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Les premières rides

La vicomtesse de Forestan était fort belle encore , malgré ses trente-cinq ans sonnés; et le soir, en grande toilette, à la clarté des bougies, elle pouvait lutter sans crainte avec les plus jolies femmes et les plus jeunes, Elle avait pour mari un

» prologue.

excellent homme, naïf et sans caractère, un respectable vicomte qu'elle menait par le nez, comme dirait Molière. L'honnête époux, qui proclamait sa femme la plus vertueuse personne du monde, la nommait continuellement le modèle des épouses et des mères de famille; mais bien qu'il eût pour elle une adoration profonde , sa plus ardente passion, ta plus impétueuse, était celle des insectes, des papillons et des coquillages. Il avait Paris en horreur, et n'était jamais plus heureux que dans sa maison de campagne, lorsqu'il pouvait courir les champs et les bois, armé de son échiquier et de sa pelotte couverte d'épingles.

Le vicomte avait un fils et une fille; il les aimait beaucoup tous deux, mais sa fille était la préférée. La vicomtesse au contraire ne pouvait la souffrir, tandis qu'elle idolâ-

trait son iils, beau jeune homme de dixhuit ans. Alcxandrine qui venait d'achever -a<!ix-neuviènie année était encore en pension, et la vicomtesse ne se hâtait pas de l'en faire sortir, car elle craignait de paraître dans le monde avec sa fille et de ne pouvoir très victorieusement soutenir la comparaison.

La vicomtesse de Forestan était ce qu'on appelle une femme d'énergie, une femme forte dans toute la signification du mot. Il fallait que chez elle tout lui cédât sans réplique : elle ne redoutait qu'une seule personne au monde, son beau-père le comte de Forestan.

Le vieux comte haïssait cordialement sa bru; il savait qu'autrefois la vicomtesse, quelques années après son mariage, avait eu plusieurs intrigues ; un duel même s'en était suivi, et le vieillard avait tué d'un

PKOLOGl'E.

coup d'épée un jeune militaire qui passait pour l'amant de la vicomtesse.

Le comte de Forestan jouissait de l'estime générale; il était bon, noble et généreux , mais d'un caractère orgueilleux , inflexible, et plein de préjugés aristocraticpies. Il voulait conserver pur le nom glorieux de ses ancêtres , et fut mort plutôt que de souffrir une tacbe à leur écusson.

Épouvantée par les menaces du vieillard , qui avait juré de la punir lui-même si jamais elle osait ronouer une coupable intrigue, madame de Forestan, malgré les passions bouillantes qui fermentaient dans sonàme, s'était contenue pendant une dizaine d'années. On citait bien plusieurs personnes qui lui avaient fait la cour, mais la chronique scandaleuse n'assurait pas que les choses lussent allér>

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plus loin. Jusqu'à trente ans la vicomtesse avait mis beaucoup de prudence et de politique dans sa conduite, elle s'était contentée d'admirateurs plus ou moins exigeans, plus ou moins hardis; mais quand elle eut passé la trentaine, cette période assez critique dans la vie d'une femme, quand elle crut s'apercevoir que sa beauté n'était plus qu'un soleil couchant, alors elle voulut jouir au moins de ses derniers beaux jours.

Un hiver, elle rencontra dans le monde un jeune homme riche , élégant et spirituel, M. Adolphe Dernouville. Ce jeune homme pourtant, malgré sa bonne tournure et son esprit, était fort timide, fort peu entreprenant; et, comme la fortune aime les audacieux, il n'avait jamais réussi auprès des femmes qu'il aimait véritable- . menl. Adolphe Dernouville, à l'exemple

l'HOI.cr.UK.

de presque tous les jeunes gens qui ne sont pas encore blasés, courtisait de préférence les femmes d'un certain âge, pourvu qu'elles fussent belles encore et qu'elles n'eussent pas quarante cinq ans avoués : il trouvait qu'une femme n'était vraiment complète qu'à trente ans, qu'elle était plus enivrante encore à trente-cinq, et qu'alors seulement la beauté près de s'éteindre jetait plus de flamme et d'éclat; que ces yeux déjà fatigués et voluptueusement cernés promettaient plus d'ardeur et d'amour. Il oe prisait guère l'àme vierge et neuve d'une jeune fdle qui rougit au moindre regard, et certes il eût bien mieux aimé faire battre un cœur déjà muret sillonné par les passions.

La vicomtesse de Forestan avait donc tout ce qu'il fallait pour le charmer; Adolphe en devint éperdûmenl amou- •

ï ROI OCl'K.

reui, et, comme il était brillant valseur, il plut tout de suite à la vicomtesse qui n'aimait rien tant que les douces et voluptueuses émotions de la valse.

Après une quinzaine de jours, Adolphe avait complètement perdu la tète. Enfin, sûr de ne pas déplaire, il résolut d'avoir du courage une fois dans sa vie ; il hasarda quelques mots très significatifs , puis une déclaration des plus téméraires, et bien que la vicomtesse fit la prude et jouât la femme tremblante et sincèrement attachée à ses devoirs, il fut écouté sans trop de colère ; mais par malheur il ne sut pas mettre à profit une occasion qui ne se présenta plus. La vicomtesse, qui sans doute au fond du cœur lui gardait un peu de rancune, partit brusquement avec son mari pour la campagne, et ne revint plus à Paris de l'année.

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' lors le pauvre Adolphe qui était bien le moins fat de tous les hommes, croyant avoir mal lu dans l'âme indéchiffrable de la vicomtesse , prit la résolution de l'oublier.

Mais il songeait avec douleur qu'il avait vingt-quatre ans et que jamais une bouche adorée ne lui avait dit ce mot charmant je t'aime! ce mot suave et délicieux qui parfume le cœur, et qu'on veut au moins entendre une fois avant de mourir !

Beau , jeune , spirituel , il ne pouvait parvenir à se faire aimer , tandis qu'il voyait partout dans le monde une foule d'impertinents fashionables dont le seul mérite était une cravate bien mise et beaucoup (l'effronterie, de pitoyables fats réussir auprès des pins adorables femmes et proclamer insolemmeni leurs eon quêtes !

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Enfui au désespoir d'être si timide, et. soupirant après le bonheur et l'amour, taule de mieux il pensa très sérieusement au mariage. Sa mère l'encourageait fort dans ce projet : plusieurs fois elle lui avait parlé d''une jeune fille très bien élevée et très jolie, dont elle connaissait les parens depuis longues années. Cette famille qui jouissait d'une honnête aisance avait des mœurs patriarcales, et demeurait hiver comme été dans une

belle maison de campagne à quelques

lieues de Rouen.

Madame Dernouville entretenait une correspondance fort suivie avec madame de Baumare; celle-ci l'engagea très instamment à venir passer deux ou trois mois chez elle avec Adolphe, et l'invitation fut bien vite acceptée : madame Dernouville avait son plan et son idée fixe.

12 PllOLOGl'E.

Adolphe trouva la jeune personne charmante ; elle chantait parfaitement, était fort instruite, et passait pour un modèle de candeur et de bonté. Il crut voir qu'A» mélie ne le regardait pas avec indifférence; et bientôt, grâce à cette intimité délicieuse et franche qui sVtablit si vite à la campagne entre deux jeunes gens , ils devinrent inséparables.

Ils chantaient ensemble , lisaient ensemble , allaient se promener tous les deux au fond du parc; et le soir quelquefois au clair de lune ils marchaient silencieux en se regardant, ou bien leurs paroles étaient mélancoliques et tendres comme la clarté vaporeuse qui s'infiltrait mollement à travers les feuilla

Ou, Iques semaine) s'écoulèrent dans cette félicite (aime et pure. Adolphe qui, chaque jour, sentait son cœur battre plus

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fort à Papproche d'Amélie, finit par s'imaginer qu'il aimait d'un amour éternel et profond, que cette jeune fille était créée tout exprès pour lui, qu'elle seule pourrait le comprendre , et que citait l'angélique et mystérieuse apparition qu'il avait tant de fois vue dans ses rêves avant de la connaître. Il parla d'amour; on rougit, on baissa deux beaux yeux timides, et l'on ne fut pas offensée. Alors il dit à sa mère qu'il aimait Amélie , que décidément il ne pouvait être heureux qu'avec elle : madame Dernouville était au comble de ses vœux; elle lui conseilla pourtant de réfléchir encore, de ne pas se hâter; mais, voyant la résolution d'Adolphe inébranlable , elle demanda pour lui mademoiselle de Baumareen mariage, et les parens d'Amélie furent enchantés de la proposition. Adolphe avait une for-

1 i . PROLOGUE,

tune assez considérable : e'était pour Amélie un établissement fort avantageux.

Les choses fuient donc bien vite arrangées : Adolphe repartit avec sa mère pour Paris, afin de mettre ordre à quelques affaires importantes, et de choisir un appartement plus grand et plus commode.

Il eut beaucoup de peine à quitter Amélie : elle était fort amoureuse, et la séparation fut pénible. On échangea quelques larmes, et même un baiser... baiser timide et délicieux qui brûla bien longtemps sur les lèvres de la jeune fille.

La mère d'Adolphe était dans le ravissement; elle se voyait déjà grand'mère , environnée d^nfans blonds et jolis : Texcellente femme n'avait jamais été pins heureuse.

Quand Adolphe fui de retour à Paris ,

1 f. PROLOGUE.

il arrangea ses affaires et fit ses préparatifs de mariage. Nuit et jour il pensait à ia tendre et douce Amélie; il trouvait le temps bien long et n'aspirait qu'à la félicite conjugale. Par malheur il survint quelques embarras d'affaires qui retardèrent l'époque du mariage.

Adolphe était fort triste, et pour distraire ses ennuis et son chagrin , il alla beaucoup dans le monde et ne manqua pas un bal, pas une soirée. Il revit madame de Forestan , valsa plusieurs fois avec elle, et ne put échapper aux regards enivrans et magnétiques de la charmante vicomtesse. Ils eurent ensemble quelques conversation> très animées et très brûlantes; et le jeune Dernouville eut beau appeler à son aide et la raison et l'image attrayante d'Amélie, il fut effrayé des battemens de son cœur et trembla de

l'ROLOGl'E. il

s'être engagé sur une pente irrésistible.

Une semaine après, le pauvre jeune homme avait complètement perdu la tête; il rêvait toutes les nuits de la vicomtesse, et ne songeait plus que très rarement à mademoiselle de Baumare.

C'était une si éblouissante femme que la vicomtesse de Forestan ! Quels yeux ! quelle chevelure ! et dans cette belle physionomie grecque, quel mélange de noblesse et de volupté ! Elle avait la démarche et le port d'une impératrice ou d'une déesse i

Enfin, après quelques hésitations craintives, le grand mot : je vous aime ! sortit pour la seconde fois des lèvres d'Adolphe. On s'effaroucha d'abord , on baissa les yeux comme de coutume , on parut se fâcher, mais la comédie ne fut pas longue : on se calma tout-à-coup, les regards

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enflammés de courroux ne lancèrent plus que d'humides éclairs, pleins de tendresse et d'amour!., on répandit même quelques larmes, et plusieurs rendez- vous furent accordés.

Parfois c'était sous les marronniers des Tuileries, parfois au Jardin des Plantes, au Luxembourg, dans les allées solitaires; ou bien on montait fort discrètement dans un fiacre, et le cocher allait toujours tout droit.

Avant quinze jours, le souvenir d'Amélie était presque rayé du cœur impressionnable et changeant d'Adolphe, et quand sa mère lui parlait de mariage, il ne répondait pas ou n'avait pas l'air de la comprendre. Il eut sans doute oublié tout-à-fait Amélie, sans les lettres continuelles de madame de Baumare qui le pressait fort de hâter le mariage.

I'KOLOGUE. 1 9

Bientôt l'imagination d'Adolphe s'embrasa tellement et ses désirs devinrent si vifs, si impétueux, que malgré sa timidité presque invincible, il se trouva beaucoup plus téméraire et plus entreprenant qu'il n'aurait jamais cru. C'est au point qu'il n'en revenait pas. La vicomtesse qui lisait très couramment dans le cœur des hommes, et qui savait parfaitement tout ce qu'une femme doit faire pour succomber avec honneur, voulait que le combat fût opiniâtre et long , la place rudement disputée : elle n'ignorait pas qu'on ne tient guère à ce qu'on a gagné sans trop de peine; aussi Adolphe ne faisait-il que de lents progrès. Le naïf assaillant était même au moment de perdre courage et de regarder la citadelle comme imprenable, quand la vicomtesse, craignant d'avoir soutenu le siège trop

long-temps, crut devoir se relâcher un peu de son héroïque résistance, et devint tout-à-coup bien plus humaine.

Un rendez-vous très décisif fut donné pour la semaine suivante : c'était, selon toute probabilité, le grand jour, le jour de sacrifice et de récompense. Adolphe qui trouvait le terme horriblement long, et qui s'imaginait avoir encore un siècle à franchir, avait conjuré la vicomtesse d'avoir pitié de lui et de faire moins languir son impatience ; mais toutes les prières du monde, les supplications les plus tendres n'avaient servi de rien.

— Quoi ! disait Adolphe avec" un serrement de cœur, huit jours encore! huit jours sans vous voir! mais il y a de quoi mourir ! Au nom du ciel , que ce soit demain !

— Adolphe, cVst impossible, répon-

(lait la vicomtesse en soupirant; il faut rester huit jours sans nous voir, sans nous rencontrer dans le monde. Nous pourrions éveiller les soupçons , et alors je serais perdue!... Le comte de Forestan!... Ah! si vous connaissiez cet homme!... 11 est capable de me tuer!... Depuis quelque temps on observe mes pas, on me surveille!.. Le vieux comte a des espions qui ont toujours les yeux sur moi. Dans huit jours, Adolphe! pas avant !

Adolphe fit de nécessité vertu; il se résigna. Les craintes de la vicomtesse étaient réelles, mais elle avait encore un autre motif de se montrer inflexible et de retarder l'époque du fameux rendezvous. Huit jours d'attente! oh! comme pendant ces huit jours le cœur d'Adolphe allait battre et bondir, son imagina-

i.-l PROLOGIE.

tioh fermenter, l'amour bouillonner dans ses veilles, Fardente lave s^amasser au fond du volcan !

Cependant on avait remarqué dans le monde les attentions d'Adolphe pour la vicomtesse ; on en parlait : la chose même était revenue aux oreilles de madame de Baumare. Elle écrivit lettre sur lettre à madame Dernouville, et se plaignit amèrement des retards étranges qiFAdolphe apportait à son mariage. Elle disait qu'Amélie devenait chaque jour plus triste , plus mélancolique, que la pauvre enfant ne se croyait plus aimée, et d^un moment à l'autre allait tomber malade.

Un matin M""" Dernouville entra dans la chambre de son (ils, et lui dit que sous aucun prétexte il ne pouvait plus différer celle union ; qu'il avait l'air, avec Imites eea hésitations incompréhensibles,de von

loir manquer à sa parole, et qu'une semblable conduite n'était pas digne de lui.

— J'en suis désolé, ma mère, répondit Adolphe qui semblait d^assez mauvaise humeur; il m ''est impossible de songer pour le moment à ce mariage.

— Mais pourquoi?

— J'ai des raisons.

— Lesquelles, Adolphe? Est-ce que tu n'aimes plus Amélie?

— Je ne dis pas cela, ma bonne mère... Mais en vérité, je ne sais pas où pavais la tête, quand je me suis engagé de la sorte. Depuis ce temps-là, j^ai réfléchi moimême, et je crains d^ètre encore un peu jeune pour le mariage.

Madame Dernouville parut très affligée du nouveau retard qu'elle prévoyait; elle supplia son fils d'Wlopter franchement un parti, et lui représenta combien un pareil

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abandon serait coupable. 11 finit par en convenir; il dit à sa mère qu'il aimait toujours Amélie, qu'il tiendrait sa promesse, mais plus tard; il ne voulait pas encore se marier, pas avant deux ou trois mois, disait-il.

Madame Dernouville fit part de la résolution d'Adolphe à madame de Baumare, qui répondit que ces continuelles tergiversations, ces délais inexplicables avaient tout l'air d'un refus :

« C'est pour gagner du temps, écrivait- « elle; mais une pareille conduite n'est pas » celle d'un galant homme; ma fille est «• très gravement compromise par tous « ces retards. Vous savez comme on est en «• province: on prétend que M. Dernouville ' n'a jamais eu l'intention de l'épouser. «Enfin, madame, il est certain que si

« votre fils avait l'indélicatesse d'aban- <f donner Amélie, j'aurais toutes les peines « du monde à marier la pauvre enfant.

« Je ne vous parle pas de son amour pour « votre (ils... Entre mères pourtant l'on « peut se confier ces sortes de choses... « Je vous dirai seulement que la santé « d'Amélie me donne de vives inquié- « tudes. Elle est d'une tristesse à fendre «Tàme et dépérit à vue d'œil! hélas!

