POLONIUS
Après ? OPHÉLIE
Il a gardé longtemps cette morne altitude. Balançant son front haut avec inquiétude Et secouant mon bras. Enfin il a poussé Un soupir si profond que tout son corps brisé A pense défaillir sous cet effort.
POLONIUS (stupéfait)
C'est drôle.
C'est drôle ! Drôle pour ceux qui ne connaissent pas le secret d'Hamlet, mais pour nous c'est triste et cela émeut. Hamlet aime Ophélie; or, désormais, il n'a plus le droit de parler d'amour; il était venu sans doute pour dire à Ophélie derenoncer à lui, mais quelle raison lui donner? Il ne peut divulguer le secret terrible !
Aussi, après avoir longtemps médité, regardé, lutté avec luimême, Hamlet est parti. En cette entrevue , il était langoureux, sombre et doux; plus tard, il va jusqu'à la brutalité, car il est homme, après tout, sa chair souffre, son cœur souffre, et il lui est bien permis d'avoir des instants d'injuste dépit ou de colère. La fameuse phrase : « Va dans un couvent», n'est pas autre chose que le cri d'un amant désespéré, jaloux peut-être. Et puis, qu'y aurait-il donc d'extraordinaire à ce que la conduite de sa mère eût rendu Hamlet « mysogyne » et lui fît détester « la femme »? Oh! certes, la pauvre Ophélie ne mérite ni ce traitement, ni ces méfiances, ni ces duretés ; mais Shakespeare ne nous présente pas Hamlet comme un type de perfection ; le prince de Danemark a des égarements et même par instants des cruautés. C'est par là qu'il devrait satisfaire M, Henry Fouquier, lui, qui réclame dans un personnage de théâtre « les contradictions humaines si légitimes et si intéressantes ».
Oui, Hamlctest un passionne, un tourmenté, un sensible, ce n'esl poinl un fou. Ah! il est vrai que parfois on pourrait s'y tromper ; mais n'est-il pas évident que le prince de Danemark simule en plus d'uni' occasion la folie.' c'est une interprétation, cela: s'écrient les critiques ennemis d'Hamlet. Mais non! C'est l'évidence même et la vérité historique consignée dans l'histoire rapportée par le célèbre conteur lîelforest, histoire lue par Shakespeare et d'où il tira son draine :
« Le prince Vmleih se voyant en danger de sa vie, abandonné de sa mère propre, délaissé de chacun, et que Fengon l'usurpateur — ne le souffrirait guère longuement sans lui faire tenir le chemin de Horwendille, —sans le tuer, — pour tromper les ruses du tyran qui le soupçonnait pour tel que, s'il venait à perfection d'âge, il n'aurait garde de se passer de poursuivre la vengeance de la mort de son père, il contrent le fou avec telle ruse et subtilité que, feignant d'avoir tout perdu le sens et sous un tel voile, il couvrit ses desseins el défendit son salut et vie des trahisons et embûches du tyran. »
Voilà l'Hamlet de Shakespeare pris dans la vérité ; par là encore le caractère du personuage est bien clair.
Et quelles scènes ou spirituelles ou saisissantes nous vaut cette folie feinte! Quoi de plus joli que l'épisode de la flûte : Hamlet voulant forcer le courtisan-espion Rosencrantz à jouer de la flûte, liosencrant/ /j
refusant, par celte raison irréfutable qu'il n'a ,
jamais appris à se servir de cet instrument, et Hamlet lui répliquant :
Ah' je suis donc tombé bien lias dans vos mépris! Quoi, vous voulez jouer de moi. par Notre-Dame, Vous voulez pénétrer le secret rie mon âme! Vous n'avez pas besoin île prendre des leçons Pour tirer de mon cœur à votre gré des sons. lit vous leriez vibrer mes passions, sans taule. De leur ton le plus lias a la clef la [dus baute, Quand vous ne pouvez pas éveiller sous vos doigts Le concert endormi dan- le tond d'un hautbois.
Qu'on me traite de naïf et de simple si l'on veut, mais je trouve ces « fumisteries •-> d'Hamlet admirables, et je crois que j'ai le public avec moi, car cette scène est applaudie avec enthousiasme. Il est vrai que M. .Mounet- Sully la joue en grand artiste.
