II ^ PRÉFACE
Mémoires : « Pour servir à l'histoire du théâtre au dix-neuvième siècle. »
C'est le seul rôle que je brigue, en effet. Mes jugements n'ont pas le vol bien haut. Ni philosophe, ni historien. Autrefois, on m'aurait appelé un amateur.
PORTE SAINT-MARTIN
WiUiam Shakspearej drame en six actes, par M. Ferdinand Dugiié. (Mai 1857.)
Propriétaire d'une étendue assez considérable de terrains dans la Beauoe, marié, jeune encore, estimé de tout le monde, M. Ferdinand Dugué peut passer pour un homme heureux. Ajoutez à cela qu'il passe aussi pour un homme littéraire ♦ — aux yeux de quelques personnes du moins. -
Il y avait quelque temps que M. Dugué n'avait fait des siennes; on pouvait croire, à son silence, que sa commode était vidée. — Cette commode est
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une légende bien connue dans le monde dramatique ; nous allons vous la redire, si vous le voulez bien.
M. Ferdinand Dugué écrit depuis le berceau; son premier livre fut imprimé à seize ans, son premier drame fut représenté à dix-sept. A cette époque, il entassait manuscrits sur manuscrits, si bien que force lui fut, pour les loger, d'acheter une commode. C'était une belle commode en acajou, à trois tiroirs, à fermoirs.de cuivre. M. Ferdinand Dugué n'eut plus qu'une préoccupation, celle de remplir cette commode.
Il consacra plusieurs années à ce soin. Enfin, un beau jour, la commode se trouva pleine I Alors, M. Ferdinand Dugué se reposa.
La commode était, d'ailleurs, parfaitement disposée : il y avait le tiroir des drames en vers, le tiroir des drames en prose et le tiroir des comédie^. Un directeur se présentait-il : « De quel tiroir voulez-vous? rj lui demandait M. Dugué. — Il y a eu des tiroirs heureux et des tiroirs malheureux. Le tiroir funeste entre tous était celui qui contenait les Pharaons. Dans le tiroir heureux, il y avait le Béarnais f la Misère et Salpator Hosa.
M. Ferdinand Dugué a, comme on voit, l'audace des sujets. Prompt au travail, affligé d'une facilité d'exécution qui n'est ni la verve . ni Texpérience, prenant le mouvement pour Taction, il est de ceux qui croient qu'un titre est la moitié d'un succès. Depuis hier, il doit être détrompé.
Son Siaispeare est en carton. Les costumes sont beaux; il y a un déoor qui représente le vieux Londres. C'est tout. La pièce est divisée en trois parties
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distinctes : Tamour de Shakspeare pour la comédienne Olivia, ses retours étranges vers sa femme et ses deux'fiUes, et son dévouement au comte d'Essex. Ces trois éléments ont fourni un drame sans intérêt, sans sympathie, une lanterne magique d'une couleur vulgaire, avec des verres empruntés à Marie Tudor, L'imprévu fait défaut tout le long des six actes; et le dénoûment^ moitié hache et moitié poison, se contente de parler aux yeux, ne pouvant parler au cœur.
Nous ne sommes pas de ceux qui défendent' de toucher à Shakspeare. Selon nous, les privilèges du drame sont illimités : tout et tous lui appartiennent. Mais au moins faut-il que ce soient des mains sacrées et puissantes qui touchent à de certains noms. L'admiratioû et la bonne volonté "ne suffisent pas pour dire au demi-dieu de la vieille Angleterre : « Lèvetoi et revis! » On ne le traite pas comme un mannequin romantique ; on ne le fait pas parler, crier et se démener comme André le Mineur ou les personnages de la Prière des Naufragés; on ne le traîne' pas à travers une action oiseuse; on n'a pas le droit de tomber avec Shakspeare, enfin! ^
De la bonne volonté, de l'admiration; eh bienl après? Oui, vots avez le culte de Victor Hugo; oui, vous admirez les drames d'Alexandre Dumas; oui» votre esprit est ouvert aux choses belles et grandes. Mais après I après I Vous étiez né pour faire un excellent spectateur, la portion saine et généreuse du public, celle qui est avide, qui se passionne et chez qui ridée du poëte pénètre en souveraine. Mais de ce que vous êtes une intelligence, vous avez conclu que
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VOUS pouviez être une fbrce. Vous vous êtes trompé. Vous n'êtes qu'un littérateur de convention et de réminiscences; vous n'avez ni la yvzkefieeUe ni le vrai lyrisme. Ce n'est pas tout d'aimer, d'adorer son art, il faut le dominer.
