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COMÉDIE ES TROIS ACTES EN VERS

M. JEAN RIGHEPIN

Représentée pour lu première fois sur le théâtre de la Comédie française,

le 27 octobre 1880.

Directeur : M. Jiles Claretie. — Secrétaire général : M. Bodimer.

La fort u do de Monsieur Scapin a été singulière. Le premier acte .1 obtenu un succès étourdissant. C'étaient des applaudissements et des rires sans lin. Toute la salle était en joie, et dans les couloirs, durant l'entracte, ou ne s'abordait qu'avec des exclamations de plaisir. Le second acte a commencé de refroidir celte bonne humeur; le troisième a été écouté dans un silence glacial, que rompaient seuls des bravos de commando, qui sonnaient lugubrement dans une salle morne, (le qu'il y avait de plus étrange, c'est que ce public, qui était venu admirablement disposé pour l'auteur et pour son œuvre, dont ce premier acte avait encore échauffé la sympathie, faisait de son mieux pour réagircontre l'ennui qui peu à peu l'envahissait, il n'en pouvait venir à bout; il se raccrochait par-ci par-là à quelques ?ers plus heureux, qui étincelaient au travers de

cette nuit; il sentait contre lui-même je ne sais quel dépit de ne pas s'amuser davantage, et il lui était impossible de secouer cette torpeur. Les acteurs euxmêmes semblaient s'être gelés à ce froid. Ils auraient lutté d'un cœur vaillant contre une hostilité ouverte. Mais que faire contre ce silence respectueux et

morne?

L'impression a été générale; elle a été inéluctable. Et la cause en est bien simple. C'est qu'il n'y avait pas de pièce, au sens propre du mot.

Les jeunes gens de la nouvelle école s'obstinent à croire que l'on peut plaire au public en lui donnant, sur le théâtre, des pièces écrites en dehors des conditions que le théâtre impose. Ils perdent leur temps et leur peine. Ils gaspillent à ce jeu des qualités qui sont parfois de premier ordre.

Voilà P.ichepin. Il a cette idée, qui est en effet une idée de théâtre. C'est de nous montrer le Scapin de Molière marié, père de famille, bourgeois, qui a revêtu, en même temps que les habits étoiles de sa condition nouvelle, le sérieux d'allures el de langage qu'elle exige. Il a une lille; il voudra la marier, malgré elle, à quelque riche notaire, oubliant qu'autrefois il a joué de bons tours aux imbéciles de pères qui commettaient la même sottise. Sa fille trouvera, elle aussi, quelque élève du grand Scapin qui prendra parti pour la jeunesse et l'amour, qui roulera son maître avec les mêmes tours que ce maître a pratiqués autrefois et qui, à sa barbe, mariera les deux amoureux, comme Scapin fit autrefois quand il était vraiment Scapin, quand il portait la cape rayée.

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MONSIEUR SCAPIN

Celte idée, comment fallait-il la traiter? Je n'en sais rien ; ce D'esl pas mon affaire. Ce dont je suis sûr, c'esl qu'il fallait, après l'avoir exposée clairement, .s'y tenir el en déduire logiquement toutes les scènes qui devaienl la mieux mettre en son jour. Le premier acte de Richepin est charmant; ce n'est pas seulement, comme on l'a dit, parce que le style en est exquis et le vers merveilleusement sonore; vous retrouverez ces mêmes qualités de style el de vers aux deux autres actes; c'est que le sujel 5 est exposé avec netteté el force. C'esl que Scapin s'y présente bien à nous comme un brave bourgeois, qui ne veul plus être que bourgeois et qui rougit de honte quand on lui parle de ses fredaines passées, c'est que sa fille est tout à fait avenante et spirituelle el que l'on prévoit qu'elle résistera gaillardement aux ordres de ce père barbare, qui veut la séparer de son gentil petit amoureux ; c'est que Tristan, l'élève de Scapin, celui qui prendra en main la cause des deux jeunes gens, dénonce gaiement la guerre a M. Scapin el le met en garde contre les fourberies dont il veut lu régaler à son tour.

INous prévoyous une lutte : le vieux Scapin alléguera, comme le Géronte d'autrefois, l'autorité des pères, le respect dû à l'opinion publique, les considérations de position et de fortune. 11 aura pour lui la société; il aura aussi le souvenir de tous les mauvais tours à l'aide desquels on a raison de la résistance des pères; et néanmoins il sera battu, car il a contre lui la jeunesse el l'amour. Sa fille, en dépit de tout, épousera Florizel.

