P1V0L0GUE
sion de pouvoir être seuls ensemble , et que la présence inopinée d'un tiers, quel qu'il fût, paraissait les contrarier singulièrement et couper court à leur conversation qui n'était jamais continuée.
Malgré cette vague et douloureuse inquiétude d'Amélie qui croyait avoir quelque raison d'être jalouse et soupçonneuse, jamais elle n'avait eu plus d'amour pour son mari : c'était une espèce d'adoration.
Quelquefois pourtant, quand elle avait la poitrine trop gonflée d'amertume et qu'Adolphe lui demandait la cause de sa tristesse, elle ne pouvait s'empêcher de répondre qu'elle voyait l'avenir bien sombre et qu'elle avait peur sans trop savoir pourquoi.
— En vé
•érité, ma bonne Amélie, disait
Adolphe avec le ton du badinage, tu parles d'une manière mystérieuse et prophétique qui devient tous les jours plus incompréhensible ! Je m'y perds ! Tu auras fait sans doute quelque mauvais rêve, et tu crois ce qu'il t'annonce, absolument comme parole d'évangile.
— Non, ce n'est pas un rêve, Adolphe, c'est une réalité !.. Une réalité bien douloureuse !..
Et sa voix un peu tremblante se voilait de sanglots.
— Ah! mou Dieu, mais décidément tu m'affliges, ma pauvre Amélie!... Je t'en conjure, dis-moi ce qui te fait delà peine!..
— Ne le sais-tu pas, Adolphe?...
— Sur l'honneur, je ne m'en doute pas le moins du monde ! Allons, je t'en supplie,
i y i PROLOGUE.
explique-moi cette énigme , elle me parait indéchiffrable.
— Adolphe!... reprenait-elle en secouant la tête , avec une expression de mélancolie charmante où perçait le reproche ; tu me laisses bien souvent seule maintenant !
— Comment, voilà ce qui te désole !
mais vraiment, tu n'es pas raisonnable , ma chère petite Amélie!... Tu sais bien qu'on ne peut pas toujours être ensemble , en tête-à-tête conjugal!... On finirait par se fatiguer Tun Tautre, par s'ennuyer mortellement...
— Adolphe! Adolphe!...
— Tu ne me laisses pas achever, Amélie. Je voulais dire que si je t'imposais toujours ma présence , avant un mois ou deux tu
nie trouverais probablement insupportable!...
— Adolphe, ce que tu dis là! oh ! c'est mal! très mal! Mais non, tu ne le penses pas? Une pareille idée n'a jamais pu te venir sérieusement, toi qui sais combien je t'aime !... Oh ! reste, reste toujours près de moi! ne me quittes pas , s'il est possible, une minute, une seconde!... Tout mon bonheur est de te voir, de t'entendre, Adolphe L.Mais, toi, ô mon ami, réponds, sois franc? Ne me cache point la vérité, quelque dure et cruelle qu'elle puisse être, quand bien même elle devrait me briser le cœur, me priver à jamais de tout mouvement de joie, de tout rayon d'espérance. Oh ! parle ! tu ne m'aimes donc plus ?...
— Folle!... disait Adolphe avec un sou-
rire plein de tristesse, peux-tu nie faire une question semblable !...
— Oh ! pardonne ! pardonne-moi , cher ami ! C'est vrai! je suis folle ! Je te rends malheureux avec ma jalousie , avec mes perpétuelles défiances qui n'ont aucun motif raisonnable! Mais, que veux-tu, je t'aime!... Je t'aime, comme on n'a jamais aimé!...
Et quelques baisers, quelques douces larmes, interrompaient la discussion qui n'avait pas le temps de prendre un caractère d'amertume. La persuasion coulait en flots de miel des lèvres d'Adolphe au fond du cœur souffrant d'Amélie qui, pendant plusieurs jours, se croyait sincèrement aimée et goûtait un bonheur pur et sans mélange.