A quoi cela sert'-il donc de prendre une plume et de s'adresser à son époque, pour ne lui apporter aucune formule nouvelle, aucune idée même rajeunie? A quoi cela sert-il de s'emparer du porte -voix du théâtre pour crier au public ce que les autres ont dit avant vous et mieux, que vous? Où sont vos scènes capitales?, où est votre caractère original ou énergique? où est votre intrigue ingénieuse? Qu'est-ce que veut votre œuvre et à qui s'adresse-t-çUe enfin? A la foule ou aux lettrés? Mais comment voulez-vous que la foule s'intéresse à un héros qui n'est pas mémo encore admis par tous les lettrés, à commencer par M. Ponsard, le railleur à'HamUtQn plein Institut! N'êtes- vous au contraire qu'uû industriel, et ne cherchez-vous qu'à gagner de l'argent par le moyen 'de l'art dramatique? Alors, laisses en repos Shalj:speare, qui n'est qu'un médiocre balancier de monnaie, et dont les bonnes gens et les voyous du boulevard ne sauront de longtemps prononcer le nom.
M. Mélingue s'est métamorphosé en Shakspeare, comme il se métamorphosera demain on Dante, en Voltaire, en Jean-Jacques Rousseau, pour peu que le caprice en passe par la tête imprudente de M. Ferdinand Dugué. Il a été ce que peut être un comédien nerveux aux prises avec un rôle impossible. Distingué? l'auteur n'a pas voulu. Attendri? il avait à se débattre au milieu de sentiments sans
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franchise. Emporté? on ne M a donné que deux ou trois caricatures de lords à balayer du vent de son épée. Pour aiguiser ce mélodrame flasque comme une soùquenille, M. Mélingue a dû faire appel à ses anciens rôles : il s'est déhanché comme d*Artagnan, il a ricané comme Lorin , il a raidi parallèlement ses deux poings vers la salle, il a fait tourner ses bras tout autour de sa tête, il a pris la pose de son histrion, cette statuette; et, s'il n'a pas sauvé ce drame que rien ni personne ne pouvait sauver, il Ta mené du moins jusqu'à la fin, ce qui n'est pas un médiocre mérite, et ce qui valait bien la salve d'applaudissements qui l'a accueilli à son retour.
M. Pineux, — en littérature Alexandre Duval, — avait déjà fait un Shalspeare amoureux, en un acte, et qui n'a d'autre valeur que celle d'un proverbe. Cela aurait pu et dû s'appeler Flore al amoureux; mais M. Pineux a mieux aimé Shaispeare, parce que depuis longtemps M. Pineux s'était réservé le monopole dramatique des Trois-Royaumes, comme en font foi son Eiouard en Ecosse et sa Jeunesse de Henri V.
VAUDEVILLE
Dalila^ drame en trois actes et en six tableaux, par M. Octave Feuillet. ^Mai 1857.)
Dalila f^it partie de deux volumes de proverbes publiés par M. Octave Feuillet; quelques arrange ments ont suffi pour la transporter à la scène. Comme dans tout le répertoire de cet auteur, le sentiment artistique y est sacrifié au triomphe de Fidée et de la vie bourgeoise. Dalila est l'histoire d-un compositeur lâche, odieux, méprisable, hésitant, qui fuit la paix et le charme du foyer pour suivre une fort' belle princesse, malheureusement doublée de courtisane. Il cause la mort d'une jeune fille par son abandon, et, en ce qui le concerne, il ne tarde pas de voir sa verve s'user dans les fièvres de la passion autant que dans les dissipations somptueuses. Bref, il finit par expirer sur un chemin d'Italie.