Scapin victime de ses fourberies, berné comme Géronte et finissant, comme Géronte, par mettre les pouces, voilà la pièce. Dans ce cadre, vous pouvez imaginer toutes les fantaisies qui vous passeront par la tête; mais vous n'avez pas le droit t\'cn sortir, car la logique est au théâtre souveraine maîtresse; ou, si vous en sortez, c'esl à vos risques et périls.

Eb bien, lîichepin, ne s'y tient pas mi instant. Sa pièce va comme au hasard, el rien n'est plus difficile que de le suivre. Scapin a promis sa fille au fils d'un notaire, un jeune homme très ridicule, qui a une liaison avec une courtisane

MONSIEUR SCAPIN

nommée Raffa. Cette courlisane esl pourvue d'un frère qui. comme le don \nnibal de dona Clorinde, veille sur la vertu de sa sœur el lient à ce qu'elle se marie en légitime nœud, non autrement. Il apprend que l'amant de sa sœur

doit épouser la fille de M. Scapin et il vient pour éventrer le père s'il ne rei ce

lias à ce projel de mariage. Or, à ce moment-là, Scapin esl préoccupé de cette idée que Tristan va lui jouer les tours dont il s'est servi lui-même autrefois pour effrayer Argante et Gëronte, en sorte que, quand ce grand diable de spadassin arrive, il le prend pour un associé du fourbe Tristan et se moque de lui en le bravant.

Mais nous n'avons pas été plus avertis que scapin, nous, spectateurs. C'est à peine si Richepin a dit en passant quelques mots de toute cette histoire, et ces mots ne nous ont pas frappés. Cet escogriffe qui crie sans cesse : Ah ! tète! ah! ventre! comme le Sylvestre des Fourberies de Molière, est-il un vrai spadassin ou un compère aposté pour effrayer M. Scapin el lui arracher son consentement? Nous n'en savons rien. La scène n'est pas claire, et elle se termine de la façon la plus inattendue.

Scapin s'aperçoit entin que ce croquemitaine est sérieux, que c'est un vrai frère, et alors il tache de faire tomber sur Tristan la colère du bravache ; Tristan lui donne un croc-en -jambe, el Scapin, après avoir gratifié l'homme tombé à terre d'un grandissime coup de pied, se sauve en gambadant.

Mais ce n'est plus le sujet, plus du tout. Quoi! Scapin est vainqueur ! Quoi ! Scapin : M. Scapin ! le bourgeois Scapin rosse et donne des coups de pied ! Tout cela est incompréhensible, el M. Richepin l'a bien senti lui-même ■. au cours de la scène, le spadassin s'écrie : Je n'y comprends plus rien !

— Ni moi non plus, répond Scapin.

El nous pourrions dire à notre tour en écho : Ni nous non plus.

i 'esl bien pis au troisième acte. Il se trouve que le notaire à qui M. Scapin voulait marier sa fille est un escroc qui, après s'être ruiné' au jeu, a commis un faux authentique; que son fils est le dernier des drôles. Mais, en ce cas, pourquoi, diantre! Scapin, le bourgeois Scapin, continue-t-il de poursuivre l'idée de ce mariage ?

ISien n'est moins bourgeois que de donner sa fille à un homme qui n'a plus ni considération ni fortune. Il ne devrait pas vraiment être besoin d'attraper Scapin pour le tirer de ce mariage. Toute cette histoire, qui es! d'ailleurs forl embrouillée et horriblement pénible, esl en dehors de la donnée première du sujel : elle esl même en contradiction avec lui. C'est là ce qui a déconcerté le bon vouloir du public. C'est là ce qui l'a rendu si morose.

Il n'y a pas à dire: il faut, quand on écrit une pièce, se donner la peine delà faire, liieu ne supplée à cela. J'ignore, après cette épreuve, si Richepin a le don du théâtre: il est certain qu'il ne sait pas le premier mol du métier. Mais le métier, cela s'apprend, et peut-être ferait-il bien de l'apprendre, car il apporterait au théâtre des qualité» d'exécution incomparables.