Mais cette joie tranquille et délicieuse
ne fut pas de longue durée. Les soupçons de madame Dernouville se réveillèrent avec plus de force; elle vit ou crut voir que son mari la négligeait, qu'il était inorne et soucieux auprès d'elle; et ne voulant pas lui sembler exigeante, injuste et capricieuse, elle prit le parti de se taire, et renferma sa douleur.
Sur ces entrefaites, la vicomtesse de Forestan qui redoublait de caresses et de protestations amicales pour madame Dernouville, écrivit à son fds Ernest, qui menaitàParis une conduite assez dissipée:
« Mon cher Ernest, ton grand père « m'écrit continuellement pour se plain- « dre de toi. Je sais qu'il est un peu trop « sévère, et qu'intolérant comme presque « tous les vieillards il ne passe rien à la
1U8 PROLOGl'E.
«jeunesse; niais moi qui suis beaucoup « plus indulgente et qui ne trouve pas mau- .( vais qu'à ton âge on aime le plaisir, je « t'avoue néanmoins que ta vie orageuse et (( folle m'inquiète et m'afflige ; j'apprends « avec peine que tu n'es pas sage, que tu ne k fais rien modérément. Je ne te dirai pas « que tu dépenses trop, j'ai toujours de u l'argent à ton service , malgré la défense « très formelle de M. le comte; mais si tu « veux que je te parle à cœur ouvert , eh r< bien ! j'ai peur qu'une pareille existence « n'influe cruellement sur ta santé. Mon h pauvre Ernest, tu n'es pas d'une consti- (c tution très robuste, et ces veilles perte pétuelles, ces grands dîners , ces plaisirs « de tous genres qui te fatiguent, me « causent une inquiétude qui devienl « chaque jour plus sérieuse et plus vive, n Je l'en prie, mon enfant, viens le re-
» poser à la campagne, auprès de nous, sur « le cœur d'une mère qui t'aime avec ado- « ration ! Viens ! tu retrouveras ensuite ff Paris avec plus de bonheur, car il doit « commencera te paraître un peu mono- <( tone : après tout, c^est toujours la même « chose? on se lasse de la ville comme de m la campagne, peut-être encore plus vite. (( Viens ! nous ferons tout au monde pour « te distraire, pour t'amuser. Tu sais que « nous avons un délicieux voisinage? pres- « que toutes nos journées nous les passons « ensemble, et je Cassure que les heures m nous paraissent des minutes.
« M. Dernouville est un jeune homme « d'esprit etd^excellentes manières, qui n'a « pas un grain de jalousie dans le cœur, « bien que sa femme soit adorable. 0 mon < ami, quand tu connaîtras madame Per-
m nouville, je te jure que tu ne voudras « plus la quitter, et que tu n'auras pas le <( moindre regret pour tes plaisirs de t< Paris. Madame Der nouville est une rate vissante créature ! c'est une de ces phy- « sionomies charmantes et mélancoliques a comme on en voit dans les vignettes « anglaises,* oh ! c'est le genre de beaulé « que tu aimes par-dessus tout !
« Allons, viens à tire d'aile, mon chéri ! « songe que madame Dernouville est très « impatiente de te voir. Je lui ai parlé de « toi avec tous les éloges que tu mérites, et « je suis bien sûre , amour-propre de mère « à part, qu'elle ne les trouvera pas exa- « gérés.
« Il faut qu'avant deux jours, Erncsl , « je te presse contre mon cœur! En al (en
« danl, je le couvre de baisers ef de m caresses î »
Cette lettre produisit l'effet merveilleux qu'en espérait la vicomtesse. Son fils abandonna tout sur le champ , amis, chevaux, maîtresses, Rocher de Cancale et Frascati ; il monta dans une chaise de poste et fut reçu comme un triomphateur au château de Morlinière. Madame de Forestan ne pouvait contenir sa joie; la vue de son fils ne Pavait jamais rendue plus heureuse.
