaux, essentiellement bonne, recommandant la charité : c'est encore là une divinité indo européenne. Il en est de même aux Indes sous d'autres formes, chez ces peuples frères des Iraniens, qui ont fondé le brahmanisme.

En progressant, la Chaldée avait distingué la loi humaine d<^ la loi religieuse, concevant la conduite des hommes autrement que par le culte. La Grèce fit plus, elle sépara la science et la philosophie de la religion ; elle discuta en deiiors des dieux, négligeant les traditions, se plaçant au-dessus du vulgaire et primitif besoin de tout rapporter à la divinité.

(1) Lagrange. Hisl. des reliy. sémiliqne.f, p. iiO.

/l92 LES PREMIÈRES CIVILISATIONS

Les diverses écoles helléniques de la pensée, se trouvant en présence des plus graves problèmes de la métaphysique, les résolurent suivant un entendement très varié ; les seules de leurs conceptions qui demeurèrent dans l'antiquité furent le platonisme, avec sa morale élevée, et le stoïcisme, doctrine très séduisante, mais contraire au progrès, parce qu'elle pousse l'homme vers l'égoïsme, qu'elle abat son initiative, sa volonté en lui enlevant le grand mobile de tous les efforts, la suprême espérance.

Les esprits se mouvaient au milieu de croyances surannées et de théories philosophiques les plus diverses, quand le christianisme survint ; très supérieur comme morale à tout ce qui avait été conçu avant lui, proclamant l'égalité des hommes devant un dieu unique et universel, il leur faisait un devoir de considérer autrui comme soi-même.

La religion nouvelle était trop en opposition avec les traditions séculaires et les tendances anaryennes pour satisfaire des âmes sans générosité; l'Asie, son berceau, la méconnut. L'hégire devait apporter aux Orientaux les satisfactions conformes à leur caractère ; mais le christianisme devint la religion de l'Europe parce qu'il exprimait les sentiments des peuple qui l'habitent et, avec eux, sa morale fit, sous diverses formes, la conquête du monde.

La littéral ur

A peine l'écriture était-elle connue dans son état rudinieutaire, la pictographie, qu'il se forma une littérature. Ce furent d'abord des énumérations de titres, des formules religieuses; puis dès le quatrième millénaire, alors qu'elle s'était transformée en hiéroglyphes et leurs dérivés, nous voyons apparaître en Chaldée (1), comme dans l'Egypte, des récits de campagnes militaires, des listes de peuples vaincus. C'est ainsi que débutent les lettres.

Mais bientôt les conceptions religieuses se compliquèrent, et les prêtres, sentant l'intérêt qu'il y aurait pour eux à fixer les traditions et les lois du culte, écrivirent de véritables ouvrages rituels et théologiques. Le plus ancien d'entre eux, parvenu juscju'à nous, est le livre des pyramides de l'Egypte.

Il se fonda, dans la vallée du Nil et dans la Chaldée, des bibliothèques malheureusement perdues aujourd'hui, où se conservaient des traités de morale, d'histoire, de mathématiques, d'astronomie, des livres sur la religion, sur les lois, sur les coutumes, sur toutes les branches des connaissances d'alors.

Le peu que nous possédons de ces époques lointaines ne produit pas grande impression par la forme du discours ; ce ne sont que des énoncés brefs, secs, sans élégance, et bien })eu en rapport avec le goût et les arts, alors si développés.

Les premières pages vraiment littéraires sont dues à l'Assyrie. Les rois y dépeignent les horreurs que leurs armées commettaient de par le monde ; mais au milieu de ces scènes sanglantes, on rencontre parfois des passages saisissants de réalisme.

(i) H. DE Genouillac, a travers la litléralurc babvlonienne, <is. lieu, des Idées, 15 avril l'i)8, n» 52.

CONCLUSIONS li9ô

Vers cette époque, d'ailleurs, au moment où l'empire va passer entre les mains des Perses, toute l'Asie antérieure est en possession de récriture, et la Grèce elle-même fait usage de l'alphabet.

