ÉPILOGUE
Le jour même Ernest prétexta des affaires qui le rappelaient à Paris; et, sans vouloir entrer dans aucun détail, il partit presque immédiatement.
Il était dans une agitation difficile à décrire.
Le vicomte de Forestan ne comprenait pas le moins du monde tout ce qui se passait autour de lui ; il ne voyait que des physionomies tristes, abattues; et, par une fatalité bizarre , il n'avait jamais été plus gai. Le temps, quoique toujours très chargé de vapeurs, avait paru s'améliorer un peu dans la soirée ; il ne pleuvait plus ; et bien qu'un roulement de tonnerre se fit entendre encore par intervalles, l'orage ne semblait pas imminent, et le naturaliste avait profité d'une éclaircie pour faire autour des chèvrefeuilles sa chasse habituelle aux sphinx et aux phalènes.
La récolte n'avait pas été mauvaise , et le brave homme était enchanté. Aussi, questionna-t-il à peine son fds qu'il n'essaya point de retenir; il l'embrassa
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machinalement, et ne pensa plus qu'aux, nouveaux hôtes qu'il allait héberger dans sa collection.
Toute la famille était réunie au salon depuis quelques heures; la vicomtesse demeurait immobile, silencieuse; elle était d'une pâleur mortelle , et ses yeux se tournaient de temps à autre avec une expression de haine profonde vers Alexandrine, qui se mordait les lèvres et secouait la tête, en regardant sa mère, comme pour la braver.
Le vicomte , assis devant une table sur laquelle étaient des boites d'insectes , et tous ses instrumens de naturaliste , embaumait un sphinx énorme, qu'il bourrait d'arsenic, de camphre et de coton. Quand
il eut terminé cette opération, il fit rougir à la flamme de la bougie une longue aiguille, avec laquelle il empala Tun après l'autre cinq ou six malheureux phalènes encore tout pleins de vie, qui secouaient leurs ailes frissonnantes dans une agonie atroce. Ensuite il trancha la tête à plusieurs papillons qui avaient le malheur d'être fort communs; et ces têtes vivantes, dont les antennes remuaient encore, furent habilement adaptées au corselet de quelques papillons plus rares dont la tête avait été mangée par les mites.
Vers neuf heures du soir de violents coups de tonnerre retentirent de nouveau; la pluie tombait avec impétuosité.
Le vicomte ne paraissait pas s'en aper-
ce voir, et travai liai ttoujoars avec la même ardeur. Un profond silence régnait dans le salon.
Soudain un roulement de voiture se fait entendre. On sonne à la grille. Une chaise de poste entre dans la cour.
C'est le vieux comte de Forestan.
La vicomtesse pâlit à cette apparition.
Il est sombre et sévère; il la regarde avec une expression qui la glaced^effroi. Alexandrine est triomphante, son grand père la couvre de caresses.
Quant au vicomte, il reste quelques mornens la bouche béante, un sphinx empaillé dans la main. Il est comme pé-
trifié, et ne peut comprendre ce qui a déterminé un homme de soixante-dix ans passés , goutteux et mal portant, à faire un voyage semblable en chaise de poste.
Enfin, il retrouve la parole, et demande à son père la cause d'une arrivée si soudaine.
— Vous saurez tout demain , mon fils, dit le comte en fronçant les sourcils.
Onze heures venaient de sonner; le vieillard était fatigué de sa route, il demande à se mettre au lit.
Puis, se penchant à l'oreille de la vicomtesse , il lui dit d'une voix basse et tremblante de colère :
— Demain, madame, nous aurons une explication définitive !
Chacun se retire dans son appartement.
Minuit sonna.
Madame de Forestan était dans une angoisse mortelle.
Ce témoignage accablant, terrible, qu1Alexandrine a toujours entre ses mains, comment le ravoir!., si la malheureuse allait montrer cette lettre au comte.