Si nous avons compris le livre à la lecture et la pièce à la représentation, la moralité de Dalila est qu'une vie de désordre est toujours préjudiciable au.
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talent d'un artiste; que les grandes œuvres naissent surtout dans les milieux tempérés et légaux^ au coin du foyer y au sein de la famille, — et qu'il est trèsdangereux«d'aller chercher ses inspirations dans les palais de marbre où se donnent des fêtes magnifiques, parmi des femmes admirables et couvertes de pierreries fines.
L'opinion de M. Octave Feuillet n'est pas la nôtre; et nous croyons qu'il a tort de vouloir ériger son tempérament en système. De ce qu'il craint de se casser le cou en cherchant à gravir le mont Blanc, il n'a pas le droit d'empêcher de plus braves que lui d'y monter. Déjà dans le Village , nous l'avions en- ^ tendu s'écrier : « N'allez pas au bord du Gange, restez à Saint-Sauveur! » Aujourd'hui il met des artistes à la scène, et s'il n'ose pas absolument répéter le mot de la servante d'auberge : u Serrez les couverts! » du moins ne se gêne-t-il pas pour dire : « Serrez vos filles I serrez votre honneur I » Des trois musiciens qu'il a rassemblés, l'un, Sertorius, est un beliêt qui tire sa gloire d'une infirmité, et qui remercie le ciel tous les jours de l'avoir fait timide; l'autre, le chevalier Carnioli, est une caricature; le troisième est un polisson. C'est le héros. Avec ces trois hommes, M. Octave Feuillet a essayé de prouver quelque chose, moins que rien, le ridi-cule et l'immoralité des artistes.
Tout est faux dans cette pièce. Dalila appelait un Samson^ cela venait de source. Où est le Samsonî Dans quelle sombre forêt de cheveux vont faucher, en zigzaguant, ces grands ciseaux préparés? Quelle force étonnante et terrible vont-ils anéantir? Nous
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ne voyons qu*im jeune homme élégant et doux, même dans les scènes de jalousie qui yeulent des gants froissés et la musique dans le lointain. Dalila peut se rassurer : elle ne coupera, ce spir, <îu*une perruque.
Dalila fait le procès à tous les hommes d'inspiration qui désertent le foyer. Mon Dieu! que Rossini, dans sa puissance et dans sa jeunesse, eût donc ri de votre foyer, lui dopt la vie n'a été qu'éclat, plaisir, tumulte! Votre foyer, essayez d'y amener les avides de lumière, les hardis, les dominateurs, les abbé Prévost, les Mirabeau, les Balzac! Ils y resteront une heure ou un jour, juste le temps qu'il faut à Prévost pour pleurer sur Manon, à Mirabeau pour enlever Sophie, et à Balzac pour découvrir un drame derrière votre traversin. Ensuite, comme ils reprendront leur course vers la Hollande, vers Paris et vers la Russie I
On ne bâtit pas pour les aigles des guérites de douanier. 11 est des hommes à qui d'excessives distractions sont indispensables après d'excessifs travaux. Le galop du cheval de lord Byron, retentissant sur les dalles de Venise, était aussi nécessaire à l'apaisement de l'auteur du Corsaire, que l'est sans doute chaque soir une infusion de tilleul à l'auteur de Dalila. M. Octave Feuillet aime la vie tranquille et cachée, c'est bien; il peut tout à son aise en célébrer les douceurs, mais sans comparaison, sans raillerie, sans blâme pour ceux qui ont choisi la lutte en public. A défaut de courage, qu'il ait la générosité; et surtout que, dans son orgueilleuse sapience, il ne jette pas toujours son foyer à la tête des gens! Le