Toutes les côlos de la Méditerranée emploient les lettres phéniciennes ou leurs dérivés; on écrit en Judée, à Tvr, à Sidon, à Cartilage, en Sicile, en Italie, en Grèce.

La JHble qui, comme on le sait, est de rédaction relativement récente, nous a laissé de très belles pages; mais ces pages sont contemporaines des débuts de la grande littérature grecque, et l'on est tenté de penser (|ue la Judée n'a pas été sans subir, plus ou moins fortement, l'influence de la culture gréco-égyptienne de la Basse-Egypte, grecque de Chypre, des côtes de l'Asie Mineure et des îles.

La Perse, l'Inde, la Chine ont laissé de ces époques de curieux écrits ; mais que sont ces |)ages comj)arées aux récits de Ctésias, d'Hérodote, d'Hécalée, aux vers sublimes altiibués à Homère, à Hésiode ! On savait écrire en Orient maison n'avait j)oint encore appris à penser d'une façon élégante.

C'est à la Grèce qu'il était réservé de créer la véritable littéi'ature, d'exploiter toutes les finesses, toutes les souplesses d'une langue et de surpasser, en quelques siècles, trois mille ans des efforts de l'Asie. Le grec, d'ailleurs, était un instrument admirable; il répondait au génie de la race qui l'avait créé, et cette race sut en tirer un incomparable parti.

Rome s'empara des principes de l'Hellade, s'instruisit à soîi école, développa sa propre langue, lui appliqua les règles grecques de la rhétorique, produisit des merveilles dans tous les genres, au point que nous sommes encore ses élèves. Est-il bien certain, d'ailleurs, que nous surpassions nos maîtres ?

Les arts.

Les premiers essais artistiques dont la trace nous soit parvenue se révèlent dans les cavernes de la fin des temps glaciaires, époque à laquelle le dessin avait acquis, déjà, un surprenant degré de perfection.

Certainement nous ne possédons pas les chefs-d'œuvre de ces âges ; cependant nous nous rendons aisément compte de la grande habileté de ces premiers artistes, de l'entendement avec lequel ils s'inspiraient de la nature, ainsi que de la simplicité de leurs procédés d'exécution. Chez presque tous les primitifs on trouve des essais artistiques ; mais ce ne sont jamais que d'enfantines et souvent grossières images, en comparaison des gravures laissées par les Magdaléniens.

Des tendances artistiques aussi marquées eussent, sans nul doute, donné naissance à des arts supérieurs, s'il leur avait été permis de se développer; mais l'invasion de l'Occident européen par des peuples encore grossiers les tuèrent au berceau.

L'époque de ces premières écoles nous reste inconnue ; aussi ne pouvons-nous les rattacher d'aucune manière aux tentatives, certainement postérieures, dont on rencontre les vestiges dans d'autres régions.

En Asie, semble-t-il, ce fut la Chaldée qui, la première, rendit avec une certaine habileté ses conceptions artistiques. De là, ces arts naissants passèrent en Egypte, où ils se développèrent rapidement, mais s'enfermèrent de suite dans des règles strictes qui, toujours, les empêchèrent d'atteindre les hauts sommets. Dans son ensemble, l'art égyptien manque de réalisme ; quelques rares morceaux parvenus jusqu'à nous, plus libres dans leur com-

CONCLUSIONS li97

position, montrent, cependant, combien les canons religieux durent, dans la vallée du Nil, entraver le génie des artistes (1).

En Chaldée, l'art n'était retenu par aucun frein; aussi ce pays a-t-il produit, à côté d'une foule de sculptures provinciales, des œuvres remarquables. Les tendances esthétiques étaient bien certainement dans le patrimoine des SumérienS;, car on rencontre leurs traces parmi les vestiges antérieurs à l'arrivée des Sémites. Les Akkadiens ne les anéantirent pas, comme les Néolithiques avaient fait en Europe des arts magdaléniens ; ils cherchèrent à se les assimiler, les encouragèrent même; mais, malgré leur bon vouloir, les atrophièrent, parce que l'art ne rentrait pas dans leurs aptitudes, parce que leurs préoccupations étaient ailleurs.

