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COMEDIE EN 1 ACTES

De M. 11 EMU MEILHAC

Représentée pour la première fois au théâtre du Palais-Royal le 2 décembre 1886

Directeurs : MM. Briet el Delcroix

« Qu'est-ce qu'un vaudevilliste? ont dit MM. de Concourt. C'est un homme qui collabore. » M. Meilhac, cette fois, n'a collaboré avec personne; mais ce n'est pas pour cette raison seulement que l'auteur de Gotte, représentée au Palais-Royal, n'est pas un vaudevilliste.

Il y a vingt-six ans déjà, un maître critique, dont la sagesse esl volontiers hardie, mais qui ue passe pas pour un émeuticr, s'inquiétait de l'étal de notre théâtre et se demandait s'il ne voyait rien venir de nouveau-, et ce maître critique, dont le goût ne sera pas soupçonné d'être bas ni frivole, voyait venir M. Meilhac.

LKS PREMIÈRES ILLUSTRÉES.

M. Emile Montégut écrivait en 1860 : « Ètes-vous assez exempt de préjugés pour ne plus vous laisser abuser par des rabâchages débités d'un ton solennel et par de pompeuses inutilités? Ètes-vous ennuyé des platitudes mélodramatiques, et, en un mot, êtes-vous, pour votre bonheur, assez blasé pour n'être plus amusé que par les œuvres où se rencontre un grain d'originalité, aussi petit qu'il soit : eh bien, alors, allez-vous-en aux Variétés voir la pièce de M. Henri Meilhac : Ce qui plaît aux hommes. Et le successeur de

Gustave Planche, eu philosophe « qui ne se paye pas de mots, mais de raisons, et qui n'accepte pas les œuvres sur leur étiquette », prenait soin de conclure : « Il y a une tendance chez la plupart des jeunes auteurs dramatiques à transformer le vaudeville en comédie. Et vraiment, si l'on y réfléchit bien, cette tendance n'a rien que de raisonnable, et mérite plutôt d'être encouragée que d'être condamnée. Si la comédie, depuis longtemps morte, doit renaître, d'où sorlira-t-elle? Pourquoi donc ne naîtrait-elle pas du vaudeville? Elle est bien née, une fois déjà, de la farce italienne... Vous trouvez que cette origine n"est pas assez noble pour la comédie ; mais vous oubliez que le théâtre de Molière n'en a pas eu d'autre... La comédie ne se pique pas d'être noble, même lorsqu'elle est grande; elle se pique d'être humaine, et cela lui suffit... De l'ancienne comédie que reste-t-il? Rien, si ce n'est un cadre presque hors d'usage et des traditions de déclamations morales et sentencieuses... Si la grande comédie a chance de revivre, elle sortira de la farce parisienne; car il y a de nos jours, qu'on ne s'y trompe pas, une farce parisienne, comme il y eut au xvir siècle une farce italienne. »

Cette « farce parisienne », on sait ce qu'elle est devenue, pendant un quart de siècle, avec Théodore Barrière et Lambert Thiboust, avec MM. Labiche, Gondinet, Victorien Sardou. Mais nul assurément, depuis, ce temps où il était « le jeune auteur de l'Autographe », nul n'a fait plus que M. Meilhac, soit avec Ludovic Halévy, soit même avec d'autres, soit enfin seul, pour cette évolution littéraire. « Exempt de sots dédains et de répugnances académiques, » ainsi que le voulait M. Montégut, M. Meilhac louche au vaudeville, et il n'y touebe, en effet, que pour « le transformer en comédie ». Rarement celte définition du

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genre nouveau put s'appliquer mieux qu'à ce dernier ouvrage, si je dis l'opinion que j'en ai, l'autorité de M. Uontégut me couvrira-t-elle? Pas plus, il esl

vrai, que le talent de M. Meilhac, elle n'a encore été consacrée par l'Académie ; je ne pense pas, cependant, qu'il se trouve là quelqu'un pour la récuser par « répugnance » ni par « dédain ».

