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CHAPITRE XII

La prépondérance hellénique.

L'Empire perse avait atteint ses limites naturelles.

Au nord, dans les steppes sans fin de l'Asie, où Cyrus avait trouvé la mort, c'étaient d'insaisissables nations plongées encore dans la barbarie, mais indomptables, fières de leur liberté, mobiles comme les vagues de la mer, ne possédant que leurs troupeaux, leurs» tentes, leurs chevaux et leurs armes. C'étaient la mer Caspienne et ses marais; le Caucase avec ses infranchissables sommets, ses vallées inaccessibles peuplées d'hommes rudes, inattaquables, n'ayant jamais connu de maîtres; le Pont- Euxin, et au delà, ces plaines immenses dont Darius n'avait pu sonder les limites; c'était le pays des marais, des forêts, du froid et de la neige.

A l'ouest, s'étendaient la Méditerranée, la mer Egée et, dans les îles, sur les terres voisines, des peuples énergiques, remuants, belliqueux, dont Darius et Xerxès avaient éprouvé la valeur. Les désastres des Achéménides sur la terre grecque demeuraient dans l'esprit des Perses et, cent ans après Marathon et Platée, leur inspiraient encore la terreur.

Au sud, par delà de l'Egypte, les sables de la Libye, meurtriers de l'armée de Cambyse, vagues du désert s'étendant à l'infini, qu'on ne peut ni franchir, ni fixer; les marais du liaut Nil, les multitudes noires du continent africain, sans richesses, sans histoire, sans avenir; puis les mers des Indes, l'inconnu.

A l'orient, de grands fleuves, plus loin de grands déserts ; puis des terres fertiles, des royaumes, des populations nom-

breuses et guerrières, de grandes montagnes, des plateaux désolés; les limites du monde.

Certes, Flndus, le pays des cinq fleuves (1), la riche vallée du Gange, les plaines fertiles de la péninsule, ses ressources minérales, son or, ses pierreries, étaient de nature à tenter la cupidité des Perses ; et cependant ils ne s'y lancèrent pas. Vers 512 (2) il est vrai, ils abordèrent l'Indus, mais se retirèrent aussitôt. Peut-être subirent-ils des échecs analogues à ceux qui les avaient arrêtés en Occident; peut-être reconnurent-ils que la distance, les difficultés de ravitaillement, de transport des troupes, leur interdisaient l'accès des Indes; peut-être aussi le brahmanisme, qui commençait son essor, les eflVaya-t-il; toujours est-il que jamais ils ne témoignèrent la velléité de conquérir l'Orient, bien que de ce côté leur convoitise fut en éveil; c'est, en eflet, au retour de l'expédition de 512 que Scylax de Caryanda explora, pour leur compte, les mers du sud (3).

Les échecs subis par Xerxès à Salamine, à Platée, à Mycale, n'eussent certainement pas arrêté les conquêtes perses en Europe, si ce souverain avait su gouverner et commander; mais, héritier indio-ne de Darius, lâche, indolent, ennemi des soucis de la guerre, il ne songeait qu'aux jouissances de la royauté. C'est à contrecœur qu'il était venu à Sardes, qu'il avait passé le Bosphore ; vaincu, il abandonna la partie, alors qu'il avait à relever son prestige et qu'il disposait de ressources immenses, tandis que ses adversaires étaient ruinés.

Les Perses, cependant, n'avaient pas entièrement renoncé aux ambitions de Cyrus et de Darius, à l'espoir de gouverner le monde ; ils intriguaient partout en dehors de leurs frontières, en Thrace, en ]NLacédoine, à Athènes, dans le Péloponèse, à Carthage même; mais l'insouciance des rois, les intrigues de palais furent cause que ces grandes vues demeurèrent un rêve.

