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Les premières rides

Madame Dernouville ne sut jamais (Tune manière positive que son mari était Pâmant de la vicomtesse de Forestan; mais elle n'en pouvait guère douter, et son bonheur s'était évanoui. Elle n'avait plus de confiance dans Adolphe, et tou-

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tes ses journées se passaient dans la solitude et dans les larmes.

Adolphe n'avait jamais pu réussir à faire croire à sa femme qu'il avait voulu l'éprouver un jour, pour la guérir des soupçons injustes qu'elle nourrissait; quand Amélie le questionnait là-dessus, il ne voulait entrer dans aucun détail et détournait toujours la conversation.

Cependant Adolphe était soucieux, préoccupé, sombre; et son front, ordinairement si tranquille et si pur, semblait par momens se creuser de rides profondes. Il paraissait en proie à un chagrin intérieur, ou plutôt à quelque remords poignant qui ne laissait pas le sourire effleurer long-temps ses lèvres, et la joie rayonner dans ses yeux mornes ou distraits .

Il était absent de chez lui presque toute la journée, et ne rentrait qu'à l'heure du diner pour se mettre à table et ressortir immédiatement après. Plusieurs fois il avait proposé à sa femme de la mener au bal , mais avec si peu d'insistance , qu'Amélie voyait très clairement qu'il aimait beaucoup mieux qu'elle n'acceptât point. Il demeurait une grande partie de la nuitdehors,et ne manquait pas un concert, pas une soirée, lorsqu'il avait la chance d'y rencontrer madame de Forestan. On n'apercevait presquejamais l'un sans l'autre dans un salon; M.Dernouville ne valsait absolument qu'avec la vicomtesse, et, pour une foule de personnes qui se disaient bien informées, il était évident qu'ils se donnaient rendez-vous dans les bals et les réunions.

D'abord on trouva fort extraordinaire < j 1 1 < Dernouville ne rut jamais accompapagné de sa femme et parût toujours seul dans le monde, mais le mauvais état de la santé d'Amélie servit facilement de prête* te aux continuelles absences d'Adolphe. Madame Dernouville, pour ne pas faire de visite à la vicomtesse qui venait la voirassez fréquemment, n'allait nulle part et donnait pour raison de sa vie paisible et casanière , qu'elle était fort souffrante et ne pouvait supporter la moindre fatigue, le moindre déplacement.

Madame de Forestan comprenait sans peine qu'Amélie l'avait prise en mortelle aversion, mais, pour s'épargner une contenance gênée et difficile, elle faisait semblant de ne s'apercevoir de rien et traitait toujours madame Dernouville d'amie et de sœur.

Le vicomte, qui n'était pas le plus clairvoyant des hommes, croyait tout simplement ce que lui disait sa femme, et s'api toyait sur les déplorables migraines de madame Dernouville. Migraines infâmes, disait-il, migraines barbares, qui privent les salons parisiens de leur plus bel ornement, de leur pins charmante fleur, de leur plus magnifique papillon.

Mais tandis qu'Amélie restait seule dans sa maison, en proie aux idées les plus tristes et- les plus désolantes, il n'était pas rare qu'Ernest de Forestan vint lui tenir compagnie des heures entières, etcharmer les ennuis delà solitude. Ce jeune homme n'était plus le même depuis qu'il connaissait madame Dernouville; tous ses goûts étaient changés; il avait presque rompu avec ses compagnons de plaisir et d'orgie ;

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il n'avait plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur... Amélie !

La sœur d'Ernest n'était guère moins à plaindre que madame Dernouville. La pauvre jeune fille ne quittait jamais la maison, et passait les soirées les plus maussades qu'on puisse concevoir, pendant que sa mère allait au bal. La vicomtesse avait d'excellentes raisons pour n'y pas mener sa fille; mais ces bonnes raisons elJe se gardait bien d'en faire part aux autres et disait seulement qu'Âlexandrine n'était pas d'âge encore à paraître dans le monde, et que rien ne vieillissait plus une jeune personne que de la produire trop tôt.