— Oh ! alors, je serais perdue ! pensait la vicomtesse en frissonnant.
Cette lettre, il faut l'arracher des mains crAlexandrine!.. à l'instant même.
— Oui! dussé-je employer la force! ditelle avec un redoublement de terreur !
Mais comment faire?..
Elle resta long-temps plongée dans ses réflexions.
Alexandrine , avant de se coucher, relut plusieurs fois encore avec un plaisir cruel lalettrede sa mère: elle avait trouvé cette lettre dans le portefeuille d'Adolphe, et, reconnaissant tout à coup récriture, elle avait trouvé le moyen de lire ce billet et de le cacher sans que Dernouville s'en aperçût.
Le matin, dans le pavillon du parc, tandis qu'Adolphe ne songeait qu'au bonheur ineffable qui l'attendait dans les bras d'une jeune fille, amoureuse et belle, celle-ci pensait avec une joie délirante quelle avait à présent dans les mains une arme redoutable contre sa mère; elle se promettait bien de s'affranchir au plus tôt d'un joug insupportable, et caressait au fond de son cœur des idées de vengeance.
Elle aimait Dernouville , et sa mère ne lui semblait plus désormais une rivale dangereuse.
— Maintenant , pensait-elle , je ne tremblerai plus devant ma mère, et je la forcerai bien de me laisser faire ce que je
voudrai !.. il faudra bien quelle ferme les yeux sur ma conduite ,
Enfin , elle cacha la lettre sous son oreiller, et s'endormit.
L'orage grondait toujours, et de pâles éclairs illuminaient par instans le ciel ténébreux et couvert de nuages.
Le comte de Forestan, malgré les fatigues du voyage, ne dormaitpas encore. Assis dans un fauteuil, la tête appuvée sur une main, il réfléchissait profondément. Jamais son visage n'avait été plus sombre.
De temps à autre quelques paroles
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vagues et confuses s'échappaient de ses lèvres.
— Malheur à elle , murmurait-il sourdement , si elle est coupable!
La chambre du vieillard n'était pas éloignée de celle d'Alexandrine.
C'était une nuit affreuse. La tempête redoublait de moment en moment; la pluie et la grêle fouettaient les vitres , le vent s'engouffrait lugubrement dans les cheminées et les longs corridors du château.
Alexandrine, plongée dans un profond sommeil, rêvait qu'Adolphe, ivre et bru-
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lant d'amour l'étreignait dans ses bras frémissans, quand un coup de tonnerre épouvantable la réveille en sursaut :
Elle se lève à demi sur un coude, et promène dans toute la chambre des veux inquiets.
Soudain, elle jette un cri de frayeur.
Une femme enveloppée d'un peignoir blanc, une bougie à la main, est penchée sur la commode et semble chercher quelque chose dans les tiroirs*
— Qui est là ? demande Àlexandrine d'une voix étouffée comme dans un cauchemar.
— Silence ! c'est moi!...
— Vous, ma mère!...
— Silence ! dit la vicomtesse en s'approchant du lit.
— Que venez-vous faire dans ma chambre à cette heure? reprend Alexandrine avec un tressaillement involontaire.
— Ma fille, je t'en conjure!... rendsmoi cette lettre !...
— Votre lettre à M. Dernouvilîe? Non, vous ne l'aurez pas.
— Tu veux donc me perdre !
— Je ne veux plus être malheureuse, ma mère!... Voilà tout!... Je veux avoir les moyens de me venger î
La vicomtesse regarda sa fille d'un œil étincelant; elle fit un pas vers elle avec une expression terrible; mais, s'arrêtant tout à coup, elle reprit d'une voix qu'elle s'efforçait d'adoucir et qui tremblait de fureur. ,
— Au nom du ciel! ma chère Alexandrine , fais ce que je te demande!... Dismoi où est cette lettre !... Déchirons-la !... Songe que si par malheur elle tombait entre les mains du comte, je serais perdue !
