NUMA ROUMESTAN
COMÉDIE K\ 5 MTKS I) E M. A LPHON S F. DA I l> E T
Rep\ la première fois
ur le théâtre national de l'Odéon le /■>' février Directeur : M. Porax.
Secrétaire général : M. Desbeàux.
DISTRIEUTION DE LA CREATION
Paul MOUNET . . Kuma Roumestan.
Albert UMBSP.T. PresidentleQuesncy
RB8ML Valmajour.
CORHAGUA. .. . D Boucherein
DOMEHY Davin.
COLOHBEY.. .. De lipparl.
KEiUVAL Dominique.
SUJO L Pipa tachellery.
DUPARC D'Espinassous.
CALMSTTES. .. General d'Espalioa.
PïEVILLE Baron Van nerg,
JAKAH Auberlin.
TALDÏ D'S
FAVART Hn,c le Quesnoy.
Raphaële SISOS. Rosalie Roumestan.
CROSKUR Tante Portai.
CERKY Tetite Dichellery.
RAUCOUST «aman Dathellery.
LAISEC Hori
LÏKXEi Audiberte.
MERET »"'1' Roumavage.
VAÏDESKE K»« Eoumavage.
RAKDAL Bedarrides.
DALIER Hasbagina.
LAUSRE Un Domestique.
PICARD On vieux Pilo'e.
La nouvelle comédie que M. Alphonse Daudet vienl de faire jouer à l'Odéon est toul ensemble un,. pièce '1'' caractère et aussi l'étude très générale d'un milieu et d'une rare. Ln pièce (le caractère s'appelle Numa Roumestan : c'est un drame cnnumal. La pièce de thèse a en longtemps pour titre Nord •< Vidi : ''est la peinture des hommes et <\r, femmes du Midi opposés .aux
I ies et aux femmes du Nord. Cette étude
occupail certainemcnl la première place dans les
pr scupations littéraires .le M. Alphonse Daudel
mais par un de ces phénomènes d'optique donl p. théâtre est coutumier, c'est le drame qui. pour le public, a pris toute l'importance, tandis que la llièsc [tassait au second plan.
Ce n'est pourtant pas faute que les personnages de la pièce rappellent souvent au spectateur que ce sont les mœurs et les caractères des Méridionaux que l'on met sous leurs yeux. Il n'y a presque point de scène où le mot Midi ne soit prononcé. « Voilà comme nous sommes dans le Midi », répète volontiers Numa. « Voilà comme vous êtes dans le Midi », répond sa femme; et tous, la tante Portai, la petite Le Quesnoy, les autres redisent en chœur, comme les protagonistes : « Le Midi! Ah! le Midi! » Les spectateurs n'y prennent point garde, quelques-uns s'en impatientent un peu : c'est que tous ont le cœur pris par l'autre sujet de la pièce, qui, celui-là, n'est ni une étude du Nord ni une étude du Midi, mais un drame largement et tragiquement humain.
La lecture du roman — -j'en ai fait l'épreuve récente — ne produit point une impression semblable. Sans doute, dans le livre comme à la scène, on suit avec une curiosité très vive le récit des aventures conjugales de Numa : mais ces pageslà ne s'emparent pas tyranniquement de l'attention au point d'empêcher le lecteur de prendre un intérêt décidé à l'étude d'un caractère ethnique : le caractère méridional. On a le loisir d'entrer dans la pensée de l'auteur-, on voit clairement par quels écarts d'imagination, quelles exagérations de langue l'homme du Midi différencie de l'homme du Nord; on comprend quelle influence l'ardent soleil de Provence a pu avoir, à la longue, sur une race dont il chauffe la tête depuis des siècles, et l'on a toujours présente au souvenir cette page éblouissante que M. Alphonse Daudet a écrite sur le Midi dans son premier Tartarin et qui lui a servi de thème pour des variations infinies :
« Pour bien me comprendre, allez-vous-en dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays où le soleil transfigure tout et fait tout plus grand que nature. Vous verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que la butte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques; vous verrez la Maison carrée de Nîmes — un petit bijou d'étagère — qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en un, c'est le soleil! Tout ce qu'il touche, il l'exagère! »
Nous avons ici l'aveu bien net que la différence entre le caractère de l'homme du Midi et de l'homme du Nord n'est, en somme, qu'une affaire de nuances. Tous deux chantent le même air; mais l'un à demi-voix, l'autre à gorge déployée. Le caractère méridional, c'est le haussement de ton de tout ce qu'on danse, la transposition dans une clef bruyante de tout ce que l'on éprouve : rien de plus. Et certainement il n'y a pas entre l'homme du Nordtype et l'homme du Sud-type une différence aussi essentielle, aussi caractéristique, qu'entre le Français, par exemple, et l'Anglais.