L'époque de l'Empire suméro-akkadien semble être celle, de l'apogée des arts chaldéens, parce qu'en son temps l'ancien élément ethnique jouait encore un grand rôle. Mais du jour où le Sémite domina, non plus seulement sur les peuples, mais sur les esprits, l'art se transforma, devint utilitaire, fut mis uniquement au service des grands et de la politique. Cette évolution conduisit l'art chaldéen jusqu'aux conceptions assyriennes, lourdes, conventionnelles, brutales.

Il suffit de comparer les oeuvres portant le nom de Narâm Siu aux plus beaux morceaux, leurs contemporains, de l'ancien Empire égyptien, pour saisir d'un seul coup d'œil les différences essentielles qui séparent ces deux écoles. L'Egypte devait, par la force des choses et de ses institutions, s'enfoncer de plus en plus dans le conventionnel; tandis que les arts asiatiques, plus libres, étaient malheureusement destinés, comme l'Asie entière, à devenir esclaves des maîtres de Babylone et de Ninive. Dans les deux pays, pour des causes différentes, les aptitudes furent atrophiées, les efforts sans lendemain.

L'art égyptien, dès le vingt-cinquième siècle avant notre ère, au plus tard, inspira celui de la Crète qui, libre de toute contrainte religieuse, donna cours à ses fantaisies artistiques et par-

(1) Dans les arts plasliciues, l'égyplien cher- raclère des peuples chez qui elles se sont che à pallier les brutalités de la nature, allé- développées. « Le goût de la force brutale, nue l'importance des muscles, allonge le corps associée celui des spectacles cruels, se rehumain, cherche à le rendre gracieux. Eu trouve dans la longue série des bas-reliefs Chaldée et en Assyrie, tout au contraire les d'albâtre, datant des années 800-600, que Botta sujets sont trapus et les marques de la force et Layard ont découverts à Ninive. » (S. Heiphysique exagérées à dessein. Les deu.t éco- nacu, Apollo, 1!X)6, p. 2i.) les diffèrent autant l'une de l'autre que le ca-

vint ainsi à surpasser ses maîtres; mais l'invasion dorienne devait l'anéantir.

La céramique Cretoise, qui se relie très nettement à celle de l'Asie, fit elle-même des élèves dans toute la Méditerranée, en Italie, en Sicile, en Espagne, dans les îles. Elle enfanta la poterie mycénienne, avec quelques mélanges d'influence asiatique directe.

Comme les Indo-Européens de l'Iran et de l'Europe occidentale leurs congénères, les Hellènes ne possédaient, lors de leur arrivée dans le bassin de la Méditerranée, aucun sens des arts; mais ils en avaient, au plus haut degré, les aptitudes latentes. Rapidement ils affinèrent leur mentalité et développèrent leurs faculté» au contact des vieilles civilisations ; et;, inspirés par les œuvres Cretoises, égyptiennes, syriennes, liétéennes et chaldéennes, parvinrent en peu de siècles, dans toutes les branches, à ce degré artistique qui jamais n'a été surpassé.

Dans les monuments et les objets les plus anciens de la Grèce, on retrouve sans cesse les traces de l'esprit dont les artistes se sont inspirés. 11 n'est pas toujours aisé d'en reconnaître l'origine d'une manière précise, mais ces influences sont indéniables. On sent l'effet des conceptions de l'Egypte, de la Phénicie, de la Chaldée, mélangées d'autres tendances, que nos connaissances actuelles ne nous permettent pas encore d'analyser.

Peu à peu ces marques s'atténuèrent pour disparaître enfin ; parce que les Hellènes, doués au plus haut degré du sentiment de l'esthétique, se tournèrent vers la nature, dont ils se rapprochèrent le plus possible, ne conservant des enseignements de leurs maîtres que les procédés et quelques motifs de décoration. L'esprit artistique grec était entièrement différent de celui des peuples orientaux ; alors qu'Élamites et Chaldéens, qu'Egyptiens et Syriens, partis de la nature, avaient évolué vers le conventionnel, les Hellènes, au contraire, s'inspirant de modèles étrangers largement stylisés, se rapprochèrent insensiblement de la nature et atteignirent leur apogée lorsqu'elle devint leur seul guide.