Richepin, à mon sens, est plutôt un virtuose de poésie qu'un poète. Mais quel merveilleux virtuose! Il joue du vers comme on dit que Paganini jouait du violon, lia le don des beaux mots et des métaphores éclatantes ! Il manie le rythme avec une habileté et une aisance prodigieuses ; la phrase poétique est toujours cliez lui d'une sonorité superbe! La rime est naturellement pleine et curieuse, mais sans celte fausse recherche d'opulence qui dépare quelquefois les tirades de Banville. Personne, parmi les successeurs de Victor Hugo, n'a été en possession d'un instrument plus complet, plus harmonieux. Et quelle langue ! quelle admirable langue! Richepin, qui a été nourri à l'École normale de la moelle des Latins et des Grecs, a peut-être étudié plus profondément encore nos écrivains du xvr siècle. Il en a rapporté un nombre infini de locution, et de tours, qui ont une saveur de vieux terroir gaulois, et qu'il môle avec une adresse infinie à la trame ordinaire de la langue contemporaine.

11 a jusqu'à ce jour appliqué cette extraordinaire jV^Sr ~ il», virtuosité à bien des genres, sans que l'on puisse dé-

■Jkul mêler encore très précisément quel est celui où son

génie le porterait d'une façon plus particulière. Je ne sais si je le pousserais vers la comédie. J'ai des doutes. 11 me semble (ce n'est qu'une intuition) que, s'il tourne décidément vers le théâtre, il trouverait soit dans le grand drame héroïque, soit dans le drame à liassions violentes ou tendres, une voie plus facile à suivre pour lui.

Je viens de relire à ce point de vue son Monsieur Scapin. 11 ne s'y trouve pas un seul mot vraiment gai, de cette gaieté franche et jaillissante des Regnard et des Labiche. Les mots de comique (à la Molière) y sont très rares et sentent l'huile. L'esirit du dialogue est tout entier, comme dans le quatrième acte de Ruy Max, c o m m e d a n s certaines fantaisies de Banville, dans le rapport

M. COOT'ELTX CADET

lin \SIEUR SC A lJl.\

MONSIEUR SC \ PIN

ou dans Je contraste de la sonorité du vers avec l'idée qu'il exprime. C'est un comique tout particulier, qui décèle plutôt le porte que l'auteur comique.

J'avais été au contraire extrêmement l'rappé dans Ifana Sahib de l'éloquence farouche avec laquelle Richepin exprimait les passions violentes, de la tristesse superbe dont il revêtait les sentiments grandioses ou pathétiques. Savez \ousce qui, dans Monsii S m'a paru mut à t'ait intéressaut, absolument hors

ligne, ce qui me donne à espérer beaucoup de Richepin, sinon daus le comique pur, au moins dans le dramatique? Vous n'avez pas oublié, sans doute, les protestations enflammées d'amour qu'échangeaient, dans. fana Sahib, M"" Sarah Bernhardt et Marais ; elles étaient d'une passion tout empourprée de magnifiques images , d'une langue truculente et superbe; elles ont à diverses reprises ravi un public récalcitrant.

Richepin leur a donné dans Monsieur Scapin un bien joli pendant. Il y a là deux amoureux qui sont aimables, tendres et gais comme ceux de .Molière, et qui parlent une langue aussi savoureuse, quoique plus moderne.

La scène est mener avec une adresse et une grâce que M. Richepin ne rencontre plus quand il court après l'esprit. Florizel et Suzetle causent ensemble, tandis que Tristan, le bon apôtre, fait le guet, pour qu'on ne vienne point déranger ce tête-à-tête qu'il leur a ménagé. Suzetle tremble.

Songez donc, si papa nous surprenait ensemble '.

Florizel la rassure

Ne prrdons rien de ces inslanls m précieux. Suzeltel laissez-moi résinier dans vos yeux.

V lire cette amour que VOUS m'avez jurée.

V raffermir un peu ma lui mal assurée.

Mal assurée ! Ce mot choque Suzette, »„„ «it?-^

et nous voyons poindre une de ces jolies querelles d'amoureux piqués l'un contre l'autre, quand Tristan, qui les voit prêts

s LES PREMIÈRES ILLUSTRÉES.

à se bouder, s'écrie : « Morte! alerte! » A ce mot, ils ne songent qu'à fuir; mais, avant de se quitter, il faut bien qu'on s'embrasse, et Tristan rit de les voir tout à coup jetés dans les bras l'un de l'autre.

— Tu ricanes! lui dit Florizel avec un doux reproche :

Parbleu ! d'avoir tout net arrêté vos chicanes. On discute, on se Facile, on voudrait se manger; .VI ais comme l'on s'embrasse au moment du danger!