Le vicomte qui ne comprenait rien à tout ce débordement de tendresse maternelle, ne voulant pas rester en arrière et paraître indifférent à l'amitié d'un fils, se donnait un mal effroyable pour être sentimental et tendre ; il étouffait Ernest dans ses embrassemens, et. s'efforçait de l'entraîner dans son cabinet d'histoire naturelle pour
202 l'ROLOGlE.
lui faire voir ses nouvelles boites de papillons, avant que le jeune voyageur n'eût repris haleine.
Une seule personne dans la maison paraissait très médiocrement ravie de l'arrivée d'Ernest; Alexandrine regardait son frère d'un œil triste et mécontent ; elle se tenait dans un coin du salon et ne disait pas un mot. Il est vrai que cette disposition envieuse et chagrine s'était singulièrement développée tout-à-coup , grâce à plusieurs comparaisons fort peu obligeantes , que madame de Forestan n'avait pas manqué de faire entre sa fdle et son fds, dès l'arrivée de celui-ci.
Ernest n'avait guère plus de dix-huit ans. C'était un beau jeune homme blond , pâle, aux yeux bleus, hvsélégani de mise et de tournure. Il avait une Ac ces figures
expressives et mélancoliques, dont la beauté moins régulière qu'idéale plait merveilleusement aux femmes qui cherchent le cœur sur la physionomie. Il joignait à ces i\;tntages une excellence (Târne, une douceur inaltérable, une obligeance excessive qui l'avait mis plus d'une fois dans Tembarras, pour rendre service à des amis; mais une nature impressionnable et nerveuse, un irrésistible aimant, rentrai n ait au plaisir avec une force qu'il n'avait d'ailleurs jamais essayé de vaincre. C'était une de ces organisations ardentes , impétueuses , qui ne peuvent trouver le bonheur dans le même cercle que la foule, el qui veulent des émotions à tout prix.
Quoique fort jeune encore , il avait déjà eu beaucoup de maîtresses, qu'il choisissait presque toujours parmi les baya-
2 0 i PROLOGUE.
dères de l'Opéra et les comtesses de la rue du Helder, mais il n ''avait jamais eu de liaison avec une femme du monde , comme disent les clercs de notaire. Par bonheur il commençait à se blaser un peu, le dégoût venait à défaut de raison , ce qui est à peu près la même chose; et, depuis une aventure assez déplorable qui Pavait rendu sage trois ou quatre mois, il commençait à comprendre que toutes ces folles et banales intrigues ne ressemblent guère à l'amour, et ne font qu'émousser, flétrir, gaspiller misérablement les plus nobles facultés de l'âme et de l'esprit!
Dès qu'Ernest eut vu madame Dernouville, après quelques conversations pleine> d'abandon et de franchise, il la trouva charmante et sentit pour elle une admiration profonde cl la plus vive sympathie.
II avait toujours éprouvé pour le mariage une répugnance invincible; mais l'ineffable douceur et le caractère angélique d'Amélie Pavait presque réconcilié avec l'idée effrayante d'un joug éternellement conjugal. 11 commençait à comprendre qu'une union bien assortie pouvait avoir ses agrémens, et qu'un tête-à-tête perpétuel avec une femme comme madame Dernouville était quelque chose d'assez tolérable , même en ménage.
Ernest ne tarda pas non plus à s'attacher au jeune Dernouville qui lui parut être d'un commerce très agréable , d'une humeur douce et facile, bon, franc et généreux, quoiqu'il n'eût point des idées bien fixes, bien arrêtées, en morale surtout, et qu'il variât continuellement d'un jour à l'autre, dans toute l'innocence et la sin-
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cérité de son âme. Adolphe était pourtant ce qu'on appelle un homme d'esprit, un homme de cœur, mais il n'avait pas beaucoup de jugement, et Ton remarquait dans chacune de ses paroles bien moins de logique que de verve et d'imagination. Souvent, il soutenait tout seul dans une conversation les paradoxes les plus étranges , et se passionnait pour ou contre une opinion avec une chaleur incroyable, sans avoir réfléchi une minute avant de parler; et quelques heures après, on était fort surpris de l'entendre dire absolument le contraire de ce qu'il avait avancé hardiment, sans vouloir faire d'abord la moindre concession.