Qu'un notaire ayant écrit deux lettres, l'une galante et l'autre qui annonce un héritage, et l'une et l'autre illisibles par endroits, se trompe d'enveloppe, C'est un accident possible et en soi assez drôle, mais ce n'est qu'un accident; si un auteur le eboisit pour thème d'un ouvrage de théâtre, ce n'est qu'une donnée de vaudeville. .Mais chez qui vont ces deux lettres? Et, ces gens chez qui elles vont, quels effets produisent-elles sur eux ? Voilà maintenant la question. Si elles s'adressent à des pantins et leur sont un signal d'allées et venues, de jeux de cache-cache et de chocs (des pantins ne peuvent rien de mieux pour nous divertir), vaudeville était la pièce, elle reste vaudeville ; mais si les destinataires sont des personnes humaines, — même exagérées en quelques traits de façon à sembler des caricatures, même assez transparentes pour qu'on voie luire derrière elles l'ironie de l'auteur. — et si la lecture de ces lettres est pour ces personnes l'occasion d'une crise morale, en ce cas le vaudeville devient comédie. C'est justement l'histoire de Gottc.

Ce ne sont pas des personnages bien relevés que M. et Mn,r Courtcbec, petits rentiers parisiens, et M"' Gotte, leur bonne : la comédie, avec eux, aurait de la peine à être « noble ». Mais il suffira, nous le savons, qu'elle soit « humaine ». Que faire en son Age mûr, lorsqu'on jouit d'un suffisant revenu et qu'on n'a point d'enfants, ni de métier, ni d'idéal? Cultiver quelque vice débonnaire. C'est ce que fait Courtebec : il est gourmand. Et de même sa femme: elle est joueuse. Chacun, bien entendu, gouverne sa manie de façon bourgeoise : l'un recherche les a petits plats»; l'autre, qui jadis eût entretenu un quine à la loterie, recherche les jeux de hasard a bon marché, en famille ou dans les casinos. « Bonne humeur et bonne nourriture, » c'est la devise de l'un. « Il faut bien que je joue! » s'écrie l'autre, qui, pour s'excuser, prétend travailler à une grande fortune ; « Il faut bien que je joue, puisque jouer est la seule façon que nous ayons de gagner de l'argent, nous autres honnêtes femmes! » Et, corrompue secrètement par cette idée, corrompue aussi parle spectacle du luxe parisien, elle veut qu'un jour son mari, comme tel autre (pie citent les journaux, ait, grâce à elle, « des chevaux, des voitures et les plus jolies cocottes de Paris». — < Ça, je veux bien! » répond-il, par plaisanterie uniquement, car ce n'est pas là son péché mignon, et il est fidèle à sa femme. — Mais, moi, je ne veux pas! reprend-elle aussitôt. Je ne sais plus ce que je dis quand je pense à celte grande fortune! » Quant à Gotte, elle aime sou maître d'un amour sans espoir : elle l'aime comme un bon chien, parce que c'est s. m maître et qu'il est naturel d'aimer « au-dessus de soi » ; elle l'aime comme une créature qui commence d'être humaine, comme une béte sentimentale, parce