Et le duo reprend plus doux et plus vif après cette algarade. Il est d'une préciosité délicieuse et qui charme d'autant mieux qu'elle seut son vieux temps.

— Pourquoi donc, demande Florizel à son amie :

Pourquoi donc prendre cet air morose? Mais, le baiser et toi, c'est l'abeille et la rose. De quel dioit te crois-tu permis de refuser Cette ross à l'abeille et la joue au baiser?

Suzette se défend, car c'est très vilain. Mais il insiste ; l'abeille ne se joue autour de la rose que parce qu'elle a un secret a lui dire. Un secret? interroge Suzette, quel secret? Et Florizel reprend :

Oh! le même, lu sais, le môme que je laisse S'exhaler de mon cœur partout où nous passons ; Que je confie à tout, et par mille façons, Au vent par mes soupirs, à la nuit par mes larmes. A mon luth par les chants qui célèbrent tes charmes: Vieux secret, toujours jeune et toujours cher, autant A celui qui le dit qu'à celui qui l'entend ; Secret de mon bonheur, secret de mon martyre. Que je t'ai dit cent fois, jamais las de le dire. Que je disais hier, que je dirai demain. A tes yeux, à la joue adorable, à ta main; Secret que je voudrais enfin, o ma farouche, Faire chanter par mes deux lèvres sur la bouche.

Est-ce qu'en effet ce couplet n'est pas délicieux? Et puis, ça, c'est du théâtre. Voilà des sentiments qui vont au cœur de tout le monde. La scène est en situation. Elle intéresse aux deux jeunes gens; on n'admire pas seulement l'exquise facture des alexandrins, on est touché de la passion qui les anime.

Et cette scène adorable ûnil aussi agréablemenl qu'elle a commencé.

MONSIEUR SCAPIN. '

Florizel veut persuader à Sazette qu'un baiser n'est qu'une manière de prêter serment, que rien n'est donc plus convenable, que tout le monde eu fait

autant.

— Qui? menteur que vous êtes ! dit Su/ette en souriant. Et Florizel reprend :

Mais tous les Florizels et toutes les Suzeltes Tous ceux ()ui s'aiment, tous, mignonne, en vérité, Dans tous les univers de toute éternité.

Quelle jolie et soudaine envolée dans le bleu idéal de l'amour cbasle ! Elle est divine, cette scène, et elle est de théâtre ! car c'est là le point, quoi qu'on en dise. Et, comme toutes les scènes bien laites, elle a porté les acteurs chargés de la dire. Lebargy et M11' Millier ont soupiré à ravir cet aimable et piquant duo.

On m'a conté que Lebargj avait hésité à accepter un rôle qui n'est que de second plan dans la pièce et qu'il tenait pour peu digne delà grande situation que lui a faite dans la maison le départ de Delaunay. Ah ! que les artistes sont d'étranges animaux (pardon ! mais le mol est de Molière lui-même) île mesurer l'importance d'un rôle au nombre de lignes qu'il comporte. Avec une seule scène, dans un personnage de confident, Albert Lambert se taillait l'autre jour, dans les Fils de Jahel, un des plus beaux succès de sa carrière. Avec soixante vers, Lebargy vient de rompre les derniers liens d'imitation qui l'attachaient à Delaunay ; il vient de passer premier amoureux en chef.

M"" Muller lui a donné la réplique avec une grâce fraîche, naïve et piquante qui nous a enchantés. Que son rôle, à elle, est joli d'un bout à l'autre! Il y a au premier acte une scène où sa mère, la bonne Dorine, lui tire doucement l'aveu de son amour; une autre où elle dispute contre son père, le caressant tour à tour et le boudant, frappant du pied et lui disant en face non d'un ton mutin, tandis que sa mère attendrie sourit tout bas.

Voilà qui est de vraie comédie ! Et ce personnage de Dorine, comme il est peint d'une touche fine et spirituelle: Dorine est restée, elle, toujours compatissante, comme elle l'était autrefois, aux amours des jeunes gens; elle a de plus cette ferme et droite raison que Molière a toujours prêtée à ses servantes. Elle ne voit pas pourquoi Suzette n'épouserait pas florizel, puisqu'elle l'aime, et elle tient peu de compte des fantaisies de dignité bourgeoise que son mari s'est mises en cervelle.