Les deux jeunes gens passaient une grande partie de leurs journées à la chasse, ou bien il faisaient de longues
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promenades à cheval, pendant lesquelles ils se racontaient avec une extrême confiance toutes leurs aventures de jeunesse. Ernest avait beaucoup plus de choses à dire que Dernouville , dont les passions n'avaient jamais couru librement la bride sur le cou. Bien qu'il n'eût que dix-huit ans, Ernest était déjà remarquable pour son expérience et son aplomb qui le faisait distinguer dans le monde : il avait cette facilité d'élocution et cette merveilleuse présence d'esprit que donne precque toujours une vie élégante et dissipée , tandis que les hommes qui passent les plus chaudes années de leur jeunesse dans la retraite, le travail et l'abstinence, acquièrent bien plus tard ce développement intellectuel, cette facilité de langage et de compréhension, sans laquelle un homme de génie a souvent Pair et la
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réputation d'un lourdaud dans nos cercles brillans et frivoles.
Cependant madame Dernouville, qui ne savait pas sérieusement a quoi attribuer la métamorphose opérée dans le caractère d'Adolphe, se plaignit plusieurs fois à la vicomtesse de Forestan, qu'elle se trouvait injuste et folle de soupçonner.
— Vraiment? disait-elle avec douleur, je crois qu'il ne m'aime plus !
— 13ah ! ma chère Amélie, répondait la vicomtesse d'un ton léger et souriant, c'est que vous êtes femme ! Vous aimez mieux sans doute et davantage ! mais ce n'est pas une raison pour que votre mari ne vous aime plus , je vous jure. Les hommes ne sont pas capables d'aimer comme nous, ils ont bien plus de légèreté
dans le cœur et d'instabilité, quoiqu'ils en disent! Mais je crois au contraire, moi, que votre mari fait une exception à la règle commune, et qu'il vous adore absolument comme au premier jour, bien qu'il vous le dise un peu moins souvent. — Non, Ermance, reprenait tristement madame Dernouville, non, Adolphe n'est plus le même! vous faites, chère amie, tout ce que vous pouvez pour me tranquilliser? mais l'évidence est là!... Je suis bien forcée de m'y rendre!... Il ne m'aime plus! Mon Dieu ! mon Dieu! il n'y a guère qu'un an, à la campagne de ma mère , comme Adolphe paraissait m'aimer ! toutes ses paroles, tous ses regards étaient de flamme! Hélas! quel changement cruel! en si peu de temps! Voilà donc, voilà donc ce que c'est que le mariaee !
— Amélie, vous avez tort de vous plaindre! ce n'est pas raisonnable! votre mari est le plus charmant des hommes?
quelle sensibilité profonde et vraie !
comme il est bon , noble et doux ! Vous êtes heureuse ! franchement vous seriez bien injuste de ne pas vous trouver heureuse!... comme il est donné à très peu de femme de l'être ! Que diriez-vous donc, grand Dieu! si vous étiez à ma place ! comparez votre sort avec le mien ! Depuis vingt ans que je suis mariée, moi, je n'ai pas goûté un seul instant de bonheur!
oui, je vous le jure, j'ai beau regarder dans le passé, je n^i pas même un souvenir qui me soit agréable ! Je ne voudrais pas avoir vingt ans de moins et recommencer ma vie, s ''il me fallait repasser par tous les ennuis et les journées insignifiantes qui l'ont composée jusqu'à pré-
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sent! Mon mari, sans doute, est un brave homme, un homme que j'estime, mais quelle pauvre têteî... que de trivialités, de mesquineries misérables! Je vous le demande, un homme pareil était-il fait pour me comprendre!... était-il fait pour moi!... Vous en pouvez juger, Amélie?
c'est bien l'être le plus insupportable, l'esprit le plus épais, l'extérieur le plus grotesque, qui soient au monde...
