‹ Les Premières illustréesChapitre 65 sur 97 · ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

ALPHONSE DAUDET

NOM A RODMESTAN.

Ili'.i

intelligence de la pensée de l'auteur, c'esl encore une fois l'oplique du théâtre, où il fa 11 1 se contenter d'observations an peu grossières dans les caractères, comme

île lames touches dans le brossage des décors. Les délicatesses de ton, les nuances

trop lïues de psychologie n'apparaissenl point au delà de la rampe.

l'une ces raisons et pour une autre que je crois pressentir, le per sonnage de la tante Portai, qui esl si \ ivanl el

si comique dans le livre, n'a peut-être pas produit i la scène tout l'ell'et que H. Daudel en attendait.

l'étais assis a la repre

sentatii n a côté d'un Provençal, et, bien qu'il ne fût pas satisfait de l'accent de M- Crosnier, je jugeais bien à son ravissemenl que cette silhouette devieille femme exubérante, colère, douce, hâbleuse, bavarde, bonne, indulgente aux péchés de galanterie, était dessinée sur le vif. « Il me semble que j'entends ma grand'mère, me disait mon voisin, ma tante, ma marraine, toutes les bonnes rem m es de chez nous : -, El il s'auiusail plus que nous tous, qui étions divertis, mais aussi un peu dépaysés par la peinture de ce type dent nous ne connaissons pas l'original. Nous riions par entraînement, comme il arrive lors-

M MA ROUMES fAN.

qu'où vous a invile à un banquet de « pays » qui se racontenl au dessert des histoires en patois que vous n'entendez qu'à demi, mais qui font mourir de rire ceux qui les comprennent.

M. Uphonse Daudet a fait lui-même la meilleure critique de celte peinture des mœurs et des choses du Midi en nous montrant Vaimajour, le tambourinaire — si beau dans le soleil des Vrènes qu'une petite Parisienne en tombe iimoureuse — si pileux en habit noir, dans le salon du ministère, roulant désespérément vers Numa ses yeux de faucon malade ».

\uina aurait dû laisser Vaimajour au pays d'Aps; M. Alphonse Daudet aurait peut-être dû laisser son homme du Midi dans l'atmosphère ensoleillée du roman. qu'on ne pouvait porter sur la scène.

Comme il arrive toujours, j'exagère ma pensée en l'exprimant. Ce Midi qui semble un peu enrhume — surtout quand on s'est chauffé au soleil du livre — fait un décor pittoresque à l'autre pièce de M. Alphonse Daudet, un drame magnifique qui a tiré tout l'intérêt vers soi, qui nous a bouleversé le cœur et qui fait de Numa Roumestan — je le dis dans toute la sincérité de mon émotion — une œuvre à part au théâtre.

Le sujet de ce drame est simple, d'une étrange bana lité dans les faits : c'est l'aventure û'un mari qui trompe sa femme tout en l'aimant, et de cette femme qui pardonne, mais ne se console jamais. Que de romans, que de pièces n'a-t-on pas déjà bâties sur ces bases! Cet encombrement avait pour résultat que depuis longtemps on élevait sur ces fondations, retrouvées au premier coup de pioche, îles œuvres toutes semblables entre elles et qui n'avaient pas de racines vivantes. M. Alphonse Daudet a balayé toutes ces ruines, toutes ces broussailles, et il a retrouvé le sol vierge.

J'oublie que Numa est né au pays d'Aps ; je ne vois en lui que le mari. Avant tout, cet homme est bon, d'une bonté intelligente, facilement émue: cela est un effet de son tempérament expansif, et aussi de l'indulgence qu'il a acquise par la connaissance des hommes. En somme, le fond de son cœur, la source unique de toutes ses qualités et de tous ses défauts, c'est la tendresse pitoyable. Il aime mieux se fier aux avertissements presque sensuels de cette pitié que suivre les indications, souvent sans agrément, du sens moral. Numa a étouffé systématiquement sa conscience sous son cœur, et il est arrivé a l'inconscience instinctive, proie mûre pour les passions bonnes et mauvaises, ardent pour toutes, de l'ardeur d'un quadragénaire en qui la sensualité et l'intelligence flambent de celte flamme superbe qui précède les déclins.

M. Uphonse Daudet a mis en lumière cette complication d'âme, si profondément humaine, avec une surprenante habileté. Numa se trahit dans toutes ses paroles, dans tous ses gestes. Rappelez-vous ce baiser qu'il jette du haut île l'escalier au moment où il part pour rejoindre la petite Dachellery. Ce baiser, envoyé du bout des gants, a lait courir dans la salle un frisson, car on a senti que ce n'était pas un geste mécanique, mais bien, dans le fond, un élan sincère de tendresse. Voyez plutôt. Numaquittesa femme sans remords pour aller la tromper indignement, et le cœur lui manque.il est presque sur le point de renoncera son rendez-vous parce que M°" Koumestan lui demande — à ce qu'il croit, par pur caprice — de ne pas sortir. Il est prêt à la trahir, il ne veut pas « lui faire de la peine »!