« madame, croyez-vous qu'Adolphe n'ait « rien à se reprocher!... Pourquoi est-il « venu troubler la vie pure et tranquille « d'une jeune fille qui s'estimait heu- « reuse auprès de sa mère ! »

Adolphe qui était le meilleur des hommes, malgré son humeur versatile et changeante , comprit qu'il n'avait pas le droit de rendre malheureuse une pauvre

2tJ l'ROLOGlfc.

jeune iille qui l'aimait; et ne consultant que la générosité de son cœur, il écrivit à madame de Baumare que rien ne l'arrêtait plus et qu'il était fort impatient d'épouser Amélie.

Tout cela se fit en moins de trois jours, pendant lesquels Adolphe et madame de Forestan ne s'étaient point revus. La vicomtesse n'osait presque plus se montrer dans le monde: elle avait reçu de son beau-père le vieux comte de Forestan une lettre menaçante, où revenait plusieurs fois le nom d'Adolphe Dernou ville.

Enfin le jour du rendez-vous arriva.

Jamais le cœur d'Adolphe n'avait battu plus fort, jamais Adolphe ne s'était vu si près du bonheur! être aimé d'une femme si belle, si rayonnante, d'une femme qu'il avait tant de fois suppliée \aincmc-nt

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dans ses rêves de feu. Une lutte des plus ardentes s'engagea dans son âme.

— Que faire? se disait-il dans un muet monologue , tomber aux genoux de cette femme, lui dire que je l'aime, que je n'aime quelle seule au monde, que je l'aimerai toujours, sans partage!... et quand, vaincue par mes prières et mes protestations brûlantes, elle m'aura fait le plus grand sacrifice qu'une femme soit capable de faire, je la récompenserai par la plus noire ingratitude, je la tromperai comme un lâche , je l'abandonnerai dans quelques jours pour une autre femme!... Non, je n'aurai jamais cette barbarie, cette lâcheté! Mais que résoudre? dois-je tout lui avouer, lui dire que mon cœur n'est plus à moi, que ma parole est donnée!... Alors elle m'accusera de mensonge et de cruauté!... elle me

dira que je me suis fait un jeu de sa faiblesse, de son amour, de son bonheur!... et je n'aurai plus que sa haine ! perplexité affreuse, insupportable î

Néanmoins , après de longues hésitations, après de bien douloureux combats, il résolut d'écouter la voix de sa conscience. Adolphe avait encore toute sa pureté d'âme, toute cette innocence primitive qui se fane bien vite au flétrissant contact du libertinage, mais qui ne s'efface jamais entièrement de certains cœurs privilégiés. On peut dire même qu'Adolphe avait toujours été jusqu'alors beaucoup trop honnête homme, pour avoir un grand nombre de bonnes fortunes , et que sa délicatesse, plus encore que sa timidité naturelle, Pavait empêché de réussir mainte et mainte fois.

Il ne pensait pas, comme la plupart des

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roués fashionables, qiiavec les femmes il faut jouer toujours au jlus fin, et que la délicatesse et les scruptles, en matière d'amour, sont quelque ckose de profondément stupide. Il ne savait pas dire à une femme je vous aime , lorsqu'il ne Paimait pas ; et quand il était véritablement amoureux, son cœur parlait beaucoup plus que ses lèvres. Langage du cœur!

pauvre langage que les dames ne trouvent point assez éloquent et qui ne vaut pas les plus fades paroles , les plus insignifiantes cajoleries !

Adolphe , tout fier de sa noble résolution, monta dans un cabriolet qui le conduisit au jardin du Luxembourg. Il se dirigea précipitamment vers une allée déserte, du côté de cette horrible fontaine mythologique qui n'a pas une goutte d'eau, et qui est le rendez-vous habituel

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des cœurs amoureux ou soufïrans.

Il aperçut de L>in la vicomtesse qui se promenait le loig des arbres, enveloppée dune pelisse noire. Adolphe sentit ses yeux se couvre d'un nuage , et son cœur bondir dans sa poitrine.

Il fut obligé de s'arrêter un moment pour reprendre haleine.

Ils échangèrent quelques paroles timides, embarrassées. Adolphe tremblait de tout son corps.

— Montons sur le champ dans une voiture de place , dit la vicomtesse en promenant autour d'elle des regards in-

quiets. Je sais qu'on observe mes pas; j'ai peur ici.

Et s'appuyant sur le bras d'Adolphe elle sortit brusquement du jardin. Un fiacre les attendait à la grille ; mais au moment où la vicomtesse montait sur le marche-pied de la voiture, elle tourna la tête et jeta un cri de frayeur: un homme à cheveux gris , un homme qu'elle avait très bien reconnu, venait de passer auprès d'elle et l'avait regardée fixement.

La vicomtesse se cacha promptement dans la voiture , et quand Adolphe y fut monté , les chevaux partirent au grand trot.

Madame de Forestan était fort pâle.

— J'espère qu'il ne m'a pas reconnue, dit-elle.

— De qui parlez-vous, madame? de-

manda M. Deniouville avec étonnement.

— C'est un misérable homme qui a toujours les yeux sur moi, un espion qui est en correspondance avec le comte de Forestan!... 0 mon ami, si vous saviez combien je suis malheureuse ! certes ma cruelle position doit me rendre excusable ! depuis que je suis mariée je n'ai jamais goûté un seul moment de bonheur ! jamais une âme jeune et brûlante n^ compris la mienne!... Mon mari est le plus trivial et le plus prosaïque de tous les êtres ! Ah ! pourquoi n'avez-yous point quelques années de plus, cher Adolphe! Si je vous avais connu plus tôt!...

Adolphe sentait comme une flamme circuler dans ses veines : il aurait donné plusieurs années d'existence pour avoir

ôi PA0L0GUE.

un peu de courage ! Il répondit pourtant à la vicomtesse une foule de choses tendres et passablement significatives; mais il était fort embarrassé et balbutiait.

Les stores de la voiture étaient baissés, et la vicomtesse commençait à ne plus trop comprendre la froideur et l'hésitation d'Adolphe; mais avec un peu de réflexion, elle interpréta cette immobilité singulière, ce manque absolu d'énergie, fort avantageusement pour elle; et cette espèce de paralysie physique et morale lui sembla provenir d'une trop grande surabondance d'amour. D'ailleurs elle entendait battre le cœur du jeune homme et devinait qu'un violent orage grondait sous ce calme.

— Adolphe, reprit-elle avec une inflexion caressante qui le lit tressaillir, il

PKOLOGlt.

faut en vérité que je vous aime bien pour in exposer à la colère du comte de Forestan. C'est un homme si terrible dans ses emportemens, si dur, si impitoyable! il me hait, il m'abhorre! et si jamais il venait à savoir notre liaison, je serais perdue!... Mais n'importe I quoiqu'il arrive!... je puis compter sur votre amour, Adolphe !... une femme quand elle aime, est prête à faire tous les sacrifices, même celui de son honneur et de sa vie!...

Mais, o dites-moi encore, Adolphe, ditesmoi que vous m'aimez !... que vous m'aimerez toujours !

— Oui ! oui ! vous êtes belle ! s'écria Dernouville avec exaltation, je n'ai jamais aimé que vous, Ermance !...

— Eh bien! jurez-moi donc que vous n'en aimerez jamais une autre, Adolphe!

~li PROLOGUE.

Vous êtes plus jeunequc moi de quelques années, et je sais qu'à votre âge on est changeant, mobile! Hélas! il faut que je sois bien folle, et que vous ayez pris sur ma raison un furieux empire, pour que je tienne un pareil langage ! dire que j^ai consenti à vous donner un rendez-vous! ... que je me trouve seule, dans une voiture, avec un homme que j^aime, qui sait que je Taime!... 0 mon Dieu! mon Dieu!

est-il possible!... vous le voyez, Adolphe, je vous dis tout ce que j'ai dans le cœur, je dépouille ce masque de pruderie et de convenance qu'une femme ne devrait jamais quitter!... Adolphe, Adolphe, c'est pour vous que j'ai fait tout cela! jusqu'à présent, je vous le jure, malgré le cercle brillant d^adorateurs qui assiégeaient mes pas, j'ai résisté courageusement à tous les pièges, à toutes les séductions eni-

vrantes doul le monde m'environnait!...

Comment cela se fait-il, Adolphe?... quel charme,... quel prestige avez-vous donc employéscontremoi?...je ne m'appartiens plus ! je suis à vous !

Adolphe ne s'était jamais trouvé dans une position aussi cruelle. Ballotté entre deux sentimens souvent bien contraires, l'amour et l'honneur, il ne savait auquel se livrer; et cette bizarre indécision notait pas faite pour lui donner beaucoup d'aplomb et d'assurance.

— Oui, madame, balbutia-t-il en baissant les yeux pour ne pas voir la vicomtesse qui ne lui avait jamais paru si éblouissante d'attraits, oui, madame, vous m'avez fait sans doute un bien grand sacrifice!... et je suis le plus reconnaissant des hommes!... Je donnerais ma vie

pour m 'acquitter envers vous! Tant que mon cœur battra, votre image y sera toute vivante ! ... Je n'oublierai jamais que vous n'avez pas dédaigné mon amour, que vous avez eu pitié de moi, pauvre jeune homme qui n'avais jamais entendu une voix de femme lui dire je t'aime ! Mais plus le sacrifice que vous me faites est grand, inappréciable, plus je serais infâme si j'en abusais, si je récompensais votre confiance par une dissimulation lâche et coupable ! non, vous saurez tout, madame, vous êtes trop charmante et trop bonne pour que j'aie le courage de vous tromper!... vous avez droit à l'amour comme au respect!...

La vicomtesse le regarda d'un air fort étonné.

— Non, jamais je* n'oublierai, madame,

tout le respect profond que Je vous dois...

— Le respect ! interrompit la vicomtesse qui changea tout-à-coup 'de physionomie et d'accent.

Elle crut d'abord que Dernouville avait l'intention de se moquer d'elle; mais un regard jeté sur Adolphe la fit presque aussitôt changer d'opinion : Adolphe était pâle , troublé , ses yeux roulaient une flamme humide qui n'avait rien de commun avec le pétillement du sarcasme et de l'ironie.

La vicomtesse lui prit les mains, et poussant un soupir :

— Adolphe, dit-elle, ce n'est qu'à force d'amour et de fidélité que vous pourrez me faire croire à votre reconnaissance et me sauver d'un repentir!., car je sais

•iO PROLOGUE.

combien je suis coupable ! Je sais que je vous donne ce qu'une femme a de plus cher au monde, ma réputation! Un jour ou l'autre il faudra bien que tout se découvre!., mais n'importe, j'y suis résolue ! je ne veux plus réfléchir!... je vous aime!... et dussé-je être malheureuse

toute ma vie, dussé-je mourir Mais je

vous connais, Adolphe... vous êtes noble et généreux! vous êtes un homme d'honneur!..

— Oui ! je suis un homme d'honneur!

s'écria impétueusement Dernouville en couvrant de baisers les mains de la vicomtesse. Oui, vous m'avez bien jugé!

je serai digne de vous , de votre amour, de votre confiance ! Que je meure plutôt que d'être un misérable ingrat!... Une femme comme vous, Ermance , on doit l'aimer jusqu'au tombeau, sans partage!..

sans partage ou bien, quand par une

nécessité fatale on se trouve engagé dans une autre chaîne, il faut alors renoncer noblement à un amour qui ne peut se concilier avec l'honneur!...

— Que voulez- vous dire? interrompit la vicomtesse avec un mélange de surprise et de reproche : je ne vous comprends pas.

Adolphe garda un instant le silence; mais enfin il parut faire un grand effort sur lui-même, et d'une voix plus ferme, il répondit :

— Je ne dois rien vous cacher, madame... Je vais me marier...

— Vous marier!

La conversation demeura quelque temps interrompue : la vicomtesse le

considérait d'un œil étiucelant de colère.

— Expliquez-vous, monsieur, bégayat-elle.

Alors Adolphe avoua qu'il notait plus libre, et versa des larmes; il dit que sans amour il allait épouser une jeune fille innocente et pure, qu'il ne rendrait pas heureuse peut-être ! . . . Mais, hélas ! il avai t promis, il ne pouvait plus se dédire sans commettre une infamie.

— Oui , s'écria-t-il avec chaleur , je n'hésite pas! je ferai ce que m'ordonne la voix de ma conscience!... Je vous aime comme jamais femme ne fut aimée, mais je suis incapable d'une mauvaise action !

La vicomtesse gardait le silence.

— Parlez, madame, continua-t-il pua léureusement, qu'eussiez-vous lait à ma

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place? Vous qui avez jeté sur moi des regards si bons, si compatissans, pouvaisje vous tromper comme un indigne, vous séduire, et récompenser si cruellement le plus généreux , le plus grand sacrifice qu'une femme puisse accomplir!... Hélas!

et d'un autre côté , aurais-je la barbarie d'abandonner une jeune fille, une pauvre jeune fille qui m'aime et que j'ai fait serment d^épouser! Si je violais ma promesse, la réputation de cette enfant pourrait en souffrir! Qui sait? peut-être ne se marierait-elle jamais ! Ah ! madame, plaignez-moi , plaignez-moi ! je vous aime bien plus que cette jeune fille , sans doute, mais vous êtes mariée ! Vous ne pouvez être à moi pour la vie ! Une belle et noble créature comme vous n'est pas une de ces victimes qu'on peut immoler sans remords à un caprice de jeune

homme ! Je ne veux pas que vous [missiez dire un jour : « (Test un misérable ! Il m'a fait manquer à mes devoirs d'épouse et de mère pour m'abandonner ensuite, pour se jeter presque aussitôt dans les bras d'une autre femme! » Ermance, Ermance, je connais toute la délicatesse de votre àme, et je suis bien sur que vous approuvez ma conduite! Il est impossible que vous ne vous disiez pas : « Adolphe n'eût pas été si généreux , s'il m'avait moins aimée ! »

La vicomtesse se mordait les lèvres de dépit ; elle était rouge de honte et de colère; toutefois, en femme d'esprit, elle se garda bien de se fâcher ; au contraire, elle accorda de grands éloges au procédé noble et franc de M. Dcrnouvillc , lui jura qu'elle eût fait la même chose à sa place, et qu'une pareille conduite étaii

celle d'un galant homme; néanmoins elle ne put s'empêcher <le répandre quelques larmes et de laisser échapper trois ou quatre soupirs qui venaient d'un cœur profondément hlessé : elle aimait véritablement Adolphe ; mais ce qui souffrait le plus en elle, c'était Tamour-propre et la vanité.

Après quelques minutes de silence et d'hésitation, la vicomtesse pria Dernouville de descendre et de la laisser retourner seule à son hôtel. Adolphe fit arrêter la voiture et descendit. Il éprouvait un si grand trouble qu'il ne songea pas même à saluer madame de Forestan et s'éloigna sans dire une parole.

La voiture était déjà loin. Adolphe la suivit long-temps des yeux; et ne l'apercevant, plus :

— Décidément j'ai bien fait! pensa-t-il. C'était le seul parti honorable ! Il n'y avait pas même à balancer! Oui, je le ferais encore, si j'avais aie faire ! N'importe! c'est cruel ! c'est désespérant! La seule femme que j'aie aimée !.. Il faut avouer que l'honneur impose quelquefois de terribles sacrifices !

La vicomtesse de Forestan fut profondément humiliée, et ne put retenir des larmes de colère; mais bien qu'elle en voulût beaucoup à Dernouville, elle ne pouvait cependant se défendre d'un sentiment d'estime et d'admiration pour ce

magnanime jeune homme qui avait mieux aimé s'exposer au ridicule que de commettre une action coupable. Bientôt même la fureur de la vicomtesse s'évanouit pour faire place à un amour plus vif et plus violent. Elle était sûre qu'Adolphe l'aimait à l'adoration, et dans le fond de son cœur elle jura une haine mortelle à la femme qui la privait d'un amant jeune, ardent et beau comme Adolphe.

Aussi ne perdit-elle pas courage, et sachant très bien et par expérience qu'une femme jolie et spirituelle fait tout ce qu'elle veut du cœur d'un homme qui l'aime, et le façonne à plaisir comme une cire molle et docile, elle attendit patiemment l'occasion de prendre sa revanche.

Il y avait trois mois à peu près que Dernouvillc était marié; madame de Forestan ne l'avait pas revu depuis le fatal

et dernier rendez-vous. Elle n'espérait guère pouvoir le rencontrer dans le monde avant le retour des bals et des réunions ; il fallait attendre encore sept ou huitmois, qui allaient paraître autant de siècles à l'amoureuse vicomtesse.

Tout à coup, par hasard, elle apprit que M. Dernouvillese disposait à faire un voyage en Bretagne avec sa femme. Dès lors un rayon d'espoir se ralluma dans le cœur de madame de Forestan, et son plan de conduite fut sur le champ tracé.

Depuis quelque temps elle était triste et languissante , et bien qu'elle ne fut pas précisément malade , les médecins lui conseillaient de voyager et de changer d'air. Elle dit au vicomte de Forestan qu'elle avait besoin de distraction , et qu'elle pensait que les bains de mer lui feraient beaucoup de bien.

r;0 PROLOGUE.

— A merveille! dit le vicomte, nous irons prendre les bains à Dieppe; je ne demande pas mieux, et je proGterai justement de roccasion pour acheter une collection complète de lépidoptères magnifiques qui vient d'arriver dernièrement de la Chine. Bon, c'est une chose arrêtée, demain nous montons en voiture.