— - C'est un excellent cœur, Ermance !
— Oui , voilà tout ce qu'on en peut dire, Amélie! son panégyrique se borne là: c'est un brave homme ! un digne homme! un bonhomme! ce qui équivaut positivement à ceci : c'est un homme stupide, un idiot !
— Oh! madame! madame!...
Et dans l'inflexion de voix d'Amélie, il y avait un mélange d'étonnement et de reproche qui imposait à la vicomtesse et interrompait brusquement la conversation; mais peu de temps après, l'entretien recommençait sur un autre sujet, et finissait toujours par revenir à la question du mariage.
Un jour la vicomtesse pria son fils de faire un tour de promenade avec elle dans le parc, et lui dit mystérieusement après avoir fait un éloge pompeux de madame Dernouville :
— Ernest , je t'avouerai en confidence que tu plais singulièrement à la charmante Amélie ; elle me le disait encore ce matin. Nevapa lui dire un seul mot, je t'en prie, qui pourrait lui faire présumer que je t'ai parlé de la sorte. Elle
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m'en voudrait beaucoup, j'en suis sûre, et cela même pourrait l'embarras6er... Mais en vérité, je ne te comprends pas, tu la cultives fort peu,- c'est à peine si tu lui fais deux visites par semaine. Il me semble pourtant qu'au lieu de passer toutes tes journées à cheval ou à la chasse, tu ferais bien mieux de l'aller voir plus souvent, et de lui montrer que tu n'es pas insensible à l'affection de sœur qu'elle te témoigne.
La vicomtesse appuya sur le mot sœur avec une intention marquée.
— N'est-ce pas, continua-t-elle, en étudiant la mobile physionomie d'Ernest, n'est-ce pas que tu pourrais la voir au moins une fois tous les deux jours?...
— Mais je crains de l'importuner,
bonne mère , répondit le jeune homme avec un léger tremblement dans la voix.
— Bah î quelle crainte extravagante î reprit-elle en souriant; n'es-tu pas un des plus jolis garçons qu'on puisse voir dans un bal? manques-tu d'esprit, d'instruction?... Crois-tu franchement, modestie à part, qu'une femme puisse s'ennuyer et trouver le temps long en ta compagnie ?. . . surtout quand cette femme est jeune, impressionnable comme toi, et qu'elle passe la plus grande partie de son temps, seule, absolument seule, avec des livres qui ne sont pas toujours très amusans, et qui d'ailleurs ne suffisent point quand on a dix-huit ans et le cœur tendre et plein de feu!... Tu dois t'apercevoir que M. Dernouville n'est pas très assidu auprès de cette pauvre Amélie?...
PI'.OLOGLI-:. 9 IJ
— Oui, je m'en aperçois depuis longtemps, bonne mère, et je t'avoue que eela m'étonne. Il a vraiment l'air de ne pas savoir que sa femme est la plus délicieuse créature que l'imagination d'un poète et d'un jeune homme puissent rêver. Voilà comme on ne sait jamais apprécier le bien qu'on possède!... Voilà ce qui me ferait détester le mariage, si je ne l'avais pas en horreur depuis que je suis au monde ou à peu près.
— Et tu as raison, mon ami. Tu sais bien que là-dessus nous pensons absolument de même. Mais nous aurions tort de condamner M. Dernouville, avant de savoir une foule de choses qui l'excuseraient peut-être à nos yeux, si nous pouvions les pénétrer. Vois-tu, il y a dans presque tous les ménages des secrets, des
mystères qui sont impénétrables aux regards; et souvent lorsqu'un mari néglige sa femme et s'éloigne de son ménage, ou lorsqu'une femme tâche d'être avec son mari le moins qu'elle peut, on est trop prompt à leur jeter la pierre et à prendre le parti de l'un contre l'autre, sans connaître à fond les pièces du procès. On rencontre fort peu de caractères qui se conviennent, et c'est après trois ou quatre mois de mariage seulement que peuvent éclater au grand jour les antipathies.