De quelle main maternellement délicate elle déplie l'âme de sa fille! Gomme elle est tendre avec d'aimables brusqueries de gaieté! Le rôle est tracé de main de maître, et il a trouvé dans Mlle Montaland une interprète idéale. On n'a pas la bonté plus franche et plus discrète. L'écueil du rôle, c'était de vouloir en outrer le comique; M|! Montaland a gardé une mesure qui lui a concilie l'approbation de tous les connaisseurs.

Voilà les parties vraiment supérieures (au point de vue exclusivement dramatique, bien entendu) de Monsieur Scapin ; voilà celles qui me font croire que s'il consent à admettre cette vérité si simple qu'il y a dans cet art du théâtre, comme dans touslesautres, une part de métier, et qu'il faut bon gré mal gré l'apprendre, Richepin pourra, dans le drame terrible ou tendre, nous donnerunjourquelque chef d'œuvre. Nana Sahib n'était qu'une ébauche grandiose; Monsieur Scapin est une bouffonnerie ma nq uée.

Savez-vous bien que le moins bon rôle de cette pièce, c'est précisément celui de Scapin. Il est dans son ensemble incertain et peu clair. Il s'y trouve quelques morceaux de bravoure où le poète a déployé une virtuosité incomparable, et que Goquelin aîné fait sonner joyeu-

semeni de sa voix vibrante et chaude. Je ne les cite pas, parce qu'ils ont été

déjà découpés el servis au lecteur par tous les journaux.

MONSIEUR SCAPIN. Il

Et puis, ici, il s'agit non de poésie, mais do théâtre, ou du moins nous n'estimons de poésie que celle qui concourt à l'effet dramatique. J'admire autant que personne ces tirades merveilleuses, et elles se sont d'elles-mêmes incrustées dans nia mémoire, qui est pourtant devenue bien rebelle. J'aurais donc mauvaise grâce a nier leur puissance. Tout ce que je prétends, c'est que ce sont là de purs effets de virtuosité, et de virtuosité voulue. Scapin dit toutes sortes de belles choses, et ces belles choses ne servent à rien qu'à faire admirer l'art consommé du poète et du comédien.

Coquelin a tiré de ce mauvais rôle... ne me chicanez pas, je dirai : de ce rôle exécrable... un parti étonnant. En voilà un, par exemple, qui est le théâtre en personne: Comédien jusqu'au bout des ongles, et admirable comédien! d'une souplesse, d'une variété, d'une force extraordinaires! Il prend tous les tons et passe de l'un à l'autre avec une aisance prodigieuse. Hélait seul capable de faire illusion sur le vide, le décousu et l'incohérent de ce personnage mal venu.

A côté de son frère aîné, Coquelin cadet jouait le rôle du second Scapin, de celui qui aspire à prendre l'héritage du grand, de l'immortel Scapin. Il y avait là matière à beaucoup d'allusions que le public a saisies et soulignées avec empressement. Coquelin cadet a dit avec une largeur tout à fait magistrale, et non sans quelque émotion secrète, le couplet que Tristan adresse à Scapin :

.... Mais savez-vous que moi, pauvre avorton,

Je n'ai qu'une espérance, un rêve dans ma vie,

C'est de vous imiter... Oli! de loin! Mon envie

Ne va point jusqu'à vous égaler, vous, non pas!

Hais baiser seulement la trace de vos pas,

El de ce fulgurant éclat qui vous décore

Être un reflet, un clair de lune, moins encore !

Rappeler votre gloire, un peu, très peu, si peu;

Juste assez pour qu'un jour, quand Tristan sera feu,

On lui grave sur son monument funéraire

Qu'il vous ressemblait comme un frère... un petit frère.

On a souri, on a applaudi. Cadet a lancé encore avec une majesté bien comique la déclaration de guerre; si comique que, Coquelin lui ayant répondu d'un ton également magnifique, mais étonné :

— Hé! tu me parles là comme un consul romain.

toute la salle a éclaté de rire.

Laugier n'a pas assez de fantaisie naturelle pour jouer le rôle du grand

escogriffe; il eût fallu un Gol jeune. M"e Samary fait le personnage de la courtisane, qui avait été primitivement distribuée à Mlle Tholer. Le rôle ne vaut rien, et M"0 Samary ne peut pas y être bonne. M"" Fayolle dessine plaisamment une silbouette de notairesse, toujours en proie aux vapeurs et pâmée. Truffier, à qui est échu le déplorable rôle du notaire joueur et faussaire, ne parvient pas à en relever l'insignifiance ni à en sauver l'odieux.

FRANCISQUE SARGEY.

DISTRIBUTION DE LA CRKATIOX

MM

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