— Oui, nous monterons en voiture, monsieur le vicomte, mais ce n'est pas à Dieppe qu'il faut aller. Dieppe est insupportable maintenant ; on y trouve plus de monde qu'à Paris, et j'ai besoin de repos, de solitude.

— Vous m'étonnez, madame, répondit le vicomte; je ne vous reconnais plus ! vous qui aimiez tant les plaisirs, les bals, les fêtes!., songez donc que madame la duchesse de Berri est à Dieppe etque tout le faubourc Saint-Germain s'y trouve.

— Eh bien! cVst précisément la raison, Monsieur le vicomte, qui nie fait préférer tout autre endroit. Je vous répète que l'idée seule de toutes ces fêtes, de tous ces tourbillons de plaisirs me fatigue et m'étourdit. Je ne suis décidément pas bien portante , et si je vais dans un port de mer, ce n'est pas pour aller retrouver les ennuis du grand monde.

— Où donc alors voulez-vous diriger vos pas , madame la vicomtesse ? parlez , car moi je ne connais point un autre endroit que Dieppe, où Ton puisse décemment aller prendre les bains.

— J'ai beaucoup entendu parler d'un petit port de mer fort agréable, à quelque distance de Nantes.

— Est-ce bien loin, Nantes? demanda le vicomte avec inquiétude.

— Non, vraiment, c'est l'affaire de

5 2 PltOLOGl'E.

quelques heures, dit la vicomtesse. Une centaine de lieues....

— Comment! une centaine de lieues!

interrompit le vicomte épouvanté, mais c'est au bout du monde! non, non, madame, je ne me déciderai jamais à un voyage aussi lointain. Que diantre, madame, avant de monter en voiture, il faudrait faire son testament

— Allons, allons, mon ami, répliqua madame de Forestan avec un ton de douceur passablement méprisante , ne vous faites pas plus étrange que vous êtes. On dirait que c'est la première fois que vous sortez de Paris. Songez que de toute manière nous sommes obligés d'aller rendre visite à votre père qui souffre beaucoup de la goutte, et qui certainement ne bougera pas de son château avant l'hiver prochain.

PROLOGl'E. *3

— Vous avez raison, madame, répondit le vicomte qui se frappa soudainement le front, comme une personne qui fait une réflexion subite et contrariante. (Test un voyage auquel je ne songeais pas, et que nous ne pouvons guère nous empêcher de faire ; mais enfin c'est déjà bien terrible et bien long d'aller à Tours!., au moins si Nantes était sur la route, je ne dirais pas non !

Il fallut beaucoup de temps et d'efforts à la vicomtesse pour persuader à son mari que le chemin de Tours conduit tout naturellement à Nantes ; elle fut obligée de prendre une carte de France; et, comme le vicomte hésitait encore et jetait des exclamations de terreur en calculant la distance qui le séparait de Nantes , sa femme, presque honteuse d'avoir pris tant de peine et de circonlocutions

pour triompher de la faiblesse du vicomte, lui dit que jamais il n'aurait une meilleure occasion de recueillir une foule de papillons et d'insectes excessivement rares. Elle lui lit une pompeuse description d'un phalène énorme , qu'on prenait le soir pour un véritable oiseau de nuit, et qui ne se trouvait qu'en Bretagne, au bord de la mer, sur les rochers et les sables.

Le vicomte ouvrait de grands yeux et de grandes oreilles ; son cœur de naturaliste battait d'admiration et de convoitise à cette magnifique peinture, et, comme il n'était pas fort instruit dans l'histoire des insectes, et qu'il aimait seulement les papillons à cause de leurs brillantes couleurs, ainsi (pie la plupart des personnes qu i se nient dans l<-s galeries du Louvre, le premier joui de l'exposition des

PROLO€U£. 5 5

tableaux, il promit sur le champ à sa femme d'aller où elle voudrait.

Quelques jours après cette conversation ils se mirent en route.

11 était convenu que Ton s'arrêterait à Tours, pour faire une visite au comte de Forestan, mais qu'on ne resterait au château que trois ou quatre jours tout au plus. La vicomtesse brûlait d'arriver à Pornic en même temps que la personne qu'elle espérait y rencontrer.

Le vieux comte de Forestan parut enchanté de voir son fils qu'il aimait tendrement, bien qu'il n'eût jamais trouvé en lui qu'une pauvre tête et des idées terriblement mesquines et bourgeoises ; mais il fit à sa bru un accueil froid et sévère; il ne l'embrassa point, et la considéra avec une expression de regard qui déconcerta la vicomtesse, elle qui ne se

déconcertait pas facilement. Elle essaya vainement de l'adoucir, et lui adressa quelques paroles tendres et amicales auxquelles le vieillard ne répondit que d'une manière sèche et brève.

Le lendemain dans la matinée le vieux comte, qui, malgré son âge et la goutte qui le tourmentait, avait l'habitude de se lever toujours de bonne heure, fit demander la vicomtesse pour une affaire importante et pressée.

La vicomtesse qui n'avait pas encore achevé sa toilette fit attendre assez longtemps son beau-père.

Le comte s'impatientait. Plusieurs fois il agita la sonnette avec violence et dit au domestique que madame de Forestan m se hâtait pas d'arriver. Certainement s'il n'eût pas été retenu dans son fauteuil ù bras par un accès de goutte qui lui pa-

rai y sait les jambes, il serait allé lui-même au-devant de la vicomtesse pour soulager la mauvaise humeur et l'irritation qu'il ne contenait qu'à grand1 peine.

Le comte de Forestan achevait sa soixante-dixième année. C'était une de ces belles têtes de vieillard, larges et chauves, à front élevé, une de ces physionomies pleines de noblesse et de sévérité, que les rides et les sillons de l'âge ne font que rendre plus solennelles et plus majestueuses, un de ces types fiers et princiers qui se perpétuent de race en race dans les hautes familles et qu'on ne trouve pas ailleurs; son fils pourtant ne lui ressemblait guère : on ne pouvait imaginer un assemblage plus grotesque et moins distingué que le vicomte ! Mais il y a dans ce monde tant de choses qu'on ne sait pas; tant de choses fort simples en elles-

.', S I>H0LOGLL.

mêmes et qui restent éternellement un mystère, lorsqu'elles pourraient expliquer tout naturellement les imbroglios de la vie les plus incompréhensibles ! Les plus nobles fleuves ne sont-ils pas souillés dans leur cours par une foule de ruisseaux ignobles qui leur apportent souvent plus de fange que d'eau. Il ne faut d'ailleurs qu'un orage pour ternir la source comme le fleuve, et très probablement un orage avait passé dans l'existence de madame la comtesse deForestan.

Enfin la vicomtesse parut.

— Comment, madame , dit sévèrement le vieillard, en grande toilette de si grand matin? et pourquoi, s'il vous plait ? poulies mariniers de la Loire?

— Monsieur le comte, excusez-moi de vousavoir fait attendre, répondit-elle en

se mordant les lèvres avec une expression d'embarras et de dépit.

— Madame, allons droit au but, et parlons franchement, reprit le comte d'une voix brève et sévère. Etes vous toujours dans l'intention d'aller à Pornic ?

— Oui, monsieur le comte. Ce voyage est indispensable à ma santé.

— Mais il me semble , madame , que vous ferez beaucoup mieux de vous rendre à Dieppe. Une grande partie de la cour s'y trouve maintenant réunie, et je ne vois aucune raison qui vous empêche de choisir un endroit fréquenté par la noblesse et le beau monde.

— Certainement, monsieur le comte , répondit-elle avec hésitation , si je ne consultais que mon goût et mes désirs, je préférerais de beaucoup le séjour de Dieppe à celui d'une petite ville sans

plaisirs et sans distractions; mais je suis obligée de me conformer aux intentions de mon mari... Vous savez qu'il n'a jamais aimé le monde, maintenant moins que jamais peut-être; et quoiqu'il m'en coûte, je ne puis faire autrement que de

me soumettre

— Oui, en vérité, madame, interrompit le vieillard dont la belle et noble figure prit tout-à-coup une expression de sarcasme qui ne lui était pas habituelle, en vérité, vous êtes bien à plaindre, vous vous êtes toujours sacrifiée au bon plaisir marital! Mais alors, ayez la bonté de me dire pourquoi vous n^avez pas manqué un bal, une soirée, cet hiver. Je voudrais bien savoir quel charme si puissant peut vous attirer à Pornic !... dans un misérable village deBretagne,qui n'1estqu''une espèce de rocher couvert de cabanes?

l'ROLOGUE. (> |

— Pardon , monsieur le comte , vous êtes clans l'erreur. Pornic n'est plus comme autrefois une réunion de pauvres cabanes : c'est une jolie petite ville maintenant, toute neuve, toute blanche; et je vous assure qu'on y trouve fort bonne société dans la saison des bains ... Quoique pourtant, continua-t-elle en forme de correctif, le séjour d'une pareille ville sait bien maussade en comparaison de Dieppe, sous le rapport des bals et des divertissemens.

— D'après la peinture que vous me faites de Pornic , je vois qu'il est bien changé à son avantage depuis une vingtaine d'années que j'y suis passé par hasard. Mais enfin, madame, vous ne m'apprenez pas le motif qui vous fait choisir un pareil endroit de préférence à tout autre.

— Monsieur le comte, je crois vous avoir dit plusieurs fois que j'ai le plus grand désir de parcourir la Bretagne.

Nous resterons sept ou huit jours tout au plus à Pornic, et de-là nous irons à Brest ; nous visiterons tout le littoral...

— Madame , interrompit le vieillard en arrêtant sur elle un regard profond et interrogateur, savez-vous où est maintenant M. Adolphe Dernouville?

— Monsieur...

La vicomtesse, qui ne s'attendait pas le moins du monde à une semblable question, devint très pâle ; elle balbutia, et toute sa fermeté habituelle parut l'abandonner un instant.

— 11 ne faut pas vous troubler, madame, reprit le vieillard en ne la quittant pas des yeux. Je vous adresse une question qui n"a rien que de très simple . je

l'AOLOGl K. Gô

\ i m i > demande si vous savez où est M. Adolphe Dernouville?

— Mais enfin , monsieur le comte , pourquoi cette question?...

Elle tâchait de gagner du temps pour reprendre une contenance , et préparer une réplique et tous ses moyens de défense.

— Répondez, madame. Je sais très bien que vous T'avez vu fréquemment cet hiver. Vous vous rencontriez dans tous les bals; il dansait avec vous; il vous faisait même valser, madame... ce qui, je dois vous le dire en passant, n'est plus guère de votre âge ! Enfin partout, dans les salons comme aux théâtres, quand on apercevait l'un de vous deux, on était sûr que l'autre n'était pas loin... Je me suis même laissé dire que vos entrevues ne se bornaient pas aux bals et aux spectacles...

Et les yeux du vieillard étincelaient d'une étrange manière.

— Qu'est devenu ce jeune homme , madame?

La vicomtesse était, en proie à la plus violente anxiété ; elle ne savait que répondre. Elle changeait de couleur à chaque moment, et ne pouvait soutenir le regard fixe et flamboyant de son beaupère : enfin, elle comprit qu'elle ne pouvait garder plus long-temps le silence , sans donner gain de cause à tous les soupçons du vieux comte , et, s'armant de tout son courage, et d'un semblant d'indifférence qui n'était que sur ses lèvres, elle répondit :

— Monsieur Adolphe Dernotiville est marié depuis trois mois.

— Marié! s'écria le comte de Forestan,

avec un mélange de surprise et de doute; en ètes-vous bien sûre?

— Parfaitement, monsieur le comte :

il m'a fait l'honneur de m'adresser un billet de part.

— Bien, très bien, madame... Et depuis cet hiver vous ne l'avez pas revu?

— Non, monsieur le comte. Il voyage, je crois, avec sa femme. Je ne sais pas au juste où il est... Je présume que c'est en Italie.

— J'en suis fort aise , madame ! pour lui comme pour vous. Ecoutez, je n'ai pas besoin d'employer de détours... Il m'est revenu de par le monde que votre conduite se fait remarquer depuis quelque temps d'une manière qui n'est pas à votre avantage. Vous avez pour mari le meilleur, le plus indulgent, le plus faible des hommes ; mais quoiqu'il soit

6(5 PKOLOGIT.

mon fils, il ne me ressemble guère, et vous savez que je ne vous passerai rien ! Je ne plaisante pas avec l'honneur, madame ! rappelez-vous qi^il y a dix-sept ans M. le chevalier de Formont a payé cher son audace!... qu'il a payé de sa vie Toutrage!... Je suis un vieillard de soixante-dix ans, madame, mais j'ai encore du sang dans les veines , de la vigueur dans le bras, et je me sens très capable encore de tenir une épée !

La vicomtesse était d'une pâleur mortelle; elle frissonnait : sentant ses genoux ployer, elle s'assit.

Il y eut un moment de silence.

— Madame, reprit le comte dont les sourcils blancs snabaissèrent avec une expression de ressentiment douloureux , vous êtes cause que le nom des Forestan, ce nom qui remonte à huit siècles, n^est pas sans tache et sans souillure!.. Mon

6 8 l'KOLOGIIE.

fils est la fable de tous les salons, grâce à vous, madame ! mais s'il est d'une nature patiente et débonnaire, s'il n'est pas d'une trempe assez mâle, assez vigoureuse pour ressentir une injure et la venger, c'est moi, c'est moi, son vieux père, qui prendrai sa querelle et qui défendrai l'honneur de mon blason. Vous savez que l'ombre seule du ridicule m'épouvante plus que la mort! Malheur, malheur à vous, si vous oubliez le nom que vous portez, malheur si vous êtes coupable, car c'est moi qui vous punirai, et d'une façon terrible, exemplaire! Puisque les tribunaux ne savent pas laver un outrage fait à toute une famille, je ne chargerai que mon bras du soin de ma vengeance! Oh ! tremblez, madame ! j'empêcherai bien (pion rie de mes cheveux blancs , de mes douleurs, de ma honte, de ma rage ! on

saura que le sang de mes ancêtres n'est pas encore tari ! Songez-y bien, madame , si la moindre imprudence, le moindre oubli de vos devoirs, la moindre faute peut faire croire au monde que vous trom pez mou fils

— Monsieur le comte, interrompit-elle avec un mouvement d'indignation, pourquoi m'adressez-vous de si cruelles paroles?.. Ah! sans doute on m'a noircie encore auprès de vous!., mais c'est une calomnie, je vous le jure!., je n'ai pas mérité de semblables reproches !

— Je veux bien croire, madame, que les rapports qu'on m'a faits sont exagérés, répondit le comte avec une inflexion moins rude. Si j'avais la certitude que vous êtes coupable, le châtiment ne se ferait pas attendre !.. mais enfin, madame, c'est un conseil de père que je vous donne!

7 0 PKOLOGVK.

tâchez de mener à Paris une vie moins dissipée, moins bruyante. Ne passez pas toutes vos nuits au bal : plus de valses , je vous en conjure!.. un pareil divertissement ne convient pas du tout à une mère de famille , à une femme de votre âge : c'est ridicule, c'est pitoyable! Faites place aux jeunes, madame.

La vicomtesse se mordit les lèvres :

cette dernière phrase du vieillard Favait blessée au cœur plus douloureusement que tout le reste.

— Quoi, monsieur, répliqua-t-elleavec une certaine aigreur , parce que je n'ai plus vingt ans, est-ce une raison pour me séquestrer, pour m'ensevelir toute vivante! En vérité vous êtes bien peu tolérant de vouloir minterdire d'agréables dish -actions qui ne font de mal à personne et qm

IMtOLOr.UE. 7 t

• riii les plus innocentes du monde !

— Vous feriez bien mieux, madame, Mi lieu de ne rêver que bals et grandes toilettes, vous feriez bien mieux de songer à rétablissement de votre fille. Allez au bal tant que vous voudrez, mais pour l'y conduire. N'est-il pas inconcevable qu'une jeune personne de dix-neuf ans soit encore au couvent. Jusqu'à quel âge avezvous donc l'intention de l'y laisser?

— Encore un an, monsieur le comte.

Alexandrine est très ignorante pour son âge. Je suis forcée de vous avouer que son caractère est bien loin d'être formé. Elle a grand besoin de s'instruire encore et d'adoucir toutes les aspérités de sa nature rebelle, avant d'entrer dans le monde. Vous avez pu voir plusieurs fois par vousmême combien sou humeur est désagréable el maussade.,. Elle est aussi

7 2 PltOLOGl'E.

colère et sournoise que son frère Ernest est doux, franc, serviable...

— Oui , oui , interrompit brusquement le comte, je sais que vous êtes folle de votre fils, et que vous ne pouvez souffrir sa pauvre sœur! Vous êtes pour elle d'une sévérité qui la plupart du temps n'est que de l'injustice ! voilà pourquoi le caractère de cette jeune personne se gâte et s'aigrit de jour en jour, au lieu de devenir facile et doux comme celui de son frère!.. Et cependant c'est une fille pleine d'excellentes qualités, elle a bon cœur...

— Je ne crois pas, monsieur le comte, elle me déteste, elle déteste son frère.