Tout Numa, tout le Midi, affirme M. Daudet — hélas: pourquoi ne pas le dire? — tout l'homme est là-dedans, .le regardais, à cette minute, les visages

d'hommes autour de moi: beaucoup s'étaient subitement baissés; sur les fronts je lisais un sentiment que M. Daudet nous a déjà fait éprouver à la représentation àeSapho : la honte.

11 est entendu que nous ensevelissons au fond de nous-mêmes un certain nombre de laideurs morales, de contradictions plus tristes les unes que les autres. Chacun de nous, se jugeant sévèrement sur ce point, croit qu'il est seul atteint de celte lèpre et cache son infirmité à tous les yeux. Autour de nous, les autres observent le même silence. Ceux oui font métier de peindre les passions, ceux-là mêmes qui ne reculent pas devant les analyses des vices les plus bas n'ont jamais porté la main sur ces hontes. Et voilà qu'on les découvre impitoyablement, en public!

Croyez que si l'émotion et la surprise étaient moins fortes, de pareilles hardiesses seraient accueillies par des siftlets, et que les hommes qui sont là feraient payer cher à l'auteur l'audace qu'il a de les montrer aux femmes dans Ta vilaine nudité de leurs âmes.

En face de Numa, Mme Roumestan est grave et sérieuse, bien femme en ce point que, sans formuler, comme Francillon, des théories sur l'égalité des sexes dans l'amour, elle attend de l'homme qu'elle aime les respects, les ménagements, les délicatesses de lidélité dont elle nourrit sa propre tendresse. Quand elle est forcée de croire à la trahison de son mari, ce n'est pas une idée de vengeance qui lui traverse, la cervelle, c'est un horrible dégoût qui lui monte des entrailles aux lèvres pour cet animal répugnant que la seule sensualité gouverne.

M n,c Roumestan n'est pointunedon Quichotte chimérique; ce n'est pas au bal de l'Opéra qu'elle court en quittant son foyer profané : c'est vers cette maison de son enfance où elle, a grandi dans le respect de ses parents, cherchant près de son père qu'elle adore un antidote contre la nausée qui l'étouffé, et qui sait? peut-être le courage d'aimer encore celui qu'elle n'estime plus

Tout cet acte, dans la maison Le Quesnoy, a été joué par Mlle Sisos et Mme Favart avec un rare talent. La mise en scène, dans sa froideur exacte, donne raison, par l'impression qu'elle cause, à la théorie que M. Daudet a émise sur le décor caractéristique des milieux, qui doit tenir, au théâtre la place de la description. Par sa simplicité poignante, ses allures de vie réelle, l'absence de toute convention non seulement dans les paroles, mais dans la conduite des scènes et dans les mouvements des acteurs, M. Daudet a produit sur le spectateur un effet immense et donné un exemple magnifique de ce théâtre plus humain, plus vrai que l'autre, qu'il rêve. 11 ne s'agit plus en effet, cette fois, de tentative propre à émouvoir des lettres et à réussir devant un public d'élite : des scènes comme l'aveu de M"" Le Quesnov à sa tille, J'a\eu poignant de l'infidélité du père, bouleverseront par leur simplicité même le cœur des spectateurs les plus irustres ; et derrière les personnages la foule verra, comme nous l'avons aperçu, le drame symbolique qui dépasse les individus, leurs passions et leurs douleurs, le tragique malentendu des sexes poussés l'un vers l'autre par des appétits inégaux et qui ne s'accorderont jamais sur la question de l'amour. Hanté de la vision de cet obstacle éternel au bonheur des hommes, M Alphonse Daudet a déjà montré la bataille des amants dans les liaisons de hasard que nouent l'habitude et la pitié. Il a voulu, cette fois, faire ■voir le débat aussi cruel sur le terrain du mariage. Dans sa pensée, Numà complète Sapho: après le drame du faux ménage, le drame du ménage.

Hugues Le Roux.

UaïsO& Qimntin, 7,

Le Ventre de Paris

Deux mille personnes battant des mains, crianl bravot bravo! el faisant relever trois fois le rideau pour acclamer une artiste, voilà ce que l'on a \n au Théâtre de Paris, el c'est un spectacle bien beau, je vous assure, que celui que montre ainsi une salle transportée par l'enthousiasme.

Oui, après le sixième tableau du Venin Paris, tableau intitulé l'Enfant et qui devrait plutôt être appelé la Grand' M< i . toul le monde pleurait ou se mouchait — ce qui est la même chose au théâtre — et tout le inonde s'associait à l'ovation faite aux interprètes, siuiout a \i - Marie Laurent, qui a trouvé le moyen de se surpasser, d'être artiste plus admirable

que jamais, artiste... sublime, écrit dans le Gaulois notre confrère M. de Pêne, qui sait la valeur des mots.