Mais, dit-on, Hamlet pousse la dissimulation un peu loin quand, pour se faire passer pour fou, il assassine le vieux Polonius « comme un lapin ». En répétant cette objection, l'on ne fait pas attention que Shakespeare a bien marqué que le meurtre du père d'Ophélie par Hamlet est involontaire. Horatio, à la lin du drame, redit la chose à Fortin bras : « Laissez-moi raconter au monde, qui l'ignore encore, comment les choses sont arrivées ; vous entendrez parler alors de crimes luxurieux, sanguinaires et dénaturés, de jugements rendus parle hasard, île meurtres arrivés par accident, de morts amenées
par les manèges de la ruse et de la force, et pour couronner le tout, de complots qui s'éfant égarés sont retombés sur les tètes de leurs inventeurs. »
Oui, le meurtre dcPoIonius n'est pas voulu ; Hamlet croit que c'est Claudius, son oncle, qui est caché derrière la tapisserie dans la chambre de la reine, et
il le dit bien explicitement : « Indiscret, je t'ai pris pour un plus grand que toi : »
Donc, il fau.1 abandonner ce chef d'accusation contre Hamlet et reconnaître
qiiïlamlcl n'est pas fou.
Fou? l'est-il, quand il prépare le spectacle durant lequel il pourra examiner les coupables, sa mère et son oncle, et voir si la reproduction de leur
UAMLET.
crime dans une pièce de théâtre leur tirera des aveux involontaires? Un fou serait-il capable de « machiner i cette épreuve, de la préparer avec autant de soin, de composer des rers <lc circonstance el de lire sur le visage de Claudius
el de Gertrude toutes les impressions produites par le drame représenté devant eux?
El dès que cette épreuve csl terminée, épreuve qui a confirmé ce que l'ombre avait révélé, que fait Hamlel - n va droit à Claudius pour le tuer el droit ù sa mère pour lui reprocher sa faute E t-ce que cela manque d'unité, de suite, de clarté.' Le crime est prouvé : il sera puni.
si Hamlel ne Lue pas Claudius, c'est non pnr une aberration de fou, mais au contraire par une pensée d'homme religieux. Claudius, tué pendant qu'il prie, irait au ciel : h Ce ne serait pas lui infliger une peine. » Celte réserve peut amener un sourire sur la physionomie d'un sceptique, mais Hamlet a les idées de son temps et non celles du nôtre. Le châtiment est donc ajourné, seulement retardé. Quant à Gertrude, Hamlet, s'irritant peu à peu, l'immolerait comme Oreste immola Clytemnestre, si le feu roi n'apparaissait pour conseiller et pour imposer la clémence à son fils : le fantôme rappelle à Hamlet qu'il lui a dit « de n'entreprendre quoi que ce soit contre sa mère », et de laisser au ciel le soin de la châtier par le remords, aussitôt le prince se calme.
Certes, la scène entre Oreste et Clytemneslre dans les Choèphores d'Eschyle est d'une sublime violence, et l'on est saisi d'elfroi à la vue de ce fils condamnantsa mère et lui disant : « Ce que vous avez fait vous-même, il faut le suhir à votre tour»; mais Shakespeare a sinon dépassé, du moins égalé le poète grec en ayant l'idée géniale de faire intervenir entre la mère et le fils l'ombre du père. Je ne sais pour ma part rien de plus beau que cette àme errante qui revient du séjour des morts pour sauver la vie de la reine et pour proclamer l'indissolubilité des liens qui unissent éternellement, et quoi qu'il se soit produit, le fils à la mère.
Cette scène admirable est le point culminant de la pièce : tout le reste n'est plus que la conséquence des prémisses et leur conclusion logique : d'abord la folie et la mort d'Ophélie, ensuite ia mort de Claudius, de Gertrude, de Laërte et d'Hamlet.
En ce qui concerne Ophélie, on a dit que sa folie et sa mort sont « des épisodes ne tenant pas essentiellement à l'action » ; c'est une erreur! Notre pitié pour Hamlet est accrue ' encore en le voyant frappé dans son amour même. Aussi quel effet produit le cri si bien poussé 'par M. Mounel-Sully : « Je l'aimais! » Je confesse que c'est la main d'Hamlet qui précipite Ophélie dans la tombe, mais le poète a eu l'art de sauver son héros de l'odieux qui aurait pu rejaillir sur lui; la fatalité est l'excuse d'Hamlet, et les sanglots du prince devant ce cercueil qui renferme tant de jeunesse et d'innocence ont un écho vibrant dans le public.
