‹ Les Premières illustréesChapitre 10 sur 97 · HAMLET · texte numérisé non relu

HAMLET

Et c'est là, en effet, la première et la principale critique adressée à l'œuvre de Shakespeare. Tout récemment, notre confrère Henrj Fouquier, un esprit si lin el si distingué cependant, écrivait à propos à'Hamlet : « Il manque à la créalion de Shakespeare la première condition d'une création de génie : la clarté. »

A quoi je me hâte de répondre qu'Hamlel ne me semble point obscur.

« Les songeurs tournent autour de lui une lampe à la main », a dit aussi Paul de Saint-Victor; mais, à mon sens, ce sont les song ars qui dirigent mal les rayons de leur lampe sur la physionomie du prince de Danemark ; au lieu de l'éclairer, ils projettent sur elle une ombre vacillante. On ne saurait rendre Shakespeare responsable de ces fausses manœuvres ! »

Faisons donc la clarté et cela servira non seulement Hamlet, mais encore à juger en connaissance de cause les interprètes.

Et, tout d'abord, il faut remarquer qu'on oublie trop que dans Hamlet il n'j a pas qu'Hamlet; il y a aussi nu drame, une action intéressante, terrifiante, mais simple à suivre dans ses péripéties et dont il est facile de saisir les développements très logiques.

Quand la toile se lève, voici quels événements viennent de se passer à la cour de Danemark :

Hamlet a perdu son père, il y a moins de deux mois. La mort du roi a été attribuée à la piqûre d'un serpent; mais Hamlet a le soupçon

que cette mort est le résultat d'un crime. Il combat ses pressentiments ; cependant cette idée l'obsède. Ce n'est pas là, du reste, la seule cause des souffrances et des tristesses d'Hamlet. Son chagrin est exaspéré par le fait que sa mère, avec une coupable précipitation, prend pour second mari Claudius, frère du roi mort. Hamlet voit son oncle occuper sur le trône et dans le lit conjugal la place de son père. Quelle situation! Dans quel état doit être Famé du jeune prince ! Ce père, qu'il adorait et qui avait tanl de mérites, tant de vertus, il est mort, peut-être victime d'un crime! Ce crime, qui l'a commis? Peut-être le propre frère du défunt roi! Et] sa mère qu'il chérissait, Hamlet la voit presque incestueuse, en tout cas impudique, ingrate, éhoatée. Quel comble de douleur !

Tout cela n'est-il pas clair et tragique ?

oh : je ne prétends pas que ce soit « neuf », et je n'ignore pas qu'il y a, avant Hamlet, 0 reste ; avant Claudius. Egisthe ; avant Gertrude, Clvlemnestre; avant le roi de Danemark, le roi des rois, Agamemnon; mais n'est-ce pas là un plagiat l'ait aux dépens de la Grèce? C'esl simplement les mêmes crimes qui se produisent à diverses époques; c'est la vie qui est un éternel recommencement.

Mais où l'originalité de Shakespeare s'affirme, c'est dans les conséquences de la mort du père sur la façon d'être du fils: Oreste et Hamlet ont la même

douleur, le même rôle de vengeur à remplir; mais ils ne souffrent ni n'agissent de la même façon. Oreste poursuit enparfaitétatderaison.etavecune résolution froide, sa veDgeance : il accomplit son parricide avec un calme à peine traversé d'une 'lueur d'attendrissement ; il sait qu'il est l'instrument de la volonté des dieux ; quant à Hamlet, il a. une toute autre attitude, de toutes autres perplexités ; ici commencent, il est vrai, le doute et le trouble dans l'esprit des commentateurs et des spectateurs, comme dans l'esprit d'Hamlet. Or, ce doute et ce trouble peuvent-ils être dissipés par une analyse exacte du personnage et de ses pensées intimes? Je le crois et nous allons tenter cette entreprise.

Avant le meurtre de son père, Hamlet était-il fou, ou bien donnait-il des craintes au sujet desa raison? Nullement.il est certain, comme l'ont dit les savants qui ont étudié Hamlet au point de vue physiologique, — notamment le docteur Onimus dont j'ai déjà vanté le travail sur la psychologie de Shakespeare, — il est certain qu'Hamlet avait « un tempérament nerveux et lymphatique », mais cela n'implique pas la folie. « Les natures comme celle d'Hamlet, — écrit le docteur Onimus, — sont de bonne heure rêveuses et souffrantes; elles sont faites de sensibilité, d'expansion, d'enthousiasme ou de désillusion, selon les circonstances; mais, malgré leur bizarrerie, leur originalité et leur conduite qui souvent est opposée aux règles communes, ces individus ne deviendront jamais des aliénés ; tels ils sont nés et tels ils resteront. »

Survient le meurtre! Hamlet pleure, soupçonne et s'irrite. Il a cette horrible douleur : être obligé de mépriser sa mère et de se méfier de ceux qui l'entourent.

On serait misanthrope et pessimiste à moins !

Aussi, je le dirai tout de suite, on a eu tort de reprocher à M. Mou net-Sully d'avoir l'air trop triste et de paraître trop accablé dès le début du drame : quand Hamlet se montre à nous, il subit déjà un profond chagrin et le dégoût est entré dans sou àme.

Mais voici qu'arrive de l'autre monde, du ciel ou peut-être de l'enfer, un avertissement. L'ombre du roi défunt se dresse devant Hamlet, et celui-ci apprend coup I sur coup et le crime de son oncle et la complicité de sa mère. En outre, il est chargé de punir Clandius. Et ce n'est pas là l'imagination d'un cerveau exalte, malade: d'autres qu'Hamlet, ses compagnons, ses amis, ont vu l'apparition.

Tout cela, on avouera, est bien fait pour jeter le trouble dans un esprit; de là une excitation cérébrale considérable qui amène des bizarreries, des apparences de démence; niais il ne faut admettre rien au delà, et je suis de ceux

m Bosch

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