qu'il a une voix agréable el qu'elle l'entend fredonner des airs de Gounod. Voilà d'honnêtes gens, au demeurant, et qui méritent d'être servis par une si brave fille. Et voilà des époux assortis et unis. Mais arrive la lettre fatale, adressée par méprise à Gotte, lue par Mmc Courtebec : « Vous héritez de dixhuit millions! » L'idée d'une telle somme d'or est le réactif qui tombe sur l'honnêteté de ces honnêtes gens, sur la tendresse mutuelle de ces époux. « Est-ce que ces fortunes-là, s'écrie Mmc Courtebec, sont faites pour les cuisinières? » Et comme éblouie par la vision de ce Pactole, elle propose des moyens violents de le détourner. Son mari proteste : « Non, non, ce n'est pas ainsi que s'y prendraient les honnêtes gens. » Mais il ajoute aussitôt : « Supposons que les honnêtes gens pensent à s'emparer d'une fortune. Cela se peut... » Elle interrompt : « Tu crois? » Et lui de riposter par un jeu de mots qui va loin : « Pourquoi pas, si la somme est honnête? » Ils recherchent donc, d'un commun accord, une façon de s'approprier le bien d'autrui. Chacun, par la pente de son vice, roule vers ce but : elle, considère cette fortune comme le bénéfice d'une partie engagée depuis longtemps; lui, s'exhorte à cette conquête et se rend plus présent ce mirage par les fumées du chambertin. Avec une criminelle ingénuité, c'est la femme, d'abord, qui a conçu ce grand projet ; même, elle a pensé un moment, cette lady Macbeth du clan des bourgeoises, pour conserver l'héritage, à supprimer l'héritière; c'était le plus simple : « Couic! — Fi! a répondu l'homme avec horreur. Et les conséquences? Voilà bien les femmes! Elles ne s'occupent jamais des conséquences. C'est ce qui les rend plus fortes que nous. » Cependant, « vous avez tant de puissance, vous autres femmes, quand vous vous donnez de la peine pour obtenir de nous quelque chose qui nous l'ait plaisir », tant de puissance que ce brave Courtebec, lui aussi, étudie les moyens de s'attribuer « honnêtement » ces dix-huit millions. Adopter Gotte? Impossible. Elle n'a pas rendu à ses maîtres un de ces services que la loi exige. Avoir un fils etle lui faire épouser? Mais, pour cela, il faudrait du temps. Faute de mieux et en attendant une idée plus efficace, on résout de choyer Gotte et de l'amuser si bien, « si bien, dit Mme Courtebec, que, quand elle sera riche, elle nous garde »! C'est dit. Elle apparaît, la cuisinière, portant la soupe. Mus par l'instinct comme par un ressort, mari et femme se dressent et s'inclinent devant ces dix-huit millions en bonnet de linge et tablier blanc. Il faut assister alors à cette cour que monsieur et madame font à leur bonne : compliments, mines souriantes, avances suivies de retraites (il ne faut pas aller trop loin ; elle se méfierait), et, derechef, la chaleur de l'action exaltant les courages, avances plus hardies ; M. et M,,,e Courtebec font asseoir Gotte à leur table, ils lui racontent des histoires plaisantes, ils finissent par la servir. Tout à l'heure, regrettant que leur cuisinière n'eût aucun titre à l'adoption, Mma Courtebec avait suggéré à son mari ce stratagème : « Tu prends un bain de mer, tu disparais. Gotte s'élance, elle plonge, elle te ramène... — Et si elle ne me ramène pas? — Alors, c'est moi qui l'adopte. — Et le service à rendre?...

GOTTE. H

— Kh bien.'... puisque, grâce à elle, je serai devenue veuve! » A son tour, un peu plus tard, Courtebec l'orme un dessoin : puisqu'il est aimé de Gotte, il n'a qu'à divorcer el à la prendre pour femme. Il se remémore toutes les preuves de dévouement que M"" Courtebec lui a données en vingl années de ménage, et par là même il s'encourage à lui demander ce dernier sacrifice : elle ne vomira pas, sans doute, avoir tant fait pour rieu; encore un effort, un seul, pour couronner son œuvre : qu'elle se prête au divorce. Il lui fait part de cette combinaison •. il lui promet une petite pension, « aussi petite qu'elle voudra », comme elle se proposait d'en faire une à la cuisinière. A son relus, il s'indigne : « Le moyen est bon, je m'y tiens... Et remercie-moi d'avoir reculé devant une idée devant laquelle tu ne reculais pas toi-même : « Couic!... » Et c'est bien fait pour toi ! J'étais là tranquille, avec mon cbambertin ; c'est toi qui es venue me chercher; et maintenant... Toi, qui es joueuse, tu dis : C'est la guigne... Moi, qui suis un penseur, — il pourrait ajouter : Et qui suis gris. — je dis : C'est la Providence! »