— Parce qu'elle est jalouse, madame, et c'est bien concevable. Vous n'avez pour elle que des paroles dures et sèches : voire fils, lui, a toutes vos caresses. Ce n'eM

au moins que je veuille déprécier ce jeune

PK0I.OGLE. 7 5

homme : bien au contraire, il est bon, il est charmant, et j'ai pour lui beaucoup de tendresse. Mais vous Pavez gâté, vous le gâtez tous les jours. Il est rempli de moyens, d'esprit et d^aptitude, et cependant il n'a jamais rien fait. Au lieu d^entrer à l'école Polytechnique, comme nous le désirions tous , il gaspille son temps à Paris ; il court les spectacles, les cercles, les maisonsdejeu peut-être, etfinira, j'en ai peur, pardevenirun mauvais sujet.

— Non, monsieur le comte, repartit la vicomtesse, offensée dans son amourpropre et sa tendresse de mère, mon fils ne tournera pas mal. D'ailleurs il ne perd pas son temps à Paris, comme on a pu vous le dire: il suit tous les cours d'histoire au collège de France, il apprend les langues modernes...

— Oui, belles occupations, madame,

7t riui.dt.ii:.

c est le prétexte de tous les fainéans. Lorsqu'on apprend tant de choses à la fois, c'est signe qu'on ne veut rien apprendre, qu'on ne sait rien, ([ii'on ne saura jamais rien ! Je vous repète que je vois avec douleur mon petit fils Ernest s'engager dans une voie mauvaise! il aurait fait un chemin superbe avec le nom qu'il porte et la fortune qui doit lui revenir un jour. Il sciait à I école Polytechnique depuis plus d'un an , si vous n'aviez pas fait tous vos efforts pour Feu détourner.

— Vous savez que mon fds est d'une complexion faible, très délicate, et les élèves de l'école Polytechnique sont soumis à de si rudes (ravaux, que cette vie <le fatigue intellectuelle aurait bien vite compromis la santé d'Ernest.

— Beaucoup moins que les excès <l«'

PROLOGIE. T.i

tout genre, qu'il fait sans doute, madame , répliqua le comte avec impatience. Je vous répète que je suis informé de la conduite qu'il mène. On ne parle que de ses maîtresses, de ses paris extravagans et de ses orgies plus folles encore. Vous verrez que ce jeune homme se perdra dans cette vie de dissipation et de fainéantise. Ne lui donnez plus d'argent, une fois pour toutes, je ne le veux pas. C'est moi qui me charge de son entretien. Quand sa pension ne lui suffira pas, je veux bien qu'il demande de l'argent, mais à moi seul, et je pourrai juger de ses besoins. Mais revenons, je vous prie, à votre fille: décidément elle est beaucoup trop grande pour rester au couvent. J'exige quelle en sorte.

— Puisque vous l'exigez, monsieur le comte, je ne demande pas mieux que de

vous obéir; mais souffrez au moins qu'elle achève l'année; le temps des vacances ne va pas tarder à venir.

— A la bonne heure, dit le comte.

Nous attendrons jusqu'aux vacances ; mais je ne veux pas qu'elle rentre au couvent, quand une fois elle en sera dehors. La place d'une jeune fille est auprès de sa mère, auprès de ses païens. Il y a déjà plusieurs années qu'elle devrait être dans la maison paternelle. Mais votre mari est d'une mollesse , d'une indifférence pour ses enfans!.. j'en ai honte!

Au lieu de s'occuper de fadaises, de papillons et d'insectes, il ferait beaucoup mieux de voir ce qui se passe chez lui, et de songer à sa famille.

Il parlait encore quand un cri lamentable se lit entendre dans le jardin. Les fenêtres de l'appartement du comte étaient

toutes grandes ouvertes, et les rayons du soleil pénétraient dans la chambre avec la fraîcheur de la brise et le parfum des fleurs.

C'était une journée magnifique du mois de juillet. Le ciel était d'W bleu vif et pur comme un ciel du midi ; un vent délicieux faisait frissonner le feuillage, et l'on entendait au loin le chant mystérieux des oiseaux cachés dans les taillis ombragés du parc.

— Fermez les croisées ! fermez vite î criait une voix enrouée et haletante.

Madame de Forestan reconnut tout de suite la voix burlesque de son mari ; mais Pexclamation douloureuse du brave homme ne fit pas sur elle grande impression.

Le vieux comte était assis dans un fauteuil de velours, à quelque distance d'une fenêtre. Il put, en avançant un peu la

tête, voir ce qui se passait dans le jardin, et reconnut son fils le vicomte dans un accoutrement des plus grotesques.

Qu'on s'imagine un petit homme, gros, court, trapu, les joues rouges et vineuses. Il est emmailloté dans une espèce de blouse , passablement triviale de forme et de couleur; ses énormes jambes, aussi rondes à la cheville qu'au mollet, sont emprisonnées dans des guêtres de cuir jaune. Il porte une immense casquette à large visière , et sur la plate-forme de cette casquette ridicule est un pauvre papillon qui se débat douloureusement, le corps traversé d'une épingle. Un petit paysan d'une douzaine d'années escorteen boitant cet étrange personnage , et porte de longs échiquiers de gaze , des boites, et une foule d'autres ustensiles dont les naturalistes connaissent seuls l'usage.

l'KOUH'.Ub:. : 9

Le vicomte de Forestan, car c'est luimême, balance d'une manière formidable une espèce d'entonnoir mobile el transparent , fixé au bout d'une longue perche. Il lève une main vers le ciel, pousse des cris inarticulés : tout son visage exprime tour à tour la joie et la douleur, la crainte et l'espérance.

— Eh bien ! qu'avez-vous , mon fils ? demande vivement le comte , qui craignait d'apprendre un malheur. Que signifie tout cela?

— Fermez les fenêtres! continue le naturaliste d'une voix suppliante et brisée de fatigue. Il est dans votre chambre! il vient d'entrer!

— Qui? je ne vois personne, répond le comte eu promenant ses yeux autour de lui.

— Fermez les fenêtres , vous dis-je !

c'est le plus bel individu de son espèce que j'aie jamais rencontré dans mes chasses! Je monte! je monté !

Et M. de Forestan se précipite vers le perron.

La vicomtesse avait jeté un coup d'œil rapide dans la chambre, et, voyant un papillon qui volait sur les rideaux, elle ferma les croisées.

Le vieillard, eomprenant alors de quoi il s'agissait, haussa les épaules et soupira profondément.

A Tinstan! même la porte s'ouvrit toute grande , et battit le mur avec fracas; le vicomte apparut tout essoufflé, son fdet de gaze à la main, puis, il s'élança vers le papillon qui, plus léger que son antagoniste, échappa très habilement à l'échiquier, et vola des rideaux au plafond , du plafond contre une glace placée au-dessus de la

l'ROLOUUE. 8 i

i heminée. Le vicomte le poursuivait avet acharnement! mais en vain.

— Je t'aurai ! tu as beau faire ! murmurait-il d'une voix tremblotante ; tu es comme les coquettes ! il faut te prendre de force ! Voyez! voyez! quelles couleurs vives ! quelles dimensions colossales ! (Test le sphinx du laurier-rose! le roi des sphinx ! ou je ne m'y connais pas !

Pendant que le vicomte s'agitait convulsivement et disait mille choses plus ou moins incohérentes, son père demeurait immobile et silencieux, plein de tristesse et de pitié : madame de Forestan était assise près du comte, et restait plongée dans ses réflexions.

— Enfin! le voilà! s'écria le naturaliste.

Et, ce disant, il donne un vigoureux coup d'échiquier sur la glace et fait tom

ber de la cheminée un vase magnifique en porcelaine de Chine, qui se brise en mille pièces sur le parquet.

— Vous ne serez donc jamais raisonnable, mon fils! dit froidement le comte. A votre âge il est temps de le devenir, ce me semble, ou jamais !

Le vicomte se confondit en excuses ; mais le sort du vase le touchait fort peu, une seule chose l'occupait, son papillon '. Il saisit avec une petite pince de fer le beau sphinx qui voltigeait dans sa prison de gaze; et quand il l'eut empêché de se débattre, il lui plongea dans son corselet rose une longue épingle qui transperça le malheureux insecte de part en part.

— Magnifique bête ! criait-il avec une intonation triomphante, superbe animal!

C'est le premier que j'aie vaincu, dompté! Oh ! jamais je ne fus plus heureux! Voilà

certes le plus beau jour de ma vie ! Quel effet splendide il va produire dans ma collection, ce roi des lépidoptères , qui remporte autant sur les autres sphinx que la lune sur les astres qui l'entourent! velut inler ignés luna minores, comme dit je ne sais plus quel philosophe! Non! non ! je ne l'échangerais pas contre le plus gros diamant de la couronne , contre le Régent ! Il faut convenir que l'Etre suprême est diablement ingénieux d'avoir créé ces charmantes fleurs vivantes qui voltigent ! Qu'il est beau ! qu'il est beau, mon sphinx! En vérité, si je n'étais vicomte de Forestan, je voudrais être sphinx du laurier-rose !

L'heureux vicomte ne savait plus ce qu'il disait : c'était un véritable délire. Mais, tout en faisant le panégyrique de sa victime éblouissante, il lui serrait la tète

si cruellement avec les pinces de fer, que le pauvre sphinx agitait convulsivement ses ailes roses, et frissonnait dans sa douloureuse agonie.

— Quoi ! cet homme est mon fils ! pensait le comte en fronçant le sourcil.

— Etre condamnée à vivre auprès de cet idiot ! murmurait madame de Forestan avec un tressaillement nerveux. Oh! le mariage! le mariage! sotte et misérable prostitution, la plus affreuse de toutes!

Quelques jours après, deux voitures élégantes, dont l'une était armoriée, arrivèrent presque en même temps à Pornic.

C'est une petite ville située à quelques lieues de Paimbœuf, sur le bord de la mer. Elle est assez mal bâtie, mais fort

propre; tous les ans chaque maison est badigeonnée à la chaux , et. les contrevens peints en vert produisent un effet charmant sur les murailles éblouissantes de blancheur. Pornic est construit sur un banc de rocher dans lequel on a creusé partout des marches inégales, qui ne sont pas très commodes aux piétons, mais elles contribuent à l'effet pittoresque de la ville qui s^élève d'étage en étage. Le port ne contient guère que des chasse-marée.

ou des bateaux-pêcheurs qui reviennent de Noirmoutiers, chargés d'huîtres ou de goémons qui servent à fumer les terres.

Les environs de Pornic sont assez fertiles; on trouve eà et là quelques jolies vallées, pleines d'ombre et de verdure, où le vent sec et desséchant de la mer ne pénètre pas. Une longue chaîne de ro-

. bers dentelés hérisse la côte et s^étend fort loin dans la baie, où Ton voit incessamment, d'espace en espace, la vague éeumer et blanchir contre la pointe des écueils qui défendent beaucoup mieux le rivage des tentatives nocturnes du fraudeur que les corps-de-garde où veillent la nuit comme le jour de malheureux douaniers.

Pomic est, depuis quelques années, très fréquenté des baigneurs et des buveurs d'eau , qui viennent chercher la guérison de leur gastrite dans le mince filet d'une source ferrugineuse, qui tombe à petites gouttes d'un rocher noir et profond. C'est le rendez-vous fashionable de tous les flâneurs et les dandys de Nantes : on y vient de Rennes, de Tours et même d'Orléans ; mais on peut dire que

Pornic est pi incipalement le Dieppe des Nantais. Ils se logent à fort bon compte dans l'établissement des bains , qui est une petite Babylone où l'on fait d'excellens dîners, où Ton chante, où l'on danse du matin au soir, au son du piano, quand il se trouve , par hasard , une main capable d'en toucher, ou bien au bruit maussade etdiscord de la serinette et de l'orgue, quand la société tout entière ne fournil pas un Thalberg improvisé.

11 faut avouer que c'est une délicieuse résidence! Quels magnifiques points de vue ! quels beaux paysages ! et le dimanche soir sur la terrasse plantée d'arbres, quelles charmantes paysannes à l'œil noir Bt vif, aux belles chevelures coquette ment relevées, aux costumes brillans et pittoresques !

Kl certes, il faudrait être de bien mauvaise humeur et bien exclusif pour ne pas convenir que le salon de rétablissement est plein de femmes adorables, dont la plupart, à la vérité, sont anglaises; de jeunes anglaises blanches, rêveuses, à la taille svelte et souple.

Les réunions et les bals de Pornic doivent leurs plus aimables fleurs à l'antique Albion, qui n'est pas toujours aussi prude qu'on veut bien le dire.

Les deux équipages, qui faisaient retentir les pavés durs et pointus de la ville, causèrent une espèce de révolution dans les rues ordinairement si paisibles. Les marchandes et les servantes d'auberge accouraient sur le seuil de leur porte en ouvrant de grands yeux effarés.

— C'est madame la Dauphinc ! mur-

murait une blanchisseuse en laissant reposer son battoir.

— Cest le ministre de l'intérieur ! disait un marchand de sabots.

— Non , c'est l'ambassadeur d'Angleterre, ajoutait un autre. J'ai lu dans le journal de l'établissement qu'il allait venir.

Enfin les conjectures les plus extraordinaires, les exclamations les plus bizarres se croisèrent pendant quelque temps comme un feu d'artifice. Ce ne fut qu'une ou-deuxheures après, qu'onsut dans toute la ville que la voiture aux panneaux armoriés était celle du vicomte de Forestan, et que l'autre appartenait à M. Adolphe Dernou ville, qui venait prendre les Iniins de mer avec sa jeune femme

Le soir justement il y avait un bal; et le salon de rétablissement, illuminé tant bien que mal par sept ou huit quinquets et une lampe enfumée, contenait toute la société aristocratique et commerciale, (lui se heurtait, s'agitait, se coudoyait, sans pourtant se mêler et se confondre. Les nobles dansaient avec les filles de nobles, les négocians avec les roturières, les Anglaises avec tout le monde indifféremment; et le pianiste, qui ne jouait pas en mesure , s'cirrêtait à chaque instant au milieu d^une contre-danse pour tirer son mouchoir et prendre sa tabatière.

Le vicomte et la vicomtesse de Foresfan étaient dans le salon depuis le commencement du bal: M. Dernouville et sa femme venaient d'arriver; mais trouvant que la chaleur était accablante au milieu

de cette foule, ils se disposaient à sortir, quand ils se trouvèrent tout-à-coup face à face avec le vicomte et la vicomtesse.

Adolphe> qui ne s'attendait nullement à cette rencontre , ne put s'empêcher de tressaillir. Madame de Forestan l'aborda le plus gracieusement du monde, et joua rétonnement de le rencontrer à Pornic.

— Comment, vous ici, monsieur Dernouville? mais par quel hasard! mon Dieu! Que je suis surprise et charmée de vous voir! Je croyais être à peu près la seule personne qui sût qu'il y avait en France un rocher appelé Pornic! Je m'imaginais que vous étiez en Italie depuis un grand mois.

— En effet, madame, répondit Adolphe qui parvint a dissimuler son trouble,

PllOI.OGUE. 9 3

je devrais être à Rome depuis long-temps; mais des affaires imprévues ont retardé mon voyage. J'ai une partie de ma famille à Nantes, et j'étais venu....

— Ah ! vous avez des parens à Nantes ? interrompit la vicomtesse avec un air d'étonnement. Je ne le savais pas.

— Oui, des parens de ma femme, répondit Adolphe en hésitant.

— Ah! fit la vicomtesse avec un sourire qui voulait être gracieux, mais où perçait un peu de sarcasme; puis elle reporta les yeux sur madame Dernou ville qui demeurait silencieuse , et la salua avec beaucoup d'aménité.

On s^ssit dans un coin du salon, à distance respectueuse des valseurs qui entraînaient tout sur leur passage; et Ton

9 A PHOLOGUE.

causa quelque temps de Pornic, des bains

de mer, de la beauté du temps, et d'une foule de choses aussi insignifiantes, pour empêcher la conversation de s'éteindre à tout moment.

La vicomtesse fit beaucoup d'avances à madame Dernouville; elle lui dit qu'elle était ravie de la connaître, et qu'elle espérait bien que leur liaison ne se bornerait pas à quelques jours passés ensemble dans une petite ville de province, où Ton se recherche la plupart du temps par oisiveté et désœuvrement. Cependant les regards de la vicomtesse ne se détachaient pas de madame Dernouville, qu'elle toisait des pieds à la tête avec un mélange de curiosité et de dépit qu'elle savait habilement cacher sous les formes les plus aimables.

l'UOLOCll .

- — Elle est jolie, pensait-elle doulou reusement. Dix-huit ans à peine! ah I

Le vicomte de Forestan déploya tous ses trésors de galanterie pour madame Dernouvillc qu'il combla de complimens ridicules, et compara pour la fraîcheur et l'éclat des couleurs au sphinx du laurier-rose qu'il avait pris une huitaine de jours auparavant. Il félicita aussi très pompeusement son jeune ami Dernouville, comme il l'appelait, d'avoir fait un si admirable choix.