Donc, c'est surtout ce sixième tableau du drame et Mme Marie Laurent qui ont conquis le public. Or ni le tableau ni le jeu de l'artiste ne représentent le théâtre naturaliste.

On sait qu'elle est de l'invention de M. Busnacb, cette première scène de la Grand'rnere et l'Enfant. Elle dérive d'une intrigue qui n'existe pas dans le roman, et de plus, elle est dans la donnée habituelle des anciens mélodrames.

Ah ! l'ancien mélodrame ! M. Zola en a bien médit, et pourtant il se sert des moyens mélodramatiques pour émouvoir.

Je viens de relire les articles de M. Zola sur M. d'Ennery, et j'y trouve des phrases comme celle-ci :

« Les pièces de M. d'Ennery n'ont pas d'au delà; — l'au delà,... voilà un mot bien spiritualiste ! — elles ne vont pas plus loin que la satisfaction immédiate du public! »

Ou bien encore :

« Comment voulez-vous que la foule se défende contre des émotions si fortes : une mère qu'on assassine, une petite fdle qui crie dans la coulisse, un père qui va être accusé faussement ? Le public ira toujours fatalement à des spectacles pareils. Le plaisir est tout physique. La chair est prise, les nerfs sont secoués, les larmes coulent quand même. »

Ne pourrait-on pas s'armer de tout cela pour dire à M. Zola : « Eh! mais, qu'avez-vous l'ait dans le Ventre de Paris ? »

A quoi le grand romancier répliquerait sans doute : « Ce n'est pas moi ! c'est Busnach i »

Car il y a quelque chose de vraiment drôle et dont M. Zola, quia la critique dure, s'égayerait d'un large rire s'il n'était pas le sujet de cette... gaieté; ce quelque chose,... le voici : M. Zola a répété et répète encore sur tous les tons, à ceux qui l'interrogent: «Il faut transformer le drame. Plus de vieilles formules! Ne restons pas dans les ornières de l'art dramatique I Etc. ! etc. ! »

LE VENTRE DE PAIil>. 175

Et puis, quand on met sur la scène un roman de lui, il laisse, — d'aucuns disent qu'il est plus qu'un patient et qu'il a une complicité activé, — il laisse couler son œuvre dans les vieux moules, il se résigne à voir enlever ce qui est original et à voir ajouter ce qui est de convention, ou du moins de tradition. Plus de transformation! L'ornière! Il faudrait enfin se décider à nous donner la formule nouvelle que ni les Héritiers Rabourdin ni Bouton de Rose ne contiennent^.

Quant à Thérèse Baquin, c'est une belle... tragédie eu prose que j'ai applaudie dès son apparition avec une chaleureuse conviction.

Pour le Ventre de Paris, M. Zola a continué son jeu ; il reste dans la coulisse et met M. Busnach en avant. Soit! Mais M. Busnach est del'écoledu mélodrame,

et c'est pourquoi il a inventé ce sixième tableau, qui a été si acclamé, qui amènera — M"" Marie Laurent y aidant fort — beaucoup d'argent dans la caisse du théâtre et la bourse des auteurs, mais qui ne sera pas un argument — au contraire ! —pour le théâtre naturaliste.

Mais il faut le conter cet épisode, et pour cela il faut reprendre le sujet du Ventre de Paris à son point de départ.

.Naturellement, c'est du drame seul que nous parlons, — le roman et le drame différant beaucoup; — même, pour cette raison, nous allons procéder comme ce dernier, par tableau.

Premier Tableau : la Belle Normande.

La Belle Normande! on appelle ainsi aux Halles M"° Mébudin, marchande

(1) En réponse à cette critique, M. Zola écrivait dans le Gaulois du 2G février : « M. Henri de Lapommeraye et quelques autres s'étonnent, me plaisantent ou me foudroient de ci- que i Busnach tirer des pièces de mes livres. Mon Dieu! s'ils tiennent tant à m'ajiplaudir ou à me siffler tout seul, nous pourrons arranger l'affaire. J'ai depuis six ans dans un tiroir une' pièce, /î™ ce dont pas un théâtre de Paris n'a voulu. M. Henri de Lapommeraye, qui est très puissant, n'a qu'a me la faire recevoir quelque part et il m'aura sans collaborateur. »

M. de Lapommeraye a répliqué à M. Zola de la façon la plus éloquente el la pliia spirituelle; il a fait recevoir Renée au théâtre du Vaudeville. — 'Note de ta Rédaction i

de poissons. Elle n'est plus jeune cependant : elle a juste la soixantaine quand la toile se lève, en 1858 ; mais le surnom de la jeunesse lui est resté. Mme Méhudin a une fille, Louise; et nous apprenons — M",e Méhudin l'ignore, elle! — que cette Louise a un enfant, un petit garçon de sept

— — ] ans'. Elle a ac-

' '-;. couché clandestinement et l'en-

Louise a un entant, un - ' linemeDt el

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