Parce qu'un mari trouve sa femme déplaisante, ce n'est pas une raison pour qu'elle le soit, bien au contraire!,.. Mais une chose indubitable, c'est qu'il n'y a pas de sympathie entre leurs caractères, et qu'ils ont très mal fait de se marier, à une époque surtout où le divorce n'est pas encore rétabli.
Leur conversation, entrecoupée de silences et de reflexions muettes, continua quelque temps encore sur le même ton, mais obscure, vague et flottante. La vicomtesse ne crut pas devoir s'exprimer ce jour-là plus catégoriquement , ni d'une manière plus explicite: d'ailleurs elle avait en quelque sorte atteint le but qu'elle s'était proposé... Un espoir étrange, un feu sourd qui depuis long-temps déjà couvait sous la cendre, venait de s'éveiller dans l'âme impétueuse d'Ernest.
— L'adorable femme! pensait-il. Oh!
que de beauté, de flamme et d'innocence ! être aimé d'elle!... Ah ! ce serait le bonheur ! ... je ne l'ai jamais connu !
Ernest ne put fermer l'œil de toute la nuit, et s'agita convulsivement jusqu'au matin dans une insomnie brûlante, qui se
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termina par un sommeil fébrile et plein de rêves où l'image d'Amélie passait et repassait toute rayonnante.
Le lendemain M. et madame Dernouville devaient diner chez la vicomtesse ; mais au moment de partir, Amélie prétexta un mal de tête violent qui l'obligeait de rester à la maison. Depuis quelques jours elle paraissait plongée dans une tristesse profonde; ses yeux remplis de langueur étaient environnés d'un cercle bleuâtre qui attestait une souffrance intérieure, morale ou physique: par moment elle versait d'abondantes larmes et poussait de douloureux soupirs.
— Adolphe, dit-elle quand son mari l'engageait à s'habiller, je ne mesenspns bien !... Écris à madame de Forestan qu'il
PROLOGl F.. 2 1 S)
nous est impossible d'aller cl hier chez elle ce soir.
— Non, ma chère Amélie, nous ne pouvons pas lui manquer de parole. Il faut y aller. Franchement tu n'es pas assez malade pour donner une raison pareille.
— Mais je ne suis pas en train le inoins du monde de sortir, reprit madame Dernouville. Restons , je t'en prie.
— Non, Amélie, c'est impossible! répondit Adolphe d'un ton mécontent.
Voilà déjà plusieurs fois, depuis une quinzaine de jours, qu'au moment de nous mettre en route il te prend fantaisie de rester à la maison , je ne sais pourquoi. Il me semble même que tu n'acceptes plus qu'en hésitant et d'assez mauvaise humeur
les invitations que veut bien nous faire madame de Forestan: c^e.st une femme charmante qui a trop d'esprit pour être susceptible ; néanmoins cela finirait par lui paraître extraordinaire et la blesser. Allons, mon amie , achève ta toilette et partons, car nous sommes déjà en retard.
— Mais je t'assure, Adolphe, repritelle avec une inflexion mêlée de reproche et de tristesse, je t'assure que je souffre trop pour aller dîner en ville...
— Eh bien ! je ne te forcerai pas de nVaccompagner, Amélie. Reste... Au fait, il vaut peut-être mieux que tu ne sortes pas, continua-t-il après un instant de silence, pendant lequel il avait pu faire quelques réflexions. Allons, adieu, ne te fatigues pas trop à lire; moi, je reviendrai de bonne heure.
ÎMIOIOGI'E. 2-2 I
— Quoi! tu me laisserais toute seule !... Adolphe! c'est la première fois que tu me dis une chose semblable!... Oh ! ce serait mal , Adolphe !... bien mal!