D'ailleurs, bien que le spectacle soit cruel pour les âmes en deuil, qui voudrait supprimer le tableau du cimetière? Shakespeare ne l'a-t-il pas empreint d'une poésie merveilleuse? 11 n'est pas jusqu'au contraste des facéties des fossoyeurs avec la gravité de la cérémonie religieuse qui ne serve à accroître l'impression.
Enfin, les événements qui se pressent au dernier acte, et dont je fais bon marché au point de vue artistique, n'en ont pas moins leur nécessité et, je le répète, leur logique. Claudius, l'usurpateur, l'assassin, veut, par un nouveau meurtre, se débarrasser d'Hamlet, et il est pris à son propre piège ; Hamlet le
Il WII.KT.
tue avec l'épée qui devait percer la poitrine du princede Danemark, Laërte, qui a eu le tort de se prêter à une infamie, esl aussi la \ ictime de son complot ; el Gertrude, par l'arrêt d'un l»ieu justicier, avale le poisou destiné à son lils. Certes, si Shakespeare n'avait imaginé que cette universelle tuerie, il ne mériterait pas la qualification d'homme de génie; mais ce que je tenaisà montrer, c'est que M. Fouquier, par exemple, est injuste quand il dit que la fin i'Hamlt t n'a pas le sens commun ».
Kst-il besoin (rajouter. — cela a été répété souvent, — que la conclusion du drame, l'arrivée de Fortinbras, prince de Norwège, esl très saisissante, et que c'est à tort qu'on la supprime au Théâtre-Français
J'ai essayé de dérouler devant vous, de suite, le fil de l'action; si j'ai réussi à faire ce que je voulais, j'aurai démontré que le draine n'est ni mal conçu, ni « mal t'ait ».
— le mot a été écrit. — ni désordonné, el que le personnage principal n'est pas inco lièrent.
Si la cause de Shakespeare et d'Hamlet est gagnée dans L'ensemble, il n'y a pas de difficulté à triompher dans le détail, caria pièce abonde en beautés qui éclatent aux yeux de nuis. » Ce qui doit surtout étonner,
— écrit Schlegel, — c'est qu'un oin rage on il y a tant de desseins caches et dont la hase repose a une telle profondeur semble l'ait au premier coup d'œil pour plaire a la multitude. »
Et ce qu'on a du du drame de Shakespeare, on peut I" dire également de la
pièce qu'Alexandre Dumas père et M. Paul
Maurice ont tirée de l'œuvre originale. Les
adaptateurs n'ont pas, comme cela arrive trop souvent en pareil cas, affaibli l'action. mutilé la conception.
Quanl à la forme, je m'en réfère au jugement qu'un poète. — dont l'opinion l'ait autorité même pies des puis. — Théophile Gautier, formulait en 1846 : « Vous trouverez partout la fidélité a la pensée ci ,1 l'expression : l'intelligence profondé du sens et du texte; une versification toujours ferme, nette et correcte; enfin, ce qui est malheureusement trop rare, un poète traduit par un poète. »
Mais, pensera-t-on, si le drame de Shakespeare a ete si bien présenté au public, et s'il est Tort accessible même » a la multitude », d'où vient que l'autre soir, a la Comédie française, il j ail eu des résistances indéniables? Cela lient a des causes diverses qu'il n'est pas sans intérêt d'énumérer ; les unes procèdent de l'œuvre même, les autres de l'interprétation et de la mise en scène.
Les premières sont d'ordre moral el physique. La principale de toutes. c'est que le drame de Shakespeare est triste, qu'il offre peu de repos à l'âme terrifiée ; or le public français, el surtout peut-être le public parisien, ne supporte que jusqu'à un certain degré, au théâtre, l'oppression résultant de la terreur.
En outre, le drame est sévère; il est, dans Hamlet, nombre de réflexions
M. GRAVOLLET, dans le rôle de Marcellus.
philosophiques sur la vie, sur la mort, qui trouhlenl la quiétude de ceux qui u'onl pas de penchanl a la méditation grave. Ces sentiments-là ne se discutent