— Mon bon, mon jeune ami, disait-il en lui serrant la main avec effusion , voyez-vous! je m'y connais! voici une femme qui vous rendra le plus heureux des mortels ! Elle vaut peut-être la mienne ! ajoutait-il à voix basse. Oui, sous le rapport du cœur et de la vertu, elle est di-

9 6 l'UOLOGUE.

gne d'entrer en concurrence avec niadame la vicomtesse de Forestan ! Oh !

comme vous avez bien fait de vous marier, jeune homme! Le mariage, voyez-vous, c'est une fraîche et ravissante oasis dans le désert aride et sablonneux de la vie ! C'est le nectar pour nos lèvres desséchées par les plaisirs fiévreux de la jeunesse ! Tel le papillon, qui sort vainqueur de sa noire chrysalide, vole à tire-d'aile vers les fleurs embaumées pour se désaltérer dans leurs calices !

Et le vicomte aurait continué longtemps encore ses comparaisons empruntées à l'histoire naturelle, si madame de Forestan ne l'eûtassez vivement interrompu, en lui disant avec un sourire aigre-doux qu'il était décidément insupportable.

Le vicomte avait un faible pour IK r

nouville, en qui toujours il avait cru reconnaître un homme capable d'apprécier une collection d'insectes : à vrai dire, Adolphe faisait parfois preuve d'une patience angélique en écoutant les interminables bavardages du naturaliste, qui lui racontait ses chasses aux papillons, sans lui faire grâce du moindre détail. Peutêtre n'est-il pas très exact de dire qu'Adolphe écoutait ces longues fadaises ; mais il avait Pair au moins d'écouter fort religieusement, et baissait à chaque instant la tète en signe d'assentiment ou d'admiration. Adolphe, bien qu'il fût le moins roué des hommes, l'était cependant assez pour savoir qu'il faut d'abord plaire au mari quand on veut courtiser la femme ; et le simple et candide vicomte n'avait pas tardé à le prendre en grande affection,

La vicomtesse de Forestan , malgré toute son amabilité et ses prévenances , fut bien loin de plaire ce jour là à madame Dernouville : celle-ci éprouvait pour elle une antipathie inconcevable, et le soir, après le bal, elle dit à son mari qui lui parlait de la vicomtesse avec beaucoup déloges: k Non, vois-tu, Adolphe!

je sens que je n'aimerai jamais cette femme-là ! »

— Tu as tort, Amélie, répliqua chaleureusement Dernouville. C'est une femme très supérieure, pleine d'esprit et de nobles sentimens. Je suis convaincu que tu ne tarderas pas à l'apprécier comme elle le mérite.

— Je ne sais, Adolphe; mais je t'avoue qu'elle m'inspire une espèce de répulsion indéfinissable que j'aurai beaucoup de

peine à surmonter. Je n'aime pas madame de Forestan, et je suis certaine qu'elle ne m'aime pas non plus.

— En vérité, Amélie, tu es d'une injustice impardonnable. Bien loin de partager ton étrange prévention, elle t'aime déjà et tu lui plais singulièrement. Elle me Ta dit à l'oreille!... oh! tu ne peux t'imaginer tout le bien qu'elle m'a dit de toi!

Il se passa plusieurs jours pendant lesquels la vicomtesse de Forestan sembla redoubler encore d'attentions et d'amitié pour madame Dernouville, qui, craignant d'être ingrate, fit tous ses efforts pour vaincre son antipathie. Enfin Amélie revint peu à peu de ses préventions, et finit par les trouver souverainement injustes.

Madame de Forestan était si bonne, si

obligeante. Elle paraissait avoir tant de franchise et de chaleur d'âme!

Elles ne tardèrent pas à se lier intimement, comme deux sœurs, malgré la différence de leur âge, et bientôt elles ne se quittèrent plus. Elles se faisaient mille confidences, mille protestations de tendresse et de dévouement.

Le vicomte surtout semblait enchanté de madame Dernouville ; il était pour elle d'une galanterie vraiment chevaleresque. Tous les matins il venait lui présenter un bouquet superbe, au milieu duquel se trouvait posé comme par enchantement un papillon qui se débattait sur une fleur. Mais Amélie désapprouvait fort la cruauté de l'impassible naturaliste, qui fixait avec une épingle la pan-

vre bète à une fleur qu'elle ne songeait guère à sucer.

Auprès de rétablissement des bains s'élève une vieille tour crénelée du IXe siècle qui appartenait jadis au célèbre Barbe-Bleue , et dans laquelle se passa probablement plus d'une tragédie sanglante. Madame de Forestan, qui cherchait tous les moyens d'éloigner son mari et de lui rendre cependant le séjour de Pornic assez agréable, lui fit croire qu'elle avait aperçu d'énormes phalènes rougeâtres dans les touffes de lierre et de fleurs grimpantes qui tapissent les murs crevassés de cette tour; et le crédule vicomte , plein d'espoir et d'ardeur, se mit à faire sentinelle deux ou trois jours de suite avec son échiquier près de cette noble ruine, qu'il n'était

guère en état d'apprécier sous le rapport historique, et qu'il considérait absolument comme un tas de vieilles pierres où se cachaient les phalènes et les chauvessouris. Mais, il eut beau secouer les rideaux de lierre et introduire le manche de son échiquier dans les fentes de la tour, il n'en lit sortir qu'une demi-douzaine de lézards qu'il prit dans sa terreur pour des aspics et des scorpions. 11 abandonna donc l'ancien domaine de Barbe- Bleue, et dirigea ses courses aventureuses le long de la mer, au milieu des rochers que le reflux laissait à découvert. Le brave homme se flattait de rencontrer enfin le grand papillon aux ailes de vautour, que lui avait décrit si fastueuxnu'iit la vicomtesse.

Aussi le vicomte se mettait- il m route

de grand matin avec son arsenal de boîtes, de pelotes et de filets. Il marchait des heures entières sous l'ardeur d'un soleil de plomb, au risque de gagner une fièvre cérébrale; et tout ce courage, toutes ces fatigues dignes de récompense ne lui servaient pas à grand'chose. Il revenait presque toujours avec un ou deux papillons assez communs qu'il méprisait profondément, et qu'il attrapait uniquement pour ne pa*s rentrer à vide; comme un chasseur qui, après avoir battu la plaine toute la journée, décharge son fusil en rentrant sur le premier moineau qu'il aperçoit.

Mais ce n'était pas seulement un instinct d'amour-propre et de gloriole qui engageait le vicomte à poursuivre ces obscurs enfans de l'air, indignes presque

10 i PROi.OGLt;.

tous de figurer dans un coin de sa collection, à cause de leur ignoble origine et de leurs ailes déchiquetées par le vent âpre de la mer et les pointes de rochers; il déployait toute son adresse et ses ruses pour se rendre maître de ces misérables papillons, afin de s'entretenir la main et de ne pas se rouiller. Alors, il s'imposait les plus grandes difficultés pour triompher noblement du lépidoptère; et, dédaignant de le prendre à l'aide de son fdet de gaze, il attendait que l'insecte fût posé quelque part, pour le saisir adroitement par les antennes, par la tête , ou bien d'une rafle, d'un coup de main rapide, comme on prend une mouche.

Pendant que l'infatigable vicomte parcourait lous les environs de Pornic , el menait l'existence la plus Laborieuse

qu'on puisse imaginer, madame de Korestan, Dernouville et sa femme ne se quittaient pas un moment; ils allaient ensemble se promener dans les bois et dans les vallées ombreuses ; ils naviguaient sur une barque de pécheur, ou se baignaient dans une anse délicieuse, environnée de rochers pittoresques. Ils étaient devenus inséparables.

La vicomtesse trouvait toujours un prétexte excellent pour se débarrasser de son mari : tantôt elle avait aperçu dans les vignes un sphinx à tète de mort, tantôt un grand Sylvain, un sphinx du Troène, et M. de Forestan courait tout de suite à l'endroit indiqué, absolument comme un avare qui entend parler d'argent caché.

Une fois pourtant , fatigué de ses chasses infructueuses et solitaires , il

voulut à toute force accompagner les trois inséparables à Tile de Noirmoutiers. Sa femme eut beau lui représenter lesinconvéniens d'un pareil voyage, et lui faire une peinture épouvantable du mal de mer , il tint bon et ne voulut pas en démordre.

Le ciel était magnifique, mais la vague, soulevée par une assez forte brise, imprimait à Pembarcation un balancement très prononcé: le vicomte en mettant le pied sur le bateau sentit son cœur défaillir et fut près de renoncer à sa téméraire entreprise ; mais une fausse honte, un respect humain qui ne lui était pas ordinaire, l'empêcha de suivre les conseils de la prudence et de la peur.

On mit à la voile.

Mais à peine fut-on à cinquante pas de la côte, que le vicomte devint pâle comme la mort, et fut pris d'un tremblement

nerveux. Ses yeux roulant dans leur orbite ne distinguaient plus les objets, une salive abondante et limpide affluait à ses lèvres blafardes. Cependant il lutte quelque temps contre la douleur avec un courage vraiment stoïque , mais enfin, vaincu par la souffrance et se croyant sérieusement à Tarticle de la mort, il conjure le pilote de le ramener au rivage; et, comme le vent et la marée étaient contraires à cette manœuvre, il fallut courir bordées sur bordées avant de regagner la terre et de pouvoir débarquer.

Quand le vicomte eut mis le pied sur le sable, il tomba saus force comme un oiseau de passage qui ne peut plus se soutenir, et Tinfortuné demeura toute lajournée dans son lit; il se leva le lendemain avec une migraine effroyable.

Néanmoins la pérégrination maritime se

10R PKOLOGUE.

fit malgré la mésaventure du vicomte, el la traversée fut délicieuse. On parla de mille et mille choses intimes qui devaient nécessairement rendre plus étroite encore l'amitié réciproque de ces trois personnes. La vicomtesse et madame Dernouville étaient folles Tune de l'autre; elles riaient, elles s'embrassaient ; leurs caresses avaient quelque chose de délirant: et le soir, quand Amélie fut rentrée dans sa chambre, elle ne put s'empêcher d'avouer à son mari qu'elle reconnaissait maintenant combien elle avait été injuste envers madame de Forestan.

— Oui, Adolphe, je pense absolument comme toi ! disait-elle avec chaleur. Il est impossible de trouver une femme plus dévouée, plus charmante. Tu ne peux l'imaginer à quel point cette bonne vicomtesse me plaît!

l'ROLOGUE. 109

^ — Je savais bien que tu ne tarderais pas à l'aimer, ma petite Amélie, répondit joyeusement Adolphe en l'embrassant avec effusion. Plus tu la connaîtras, et plus tu seras enchantée de son caractère, de son esprit, de ses manières affables et distinguées. Franchement, je ne crois pas qu'il existe une femme plus accomplie que la vicomtesse de Forestan!... Elle te vaut presque , mon ange , continua-t-il avec une inflexion caressante qui n'était pas exactement l'expression de sa pensée.

Amélie le remercia par un baiser plein de tendresse et de mignardise, qui pénétra moins avant qu'à l'ordinaire dans le cœur brûlant d'Adolphe Dernouville.

Un jour la vicomtesse reçut une lettre de son beau-père, ainsi conçue :

« Madame, votre fille vient de m'écrire. « Cette pauvre enfant me brise le cœur. « Elle est la plus malheureuse des créa-

\ 1 2 PROLOGUK.

« tures. Sa santé s^altère; elle est au déu sespoir et me conjure de la retirer de « son couvent. Décidément, madame, je « n ''attendrai pas jusqu'aux vacances. Je « vais envoyer à Paris une personne res- « pectable en qui j'ai toute confiance ; « cette personne me ramènera ma petite- K fille, et je la garderai auprès de moi « jusque tant que vous soyez de retour à « Paris. J^espère que vous ne tarderez pas « à revenir.

« Vous êtes mère, et votre devoir est « de vous occuper de votre fille.

Cette lettre passablement sèche et fort peu paternelle contraria beaucoup madame de Forestan, et la plongea dans une grande perplexité. Elle connaissait parfaitement le caractère du vieux cornu-:

impérieux et sévère, il 'ne souffrait pas de

réplique, quand il avait dit une chose; et la vicomtesse ne pouvait se dissimuler qu'une lettre semblable équivalait à Tordre de repartir immédiatement pour Paris.

Cependant elle n'était pas lasse encore du séjour de Pornic, bien au contraire; chaque jour elle s'y plaisait davantage, et donnait pour raison que les bains de mer lui faisaient le plus grand bien.

Elle aurait voulu pouvoir rester encore un mois dans cette agréable retraite où l'on respire un si bon air, si pur, si délicieusement imprégné de sel marin.

La vicomtesse se garda bien de communiquer la lettre du comte à M. de Forestan, qui aimait prodigieusement sa fdle, autant qu'il pouvait aimer toutefois; et pendant quelques jours elle fut assez

triste et réfléchit à la résolution qu'elle devait prendre.

Un jour, le vicomte se leva de fort bonne heure, et, s'étant armé de son filet et de ses pinces , il remplit sa pelote d'épingles de toute grandeur, comme s'il eût dû faire une chasse très abondante, et se dirigea du côté de la mer, à travers les bancs de rochers que le reflux avait laissés à sec. Il avait la tète encore bouillonnante d'un rêve magnifique qui l'avait émerveillé toute la nuit ; jamais il n'avait eu de songe pareil : c'étaient des myriades éblouissantes de papillons rouges comme la pourpre, bleus comme le ciel, verts comme les pelouses! Il rêvait que toute la côte était resplendissante de ces brillans météores ailés, qu'ils sortaient par flocons du creux des rochers et s'englou-

tissaient d'eux-mêmes dans le sein diaphane de son échiquier.

Aussi, tout plein de ces riches fantasmagories, il brûlait de tenter encore une fois la fortune, et ne pouvait s'empêcher de croire qu'un songe pareil devait être un avertissement, un heureux présage qui pouvait très bien se réaliser.

Le vicomte ne reparut pas de la journée : on l'attendit jusque sept heures pour se mettre à table, et jusque là son absence ne parut pas trop extraordinaire. Il ne rentrait souvent qu'au moment du dîner.

Mais huit heures sonnèrent, et le vicomte ne revenait pas. Le jour tombait sensiblement, et Ton n'apercevait plus au couchant qu'une grande lueur rouge

1 i G PKOLOGUE.

dans la nier, dont les couleurs vives et tranchées s'effaçaient peu à peu.

Alors on s'étonna sérieusement de ne pas voir rentrer le vicomte. C'était la première fois qu'il eût laissé passer l'heure du dîner. L'étonnement fit bientôt place à l'inquiétude; madame Dernouville, qui avait beaucoup d'amitié pour l'excellent vicomte, paraissait trèsalarmée; Adolphe n'était pas rassuré non plus, et madame de Forestan, pour les formes et la décence, témoignait une anxiété des plus vives.

Quand la nuit fut tout à fait venue, Adolphe crut nécessaire d'aller à la recherche du vicomte avec plusieurs domestiques portant des lanternes allumées.

On savait que M. de Forestan s'était di-

rigé vers la mer, et ce fut. de ce côté que les investigations se portèrent.

On appelait le vicomte de Forestan à pleine gorge, à tue-tête: Adolphe ne pouvait presque plus parler à force de crier au milieu du bruit des vagues qui battaient la côte: c'était jour de grande marée, et la mer devait monter prodigieusement.

Enfin, après une heure de marche inutile, ils se disposaient à changer de direction, quand des cris plaintifs se firent entendre.

Adolphe appela de nouveau, secondé par les poumons de trois domestiques, mais aucune voix ne répondit. Il crut s^tre trompé et n'avoir entendu que les cris dune mouette ou le bruit du vent; puis, après avoir quelque temps prêté

I i s PiiOLOGLE.

l'oreille, ne distinguant aucune plainte humaine, il continua sa route.

Mais tout à coup des hurlemens de douleur et d'épouvante retentissent plus haut que le bruit des vagues. Il écoute: c'est une voix; cette voix, il croit la reconnaître !

Alors on fait halte; on s'avance de rocher en rocher jusqu'au bord de la mer, et, à la lueur des lanternes qui projettent leur rougeur tremblante sur les flots, on aperçoit une espèce de fantôme, ou plutôt rien qu'une tête sur une pointe de roc, au milieu des vagues. A chaque lame, on dirait que cette éminence s'abaisse à vue d'œil et va disparaître dans quelques instans.

— Au secoues! s'écriait le vicomte

d'une voix lamentable et cassée, au secours !

Le danger était pressant; mais personne n'osait aller secourir le pauvre insulaire; car l'eau était profonde, et les lames brisaient avec force contre recueil tout blanchissant d'écume. Les gardescôte accoururent au bruit; mais aucun d'eux n'était bon nageur, et tout ce qu'ils purent faire pour l'infortuné vicomte, ce fut d'assurer qu'on retrouverait son corps sur la grève à la marée basse, mais probablement en assez mauvais état, car toute cette partie de la plage était hérissée de rocs pointus et déchirans, qui mettaient en lambeaux les corps des naufragés.

Le vicomte poussait toujours des lamentations douloureuses et suppliantes.

MO l'KOLOGlfc.