— Je le sais, répondit Alexandrine
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avec une joie railleuse. Mais soyez tranquille, je la garde avec soin! elle ne traînera pas.
— Malheureuse ! s'écrie la vicomtesse, ne pouvant plus se cor.tenir, donne-lamoi tout de suite !... ou je l'aurai bien de force ï
— Je vous en défie ! répond Alexandrine amèrement.
— Ahi tu refuses!
Et, la vicomtesse hors d'elle-même , bouleverse tout dans les armoires et dans la commode.
Enfin, après de longues recherches infructueuses, en déployant un châle elle fait tomber un papier sous enveloppe et le rainasse vivement.
Alexandrlne s'élance brusquement de son lit, pour arracher des mains de sa mère ce. papier mystérieux.
La vicomtesse repousse violemment sa fille , et persuadée que cette lettre est la sienne, elle y met le feu et la jette dans un coin de la chambre; puis, tandis qu'elle retient fortement Alexandrine, le papier brûlant se consume et vole en cendres.
— Eh bien î espères-tu encore me faire trembler au moyen de cette lettre? dit h
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vicomtesse avec un sourire plein de colère et d'amertume. Fille dénaturée, c'est à mon tour maintenant de te punir!... Malheureuse! je n'ai qu'un mot à dire, un seul , et je te fais enfermer dans une maison de correction !
— Encore une fois, je vous en défie, ma mère! réplique Alexandrine avec une inflexion sardonique. Parlez, et je parlerai.
— Mais on ne te croira pas! dit la vicomtesse en haussant les épaules. Avec une parole , je peux te faire rentrer sous terre!... Je n'ai qu'à dire, moi, que je t'ai surprise dans les bras d'un homme!...
— Dans les bras d'un homme qui est
votre amant, n'est-ce pas, ma mère?...
Voilà ce que je saurai bien répondre, moi î
— Dis-ie si tu Toses ! Tout le monde dira que tu mens!...
— Et cette lettre! l'accusera - t - on aussi de mensonge? réplique sourdement Aîexandrine avec une intonation menaçante, en tirant un papier de dessous l'oreiller de son lit.
La vicomtesse a reconnu cette lettre.
C'est la sienne.
— Quoi! s'écrie-t-elle en pâlissant, je ne Tai donc pas détruite?...
— Non , c'est ma correspondance avec Adolphe , que vous avez brûlée tout à l'heure !...
Et Alexandrine pousse un éclat de rire plein de méchanceté.
— Silence ! . . . Au nom du ciel, ma fille ! dit la vicomtesse d'une voix émue et suppliante. Si ton grand -père allait s'éveiller!
— Qu'il vienne ! ça m'est égal ! répond Alexandrine.
— Cette lettre ! ... je t'en conjure ! . . ,
-Non!...
— Je l'aurai ! dit la vicomtesse au comble de l'exaspération.
Alors commence une lutte affreuse entre la mère et la fille. . .
Tout à coup la porte s'ouvre ; le vieux comte de Forestan s'élance dans la chambre, un pistolet à la main.
— Que vois-je ? s'écrie - t - il , pâle et glacé d'horreur.
— Lisez ! murmure Alexandrine les dents serrées, les lèvres blanches et frémissantes.
Le vieillard prend la lettre ; mais à
peine y a-t-il jeté les yeux, que, d'une voix foudroyante :
— Infâme î s'écrie-t-il ; et, saisissant le bras de la vicomtesse , il lui brise la tête d'un coup de pistolet.
Alexandrine pousse un cri terrible, et tombe évanouie sur le corps sanglant de sa mère. Le vieux comte s'enfuit !...
Presque aussitôt une autre détonation se fait entendre. Il venait de se tuer.
F. S. Je dirai plus tard ce que devinrent RI ef madame Dernouville , ainsi qu'Ernest de Forestan.