Pendant que la Grèce enfantait des merveilles, la Perse, sa sœur ethnique, ne savait que copier grossièrement les œuvres de l'Assyrie et de l'Egypte. N'inventant rien par elle-même, ne sachant même pas imiter fidèlement ses modèles, elle ne devait laisser que de médiocres œuvres, auxquelles il serait indigne de l'Art d'attribuer un style.

De même que la culture artistique de FOrient s'était répandue, de même l'art grec colonisa ; mais ses conceptions sublimes ne furent jamais comprises en dehors des Hellènes; et ce que nous ont laissé l'Egypte, la Syrie, l'Asie Mineure, la Baktriane, dans le style grec, ne sont ([ue de grossières imitations où se reconnaît de suite la lourde main de l'indigène.

C'est que la Grèce seule, et à cette époque seulement, était capable de ces merveilles; l'apogée de la puissance intellectuelle et artistique fut, dans l'IIellade continentale et maritime, au siècle de Périclès. Ensuite l'amour du beau déclina lentement et, sauf dans quelques rares exceptions, n'était plus, à l'époque romaine, capable d'inspirer les grandes œuvres d'antan. Certes, le génie grec dépassait encore de cent coudées les aptitudes des autres peuples, mais il se montrait inférieur à lui-même.

L'art grec est le seul grand art; et le quatrième siècle avant notre ère fut celui où le sentiment du beau a été le plus développé. Tout ce qui l'a précédé ne fut, à proprement parler, que l'incubation de cet apogée de l'esthétique; tout ce qui l'a suivi n'en a été que la décadence. Dès lors, ses œuvres gouvernèrent le sentiment artistique dans le monde entier. A bien des époques, et plus spécialement à la Renaissance, on s'en est inspiré, s'efl'orçant de l'imiter, sans jamais l'atteindre.

Rome, fille de la Grèce au point de vue du goût, comprit rapidement que, les arts ne rentrant pas dans son génie, jamais elle ne parviendrait à égaler sa maîtresse ; elle s'en remit aux artistes grecs qui, bien qu'alors d'un talent inférieur, l'ornèrent cependant de belles œuvres.

Les préoccupations romaines étaient surtoutd ans la politique, la guerre, le gouvernement, le commerce. Les talents de la reine du monde se manifestaient dans les grands travaux, les constructions impérissables, la création des routes, des ports ; et cependant, son peuple montrait un goût raffiné jusque dans les moindres détails de la vie courante ; on ne voyait pas dans une maison romaine ce choquant utilitarisme de nos habitations modernes. Le gracieux était de mode en toutes choses et chez tous.

La belle époque fut celle des douze Césars^ parce que les Romains, très raffinés, imbus d'hellénisme, avaient attiré dans leur capitale tout ce que les villes grecques renfermaient alors de littérateurs, de savants et d'artistes. On parlait grec à la cour

de Néron, on jouait en grec sur les théâtres où fréquentait la haute société.

Les troubles survenus dans l'Empire amenèrent avec eux le déclin des sentiments artistiques. On s'inspirait toujours des belles œuvres de l'ancien temps que le peuple admirait encore dans les temples et sur les places publiques ; mais on les imitait gauchement à Rome, plus maladroitement encore dans les provinces.

Vint alors l'invasion des Barbares : des peuples sans goûts, sans traditions artistiques, se ruèrent sur l'Empire, dévastant, détruisant les merveilles du passé. Enfin, le Christianisme et l'Islam achevèrent, par fanatisme, l'œuvre d'anéantissement commencée par les Barbares.

Rien ne fut respecté, ni les admirables temples de la Grèce, de l'Italie, delà Sicile, de l'Egypte, ni les palais, ni les bibliothèques, ni les statues des dieux, des grands hommes, des empereurs. On détruisit, pour eflacer le souvenir des temps païens; on abaissa le monde, on le plongea dans les ténèbres de l'ignorance afin qu'il crût. On anéantit le fruit de milliers d'années d'efforts.