Adolphe n'hésita pas; il était brave, robuste, assez fort nageur, et sa résolution fut prise en un instant. Il s'élança dans la mer, fendit vigoureusement la vague, et gagna, non sans d'horribles difficultés, le banc de schiste, au sommet duquel était perché le vicomte, appuyé sur le manche de son échiquier, dont le réseau de gaze flottait au souffle du vent, comme l'extrémité d'un màt de navire qui vient de sombrer.

Le pauvre diable se dressait convulsivement sur la pointe des pieds, et sentait l'eau qui venait lui baigner le menton; il rejetait continuellement sa tête en arrière, pour ne pas savourer l'amertume du flot qui montait toujours.

Par bonheur il avait trouvé le moyen de s'adosser contre un pan de rocher,

1MIOLOGUK. iii

plein d'aspérités et de crevasses, auxquelles il se cramponnait d'une main désespérée, pour ne pas être emporté à tout moment par les assauts furieux des lames.

— N'ayez pas peur, vicomte! dit Adolphe en approchant de lui : tenez ferme ! D'ailleurs, je vais vous aider à vous soutenir pendant que vos gens vont chercher du secours.

— Ah! mon sauveur! mon libérateur!

mon ange tutélaire! criait le vicomte en pleurant à chaudes larmes. Soyez béni!.. Ah! toute ma fortune! tous mes papillons sont à vous!.. Je vous les donne!

11 en aurait dit bien davantage dans l'effusion de la reconnaissance et de la peur, quand un marsouin vint bondir à côté de lui, et le couvrit d'eau salée.

— Aïe ! un requin ! vociféra le vicomte qui n'avait plus une goutte de sang dans les veines; et la terreur paralysa tellement tous ses membres, qu'il fut certainement tombé la figure en avant dans la mer, si M. Dernouville ne Peut soutenu à deux mains, et ne Peut remis en équilibre sur la pointe du rocher.

Enfin on apporta des cordes, qu'on eut beaucoup de peine à lancer jusque Dernouville, car le flot les écartait toujours. Adolphe attacha le vicomte par le milieu du corps, et le soutint sur Peau en nageant à côté de lui, tandis que les domestiques et les douaniers tiraient la corde du rivage.

M. de Forestan s'évanouit en arrivant sur le sable. 11 était glacé jusqu'aux os. On le rapporta chez lui sans connaissance,

PROIOGIE. 123

et une fièvre terrible le saisit. Il demeura plusieurs jours entre la vie et la mort.

Or voici le motif qui avait relégué le vicomte sur le haut cTun rocher, au milieu oVune mer bondissante et courroucée.

Dans ses explorations aventureuses le long de la côte, il avait aperçu quelque chose d^trange, quelque chose de brillant au soleil, voler en tournoyant, et s'abattre sur l'extrémité d'un roc assez élevé, que le flot semblait avoir abandonné depuis plusieurs heures , et qui n'était plus environné à sa base que de larges flaques cPeau peu profondes , a*u milieu desquelles barbottaient les crabes, comme de larges araignées.

Le vicomte, en voyant quelque chose voler, crut tout naturellement que cède-

vait être un papillon , car citait là son idée fixe, son dada , son califourchon , comme disait l'excellent M. Tristam Shandy .

— La belle créature! murmura-t-il en frémissant de joie. Il est grand comme une hirondelle de mer ! Il est gigantesque ! C'est probablement quelque lépidoptère aquatique , quelque T^espertilio du nouveau monde, qui vient de traverser l'Atlantique, et qui tombe épuisé, comme ces grives qui se laissent prendre à la main. Oui, parbleu! c'est un phalène américain, de la grandissime espèce encore ! C'est le fameux papillon dont madame la vicomtesse de Forestan m'a fait une si pompeuse description.

Le vicomte avait le jugement très court, mais la vue plus courle encore; et, comme

NlOLOGUE. 125

à l'aide de ses lunettes il croyait distinguer toujours l'objet mystérieux qu'il avait vu s'abattre à tire d'aile sur l'éminence calcaire, il dressa immédiatement dans sa pauvre cervelle son plan d'attaque, et dit à son cœur bondissant de se calmer un peu.

— Il est endormi ! pensait-il, car il ne remue pas seulement le bout des ailes.

C'est un de ces lourds phalènes qui se laissent prendre comme des imbécilles pendant le jour, et qui ne recouvrent leurs facultés, leur souplesse et leur intelligence qu'à l'heure du crépuscule, quand tout s'endort dans la nature, excepté eux. La magnifique proie!

Tout en faisant ces réflexions passablement académiques, il se mit en devoir de gravir le rocher, mais ce n'était pas une

entreprise facile et sans danger. Partout se hérissaient des pointes aiguës et coupantes comme des lames de canif, comme ces fragmens de verres et de bouteilles qu'on a soin de planter sur le pignon des murs pour les protéger contre les escalades nocturnes.

Il s'écorcha les mains et le visage, perdit ses lunettes et ne put jamais les retrouver.

Enfin après des efforts inouis, il parvint tout couvert de sang et d'égratignures jusqu'au faite de ce roc dentelé qu'il avait cru beaucoup moins haut et bien plus facile à gravir; mais quel fut son amer désappointement et sa poignante douleur, quand il vit que le prétendu phalène d'Amérique n'était rien

PHOI.OGLE. 12 7

qu'une large fouille sèche apportée par le vent.

Il maudit le ciel et blasphéma dans sa fureur; lui qui d'ordinaire n'employait que trois juremens assez innocens: — Parbleu ! morbleu et sac à papier ! — il viola d'une voix très énergique, et à plusieurs reprises, le commandement de Dieu qui nous défend de jurer en vain le nom du Seigneur et autre chose pareillement.

Lorsqu'il eut un peu soulagé sa colère contre le ciel et les papillons, et la ville de Pornic et ses lunettes et l'opticien qui les lui avait vendues, il ne vit rien de mieux à faire que de quitter au plus vite ce poste élevé, mais inutile et périlleux.

— Par exemple, marmottait-il en cherchant le meilleur côté pour descendre et

i-2 8 PROLOGUE.

regagner la terre-ferme, par exemple si l'on m'y prend une autre fois!... Je suis bien simple aussi de m'en rapporter aux apparences! à l'avenir je me défierai des illusions et je ne prendrai plus les vessies pour des phalènes !

Mais la descente présentait beaucoup plus d'obstacles qu'il n'aurait jamais pensé. Il ne posait le pied qu'en tremblant sur des saillies de rocher qu'il croyait solides et qui se broyaient comme du verre. Il avait beau se courber en deux pour tâcher d'apercevoir les fentes où il pourrait introduire le bout de sa chaussure, il ne distinguait rien, et ses pauvres yeux myopes, privés de lunettes, avaient d'étranges hallucinations qui auraient pu lui devenir fatales. Il prenait souvent pour un fragment de schiste une

ombre sur laquelle il plaçait avec confiance le manche de son échiquier, et plusieurs fois il avait failli perdre l'équilibre et tomber de trente pieds de hauteur, la tête la première, sur des aiguilles de roches piquantes qui l'auraient mis en pièces.

— Au moins si j'avais mes lunettes ! disait-il douloureusement en clignant ses petits yeux gris et ternes pour concentrer les rayons visuels et voir un peu plus distinctement. Je suis frappé de malheur!

oh! oui, d'une horrible fatalité.

Il fit pour descendre plusieurs autres tentatives désespérées qui n'amenèrent aucun résultat satisfaisant; alors, comprenant bien qu'il ne parviendrait jamais sain et sauf au bas de cette infernale citadelle, il promena des regards effarés au-

150 TROLOGUE.

tour de lui pour implorer l'assistance des passans. Mais il ne vit personne.

Il s'assit mélancoliquement sur un banc qui n'était pas des plys moelleux; et, stoïque comme un philosophe de l'ancienne Grèce , il réfléchit que chaque homme ici-bas a ses tribulations, ses chagrins, ses poires d'angoisse. D'ailleurs il espérait qu'un garde-côte l'apercevrait peut-être et viendrait le secourir; mais l'heure s'écoulait, la grève était déserte, le jour commençait à baisser et le jusant à se faire sentir.

Le vicomte agitait son échiquier en signe de détresse, et jetait des cris supplians; mais il ne venait personne et la mer montait continuellement. Peu à peu elle gagnn la base du rocher et s'éleva en quelques heures d'une manière prodi-

gieuse. Le vicomte se rappelait avec terreur que c'était pleine- lune et qu'un pêcheur lui avait dit le matin même qiron était dans le gros de l'eau.

Cette idée n'abandonna plus le pauvre naturaliste qui frissonnait depuis la plante des pieds jusqu'à l'extrémité des cheveux. Il voyait toujours monter la vague, et calculait avec épouvante que dans une heure et demie, montre en main, il aurait de Teau jusqu'à la bouche !

En proie à la plus cruelle angoisse qu'on puisse imaginer, il voulut descendre à tout prix et quitter au plus tôt ce dangereux endroit, dût-il se casser une jambe en tombant; et déjà il avait réussi à force de persévérance et d'incroyables fatigues à descendre quelques pouces du rocher, quand par bonheur il songea que

la plage était rapide, pleine d'inégalités et de trous, que bien certainement il ne trouverait plus pied, et qu'il ne pouvait pas manquer de se noyer.

Il regagna donc avec de nouveaux efforts et de nouvelles tortures le faîte libérateur qui lui présentait encore peutêtre quelques chances de salut. Il attendit près de six heures dans la plus horrible anxiété. Le fameux taureau de Sicile n'était pas un supplice comparable à celuilà; Phalaris aujourd'hui se pendrait de ne l'avoir pas inventé.

Mais le ciel veillait sans doute sur les jours de l'innocent vicomte. Au moment où le nouveau Robinson Crusoé recommandait son âme et ses boîtes de papillons à tous les saints du paradis, Adolphe Dernouville entendit la voix gémissante de

son respectable ami, et vint le sauver pour le malheur des phalènes et des sphinx, non moins inoflensifs que le vicomte dont la seule arme meurtrière était Tépingle.

La maladie du vicomte de Forestan, bien qu'assez dangereuse, ne fut pas de longue durée ; il se rétablit promptement, et dès lors, le plus ardent de ses vœux fut de quitter à tout jamais Pornic, et de ne plus sortir d'W rayon de trente ou quarante lieues autour de la capitale.

II avait une fort belle maison de campagne à quelque distance d'Orléans , dans laquelle il passait habituellement une partie de Tannée avec sa femme. Cette maison était une ancienne résidence seigneuriale, et sur la façade se trouvaient encore un écusson de pierre et des armoiries. Elle était environnée d'un parc magnifique et de grandes pelouses, à travers lesquelles serpentait une rivière profonde et limpide qui allait se jeter un peu plus loin dans un bras du Loiret.

M. de Forestan aurait voulu demeurer Thiver comme Tété dans sa maison de campagne, mais sa femme détestait la solitude et la vie de province ; elle ne se plaisait qu'à Paris, dans le tourbillon des bals, des spectacles, et elle préférait de beaucoup le bois de Boulogne à toutes les richesses d'une nature sauvage et pit-

loresque. Elle n'aurait jamais consenti à rester plus de trois jours dans son château, et s1}- ennuyait mortellement en tête-àtête avec le vicomte, et dans la compagnie de quelques gentillàtres de province insupportables et stupides.

Dès que M. de Forestan fut en état de marcher seul et de sortir, il témoigna l'intention de se mettre immédiatement en route et de retourner à son château de Morlinière ; il avait pris en horreur la ville de Pornic, les rochers et la mer, et leur vouait une haine éternelle.

La vicomtesse qui était fort loin de partager l'antipathie, bien juste d'ailleurs, de son noble époux, fit tout ce qu'elle put pour le faire changer de résolution: mais il demeura inébranlable. Madame de Forestan s'étonna d'une pareille obsti-

nation: c'était la première (ois que le chef de la communauté déployait un véritable caractère, et ne voulait pas céder aux raisons bonnes ou mauvaises.

Elle était désolée de partir si tôt, non qu'elle regrettât bien vivement les charmes de Pornic et les bains de mer, auxquels elle n'avait jamais trouvé grand plaisir, mais elle allait se séparer, pour long-temps peut-être, de M. Dernouville, et de sa jeune et charmante femme qu'elle semblait aimer d'une tendresse toute particulière.

— Il faut avouer, monsieur, dit-elle en se mordant les lèvres de dépit, que vous êtes d'une exigence intolérable!... j'ajouterai même d'une tyrannie, qui n'a pas d'exemple!... Vous voyez que les bains de mer me font un bien extrême, que je

me porte à merveille depuis notre arrivée à Pornic, et vous êtes déjà pressé de vous en aller! c'est d'un égoïsme!... Attendez au moins une semaine encore!...

— Non, madame la vicomtesse, pas seulement deux jours de plus, répliqua le vicomte avec énergie, en s'étonnantlui-même d'être si ferme et si despote en présence d'une femme qu'il craignait habituellement. Je veux fuir au plus tôt ce misérable pays, qui a failli devenir mon sépulcre!... cette contrée aride et sablonneuse qui ne produit rien d'intéressant pour Thistoire naturelle, et qui me serait fatale tôt ou tard! C'en est fait! je renonce à l'Océan, à cet élément perfide et mobile qui est comme le peuple, comme l'ignoble peuple, et ne veut jamais rester en place ! Je vous jure que c'est bien la dernière fois que mon pied foulera cette

abominable contrée inhospitalière , ces landes nues et désertes où l'on ne trouve pas un seul papillon qui ait le sens commun! Non, madame, je l'affirme! vous m'avez entraîné dans la plus effroyable erreur qu'on puisse concevoir!... Vous me faisiez un portrait merveilleux d'un certain phalène aquatique, qui n'existe que dans vos rêves ! Je vous le répète ! foi de gentilhomme, je n^ai rencontré dans mes chasses vagabondes que de vils lépidoptères, de l'extraction la plus basse ! de ridicules papillons blancs, dont la chenille rampe honteusement sur les feuilles du chou!... du chou, le plus vulgaire, le plus trivial, le plus plébéien des légumes! Oui, madame, voilà tout le gibier que j'ai abattu dans mes chasses!... Joignez à cela trois ou quatre vulcams, aux ailes déchirées, un gamma dit Robert -le- Diable,

un moFùspkmx clans un état pitoyable, qui n'avait pins que trois ailes et une antenne, une écaille martre ou hérissonne , si pâle, si déchiquetée, si atroce que je Fai écrasée dans mon indignation! N'est-il pas vrai que c'est une belle chasse, une chasse royale!... Oh! partons, madame! partons ! je donnerais beaucoup pour être déjà à cinquante lieues de cette maudite Bretagne !

Pendant que M. de Forestan déclamait cette tirade juvénalesque et blasphémait de toute sa force contre Pornic, la mer, le flux et le reflux, la vicomtesse qui ne l'écoutait pas le moins du monde pensait aux moyens qu'elle pourrait employer pour le retenir encore, ne fut-ce que huit ou quinze jours de plus. Elle comprit que M de Forestan n'était pas dans

son humeur habituelle, et que la maladie avait considérablement exalté son cerveau et développé la conscience de son autorité maritale : elle employa donc tour à tour les prières, la douceur et la colère pour vaincre l'entêtement du naturaliste qui ne pouvait oublier le cruel bain d'eau salée qu'il avait souffert durant six heures consécutives.

Elle lui dit que la société de madame Dernouville serait seule un motif suffisant et légitime pour prolonger d'une semaine leur séjour à Pornic, qu'il était impossible de rencontrer jamais une plus aimable femme, une plus précieuse connaissance, et que lui, vicomte de Forestan, était particulièrement un ingrat, un homme fantasque et bizarre de répondre si mal à tous les témoignages d'estime et d'aftee-

tion qu'il ne cessait d'en recevoir.

— Songez donc , continua-t-elle avec une inflexion plus mielleuse , que les vrais amis sont rares et qu'il ne faut pas les dédaigner. Non seulement madame Dernouville a pour vous une amitié singulière, M. Adolphe vous aime aussi de toute son âme ; et vous m'avouerez qu'il serait bien cruel de rompre une liaison si agréable, qui ne fait que de commencer, et que douze ou quinze jours d'intimité rendrait encore plus solide et plus inaltérable. Vous savez que M. et madame Dernouville ne restent si longtemps à Pornic, que pour être avec nous; ils doivent voyager en Provence et peutêtre en Italie ; et qui sait quand nous les reverrons. Je suis sûre que si nous les quittons, ils nous en voudront beaucoup;

oh ! certes , ils nous le pardonneront difficilement.

— Bah ! bah ! répondit le vicomte, il y a manière d'arranger les choses et de tout concilier. Certainement madame Dernouville est adorable, son jeune époux est un délicieux ami, et leur présence suffirait pour embellir des lieux encore plus maltraités de la nature. Madame Dernouville est un sphinx de la vigne pour le coloris et la fraîcheur de ses joues roses; sa taille svelte et fine vaut la taille d'une demoiselle (je parle de l'insecte), elle a presque l'agilité d'un sphinx du tithymale, qui ne le cède à qui que ce soit pour la grâce et l'élégance ! Je ne disconviens pas du mérite de la jeune Amélie : au contraire, je voudrais avoir cent voix et cent bouches pour célébrer ses louanges! D'ailleurs c'est une demoi-

selle de Baumare, une femme de race; un sang noble coule dans ses veines!

tout cela est positif! Ainsi donc, au lieu de vouloir briser une liaison qui s'est formée sous de si heureux auspices, et qui me promet tant de bonheur, je veux la rendre plus étroite! Je veux employer tout mon crédit, tout le vôtre, jusqu'à l'humble langage de la prière pour obtenir de ce jeune couple, si intéressant sous mille rapports, qu'il abandonne avec nous ce. détestable pays, et vienne passer la belle saison dans une partie de la terre plus favorisée de Pomone, de Flore et des zéphyrs, où Ton n'a pas à craindre de mourir abandonné sur un rocher désert au milieu des ondes, comme un véritable Crusoë!... où surtout l'on ne prend pas les feuilles mortes pour des phalènes!