L'empire lui-même était formé d'anciens royaumes déchus, sans force, sans énergie; livrés, comme la cour du Roi des Rois, aux intrigues, aux jalousies ; inaptes à seconder des projets étendus, incapables de lutter encore pour leur indépendance. Leur vitalité s'était éteinte sous les coups redoublés du sort, beaucoup n'exis-

fl) Pendj-ab. (3) Hérodote, IV, xuv. La relation deJScylax

(2) Inscr. de Persêpolis ^Weissbach-Bang, qui existait encore au temps d'Aristole (Poli-

Die altpersischen Keilinschri'flen, p. 34, sq.) et tique, VIII, 13, § 1) est aujourd'hui perdue.

de Nakhch-i-Rousleni {id., p. 36, sq.)-

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taient plus que de nom, pour certains même ce nom était oublié. L'Egypte, sous ses trois dernières dynasties, eut quelques velléités de liberté; mais vermoulue, en proie à l'anarchie, elle ne sut, en d'aussi graves occurrences, calmer les haines de partis. Cette renaissance du nationalisme égyptien se traduisit simplement |)ar de pieuses constructions ; on releva les ruines d'un grand nombre de temples. Mais ce réveil ne dura qu'un instant.

En Phénicie, les dernières tenLalives de résistance avaient été noyées dans le sang; et la ruine de Sidon était d'un tel exemple qu'aucune des cités de la côte n'osa plus lever la tête.

En Asie ^lineure, les petits États avaient conservé leurs dynastes, mais subissaient le joug. Le nom même des Hétéens était oublié et des ruines de leur royaume étaient nées quelques petites principautés, entr'autres celle de Lycie, où se conservaient encore les goûts et la langue du vieux peuple.

Ce qui faisait vivre jadis tous ces royaumes, ce qui leur donnait cette activité indispensable aux nations de ces temps, c'était la guerre. Non la guerre pour le compte d'un suzerain, mais la lutte personnelle, nationale, l'appât du gain, les vengeances à exercer, les rancunes à satisfaire. Du jour où ces États durent renoncer à l'entraînement constant, ils en moururent. Ces peuples conservèrent leur langue, leur religion, leurs usages, mais perdirent leurs caractères nationaux. Les dynastes d'Asie Mineure étaient tous devenus de simples fonctionnaires de la cour susienne, les serviteurs du Roi des Rois.

Ne serait-il pas aisé de citer, parmi ceux qui dans les temps modernes ont perdu leur indépendance, bien des peuples dont peu à peu les qualités se sont évanouies, la bravoure entre autres ?

Partout ailleurs, dans l'Empire perse, sur les côtes de la Propontide, du Pont-Euxin, de l'Asie Mineure, en l'Egypte même, l'influence intellectuelle de la Grèce grandissait, parce qu'elle se pouvait retremper au dehors dans des foyers libres. La Méditerranée était grecque pour plus de moitié; de nombreux centres d'hellénisme s'étaient développés en Occident comme en Orient, dans l'Espagne, la Gaule, l'Italie, la Sicile, en Cyrénaïque, dans la Grèce continentale et des îles, en Thrace, en Macédoine, en Épire, sur les côtes septentrionales de la mer Noire. Tous ces nouveaux foyers, issus de cités diverses, conservèrent malheureu-

sèment toujours un esprit de particularisme néfaste au progrès de la concentration hellénique.

IJien des peuples grecs vivaient sous la domination iranienne^ mais aucun n'avait renoncé à sa nationalité. Chacun avait conservé ses usages, ses dieux, ses traditions, les légendes de ses origines; aucun n'avait abdiqué sa nationalité, l'espoir de temps meilleurs.

Ainsi deux puissances se trouvaient en présence et se partao-eaient le monde d'alors ; l'une, celle de la force brutale, née desprincipes asiatiques d'antan, étendant son domaine depuis l'Indus jusqu'à la Méditerranée, dominant par la crainte; l'autre, celle de l'intelligence, couvrant tout le sud de l'Europe, la Méditerranée entière, régnant sur les esprits et empiétant largement sur lesterritoires de sa rivale.

Le Grec était devenu indispensable, aussi bien en Asie qu'en Europe. Il servait tous les pays, tous les régimes, toutes les causes, parfois même celles des ennemis de sa nation. 11 fournissait, à qui payait le mieux, les premiers condottieri du monde, était loyal ou traître suivant son intérêt, entrait dans les cours étrangères comme conseiller, comme médecin, comme artiste, toujours comme espion. Les Asiatiques craignaient sa supériorité intellectuelle, mais ne pouvaient se passer de ses services.