— Ma chère petite Amélie, il faut que tu saches que nous autres hommes nous avons des devoirs de convenance à remplir dans le monde... nous sommes esclaves de certaines choses ... La politesse nous impose une foule d'obligations, mesquines si tu veux, mais qui n'en sont pas moins impérieuses ; des obligations auxquelles il faut se soumettre, ma chère Amélie, sous peine de passer pour un homme mal élevé, sans usage... D'ailleurs conviens avec moi que tues un peu capricieuse, et que tu n'a pas vraiment de bien bons motifs pour manquer de parole à nos amis.
•J2-J PHOLOGl'E.
II y eut un moment de silence.
— Adolphe, écoute, reprit madame Dernouville en secouant la tète, je veux te parler à cœur ouvert : nous allons beaucoup trop souvent dans cette famille. ..je leur porte sans doute une grande affection, mais enfin, je t'avoue que je me trouve infiniment plus heureuse auprès de toi, quand nous sommes tous les deux ensemble!... N'est-ce pas un supplice que de n'être jamais seuls et d'avoir toujours en face de soi des tiers qui vous regardent, qui vous écoutent, qui cherchent à pénétrer, àlire au plus profond de votre àme !... En vérité, mon ami, je ne te vois plus! Ne pouvons-nous passer un seul jour sans rendre visite à madame de Forestan , ou sans qu'elle vienne chez nous?... Toi par convenance tu donnes le bras à la vicom-
tes.se , tu vas te promener avec elle dans le parc et vous causez des heures entières, tandis que moi je tiens forcément compagnie au vicomte qui est bien le meilleur homme de la terre , mais le plus assommant aussi, et voilà ce qui me donne de continuelles migraines! Ou bien, quand M. deForestan est à courir après ses papillons, je reste quelquefois seule avec son fils, et je t'assure que de pareils tête-à-tête m'embarrassent beaucoup. Mais je t'en supplie, Adolphe, ne m'abandonne pas aujourd'hui, restons ensemble ! . . . j'ai tant de choses à te dire ! Oh ! nous passerons la soirée la plus délicieuse du monde !...
— Je te répète, Amélie, que c'est un caprice et que je ne dois pas y céder!
Non , vois-tu , ce serait parfaitement ridicule. On nous attend! il est trop tard
22 i PHOLOCIIE.
maintenant pour nous dédire. D'ailleurs, moi , rien ne m'empêche de me rendre à l'invitation qu'on nous a faite. Tu ne peux venir avec moi , à la bonne heure , mais tu dois comprendre que c'est une raison de plus pour que j'aille t'excuser moi-même. Presqu'au sortir de table je reviendrai, ma bonne Amélie.
— Décidément, Adolphe, répliqua-t-elle avec une douloureuse amertume, tu ne peux rester une journée entière sans la voir, cette femme! Elle est vraiment bien privilégiée, bien heureuse!
— Elle a beaucoup d'esprit, au moins! Il est difficile d'être plus aimable! Je te réponds qu'on ne peut que profiter singulièrement dans la conversation d'une personne aussi distinguée que madame de Forestan.
— Je n'en doute pas, Adolphe. Il faut eu vérité que sa conversation soit bien intéressante pour qu'elle dure quelquefois une journée sans vous fatiguer ni l'un ni l'autre. Mais quelles sont donc les matières si attrayantes, les questions si profondes que vous traitez si longuement ensemble ? vous parlez très probablement de morale, de littérature et d'histoire?... d'histoire surtout, je présume, car il y a quelques jours, lorsque je suis entrée dans le salon , où vous discutiez depuis le matin, j'ai entendu la vicomtesse prononcer avec chaleur le nom du roi Dagobert , et soutenir que sa réputation était scandaleusement usurpée?... N'est-ce pas que madame de Forestan a beaucoup de présence d'esprit, plus encore que d'esprit?... et qu'elle sait donner le change aux écouteurs avec une adresse?... Enfin, ce qu'il
a 1 6 PROLOGUE.
y a de plus clair là-dedans, c'est que vous aimez à être seuls quand vous causez?... c'est que je vous gêne !