M. de Forestan, qui n'avait pas repris

haleine une seule fois pendant sa longue période ampoulée, ouvrit, une bouche aussi large que celle qu'il ouvrait pour appeler du secours sur la pointe de son rocher. Il fut saisi d'un violent accès de toux qui dura presque un quart d'heure, et qui ne céda qu'à la vertu des pâtes de jujube et de Regnaulf , laquelle est, soit dit en passant, la plus détestable médecine qu'on ait inventée depuis Esculape.

Madame de Forestan eut beaucoup de peine à dissimuler la joie que lui avaient causées les dernières paroles de son mari ; elle était ravie de partir, pourvu que ce fût en compagnie d'Adolphe et de sa femme. Mais ce bonheur, elle n'eût certes pas osé y prétendre, sans l'offre bénévole et gratuite du vicomte. Elle eut donc bien soin de cacher l'agréable émotion

qu'elle venait de ressentir, et lui dit assez froidement qu'elle se conformerai!

à ses caprices, et ne lui résisterait pas, comme elle le devrait peut-être, de peur de lui donner un nouvel accès de toux et de le faire retomber malade.

Le soir même M. de Forestan engagea M. et madame Dernou ville, avenir passer un mois ou deux à son château. Ils acceptèrent avec reconnaissance, et la vicomtesse ne dormit pas de la nuit, tant son imagination bouillonnait. Mais Adolphe ne voulait pas se mettre en route en même temps que ses amis, et, ne croyant devoir confier à personne la raison qui l'empêchait de partir avec eux, il inventa un prétexte assez frivole pour demeurer quelques jours encore à Pornic, et dit qu'il rejoindrait M. et madame de Fo-

restan avant une semaine écoulée.

La vicomtesse, comprenant à peu près le motil" qui devait retenir encore Adolphe, n'essaya point de le faire changer d'avis ; et même elle réfléchit qu'à tout bien considérer il valait peut-être mieux pour la pudeur et le décorum que les choses se passassent ainsi.

Du moment que le jour de son départ fut définitivement arrêté, elle écrivit au comte de 1 01 estan :

« Monsieur le comte, votre dernière « lettre est un ordre pour moi, et je vais « sur-le-champ me conformer à vos de- « sirs. Je ne vous cache pas que j'eusse « préféré peut-être que ma lille restât r< encore une année au couvent, car je

h crains que son instruction et ses con- « naissances ne soient guère en propor- « tion avec son âge, et quelle ne paraisse « dans le inonde d'une manière assez peu « avantageuse. Mais puisque vous en ju- « gez autrement, je me résigne et veux « bien croire que j'ai tort.

« Il est inutile, monsieur le comte, que m vous envoyiez quelqu'un à Paris, pour ( aller chercher ma fille: c'est un devoir « dont je tiens à m'acquitte r en perte sonne, et je vais partir immédiatement « pour Morlinière, et de là pour Paris. « Vous savez que je me serais mise en route « le jour même que j'ai reçu votre pre- « mière lettre, si mon mari n'était tombé « gravement malade, et ne m'eût donné <( de sérieuses inquiétudes ; mais actuelle- « ment j'ai tout lieu de croire qu'il est ca-

î:,o prologue.

« pable de supporter sans aucun danger « les fatigues du voyage, et demain nous « montons en voiture.

« Je serai bien aise moi-même de canif sulter la supérieure du couvent, relatik vement au caractère d'Alexandrine ; a j'espère qu'on est parvenu à l'assouplir « un peu, à le tourner surtout du côté de « la franchise , et à le débarrasser de » toutes ces aspérités qui le rendaient par « moment si désagréable. Soyez sûr que m je n'épargnerai pas mes efforts et mes h soins pour compléter son éducation , « et lui persuader que la grâce et la douu ceur sont le plus bel ornement d'une <( jeune fille.

Après quelques phrases sonores sur les devoirs d'une mère de famille, devoirs

sacrés et respectables, dont elle était profondément pénétrée, disait-elle, madame de Forestan terminait sa lettre par une période assez flatteuse pour l'orgueilleux vieillard, et faisait une apologie fort peu sincère des vertus héroïques et des nobles sentimens du comte.

Cependant le jour du départ arriva.

M. Dernouville sentit son cœur battre d'une étrange manière au moment de faire ses adieux à la vicomtesse ; il ne s'attendait pas à éprouver autant d'émotions autant de regret; et bien que la séparation ne dût pas être longue, il comprit qu'elle serait pénible.

Madame de Forestan ne put réussir à cacher sa tristesse; elle se repentit de n'avoir pas fait plus d'efforts pour déterminer Adolphe a partir avec elle.- mais

152 PHOI.OGUE.

ayant réfléchi qu'une fois arrivée à Morlinière, il eut fallu quitter encore Adolphe quelques jours puisqu'elle devait aller immédiatement à Paris pour chercher sa fille, elle se consola facilement, et pensa que l'avenir lui gardait sans doute des jours meilleurs.

Les adieux furent tristes et baignés de larmes : du moins le vicomte s'attendrit d'une façon toute sentimentale , comme les héros de M. Bouilly ; on se fit mille protestations ardentes d'amitié, de dévouement, d'inaltérable affection ; on s'embrassa fraternellement, ce qui ne fut pas désagréable à la vicomtesse, encore moins à Dernouville; et le sensible naturaliste, dans son langage pastoral et figuré, demanda la permission de cueillir un chaste baiser, un baiser de père, sur h\

joue fraîche et veloutée d'Amélie!... car cette joue est si parfumée, disait-il, si jolie, si éblouissante, qu'un papillon, même un des plus intelligens, le paon du jour par exemple, la prendrait pour une fleur à peine éclose, et viendrait s'y poser amoureusement î

M. et madame Dernouville accompagnèrent les voyageurs jusqu'à Paimbœuf; le vicomte et sa femme quittèrent leur équipage qui continua de suivre la route , puis ils montèrent sur le bateau à vapeur , dont la cheminée envoyait déjà dans les airs un épais nuage de fumée : leurs amis restèrent avec eux sur le bateau jusqu'au troisième son de cloche, et les poignées de mains, les larmes du vicomte recommencèrent de plus belle.

La physionomie d'Adolphe prit une

iS4 PROi.or.ui:.

singulière expression de mélancolie quand les roues commencèrent à tourner clans l'onde écumante etque le bâtiment se mit en marche , leste et rapide comme un monstre marin.

Le séjour de Pornic parut alors terriblement maussade à Dernouville, et c'est avec une vive impatience qu'il attendit le moment de partir. Il regrettait presque de n'avoir pas entièrement profité de l'offre obligeante du vicomte, qui le priait de l'accompagner, mais après quelques réflexions sérieuses , il se félicita du parti qu'il avait adopté , et craignit même de n'avoir pas montré assez de prudence.

Par moment, il se repentait d'avoir promis qu'il irait passer quelques semaines au château de Morlinière, et ne

ÎMIOLOOUK. 153

pouvait s'empêcher de convenir en luimême qu'il aurait peut-être mieux valu pour son repos et son bonheur ne pas rencontrer madame de Forestan, et ne plus la revoir.

Toutes ses idées se portaient continuellement vers cette femme attrayante et belle, dont le regard avait quelque chose d'irrésistible comme l'aimant.

— Quelle adorable personne ! pensaitil avec exaltation. Quelle beauté noble et rayonnante ! Comme ses yeux respirent l'amour et la volupté ! et quelle élévation d'esprit ! Quelle distinction dans toutes ses manières ! Heureux qui peut se faire aimer d'une pareille femme ! Cet amour, c'est le ciel ! Hélas ! hélas ! pourquoi l'ai-jr

connue si tard !

â Il y avait une telle fermentation dan

son cœur et dans sa tète, qu'il lui fut impossible de fermer les yeux plusieurs nuits de suite : le nom de la vicomtesse était perpétuellement sur ses lèvres; il parlait d'elle avec un luxe d'éloges si emphatique et si étrange , que madame Dernouville en témoigna quelque surprise et lui demanda en souriant s'il n'était pas amoureux de Madame de Forestan.

Cette question, faite sans arrière-pensée et sur le ton de la plaisanterie, embarrassa un moment Adolphe, qui devint très rouge. Amélie ne s'en aperçut pas.

— Décidément, pensait-il , je suis fâché d'avoir revu cette femme ! Si je faisais bien, j'éviterais à l'avenir sa présence! Pauvre Amélie ! elle est si bonne , si candide ! Elle mérite tant d'être heureuse! d'être aimée!... Oh! oui, je l'ai me rai

toujours î je n'aimerai jamais qu'elle!

j1eD suis sur !... Oh! je peux répondre de moi !...

Puis il demeurait plongé dans une rêverie muette et profonde ; et toujours il finissait par se dire : « Non , non , la présence de madame de Forestan ne peut être dangereuse pour moi ! Dieu merci ! j'ai de la force et quelque empire sur moimême ! Mais je commence à croire que j'ai eu beaucoup trop de scrupule, et que j'ai joué auprès d'elle un rôle assez pitoyable. Cette femme-là doit avoir de moi une très pauvre opinion, et je suis persuadé qu'au fond du cœur elle me garde rancune ! Pétais si près de la victoire ! continuait-il en soupirant; Amélie n'en aurait jamais rien su ! Oh ! maudite délicatesse ! absurde timidité !.. Je mourrai donc sans avoir connu l'amour !... J'aime bien ma

femme!.,, mais ce n'est pas la même chose ! c'est une passion tranquille qui ne fait pas bondir le cœur! Ce n'est pas cet amour ardent, volcanique, fiévreux et romanesque, qui s'empare de toute notre àme et nous fait vivre d'une vie à part , d'une vie qui n'a rien de commun avec cette vie plate et bourgeoise , calme et sans émotion !... Ah ! décidément, je suis un niais !.. Si la chose était à recommencer !....

Ce monologue assez peu conjugal retentissait nuit et jour dans la pensée du jeune Dernou ville.

Adolphe Mouvait le temps bien long; il attendait avec une brûlante impatience le moment de monter en voiture pour aller rejoindre M. et madame de Forestan. Madame Dernouville paraissait fort étonnée de la métamorphose subite

160 PROI.OGIF.

et mystérieuse 411 i s^était opérée dans les manières et l'humeur de son mari.

Enfin l'époque si ardemment désirée par Dernouville arriva. Il se mit en route, et deux jours après il fit son entrée dans le château de Morlinière.

Madame de Forestan était ravie, mais elle eut soin de cacher son contentement, de peur d'inspirer quelques soupçons à madame Dernouville; quant au vicomte, il laissa bruyamment éclater sa joie et se grisa complètement au dîner avec du vin de Champagne, pour célébrer le jour où l'incomparable madame Dernouville avait mis le pied sur l'antique perron du château de Morlinière. L'excellent vicomte, bien qu'il ne brillât point du tout par l'éloquence, avait l'étrange manie de faire des phrases, et de ne parler que par mé-

taphore et par comparaisons empruntées à la mythologie ou à l'histoire naturelle. Aussi répéta-t-il plus de cinquante fois dans son ivresse hospitalière que madame Dernouville était belle comme Vénus, et resplendissante comme réponse du jeune Tithon , bien quelle n'eût pas une robe de safran, une torche brûlante à la main et un char vermeil , mais une excellente calèche fort moelleuse et fort élégante qui valait beaucoup mieux.

Par un raffinement de galanterie qui n'appartenait qu'à un naturaliste , il avait décoré l'appartement de madame Dernouville avec un luxe inouï de coquillages, de papillons et d'insectes : il en avait mis par tout, sur les murailles, sur les meubles, dans l'alcôve, jusque dans les touffes de fleurs artificielles qui surmontaient le

vase en porcelaine peinte de la pendule. t. i. a

Les premiers jours furent consacrés à de longues et délicieuses promenades dans les environs du château : ce notaient que prairies verdoyantes et couvertes de fleurs, vallées ombreuses et fraîches, bouquets de bois magnifiques où Ton respirait à pleine poitrine le parfum suave et vivifiant qui s'exhale du feuillage et de toutes sortes de plantes aromatiques, qui croissent vigoureusement dans la profondeur des forets.

(Test alors que les conversations devinrent plus intimes et plus confiantes que jamais entre la vicomtesse et Amélie :

elles n'avaient plus de secrets l'une pour l'autre, du moins elles l'affirmaient, madame de Forestan surtout; mais quand Adolphe venait se mêler à leurs entretiens, les causeries semblaient devenir

tout-à-coup plus banales et moins expansées. Les femmes ont toujours une foule de choses à se dire, choses vagues , nébuleuses et presque insaisissables pour nous, dont les perceptions peut-être sont moins fines et moins délicates.

Il est présumable pourtant que dans toutes ces confidences féminines Amélie était plus franche que la vicomtesse, qui voulait principalement gagner le cœur de sa jeune et crédule amie, afin d^ lire couramment par la suite.

Adolphe passait des heures entières avec madame de Forestan à causer de littérature, de religion et de morale : il avait encore toutes ses illusions , toutes ses croyances de jeunesse; et son artificieuse amie,qui depuis bien long-temps ne croyai l plus à rien, se plaisait à effeuiller une à

IG4 I T.OLOGLE.

une connue autant de fleurs toutes les fraîches espérances, tous les naïfs enchantemens de ce bon jeune homme, qui ne savait pas encore tout ce que le cœur d'une femme peut contenir d^stuce, de mensonge et de fourberie, quand elle foule aux pieds ce lien de toutes sociétés, la morale, pour satisfaire aux déréglemens de ses passions. Peu à peu , comme un ser pent qui fascine par le regard sa victime avant de l'étreindre et de rétoufler, elle embarrassait Dernouville dans un réseau de paradoxes et de raisonnemens captieux , qui traitaient de préjugés et de folle contrainte tout ce que Ton respecte dans une réunion d1hommes civilisés.

Adolphe sentait chaque jour que la présence de h vicomtesse lui àeva u

plus nécessaire; il ne se dissimulait pas le danger de ces longs et mystérieux tète-à-tête, où, penché sur le visage expressif et passionné de madame de Forestan, il s'enivrait de ces regards de flamme, de cette puissante et chaude haleine de femme, qui l'embrasait tout entier; mais bien qu'il comprit le péril de chaque instant qui l'environnait, il n'avait point la force et le courage de s'y dérober.

Madame Dernouville, qui ne voyait dans l'intimité de son mari et de la vicomtesse qu'une affection fraternelle et désintéressée , ne concevait pas la plus légère inquiétude, et témoignait à madame de Forestan une amitié de sœur, plus forte et plus profonde de jour en jour.

Avant l'arrivée du jeune ménage au

I6C PROLOGCE.

château de Morlinière, la vicomtesse avait fait le voyage de Paris , pour aller retirer sa fille du couvent; elles étaient reparties aussitôt. Il y avait une huitaine de jours qu'Alexandrine était dans la maison paternelle : c'est à peine si elle obtenait un coup d'oeil, une parole de sa mère qui était pour elle d'une froideur et d'une sécheresse inconcevables ; mais le vicomte l'accablait de caresses, lui prodiguait les noms les plus affectueux, les plus mignards , l'appelait, ainsi que madame Dernouville, son plus cher papillon, son beau sphinx , son aurore, son nacré . son souci, etc. Il la couvrait de baisers, répétait continuellement que Jupiter n'était pas plus fier de sa fille P^énus , que lui de sa fille Alexandrine.

— C'est ma vivante image ! disait-il

PltOLOGUE. 161

avec un orgueil (Fauteur presque insolent; nous nous ressemblons comme deux gouttes d'eau, comme deux Vulcains !

En effet , il n'était pas difficile de comprendre au premier coup-d'œil que le vicomte était, selon toute apparence, le seul et véritable père d'Alexandrine; ils se ressemblaient d'une manière frappante; avec cette légère différence pourtant , que le père ne pouvait avoir aucune espèce de prétention à la beauté, bien au contraire, etque la fille , sans posséder une physionomie très agréable , était jolie et devait passer partout pour une belle personne. Madame de Forestan n'avait pas dans Pâme un grand fonds de tendresse maternelle, et peut-être la ressemblance du père et de la fille contribuaitelle au sentiment de répulsion indéfinis-

IfiS PROLOGUE.

subie que la vicomtesse éprouvait pour Alexandrins.

Cette jeune fille venait d'achever sa dix-neuvième année. Elle était grande, svelle, admirablement proportionnée.