Que restait-il alors des aspirations artistiques d'antan ? presque rien ; quelques influences, quelques idées premières défigurées. Il semblait que le véritable art eût été condamné à jamais, que le monde du goût allait encore périr, comme au sortir des temps glaciaires.

Le christianisme s'était implanté tout d'abord dans la lie de la population ; son succès avait été grand chez les déshérités du sort, et ces déshérités n'avaient d'autre objectif que de relever leur condition sociale. Les arts leur importaient peu; ils leur étaient même très hostiles, parce qu'ils étaient le luxe de leurs oppresseurs. En abattant les dieux pour efTacer les dernières traces du paganisme, les premiers chrétiens n'agissaient pas seulement suivant leur conscience, ils eftaçaient le souvenir de temps haïs.

L'islamisme se montra tout aussi cruel que le christianisme. L'apparition de ces deux religions fut un véritable désastre pour les arts, pour les sciences, pour toutes les branches de la culture intellectuelle ; et si le christianisme apporta au monde des principes philosophiques admirables, il les lui fit chèrement payer.

Mais au fur et à mesure qu'elle grandissait, l'Eglise s'adressait à des esprits plus cultivés; le goût reparut, atrophié, défiguré;

peu à peu le style byzantin se forma des survivances du romain, auxquelles l'oriental adjoignit une ornementation lourde, raide, conventionnelle. Toute souplesse fut exclue de la peinture, de la sculpture, on ne sut môme plus dessiner.

L'Islam Ht juieux ; proscrivant la représentation de Diomme et des animaux, il ramena l'humanité aux temps de lorncmentation géométrique. C'était un recul de quatre mille ans au moins dans les conceptions artistiques.

En Italie, le style byzantin régnait en maître. En Egypte, où l'introduction du christianisme avait mis fin au style pharaonique, il se forma un hideux byzantin, le copte, plus barbare encore que ceux de l'Asie Mineure, de la Syrie et du Nord de l'Afrique; cet art dura jusqu'à l'Islam.

En Perse, au gréco-parthe avait succédé le goût sassanide imprégné de romain de la basse époque ; cette école n'a produit que des constructions hâtives, d'un décor lourd, surchargé, pauvre en idées.

L'art arabe, né de l'art perse, de la polychromie de l'Orient, n'est personnel que par ses détails. 11 se forma au moment où les musulmans pouvaient encore disposer d'artistes élevés aux écoles byzantines. En Syrie, en Egypte, dans l'Afrique du Nord, en Espagne, ce sont des architectes chrétiens, ou fils de chrétiens, qui construisirent les plus beaux monuments arabes. Leur disparition entraîna l'agonie de l'art dit musulman.

L'Europe, transformant quelque peu le byzantin, en fit le roman; tandis que les chrétiens d'Orient, en Grèce, en Piussie, en Géorgie, dans l'Arménie, le conservèrent presque pur jusqu'à nos jours. Le gothique naquit, dans nos pays, de l'influence arabe appliquée au vieux style chrétien.

Tous ces arts offrent certainement un bien grand intérêt au point de vue historique; beaucoup ont fourni de très belles choses, des monuments incomparables, par l'impression profonde qu'ils laissent dans l'esprit ; mais il faut convenir qu'ils ne correspondent pas à une esthétique bien élevée. Leur beauté, leur grandeur, sont particularistes et destinées à faire concevoir certaines pensées voulues, le plus souvent mystiques. L'esprit qui présidait à la construction de nos plus belles cathédrales est le même que celui qui, deux mille ans auparavant, guida les architectes de l'Egypte. Dans tous ces monuments, l'esthétique n'est qu'un accessoire, le but demeure moins élevé.

Ce n'est qu'à la Renaissance que la nature reprit son juste rôle de modèle et que les tendances se tournèrent de nouveau vers le naturalisme ; mais ce renouveau n'est dû qu'à l'étude de l'antiquité grecque et romaine. Des esprits éclairés, versés dans les littératures classiques, prirent la tête du mouvement et, bien que ne possédant aucun principe spécial à leur époque, les arts atteignent un très haut degré de perfection. Il avait fallu quinze siècles environ pour réparer le mal commis dans les premiers temps de notre ère.