L'Hellade, intellectuellement si puissante, n'entrevoyait même pas ce que l'unité politique eût pu faire d'elle. Ses haines, ses querelles intestines l'aveuglaient; elle ne sentait pas assez son immense supériorité sur les Asiatiques; car, sans obéir officiellement au Grand Roi, elle suivait avec servilité sa politique, lui louant ses flottes, lui vendant la vie de ses citoyens, appelant les Perses comme arbitres dans ses querelles intérieures. Elle n'était, somme toute, qu'une dépendance de Suse, et Suse l'absorbait peu à peu par ses richesses éblouissantes; au point que, si l'Empire achéménide eût duré, la Grèce se serait faite elle-même satrapie d'un Darius ou d'un Xerxès, par la cupidité des siens.

Mais la Perse n'était qu'un colosse aux pieds d'argile ; son prestige, elle ne le devait qu'à Cyrus, et au grand Darius. Après la mort de Darius Ochus, ce ne furent plus à Suse qu'intrigues de palais, crimes et assassinats. Les préoccupations de la cour n'étaient plus aux frontières; le harem royal les retenait toutes. On ne pensait ni aux Grecs, ni à la Macédoine, qui faisait alors son entrée en scène. Les satrapies emplissaient régulièrement le trésor du P«oi

des Rois ; il semblait que l'œuvre de Gyrus et de Darius dût être éternelle.

La Grèce qui, après Marathon ou Platée, eut pu songer à constituer Funité hellène et à s'emparer de riiégémonie; qui, par ses discordes avait refusé l'Empire, allait périr du fait de ses querelles. La défaite des barbares d'Asie n'avait point eu de lendemain; mais les habiles rois de Macédoine, Grecs eux-mêmes, commandant à des troupes grecques, instruits dans les idées hellènes, se préparaient à dominer en s'appuyant sur les divisions qui régnaient en maîtresses dans l'Hellade. Ce que Darius et Xerxès n'avaient pas su voir, Philippe et Alexandre l'allaient exploiter avec astuce.

La guerre sociale n'était pas encore terminée qu'une nouvelle lutte naissait dans le Nord, enfantée par les sentiments vindicatifs des Thébains.

Jusqu'à la bataille de Leuctres, Phocis s'était montrée avec Sparte dans les combats et, par cela même, s'était attiré les colères de Thèbes, qui avait juré sa ruine.

L'assemblée amphictyonique se fit en cette occasion l'instrument des Thébains, en condamnant Phocis d'une façon si dure qu'elle ne pouvait s'acquitter. Force lui fut donc d'entrer en campagne.

Dans cette guerre, la Guerre Sacrée, grâce au trésor de Delphes dont elle s'était emparée, grâce au concours éventuel des Achéens, d'Athènes et de Sparte, Phocis fut à même de résister pendant onze années (357-3/i6 av. J.-C.) aux Thébains et à leurs alliés.

Enfin Thèbes, lasse de guerroyer, aveuglée par son ressentiment, fit intervenir dans sa querelle Philippe de Macédoine. Elle obtint la ruine de ses ennemis, mais dut la payer de sa propre perte et de celle de tous les États de la Grèce.

Les Macédoniens n'attendaient que l'occasion d'intervenir dans les affaires de l'Hellade. P»econnaissant dans FAttique la seule puissance grecque capable d'entraver ses projets, Philippe déclarait la guerre à Athènes six ans après la soumission de Phocis.

Les premiers efforts des Macédoniens eurent pour but le Bosphore et FHellespont, pays rattachés à Athènes par l'absolue nécessité pour cette ville de tirer de ces pays les blés que lui refusait le sol exigu de FAttique.