Ses yeux petits et d'un bleu très pale se baissaient presque toujours et ne regardaient jamais en face , ce qui annonçait peu de franchise et un certain penchant à la dissimulation : ses longs cheveux bouclés étaient d'un blond si clair et si vaporeux qu'ils paraissaient blancs aux rayons du soleil. La coupe de sa figure avait assez de régularité, mais ses joues étaient souvent chargées d'un incarnat trop vif, qui lui donnait quelque chose de peu di.^ tingué.

On remarquait dans l'expression de son visage une tristesse morne et souffrante,

IMIOLOOUK. 169

qui contrastait péniblement avec cette apparence de force et de santé ; mais ce nuage de tristesse se dissipait souvent tout-à-coup, pour faire place à un sourire plein d'amertume et d'âpreté.

Quand madame de Forestan lui parlait avec rudesse et cherchait à l'humilier dans son amour-propre, Alexandrine avaitpeine à se contenir et semblait en proie à une lutte intérieure profonde et violente. Ses yeux se gonflaient de larmes, sa poitrine de sanglots ; elle devenait tour à tour écarlate et blanche de colère, mais elle demeurait silencieuse et dévorait son dépit. Parfois on aurait pu voir étinceler dans ses prunelles comme un éclair de haine qu'elle lançait sur sa mère, quand celle-ci lui tournait le dos et ne pouvait la remarquer.

170 PIlOLOGl'E.

Madame de Fores tan n'avait jamais aimé sa fille ; elle l'avait mise de très bonne heure au couvent; et lorsqu'Alexandrine était petite, pour la moindre faute elle la grondait impitoyablement , la châtiait sans mesure; quelquefois même la frappait, tandis qu'elle était d'une faiblesse , d'une partialité révoltante pour son fils Ernest, à qui elle passait tout avec une indulgence excessive.

Ernest, plus jeune d'un an qu'Alexandrine, avait le caractère le plus aimable qu'on puisse imaginer; il était bon, franc et cordial , presque toujours d'une gaité folle et d'une obligeance à toute épreuve: il aurait sacrifié sa vie le plus facilement du monde pour les personnes qu'il aimait, etrien ne l'eùtépouvanté pour rendre service. Comme il avait toujours été chéri ,

idolâtré de sa mère , il ne comprenait pas qu'on pût être malheureux ou méchant; aussi reprochait-il souvent à sa pauvre sœur d'être bizarre , acariâtre , de pleurer toujours et de montrer une humeur insupportable. C'était là son unique défaut ; il n'avait peut-être pas assez de tendresse et de charité, bonne et consolante pour Alexandrine, qui sans doute n'aurait pas été haineuse et sournoise, si danssa première jeunesse elle n'eût essuyé toutes sortes de mauvais traitemens , qui n'avaient fait que l'aigrir et l'exaspérer.

Ernest, qui ne manquait pas d'esprit ni de mordant, tournait parfois sa sœur en ridicule et la plaisantait lorsqu'il en trouvait l'occasion, en lui décochant une foule de traits satiriques et moqueurs qui désespéraient Alexandrine et la blessaient au

1 7 2 PHOLOGUE.

vif connue autant d'aiguilles. Celle-ci naturellement susceptible et vindicative, excitée (Tailleurs par l'invincible jalousie quelle nourrissait depuis long-temps contre son frère , finit par le prendre en aversion et le haïr mortellement.

Ernest ne parlait pas de venir encore au château de Morlinière; il s'amusait à Paris, jetait l'argent par les fenêtres et se ruinait en folles orgies, en maîtresses, en chevaux. Alexandrine n'était pas très impatiente de voir son frère ; elle espérait même vaguement qu'il ne viendrait pas de toute la saison.

Tandis que tous les habitons du château, excepté peut-être Alexandrine, se trouvaient parfaitement heureux, et que les parties de pêche, les promenades en

PKOLOGli:. 175

bateau, les douces et mystérieuses causeries clans les bois, à l'ombre, faisaient passer les semaines comme des jours, les jours comme des heures , madame de Forestan reçut une lettre du vieux comte, qui la plongea dans une vive anxiété.

Suivant son habitude, elle déchira cette lettre, sans la montrer à son mari.

a Madame , écrivait le comte, jap- « prends que M. Dernouville habite votre « château depuis une quinzaine de jours. « Je ne vous cacherai pas que cette nou- « velle intimité a lieu de me surprendre, « et que je trouve au moins très impru- « dent, pour ne pas me servir d'une exce pression plus sévère, oui, très imprudent « à vous de rechercher une liaison qui ne

174 PllOLOGUE.

« peut que vous causer beaucoup de dé~ « sagrémens.

(( Ce n'est pas que je veuille croire un « instant à des bruits malveillans que la m calomnie sans doute s'était plu à re- « pandre. Mais vous savez que la répu- « tation d'une femme, d'une femme ma- « riée surtout, est singulièrement fragile, « et qu'on doit éviter les suppositions « scandaleuses, presque autant que le « crime lui-même.

(f Je sais que M, Dernouville a fait un a mariage d'amour, que sa femme est « avec lui dans votre château, et cela <( seul suffirait pour me rassurer, si je pou- « vais avoir quelques doutes, injurieux à « l'honneur de mon fils. Non, je ne croi- « rai jamais qu'une femme qui porte mon « nom, qu'une femme qui se doit au

PROLOGLE. 175

« monde, à son mari, à sa fille, puisse ou- « blier toute convenance, tout sentiment « de pudeur, au point de recevoir chez « elle, dans sa propre maison, sous le toit » conjugal , un homme qui aurait pour « elle une passion coupable, un homme « qu'elle aimerait!... Car, madame, vous « n'êtes plus une jeune femme, vous « n'auriez plus l'excuse de l'âge, du délire « et de Tinexpérience ! votre faute ne se- « rait plus qu'une honteuse et basse hypo- « crisie, un atroce calcul, un crime in- « digne de pardon, et que je ne tarderais « pas à punir, moi vieillard, d'une ma- « nière éclatante et terrible !

« Mais, je vous le repète, il faut bien se « garder de donner prise à la méchanceté n du monde. Plusieurs personnes peuvent « savoir, car le fait est incontestable, que

i 7 G PROLOGUE.

« M. Dernouville s'est particulièrement « occupé de vous, l'hiver dernier, qu'il « vous suivait dans tous les bals, dans « tous les lieux de réunion, et vous fai- (( sait ouvertement la cour On pourrait « trouver étrange que ce jeune homme « restât si long-temps dans votre maison, « lui que vous connaissez depuis une m année tout au plus : votre mari jouerait « dans tout cela un rôle peu digne ; « comme il est d'une indulgence, d'une t« bonté, peut-être excessive et impru- « dente, on ne manquerait pas de dire qu'il « fait preuve d'une tolérance, au moins « fort extraordinaire, que bien peu de <( gens auraient à saplace!... Or, je vous le « dis, madame, votre mari est mon fils; « et je ne veux pas que mon fils soit ridi- « cule, je ne veux pas que mon nom, le « nom des Forestan, reçoive une atteinte

m que plusieurs siècles n'effaceraient pas.

m C'est à vous que j'écris; ne parlez de <( rien à mon fils. Il est inutile de lui causer « du chagrin : d'ailleurs sa position serait « embarrassante, il ne saurait quelle conte duite tenir. Vous, trouvez un prétexte, « un prétexte honnête, on n'en manque « pas, pour écarter M. Dernou ville. J'es- « père que dans huit jours il aura quitté « votre château. »

La vicomtesse ne savait quel parti prendre: elle était dans une perplexité diflicile à décrire : de tous côtés elle voyait des inconvéniens, des malheurs peut-être. Cette lettre du vieux comte n'admettait pas de réplique, d'hésitation: il fallait obéir et promptement; mais quelle douleur, quelle amertume! renoncer à cette vie

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charmante et pleine de délices qu'elle goûtait depuis quelques semaines , et qu'elle avait espéré pouvoir prolonger jusqu'à la fin de la belle saison; renoncer à ces voluptueux tête-à-tête, qu'Adolphe semblait rechercher maintenant avec un si violent désir!

Après de longues et pénibles réflexions qui n'aboutissaient à rien, elle prit la résolution de tout dire franchement à Dernouville, de lui confier son embarras, son inquiétude, et de s'entendre avec lui sur ce qu'il y aurait à faire.

Elle savait assez bien lire dans le cœur humain, pour avoir deviné qu'Adolphe n'était guère plus disposé qu'elle à rompre une liaison qui leur semblait si délicieuse à tous deux, bien qu'elle fût encore la plus innocente du monde, au

moins pour Adolphe qui trouvait tout naturel qu'on se plût dans la compagnie d'une femme d'esprit, qu'on avait aimée autrefois , et qu'on n'aimait plus que d'une passion tendre et presque fraternelle. Il le croyait ou plutôt il le voulait croire.

Madame de Forestan lui montra la lettre du comte, et quand il vit que le vieillard voulait à toute force les séparer, il devint pâle et frissonna de colère et d'amour. Dès ce moment il fut plus que jamais passionné pour la vicomtesse, par esprit de contradiction sans doute, comme presque tous les amoureux; et, bien loin d'être intimidé par les menaces de l'orgueilleux beau-père, une inspiration secrète et maligne lui dit au fond du cœur que c'était justement une raison pour

180 PKOLOGUE.

s'obstiner dans son amour et pour réussir.

Il y avait à trois quarts de lieues du château une maison de campagne, fort agréable, qui se trouvait à vendre. Elle était dans une position charmante , à deux ou trois cents pas de la Loire; et c'était vraiment pour un poète ou pour un amant de la belle nature, ce qui est à peu près la même chose, citait, dis-je, une délicieuse oasis, un nid d'ombre et de verdure, où Ton devait goûter un céleste repos, faire de beaux vers, de jolis rêves, et se moquer des misérables tracasseries de la ville, de ses plaisirs mesquins, enfumés, et par-dessus tout des révolutions et de la garde nationale. Il est vrai qu'à cette époque elle n'existait plus cette vaillante garde , et que S. M.

Charles X l'avait destituée comme un sous-chef de bureau.

La vicomtesse conseilla fort à Dernouville de faire Pacquisition de ce gentil ermitage, dont la proximité leur convenait singulièrement. Le prix de cette maison n'était pas considérable : Adolphe ne demandait pas mieux que de Tacheter.

Il en parla donc à sa femme qui parut enchantée de la proposition, et le marché fut définitivement conclu le lendemain même.

Il ne se passait pas un seul jour sans que monsieur et madame Dernouville vinssent au château de Morlinière, ou bien le vicomte et sa femme allaient visiter le jeune ménage dans sa nouvelle propriété. C'était un perpétuel échange de visites et d'excellents dîners, auxquels

182 PKOLOGt'E.

M. de Forestan, qui se piquait de gastronomie, faisait toujours beaucoup d'honneurs, soit qu'il se montât la tète avec son propre vin de Champagne, soit qu'il vidât très gaillardement la bouteille hospitalière de ramifié, en buvant à la santé de la divine Amélie , qui commençait à trouver le vicomte trop expansif et trop embrasseur.

La présence d'Alexandrine gênait tout le monde, à l'exception de son père qui la fatiguait de tendresses : elle était la plupart du temps froide, silencieuse, immobile, au milieu de la joie qui l'environnait; mais ses yeux continuellement ouverts et attentifs ne perdaient rien de ce qui se passait autour d'elle ; elle observait tout et faisait son profit de tout. Quand madame de Forestan pouvait imaginer un

prétexte pour Téloigner, elle se hâtait de le saisir, et fort souvent, en allant diner chez ses amis , elle n'emmenait pas Alexandrine, qui restait au château, le cœur triste et gonflé darancune.

Cependant la vicomtesse semblait redoubler chaque jour d'affection et de prévenances pour madame Dernouville qu'elle appelait sa jeune sœur, bien qu^Amélie fut à peu près du même âge qu1 Alexandrine. Celle-ci aurait donné tout au monde pour assister aux éternels colloques de sa mère et de madame Dernouville; elle se perdait en conjectures et ne pouvait comprendre ce qu'elles avaient à se dire, enfermées ensembles, pendant des heures entières. Mais ce qui Tintriguait plus encore , citaient les entretiens et les promenades solitaires d'Adol-

184 PIIOLOGI'K.

phe et de la vicomtesse, qui semblaient rechercher les allées du parc les plu> touffues et les moins fréquentées.

Quand madame de Forestan était seule, presque toujours sa fille demeurait auprès d'elle à coudre ou à broder, et leur tête-à-tête silencieux n'était guère interrompu que par les observations sévères de la vicomtesse et les soupirs étouffés d'Alexandrine ; mais dès que la sonnette de la porte d'entrée retentissait et qu'on annonçait une visite, il fallait que la jeune fille prit sur le champ son ouvrage et sortit de la chambre pour se retirer dans la sienne.

Quelquefois pourtant la vicomtesse lui avait dit de rester; mais alors Alexandrine remarquait que Dernouville n'était pas venu seul et qu'il était accompagné

de sa femme. Cette observation qu'elle put faire souvent ouvrit une large carrière à ses réflexions malignes et peu virginales.

Un jour que M. et madame de Forestan se trouvaient dans le salon avec leur fille, Adolphe et sa femme entrèrent sans être attendus.

Aussitôt Alexandrine se leva brusquement de sa chaise, prit sa corbeille à ouvrage, eut soin de laisser tomber avec bruit ses ciseaux, son étui d'ivoire et son dé, puis, d'un air maussade où perçait néanmoins une certaine expression triomphante , elle se dirigea vers la porte.

— Quoi! vous nous fuyez mademoiselle? dit Amélie avec un mélange de surprise et de reproche amical. Décidément

je vous fais peur ; je remarque que vous sortez toutes les fois que j'arrive.

— Madame, excusez-moi, je vous prie, répliqua la jeune fille amèrement, j^obéis à ma mère.

Et elle continua de marcher vers la porte, plus lentement il est vrai.

— Que dites-vous, Alexandrine? demanda la vicomtesse avec une vivacité pleine de dépit. A vous entendre on croirait que je vous chasse de mon appartement.

— Oui , ma mère, vous m'avez dit qu'une fois pour toutes , vous m'ordonniez de vous laisser tranquille et de sortir de votre chambre quand il vous arriverait une visite, et je me conforme à vos ordres.

il y avait dans ses yeux pales un pétillement de sarcasme et de méchanceté indéfinissables.

— Allons, allons, tu es folle, Alexandrine ! dit le vicomte en retenant sa fille et l'embrassant. Reste, mon bijou, mon petit laurier -rose ! tu as mal compris, ta mère ne peut pas l'avoir dit cela.

— J'ai dit ce que j'ai dit, monsieur! interrompit madame de Forestan avec une intonation impérieuse qui n'admettait pas de réplique. Je ne reconnais à personne le droit de juger entre ma fille et moi. Allez , mademoiselle , allez clans votre chambre, et ne descendez pas avant le diner : vous êtes d'une humeur insupportable, et vous me faites repentir de vous avoir retirée du couvent.

188 l'UOLOGUE.

Alexandrine se pinça les lèvres avec une colère concentrée, et sortit sans ajouter une parole.

Le lendemain Adolphe vint seul au château ; et quand il entra dans la chambre de la vicomtesse, comme Alexandrine ne bougeait pas et continuait à travailler, sans lever la tête de dessus son ouvrage, sa mère lui dit très sèchement de sortir, parce qu'elle avait à parler d^affaires avec M. Dernouville.

— Oui ! belles affaires ! murmura sourdement Alexandrine en se retirant.

Son cœur était gros d^mertume.

Cependant madame Dernouville ne tarda pas à s^apercevoir que son mari n'était plus le même avec elle. Il faisait bien encore tout son possible pour feindre une tendresse dont cbaque jour semblait

emporter une parcelle, comme le vent effeuille les roses; mais Amélie, avec ce merveilleux instinct qui n'appartient qu'aux femmes , commençait à comprendre que tout cet amour, si vif et si brûlant en apparence, ne jaillissait plus des flammes du cœur, et s'exhalait des lèvres seules.

D'ailleurs le caractère d'Adolphe aurait paru changé aux yeux de tout le monde ; il était rêveur, préoccupé, distrait, tantôt plongé dans une mélancolie profonde, tantôt le front illuminé d'une joie subite et presque convulsive, dont la cause échappait à la pénétration d'Amélie. Il ne l'environnait plus comme autrefois de tous ces petits soins délicats et pleins d'attentions qu'un amant prodigue à sa maîtresse, un mari très amoureux à sa

jeune femme , pendantcette bienheureuse époque qu'on appelle encore dans quelques innocens vaudevilles la lune de miel.

Certes, une semblable métamorphose dans l'humeur d'Adolphe devait sembler bien prompte!., après quatre ou cinq mois tout au plus de mariage ! Mais ce qui chagrinait surtout madame Dernouville et la blessait parfois au vif, c'était le pompeux et continuel panégyrique qu'Adolphe faisait de la vicomtesse : il en parlait toujours avec une chaleur, avec une affectation d'éloges qui devaient nécessairement soulever, dans l'âme impressionnable d'Amélie, un levain de jalousie et de méfiance qu'elle sentait de jour en jour se développer davantage. Elle remarquait parfaitement que son mari et la vicomtesse ne laissaient échapper aucune occa-

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