Ce grossissement, par l'imagination, des sentiments, des actions et des idées, (fui est si divertissant dans les livres de M. Alphonse Daudet, peut être difficilement transporté dans une comédie. A la scène, il se confond avec cet autre grossissement, avec cette exagération de tous les traits saillants de caractère qui est la loi élémentaire de l'optique théâtrale, liappelez-vous au premier chapitre du roman — le plus large peut-être, le plus éblouissant du livre, — Numa réunissant dans une même étreinte, sur sa vaste poitrine, M. d'Espalion, M. le président Bédarride, le pilote Cabantous, toute la famille Valmajour. La scène produit un effet extraordinairement comique d'exubérance, d'exagération, de cordialité débordante, et le grand coup de soleil qui tombe sur les arènes d'Aps lui fait une perspective mensongère, presque féerique... Oui, oui, c'est bien au pays du mirage que ces choses se passent. Mais à l'Odéon, à la lueur
NDMA ROUMESTAN.
de la rampe, dans le décor gris d'une tente de coutil, malgré l'habileté de la mise en scène, le dialogue s'est trouvé baissé d'un ton, remis au diapason ordinaire. La scène, telle que nous l'avons vue, encore que très gaie e1 mouvementée n'étail pins caractéristique du Midi; cola Qgurail loul aussi bien les comices agricoles d'Yerville en plein pays de Caux. i n député rouennais n'aurait pas promis en d'autres termes ni avec moins île chaleur des croix, des pensions des bureaux de tabac à ses électeurs normands; ei ceux-ci, en lui serrant la main avec reconnaissance, n'auraient pas été plus dupes que les Provençaux de l'Odéon de ces promesses d'estrade.
Cette trahison de la perspective apparaît surtout dans les actes-tableaux où les personnages agissent, se meuvent, gesticulent plus qu'ils ne parlent; toutefois ses effets atténués se font sentir même dans les scènes où le dialogue reprend de l'importance et où les caractères s'expliquent.
Dans le deuxième acte de la pièce — et je dis tout de suite qu'il a largement rail rire, — dans le deuxième acte de la pièce, on voit Numa dans son cabinet entre ses deux secrétaires Davin et de Lappara, son bon et son mauvais ange. Dans l'intimité de es deux camarades, le grand homme se livre; son « Midi n lui sort par tous les pores; il s'affirme dans cette phrase justement célèbre : » Moi, quand je ne parle pas, je ne pense pas; » il s'affirme dans le mépris que le hou Numa fait paraître poulies femmes, racontant, sans qu'on l'en prie, comment il a trompé
la sienne, et interrompant le panégyrique commencé de M Rou-
mestan pour recevoir M Dachellery et sa tille, la petite chanteuse de café-concert.
J'ai souvent entendu M. Uphonse Daudet insister sur cette remarque que l'on reconnaissait le Méridional à son mépris pour la femme. Il a mis cette observation en lumière dans tousses livres; dans Numa, il cite un proverbe de son pays : « Les femmes ne sont pas des gens *, et il fait dire par une femme du Midi, la tante Portai, qu'il ne faut pas attacher trop d'importance à la trahison d'un mari. « Nous autres, Méridionales, nous prenons cela par-dessous la jambe. »
Il est sûr que la Provence, c'est déjà l'Orient, et que l'homme du Midi, qui vit volontiers dehors, au café, où il joue, au cercle, où il pérore, ne fait guère de sa femme sa société ordinaire; il ne la considère point comme son égale et ne lui accorde pas au loyer une place aussi large que le Normand l'ail pour sa fermière. Mais, là encore, il ne s'agit que de nuances et de degrés de respect; nous ne sommes point du tout dans l'absolu. Le Nord est plein d'hommes qui considèrent la femme comme un animal gracieux de
qui l'un ne doit attendre que de l'amusement et du plaisir. De me pour la
belle phrase sur les mots créateurs d'idées, si elle est typiquequand ils'agit des orateurs du Midi, elle est vraie d'une vérité presque égaie pour tous les improvisateurs éloquents, sous quelque latitude qu'ils parlent. De même, enfin, pour le mensonge, dont Numa croit avoir le monopole. Tous les h mes qui trompent leurs femmes — et ils sont de ce côté-ci de la Loire presque aussi nombreux que sur l'autre rive — apportent dans l'infidélité le cj nisme inconscienl et (a fécondité d'imagination <\>' Numa. Ce que le Méridional peut dépenser, dans la trahison, d'art, de lionne grâce et de rondeur en plus, M. Daudel me l'a fait toucher «lu doigt dans son roman; mais M. Paul Monnet ne me l'a pas rendu sensible sur le thé&tre. Est-ce parce que cet excellent acteur n'esl pas de toul point l'homme du rôle, parce qu'il manque de câlinerie, de t'élinerie, qu'il n'a rien des souplesses du ténor el qu'il ne peul plier sa voix à chanter la cantilène? il j a de cela sans doute; mais le véritable obstacle qui s'oppose a la nette