La seconde Guerre Sacrée offrit à Philippe l'occasion de franchir les Thermopyles et de pénétrer dans la Grèce centrale. Thèbes

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et Athènes, les deux ennemies séculaires, se joignirent alors pouilui résister, oubliant leurs rancunes. 11 était trop tard. A Chéronée (338 av. J.-C), Philippe les écrasa et mit la Grèce entière à ses pieds.

Tous les États, sauf Sparte, reconnurent la suprématie du roi de Macédoine; et, pour bien marquer la (in de l'indépendance des Etats hellènes, Philippe se fit (337) désigner comme généralissime de toute la Grèce contre les Perses.

Philippe, après Gln^ronée, était maître de réduire la Grèce en province de son royaume ; il s'en garda. Ses vues étaient trop élevées, ses projets trop vastes, pour qu'il cédât à de mesquins intérêts. Prince de la race d'Héraclès ^1), le nouvel Agamemnon (2 1 borna l'exercice de sa puissance royale à ses propres domaines, et ne voulut être aux yeux des Hellènes que le généralissime élu pour une guerre nationale, le vengeur des aiïronts subis jadis.

La mesure était habile : sauveur de l'honneur grec, Philippe faisait passer à la Macédoine Thégémonie de l'Hellade; il s'assurait des sympathies et du concours des peuples qu'il venait de vaincre, préparait la grande guerre, la ruine de la prépondérance asiatique, assurait l'empire du monde à la culture grecque.

Ayant triomphé de la Grèce, réuni sous son commandement toutes ces forces qui, avant lui, se neutralisaient les unes les autres, Philippe pensa le moment venu de jeter le masque et entra en Asie. Parménion et Attale débarquaient sur la côte en 336, soulevaient les villes de leur sang, leur rendant en apparence la liberté; mais, en fait, les rangeant sous l'autorité d'un chef de leur race.

Homme mûr, expérimenté, aussi habile et brave soldat que fin diplomate, entouré de conseillers et de généraux hors de pair, disposant d'une armée aguerrie, des ressources de toute la Grèce, Philippe apparaissait comme désigné par le destin pour renverser la puissance des Perses, quand il mourut assassiné.

Ce fut une grande perte pour la civilisation; car Alexandre, qui ne fit pas mieux dans la conquête de l'Asie que neùt fait son père, ne sut pas organiser rEmj)ire macédonien; et cette puissance matérielle, morale et intellectuelle qui, par sa grandeur, aurait dû conduire le monde, s'efi'ondra de suite après lui. Philippe ne se fut peut-être pas avancé aussi raj)idemcnt ; mais il n'eût laissé der-

(1) IsOCRAT., P/l/7//>/)., § 32.

(i) Diodore de Sicile, XVI, 87.

!l^8 LES PREMIÈRES CIVILISATIONS

rière soi que des provinces organisées, il eût songé à l'avenir, il eût rendu son empire durable.

Alexandre n'avait que dix-huit ans quand il fit ses premières armes à la bataille de Cliéronée. 11 touchait à sa vingtième année quand il monta sur le trône (1), héritant, en même temps que de l'admirable organisation militaire des Macédoniens, d'un royaume et d'alliés puissants, mais aussi d'une guerre déclarée au plus grand empire du monde, aux plus implacables ennemis de sa race.

Cette guerre désirée, souhaitée par toute 1 Hellade, avait pour prétexte la libération des villes grecques d'Asie, la revanche de l'affront fait par les Orientaux lors du pillage des temples. Mais en réalité, d'une part la Grèce sentait qu'il ne lui serait pas possible de conserver indéfiniment son indépendance à côté d'un pareil colosse; d'autre part les richesses de l'Asie la tentaient, ses terres fertiles lui semblaient admirablement aptes à la colonisation (2).

L'Empire traversait une période d'anarchie et de faiblesse, l'expédition des Dix-Mille l'avait montré. C'était le moment d'aljattre sa puissance ; car il pouvait survenir un nouveau Cyrus qui, en quelques années, mettrait à ses pieds tout ce qui, dans le monde, avait encore conservé sa liberté. 11 fallait immédiatement agir puisque Philippe avait jeté le masque, et ne pas laisser à la Perse le temps d'organiser sa défense.

