LE ROI DE BOHÊME ET SES SEPT CHATEAUX
Là, je mystifierai pendant quelques minutes le duc de Buckingham ; ^près quoi, je le renverrai dans les boudoirs embrumés de Londres, pour arriver plus promptement au mariage de Cabrito et de Sjlvana. En bon frère, Philippe IV viendra signer au contrat, avec sa cour, et je renverrai tout le monde content-, — entre minuit et une heure.
Ainsi se sera dit M. Paul Meurice, et ainsi les choses se sont passées — ou à peu près. Le Soi de Bohême et ses sept châteaux a surpris plutôt qu'ému ; c'est une féerie sans trucs, un conte où la grâce se fait jour aux dépens de l'intérêt. J'ai cherché la pièce, et je n'ai trouvé qu'un spectacle. Rien ne justifie le titre emprunté à l'un des plus spirituels ouvrages de Charles Nodier.
Et d'abord, jusqu'à quel point avait-on le droit de s'emparer de ce titre qui réveille lôs souvenirs les plus littéraires et les moins dramatiques? Qu'est-ce que l'Ambigu avait à démêler avec ce volume, qui est l'expression la plus fine, en même temps que la plus goguenarde, de la grammaire, du style, de la science, de tout ce qui ne ressemble guère au mélodrame courantj il faut l'avouer? C^est une enseigne, répliquera M.^ Paul Meurice, comme Fanfan la Tulipe. Très-bien ! mais que diriez-vous d'un traiteur de barrière qui décrocherait l'enseigne des Frères provençaux pour en décorer sa modeste boutique?
Je m'en voudrais d'exagérer la sévérité à l'égard de M. Paul Meurice, qui est un romancier de valeur. Avez-vous lu ses Tyrans de vUlage? kYoz-vous lu sa Famille Aubry? Un écrivain comme lui a certes
droit à plus d'égards que les fabricants habituels des théâtres de boulevard. Ses drames accusent tous quelques louables tentatives :je me souviens du point de départ étrange de Paris; je me souviens du dessin sauvage et fier de Schamyl; je me souviens même de V Avocat des pauvres, qui contenait des scènes pleines de noblesse. Je ne crois pas que le Roi de Bohême précise un progrès dans sa manière; ce n'est pas une erreur, si Ton veut ; mais c'est la conséquence d'un système poussé jusque dans ses plus extrêmes limites : le drame fait au point de vue d'un seul acteur.
M. Paul Meurice est un des fournisseurs accoutumés de M. Mélingue, qui, comme tous les acteurs parvenus au sommet de leur réputation, ont soif de domination absolue, et ne tolèrent pas qu'en un drame aucune tête s'élève à côté de la leur. M. Mélingue entend, non pas jouer dans une pièce, mais être la pièce elle-même. Il prétend incarner à la fois la beautéj l'esprit, la vaillance, la générosité ; il veut 'que tout parte de lui et que tout retourne à lui. De là, ces œuvres serviles, incomplètes, qui ressemblent à des monologues; de là, un rôle continuellement recommencé, celui d'un matamore qui traîne un grand manteau, qui brandit une grande épée, qui fait de grandes enjambées, de grands gestes, qui ouvre une grande bouche, — pour mieux te manger, ô public !
Jamais M. Mélingue ne s'est plus stérilement agité que dans cette pièce à fracas et àpaysages. Il insulte les rois, il délivre les infantes, il pourchasse les Bohémiens, il brise les portes d'une prison, — j'ai vu