Tandis que toutes ces choses se passaient dan? les deux familles , l'hiver s'écoula , et quand les premiers beaux

jours recommencèrent à briller, le vicomte de Forestan n'eut rien de plus pressé que de retourner à sa campagne pour faire de nouveau la chasse aux papillons. Madame de Forestan, bien qu'elle n'eût pas une extrême envie d'aller s'ensevelir au fond de son château, céda sans trop de résistance au désir de son mari; elle avait compris qu'il était prudent de s'éloigner pour quelque temps d'Adolphe, afin d'endormir les soupçons et de dérouter la surveillance des agens mystérieux dont l'environnait son beau-père, le comte de Forestan.

Le vicomte et sa femme se mirent en route pour Morlinière, mais il fut bien convenu que M. et madame Dernouville les rejoindraient avant six semaines.

Amélie fut enchantée du départ de mada-

me de Forestan qu'elle regardait comme sa plus cruelle ennemie; elle redoubla de tendresse et d'attention pour son mari, qui pendant quelques jours parut sensible à tant de prévenances généreuses; lui, dont la conscience n'était pas tranquille, et qui ne pouvait étouffer dans son cœur de sévères et justes reproches !

Néanmoins, il se faisait un échange perpétuel de lettres entre Dernouville et la vicomtesse; Amélie ne tarda pas à le remarquer. Elle s'en plaignit plusieurs fois amèrement à son mari, mais Adolphe lui répondit avec impatience qu'une semblable inquisition n'était pas supportable etle rendait le plus malheureux des hommes.

Madame Dernouville enferma donc sa douleur dans le fond de son âme et tâcha

dt souffrir courageusement sans se plaindre ; mais un orage sinistre s'amassait dans l'ombre et devait bientôt éclater : le drame prenait chaque jour des teintes plus sombres et marchait sans relâche au dénouement le plus funèbre, aux plus sanglantes péripéties. N'anticipons pas sur les événemens, et pour les préparer, pour les faire mieux comprendre, transcrivons quelques lettres qui nous dispenseront de longs et monotones développemens.

fflabamr br ÎSaumaie à i&abamt SDernoiuiillr.

m Ma chère Amélie, j'apprends de tous « les côtés une chose qui m ''afflige profonte ment : on dit que ton mari mène une « conduite étrange, et qu'on pourrait qua- « lifier d'une façon plus sévère ; on dit h qu'il te néglige chaque jour davantage.

« Est-ce vrai? s'il en est ainsi, pourquoi « u'as-tu pas déposé d'abord tes douleurs « dans le sein d'une mère qui t'aime et « qui ne demande qu'à t'aider de ses conte seils?

« J'aurais écrit à M. Dernouville d'une «• manière qui aurait pu le faire réfléchir, « et je suis convaincue qi^il ne te donne- « rait plus actuellement les mêmes sujets « de plaintes. Mais, je t'en prie, mon ente fant, ne me cache rien; parle-moi avec « toute la confiance que je mérite. On « prétend que tu es liée intimement avec « une femme dont les mœurs n'ont pas « toujours été irréprochables; on va « même jusqu'à dire qu'il ne serait pas « impossible que le changement de M.

« Deinouville à ton égard, vînt de l'in- « fluence extraordinaire que la vicomtesse

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« de Forestan exerce sur l'esprit faible et « mobile de ton mari.

« Plusieurs (bis, quand tu m'as fait dans « tes lettres réloge pompeux de cette « femme que tu nommais la plus aimable « personne du monde, il me semble que « je t'ai conseillé vivement de ne pas for- « mer une liaison trop étroite avec une « étrangère qlie tu ne pouvais encore bien « connaître. Une femme mariée a tou- « jours tort de se lier avec une autre « femme; c'est une phrase banale, à force « d^tre répétée, mais elle nVn est pas « moins vraie.

« Je t'en conjure, ouvre-moi ton cœur, « chère Amélie ; tu serais bien cruelle de « cacher quelque chose à ta mère ; parle,

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