Cependant, des difficultés survenues en Europe (3) empêchèrent Alexandre de se lancer de suite en Asie, d'après les vues de son père ; ce délai, la cour de Suse l'employa non pas à grouper ses forces et à les ])réparer au combat, mais à semer son or dans l'Hellade, espérant la soulever contre la Macédoine. Dans leur orgueil, les Perses ne supposaient pas que le théâtre de la guerre pût jamais s'étendre au delà de l'Asie Mineure. Que pouvait, à leurs yeux, le roitelet d'un petit État grec, contre le colosse obéissant au Pioi des Rois !

On conçoit fort bien cet état d'esprit de la part d'un monarque oriental et de son entourage, vivant dans la quiétude et les plaisirs, loin de toute frontière, de tout souci, dans une capitale telle que Suse, éloignée de plusieurs mois de route de la plus proche limite

(1) Cf. Arrien, Irail. Chaussard, I, p. 5, (3) (Arrien, I, 2) Expédition contre les Thranote 1, p. 24: — Diod. de Sicile, trad. Terras- oes (3), contre les Triballiens (4), contre les son, l. V, p. 4; — Justin, etc. Gèles (5), contre Clitiis et les T;iiilantiens

(2) Cf. Polybe, III, 2. (cli. II, 1), contre la Béolie.

LA PRKI'ONDKUANC.E HELLÉNIQUE Zi59

de l'Empire. L'expédition des Dix-Mille avait été oubliée; peut-être même n'y avait-oii jamais attribué plus d'intérêt qu'aux révoltes dans l'Arménie ou le pays des Sakes. Le roi ne connaissait d'ailleurs la vérité sur son empire que par l'intermédiaire de cent bouches flatteuses. L'étiquette, en Orient, ne veut-elle pas qu'un sujet ne dise jamais à son maître « non »?

Enfin, après avoir assuré sa politique en Europe, réglé quelques difficultés en Thrace et dans l'Illyrie, détruit Thèbes révoltée (335) (1) à la fausse nouvelle de sa mort, Alexandre fi'anchissait le Bosphore (2) sans rencontrer la moindre résistance. Les Perses n'avaient même pas songé à garder cette frontière tout particulièrement menacée et d'une défense facile. AGranique (3) (33/i), il défit les satrapes, et l'Asie Mineure entière tomba dans ses mains (/i), comme conséquence de cette première rencontre.

L'armée macédonienne se composait de trente mille fantassins et de quatre mille cinq cents cavaliers (5). C'est avec un aussi faible effectif qu'Alexandre allait se mesurer avec les Perses; mais cette poignée d'hommes, conduite par des chefs de génie, était vaillante et disciplinée, instruite des choses de la guerre (6).

Dix mille soldats grecs avaient impunément traversé l'Empire; Alexandre pensait, avec juste raison, que trente-cinq mille suffiraient pour le terrasser. 11 eût pu s'attaquer de suite aux forces principales des Perses, marcher sur Babylone, Suse et Persépolis; dans l'état d'anarchie et d'afTaissement où se trouvait alors l'Empire, il était certain du succès. Mais, par prudence, le roi de Macédoine préféra s'assurer des provinces occidentales, de celles dont il aurait besoin en cas de revers, et qui, toujours prêles à la révolte, étaient les plus aisées à détacher des Achéménides. Il savait d'ailleurs que, bien certainement, ce nouveau délai ne serait pas utilisé par ses adversaires.

L'Asie Mineure, très hellénisée, ne supportant qu'avec peine le

(1) La conquête de la Grèce par les Macédo- XVII). Alexandre voulait effrayer la Grèce

niens servit encore les liaincs des Grecs les par celte terrible répression afin de ne pas

uns vis-à-vis des aiilres. « Cependant le vain- laisser derrière lui de révoltes à craindre, queur (Alexandre) irrité fait un hiirrihle car- (2) Arrien, I, m.

nage des Thét)ains. On doit moins latlT-ihuer (3) Arrien, I, iv.

aux Macédoniens (|n'à ceux de Platée, de la (4) Arrien, I, v et vi ; it, i à m.