Nous le disons aussi, nous public : c'est la Providence, ou, du moins, c'est la justice, telle que peut l'assurer l'ordre naturel des sentiments humains. Nous reconnaissons la réaction produite sur deux âmes par l'idée de l'or ; probité, amour conjugal, s'il attaque celui-ci et celle-là. cet agent menace de les dissoudre. Et. à la fin, quand la nuit a porté conseil, quand elle a calmé la tièvre du jeu et dissipé les vapeurs du vin, quand elle a donné à la conscience, d'abord surprise par la tentation, le temps de se remettre, quand les époux se sont embrassés et ont restitué à qui de droit l'héritage, nous approuvons l'ironique moralité qu'ils tirent de leur aventure : « Comme cela tient à peu de chose, l'honnêteté des honnêtes gens! — Oui. — Et comme cela doit nous rendre indulgents... — Pour toutes les bêtises que nous pouvons faire! »

Voilà donc, sur cette donnée de vaudeville, — un quiproquo amené par une confusion de lettres, — au moins sur une partie de cette donnée, voilà une comédie humaine, si humaine que. tout en le faisant rire, elle force le spectateur à s'interroger: ces « honnêtes gens », lui-même n'en est-il pas? C'est, je pense, la marque du véritable comique. Mais l'autre lettre, où va-t-elle, et quels sont ses effets ? Elle arrive dans un autre groupe, formé de personnes aussi vivantes que le premier ; et, comme celle-là nous a donné la comédie de l'argent, celle-ci nous donne la comédie de l'amour. Aussi bien la comédie de l'argent, si elle se lût développée assez pour occuper toute la pièce, eût risqué de devenir odieuse. Telle quelle, pour qu'on ne sente pas d'abord son amertume et qu'on n'eu ait que l'arrièrc-goût salutaire, elle a dû se tourner en farce. La comédie de l'amour est plus délicate. Trois personnages encore de ce côté: H. Labirel, un quinquagénaire, sa jeune femme, Marceline, et un brillant viveur, M. Alfred des Esquimaux. I.abirel a épousé la plus gentille et la plus honnête petite créature, la seule peut-être, au dire de son ami Courtebec, qui fût capable de ne pas le traiter selon les mérites de sa jalousie. Pourquoi est-il jaloux? C'est qu'il a cinquante ans el elle vingt-deux; c'est qu'il la regarde et

qu'il se regarde et qu'il compare; après avoir comparé, il conclut : « Il est impossible qu'un jour ou l'autre cette femme-là ne me trompe pas. Si j'étais à sa place, moi, je me tromperais! «Comment l'a-t-il épousée? 11 l'a demandée en

mariage, parce qu'il était amoureux d'elle et « que c'était le seul moyen ». D'ailleurs, il s'est cru jeune, alors, et cette illusion a duré jusqu'au moment où il a obtenu l'objet de son amour. On lui a douné Marceline, « parce qu'il était riche; elle s'est laissé donner, parce que cela l'ennuyait de ne pas être mariée ». Ah! que tout cela est vraisemblable ! Fatigué lui-même de sa jalousie, rclache-t-il sa surveillance? « Va! dit-il à sa femme, mais songe que ce serait mal d'abuser de la confiance d'un homme qui en a si peu. » A peine a-t-il « inauguré celte nouvelle manière », qu'il en a du regret; ballotté d'un sentiment à l'autre, il n'a pas un moment do quiétude. « Mon pauvre ami, lui dit Courtehec, ce qu'il y

GOTTE

GOTTE

aurait de mieux à souhaiter pour toi, ce serait que ta femme te trompât réellement: tu serais plus tranquille! »

Marceline, cependant, est serrée de près par Alfred. La scôueoù il l'aborde,

où elle accepte le combat, en femme vertueuse, mais gaie, et qu'une escarmouche n'effraye pas, cette première entrevue, quelque peu scabreuse, est traitée avec une sûreté, une légèreté de main qui sont d'un maître. « En bon français, monsieur, vous me demandez de tromper mon mari. — Oh! — Non !.. Ce n'est pas cela?... — Heu!... — Oui!... Combien avez-vous eu de... maltresses dans le monde? — Combien?...— Oui, je ne demande pas les noms, mais le chiffre.—

Cinq. — Quel âge avez-vous? — Vingt-quatre ans. — Ce qui fait, si vous avez commencé à dix-neuf, un an par... liaison. Vous venez donc me demander

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