Ailleurs, dans les pays situés en dehors de la sphère d'action ou d'influence de l'ancien monde, parmi les nombreux foyers artistiques rudimentaires, nés en tous temps et en tous lieux, deux seuls étaient capables d'un grand essor : celui de la Chine et celui du Nouveau Monde ; les autres s'éteignirent, n'ayant produit que des œuvres barbares.

En Chine, le développement fut lent et particulier dans sa nature ; il ne produisitque très rarement des œuvres naturalistes. L'ensemble demeura toujours d'une conception spéciale, entièrement étrangère aux vues raisonnées de TOccident. L'architecture, la slaluaire, la peinture reflètent toutes cette même pensée de compliquer la nature, d'en exagérer les formes, les attitudes, de frapper l'imagination par l'étrange. Telle a toujours été l'esthétique des Chinois.

Cet art sortit de ses fontières en même temps que les idées religieuses de la race qui l'avait conçu ; il gagna le Japon, ITndo- Chine, la Birmanie, le Pégou etTénassérin, se heurta aux concepts hindous qui, influencés par la Baktriane, possédaient des principes originels opposés à ceux de l'Extrême-Orient, ceux de la simplicité artistique, qui peu à peu s'évanouirent.

Au'nord, il couvrit toute l'Asie centrale jusqu'au Tibet, et dépassant les grandes chaînes, vers le bassin de l'Amour, gagna quelques parties de la Sibérie, mais j n'eut guère de contact avec l'esprit européen que dans les temps modernes.

L'art américain se développa dans le centre du nouveau continent, au Yukatan, au Guatemala, et dans les provinces voisines du Mexique d'une part, de la Colombie de l'autre. L'époque de sa naissance demeure inconnue; il prit fin lors de la conquête de ces pays par les Espagnols.

Très spécial, lui aussi, cet art montre, comme celui de la Chine, une conception très compliquée du beau. Les procédés, les motifs ne sont pas les mêmes qu'en Asie orientale; mais on serait tenté

de croire à des influences asiatiques, sinon dans les détails du moins dans l'esprit guidant la main des artistes américains. Il montre chez les peuples du Nouveau Monde le besoin inné de torturer la nature, de la représenter sous ses aspects les plus occasionnels. Cet état d'esprit eut forcément conduit cette école à sa ruine, si la colonisation européenne ne l'avait fait subitement disparaître en détruisant sa raison d'exister, le culte indigène.

Ailleurs sont des centres barbares, tels ceux de l'Océanie, dos peuples septentrionaux; ils ne présentent aucun intérêt pour l'histoire de l'art.

Des trois grandes écoles artistiques, indépendantes les unes des autres, une seule parvint donc à la réalisation des conceptions élevées parce qu'elle sut rendre le beau par la simplicité. Trois races y travaillèrent pendant des milliers d'années, chacune suivant ses aptitudes et ses tendances; mais c'est aux Grecs qu'il était réservé d'achever cette grande œuvre.

Vingt et quelques siècles se sont écoulés depuis ce triomphe de l'art, qui avait mis plus de trente siècles à se préparer. Aujourd'hui nos efforts tendent à nous rapprocher de la hauteur de vue des Hellènes, sommet que, il faut l'avouer, nous sommes encore bien loin d'atteindre.

Ainsi, la civilisation, telle que nous en jouissons aujourd'hui, est le résultat de bien des labeurs, l'œuvre de bien des races. Les populations primitives firent les premiers pas ; les Sémites, s'emparant de ces données primordiales, les développèrent sans que leur mentalité fût apte à les porter à l'apogée. Survinrent les Indo-Européens;, dont le génie sut, chez quelques peuples, simplifier et généraliser en toutes choses. C'est aux Hellènes que revient l'honneur d'avoir débrouillé le chaos des idées orientales, et aux Romains qu'appartient celui d'avoir enfanté la civilisation moderne.

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