Phocide et autres de la Béolie. On égorge les (fi) Justin, XT.

uns au sein de leurs ff)yers, les autres aux (6) Arislid)nle affirineque le trésor de guerre

pieds des autels; la résistance cl la prière d"Alexandie était de soixante-dix talents. Mais sont inutiles : on n'épargne ni les femmes ni . Onésicrile prétend (|ue, bien loin de posséder

les enfants » (Arrien, !.. I. C. II, § 3. Cf. Pi.u- celle somme, il était endetté de deux cenls. Tarque, Vie d'Alexandre; Diodore de Sicile,

joug oriental et déjà en partie occupée par les troupes que Philippe avait fait passer en Troade, vit, dans bien des provinces, un libérateur en Alexandre ; et les garnisons perses furent rapidement chassées de toutes les villes.

Il n'en fut pas de même en Syrie et en Phénicie (1) où, malgré la victoire d'Issus (2) (333) remportée sur Darius Codoman luimême, Alexandre rencontra une assez vive résistance. Les Phéniciens, ennemis séculaires des Grecs, dont les flottes avait puissamment aidé les Achéménides, se montrèrent loyaux ; il fallut vingt mois pour les réduire.

Pendant ce temps, les Macédoniens visitaient PÉgypte (3), où l'élément grec, très nombreux, fit accepter avec joie leur domination.

Ayant soumis toutes les provinces maritimes, s'étant même assuré du concours de beaucoup d'entre elles, ne laissant sur ses derrières aucune préoccupation, Alexandre, attaquant le cœur même de l'Empire, marcha sur le Tigre. Là, près des ruines de Ninive, dans ce pays même où s'était faite la grandeur des Iraniens, à Gaugamela (331 ^, il écrasa la multitude des Perses [h). Darius Codoman s'enfuit dans ses provinces occidentales, où l'assassinat, mettant fin à ses jours, acheva la ruine des Achéménides (5).

Babylone (6), Suse (7), Persépolis (8) tombèrent en quelques mois; puis (330) ce furent Ecbatane, Piagès (9), l'Hyrcanie (10), l'Arie (1 1 ), laDrangiane, laBactriane .12), la Sogdiane (13) (328-327), et enfin l'Indus (1Z|)(3*26), qui virent la phalange macédonienne; et le roi rentra dans Persépolis (15) (31 'i), Suse (10) et Babylone (17), son armée refusant de conquérir le monde entier pour lui.

Les affaires de Granique et d'Issus n'avaient été que d'importance secondaire ; celle d'Arbèles (Gaugamela) fut décisive, parce que dans la vallée du Tigre, boulevard de son royaume, Codoman avait réuni toutes ses forces. Contingents de tous les pays de

(1) Arrien, II, vu; Ouinle-Curce, IX, 6. à B;il)\ loue, à Ecbalane et à Persépolis.

(2) Arrien, II, v. ~ (t^j Xrrien, III, vi, § 4.

(3) Arrien, III, i-iii. (il) Arrien, III, vu, § 1.

(4) Arrien, III, iv-v. (10) Arrien, III, viii, § 1. (5)"A;T;>/i, UI, vu, § 4. (11) Arrien, III, viii, § 3.

(6) Arrien, III, vi. (H) Arrien, III, x.

(7) Alexandre trouva dans le trésor de (13) Arrien, III, x, § 4 ; IV, i-vii. Suse cinquante mille talents (1.787.500 francs (14) Arrien, IV, viii-x ; V, i-iv. environ) (Arrien, III, vi); mais ce trésor (1.5) Arr/en, VI, viii.

n'était pas le seul, il y en avait dans toutes (IH) Arrien, VII, ji. ji 1.

les villes importantes et plus spécialement (17) Arrien, VII, v, § 1.

