‹ Les Premières illustréesChapitre 18 sur 97 · LA-J3J · texte numérisé non relu

LA-J3J

d'oublier mes devoirs, parce que vous avez envie de me garder un an. — Oh ! — Si fait! Eh bien! il y a trois cas où je comprends qu'une femme oublie ses devoirs: primo, si elle est perverse... je ne le suis pas... Ensuite, si son mari est insupportable... — Ah ! — Oui, je sais, mon mari l'est presque, et s'il continue à l'être autant, il finira par l'être assez... Enfin, si celui qui vous aime

GOTTE

est irrésistible ? — Heu. . — Oh ! oui... — Cependant... — Oh! non. — Mais le jour où je vous aurai donné une preuve d'amour qui me rende irrésistible... — Ah! ce jour-là, je vous le promets, et je ne vous résisterai pas... à moins <| u'uu autre ne me donne une preuve d'amour encore plus belle... » Tout ce dialogue n'est-il pas de la même façon que la Petite Marquise? Mais si, comme Henriette de Kergazon, Marceline doit être sauvée, elle devra une part de son salut à elle-même. Elle aime son mari par grâce de nature et par grâce d'état, parce qu'elle est honnête et parce qu'elle est sa femme ; elle l'aime aussi parce qu'elle est femme : « S'il ne m'aimait pas tant, soupire-t-elle, il ne serait pas si béte ; et on a heau dire, ces choses-là nous touchent! »

Survient la lettre galante. Y a-t-il sur l'enveloppe: Madame, ou: Monsieur Lahirel? « Il doit y P avoir Monsieur, » dit le mari, et il rompt le cachet. Le soir même, devant témoins, il affiche l'opinion qu'il a de la conduite de sa femme en prenant la banque, au haccara. et déclarant qu'il est sûr de 1Ê gagner. 11 gagne, en effet, ce dont il enrage et j triomphe à la fois. Exaspérée par ses ricanements, Marceline songe à la vengeance. Elle reste seule, Alfred arrive ; depuis leur premier entretien, nous savons qu'il s'est mis à l'aimer tout de non. « Ah! lui dit-elle, vous allez me donner un conseil. 11 y a ici quelqu'un qui m'aime... — Moi! — Non, un autre. Mon mari a tant fait qu'il finit par gagner sa gageure contre moi : voilà trop longtemps qu'il me pousse par ses sottises à me mal conduire, et que je m'en défends... N'ai-je pas le droit d'aller trouver un brave garçon et de lui dire : Faites-moi la vie douce, puisque celui dont c'est le devoir s'y refuse! — Ne faites pas cela! — Pourquoi ? — Parce qu'il ne faut pas tromperson mari: n Et Alfred, eu prétendant jaloux d'abord, puis en galant homme et en ami, lui montre les suites de son dessein: les mauvais propos du monde, la complicité humiliante des domestiques, l'affreuse apparition du commissaire. Hevenueà elle-même, elle remercie Alfred de l'y avoir ramenée: « Et maintenant je peux vous le dire: ce brave garçon, chez, qui je voulais courir, c'était vous. — Je le savais, réplique-t-il. . . La voilà, ma preuve d'amour! » Aussi à la fin: « Vous avez été trop gentil! lui dit-elle. Il faut que je vous embrasse. » Elle lui saute au cou, et son mari entre juste à point pour entendre claquer deux baisers sur les joues d'Alfred.

Cette fois c'est fiai, on ue peut mieux fini : c'est le divorce. Lahirel a fou-

droyé Marceline de ses griefs : elle lui a répondu par des aveux, comme à un fou qu'elle ne veut pas contrarier, et aussi comme à un intolérable tyran dont elle trouve une occasion de s'affranchir. Sur ces entrefaites, il reçoit une dépêche : la lettre galante était adressée à Gotte, et Marceline hérite de dix-huit millions. Le mari annonce cette nouvelle à sa femme en prenant congé d'elle. « Vous savez, s'écrie-t-elle, que j'ai dix-huit millions, et vous me laissez partir!