LA PRÉPONDÉliANCE IIELLÉMOUE

TAsie, éléphants, chars armés de faux, tout ce qu'un souverain oriental pouvait opposer à l'ennemi se trouvait concentré près du Zab, au pied des montagnes Kurdes que Darius, en cas de revers, pensait utiliser pour sa retraite. Mais, de même qu'à Marathon et à Platée, l'habileté tactique, l'instruclion et l'entraînement des

Notions géographiques des Grecs au m' siècle av. J.-C, d'après Eratosthène.

troupes, le courage individuel, la discipline triomphèrent du nombre. Darius Godoman fut défait en monarque asiatique, son armée se débanda, s'enfuit, disparut ; et lui-même, demeuré presque seul, gagna les gorges des montagnes.

La journée de Gaugamela est certainement l'une des plus importantes de l'histoire mondiale, non par la victoire elle-même qui s'y remporta, mais par ses conséquences. Elle marque la fin de la prépondérance politique des Asiatiques, l'écrasement de la dernière de ces puissances brutales qui, jusqu'à ce jour, avaient régi le monde ; elle signale l'entrée en scène de conceptions politiques nouvelles, de sentiments humains, de notions jusqu'alors inconnues sur les devoirs et les droits du citoyen vis-à-vis de sa patrie ou de son roi, de ceux du souverain envers ses sujets. Ces notions, l'Orient ne devait jamais les comprendre ; mais du moins, venait-il de perdre le pouvoir, d'en arrêter l'essor.

Dès ses débuts, la Grèce avait tâtonné au milieu de toutes les formes de gouvernement, de toutes les combinaisons de la poli-

tique ; tour à tour elle avait usé de tous les régimes. Plus avancée que la !^Iacédoine son élève, elle était aussi plus versatile, moins fortement organisée, moins disciplinée. Il lui fallait un chef pour que, dégagée des préoccupations mesquines, elle fût à même de répandre sa culture ; c'est ce qu'elle fit à la suite des armées macédoniennes.

Esprit cultivé, entouré dès son enfance de grands penseurs, le jeune roi aimait le commerce des sommités intellectuelles, et s'en faisait accompagner dans toutes ses guerres. Ce sont ces hommes qui contribuèrent le plus à l'expansion de l'esprit hellène jusqu'aux frontières de l'Inde. Fidèles aux traditions de leur race, ils eurent une influence énorme sur les officiers et les soldats de l'armée victorieuse, les empêchant de trop subir l'attrait des mœurs orientales, et sur les Asiatiques en leur montrant la supériorité de leur pensée.

Alexandre était un impulsif, possédant à l'excès toutes les qualités et tous les défauts. Aristote essaya, mais en vain, de donner le change à cette àme ardente, en cherchant à lui faire oublier, par la passion de tout savoir, celle de tout subjuguer (1).

Et Alexandre était de bonne foi quand il écrivait à son ancien maître : « Tu publies ta doctrine; en quoi difîérerais-je du reste des hommes, si les nobles connaissances que je te dois deviennent communes ? Ne sais-tu pas que j'ambitionne et que je place la suprématie de la science au-dessus de celle du pouvoir ? »

Le récit des débuts d'Alexandre laisse une impression d'extrême grandeur, de fougue irrésistible, même parfois de sagacité. C'est que le jeune roi était encore sous l'impression des leçons d' Aristote, sous l'influence des grands hommes dont son père avait su s'entourer. ^Nlais peu à peu, les succès, les triomphes, les adulations corrompant son âme, le milieu dans lequel il se développa en fit vite un monarque oriental. Se croyant l'égal d'un dieu, revêtu du costume d'Hercule, il se fit adorer, devint débauché, cruel, injuste, même pour ces généraux, amis de son père, dévoués cà son trône, qui, plus que lui-même, avaient fait l'Empire.

Alexandre n'avait rien créé des forces qu'il mit en œuvre pour la conquête du monde, il les trouva toutes prêtes ; il n'eut pas à remplir son trésor, à former ses officiers, à exercer ses soldats ;

(1) p. CiiAUSSARD, His'. des expéd. d'Alexandre, trad. «le FI. .' r.'ieii: lSiJ-2. inlrodiiclion, p. 94.