— Mais certainement! » Ah! la voilà, la preuve d'amour, la plus belle de toutes! Marceline en est si touchée qu'elle trouve des accents pour convaincre Lahirel de son innocence, et lorsqu'elle lui répète qu'elle ne l'a jamais trompé, c'est avec le sourire d'un homme heureux qu'il murmure : « Je ne peux pas me faire à cette idée-là! »

Ainsi ce vaudeville s'est transformé en comédie double : je l'ai montré sans peine, et je n'ai pas voulu montrer autre chose; j'ai même négligé, pour m'attacher à cela, le curieux personnage de Golte, qui est d'une réalité si simple et d'une drôlerie si forte. Quant à citer les traits de caractère, les boutades, les inventions plaisantes, j'y renonce. Qu'il suffise de dire que jamais la qualité de l'esprit de M. Meilhac ne fut plus rare, ni cet esprit plus abondant.

S'il en a bien distribué la dépense, on dispute là-dessus. Que cette comédie mi-partie bouffonne, mi-partie délicate, ne soit pas une pièce « faite », comme on dit en argot de théâtre, — c'est-à-dire composée, — quelque préjugé qu'on

(JOTTE.

puisse avoir contre le fantaisiste écrivain, on ne peut soutenir cet avis après réflexion. Chacune des parties de la pièce est bien liée en soi; elles sont entrelacées l'une à l'autre avec art. Mais d'aucuns se plaignent d'être déroutés : à chaque changement de piste, ils craignent d'être fourvoyés dans une impasse et, bien qu'ils reconnaissent chaque fois que leur crainte est vaine, ils en sont gênés; bien que leur plaisir aille jusqu'au bout, il n'y va pas sans inquiétude. Soit! Assurés, maintenant, que l'ouvrage est amusant jusque-là, qu'ils y retournent : sinon, je les tiens pour suspects.

Dites, si vous le voulez, que les scènes bouffonnes, — jouées par Mlk Lavigne avec un burlesque toujours énorme et pourtant varié, par M. Daubray et M" Mathilde avec une verve étourdissante, — dites que cette farce convient plus proprement au Palais-lîoyal ; dites que les scènes délicates, — où M"" Sisos est on ne peut plus aimable, et M. Nunia fort adroit, e1 M. l'ellerin consciencieux, — ne seraient pas déplacées à la Comédie française. Mais prétendezvous, parce qu'il y a des changements de ton, que ces changements ne se peuvent souffrir et que ceci détonne à côté de cela? (Et peut-être vous prétendez aimer Shakespeare! Maintenez-vous que ceci est trop fin pour le Palais-Royal, et que cela seul devrait y rester? Alors, j'en ai peur, cela tout seul ne vous plairait pas davantage. Ce qui ne vous plaît pas, ou ce qui vous déplaît même, ce qui vous échappe ou ce qui vous incommode, c'est proprement le comique, bouffon aussi bien que délicat. Vous êtes gâté par le vaudeville, qui ne vous demande pas de penser, pas même de penser gaiement, entre neuf heures et minuit, pendant votre digestion. 11 surprend et secoue vos nerfs par ses grimaces et ses culbutes : fous lui savez gré de cet office, vous lui réservez votre indulgence, vous ne roulez rien de plus que ce qu'il vous donne.

C'est que, depuis quelques années, un arrêt, un recul même s est produit

dans la transformation de la comédie en vaudeville. Combien de vaudevilles avons-nous vus sous le nom de comédies, non seulement au Vaudeville même ou au Palais-Royal, non seulement au Gymnase ou aux Variétés, - ni à Cluny, aux Menus-Plaisirs, à Déjazet, où c'est leur place, - mais à la Comédie française! Ou plutôt nous n'en avons vu partout qu'un petit nombre et toujours les mêmes et l'habitude de ces types a rendu paresseux beaucoup de gens. Ce n'est plus de « pompeuses inutilités », ni de . platitudes mélodramatiques » qu'on nous fait un répertoire, mais d'inutilités triviales etde platitudes foraines. Cependant, au lieu que cette nourriture vous ait fait le goût grossier, vous dé"-oûte-t-elle enfin? « Ètes-vous, pour votre bonheur, assez blasé pour n'être plus amusé que par les œuvres où se rencontre un grain d'originalité, >. ou même plusieurs? « Alors, vous dirai-je, - comme M. Montégut, il y a vingt-six

anSi aiiez voir la pièce de M. Meilhac! »

' Louis Ganderax.

DISTRIBUTION DE LA CRÉATION

MM. DALBRAV .

PELLEIUN .

FŒMA. . . .

VICTOWN. .

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