LA PRÉPONDÉRANCE HELLÉNIOUt:

im

11 hérita de tout, même du titre de généralissime des Grecs. Le <Jestin le choisit pour mettre son nom sur cette grande œuvre ; mais sans lui elle se serait accomplie, car l'Asie avait vécu, devait céder la place aux peuples neufs. C'était une loi fatale, et l'ère nuxh^rne devait commencer.

Notions géographiques à l'époque romaine il" s. ap. J.-C), d'après Strabon.

Dans sa course folle au travers de l'Asie, Alexandre renversa, mais ne construisit pas. Combattant sans cesse, il devait souvent envisager la mort; car s'il se faisait passer pour un dieu, il n'ignorait pas sa destinée. 11 aurait dû se préoccuper de ce qu'après lui deviendrait son empire.

Il n'en fit rien et à peine eut-il fermé les yeux que la division se mit dans son œuvre. Les rivalités grecques, les cupidités, les jalousies qui, dans l'Hellade, avaient paralysé les efïbrts, s'étendirent de suite à toute l'Asie. Chacun des généraux voulut avoir sa part dans cet immense empire, que le courage de tous avait créé.

De toutes ces conquêtes, de tous ces grands faits d'armes, que restait-il? d'admirables morceaux de prose et de poésie, et la guerre pour des siècles. Ce n'étaient plus, comme autrefois, les peuples (jui se battaient pour leur indépendance ; mais pai'tout les Grecs qui, s'étant donné pour champ de bataille le monde entier, aux vieilles rancunes en ajoutaient de nouvelles ; qui, disposant de la puissance suprême, montraient dans les grandes choses, comme

llQll LES PREMIÈRES CIVILISATIONS

autrefois dans les petites, leur incapacité gouvernementale.

Après de sanglantes et interminables compétitions (1), bien peu des trente-quatre généraux d'Alexandre fondèrent des royaumes importants et durables.

L'Egypte prospéra sous les Lagides, jusqu'au moment où César s'en empara.

La Syrie et la Perse devinrent la part des Séleucides, royaume immense (2) mais sans cohésion, qui devait tomber sous les coups des Parthes et des Romains.

La Macédoine, l'Épire et la Grèce proprement dite, dont Rome avait successivement ravi l'indépendance dès i!i6 av. J.-C.

Quant aux pays hellènes d'Asie, ils furent divisés en une foule de petits Etats, tous hostiles les uns aux autres et perpétuellement en guerre.

Le royaume de Pergame, le plus important de tous, naquit des guerres entre Séleucus Nicator etLysimaque. Petit et insignifiant à l'origine, il s'accrut vite, grâce à la sagacité de ses princes, et s'étendit bientôt à presque toute l'Asie Mineure; en 131 avant l'ère vulgaire il devenait province romaine.

La Bithynie, qu'en 7Zi av. J.-G. Nicomède III légua aux Romains.

La Paphlagonie qui, exposée aux ambitions des rois de Pont et de Bithynie, vécut cependant jusqu'en 101 av. J.-C.

Le Pont, l'un des Etats les plus célèbres par ses guerres contre Rome et par son grand roi ]\Iithridate V, s'étendait sur les côtes méridionales, orientales et septentrionales de la mer Noire, renfermait les peuples caucasiens du bassin du Phase, les anciennes colonies grecques des côtes d'Afkhasie,de Crimée, du Don. Il vécut jusqu'en 63 av. J.-C.

La Cappadoce, qui ne devint province romaine qu'en l'an 17 avant notre ère.

La Grande-Arménie, dont les rois, politiques habiles, s'appuyaient tour à tour sur Rome et sur les Arsacides de Perse, parvint à conserver une indépendance relative jusqu'à l'époque de Trajan (114 ap. J.-C).

La Petite-Arménie, qui succomba sous Néron (5/i ap. J.-C).

(1) Alexandre à son lil de mort aiirnil dit : (-2j En 312, Chandragoupta (Sandracatlos)

« Les jeux funèbres que l'on célébrera sur ma s'empare du Pendjab et de la vallée du Gange,

tombe seront sanglants. » (Arrien. VII, vu, Il traite avec Séleucus qui lui reconnaît toute

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