— Bien! n'es-tu pas jalouse maintenant, Amélie? dit Adolphe avec un sourire passablement contraint.
— Moi, jalouse! non en vérité! je ne suis pas jalouse d'une femme de quarante ans passés !
— De quarante ans ! interrompit Dernouville en rougissant d'une singulière façon. C'est une calomnie! madame de Forestan en a tout au plus trente-deux!... D'ailleurs, poursuivit-il avec dépit, la vicomtesse aurait trente-cinq ans, qu'elle n'en serait pas moins ravissante! C'est bien certainement le plus bel âge de la femme ! Elle n*esl vraiment femiiu
qu'après la trentaine! jusque là c'est une enfant!
— Ah! dit-elle en se mordantles lèvres, je n'ai donc la chance de te plaire que dans une quinzaine données ! c'est bon à savoir. Madame de Forestan n'a point ce désavantage-là; me voilà donc réduite à lui porter envie !
Et dans chaque parole d'Amélie vibrait un accent de colère et de sarcasme qui blessa douloureusement le cœur d'Adolphe.
— Écoute, Amélie, répondit-il sèchement, tu es d'une injustice criante pour madame de Forestan qui t'aime de toute son âme. Depuis quelque temps, je remarqueavec chagrin que tu n'es plus du tout la même à son égard ! tu ne laisses échap-
per, ce me semble, aucune occasion de lui jeter par-ci, par-là, des allusions piquantes et peu charitables, qu'elle feint de ne pas sentir, pour s^épargner la pénible obligation de les relever. Tu es bien versatile et changeante dans ton amitié!...
— Et toi peut-être dans ton amour, Adolphe ! répliqua-t-elle en soupirant.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire, Adolphe, que la vicomtesse a l'inappréciable talent de te plaire beaucoup , et qu'elle me plaît beaucoup moins à moi. Enfin, puisque nous avons commencé à parler d'elle, il faut que je te dise tout ce que j'ai sur le cœur: Je favoue que madame de Forestan a perdu singulièrement dans mon esprit, depuis que je la connais davan-
tage... elle a d'étranges maximes, d'étranges paradoxes, qui me feraient croire parfois qu'elle est folle, si tu ne me répétais pas continuellement qu'il est impossible de trouver une femme plus spirituelle. Sa manière de voir en morale, en religion est si loin de la mienne , que j'évite maintenant toutes les discussions qu'elle veut entamer là-dessus; enfin, le croirais-tu, elle avance par moment des principes qui m'épouvantent. Je commence à craindre qu'elle ne soit pas ce qu'elle paraît au premier abord, que sa bonté, par exemple, et sa franchise, ne soient très problématiques... Il est aisé de voir qu'elle n'aime pas sa fdle! qu'elle ne la peut souffrir.
— Ce n'est pas étonnant , répliqua vivement Dernouville, cette jeune per-
'2 3 0 ruoi.oc.iE.
sonne esi tFun caractère détestable^
— Oui, les mauvais traitemens, les paroles dures de sa mère aigrissent le caractère de cette pauvre fille qui aurait peut-être toutes les bonnes qualités de son frère, si elle était aussi bien traitée que lui! Mais ne parlons point de tout cela; occupons-nous de ce qui nous regarde : j'ai la conviction que madame de Forestan est bien loin de me porter l'intérêt et l'amitié qu'elle se vante à tout propos d'avoir pour moi.
— Maisqui peut te faire croire une chose semblable, Amélie?... Les bavardages de sa fdlc, sans doute?...
— Non, pas le moins du inonde, je h jure, Adolphe. Je ne suis pas dans les secrets de mademoiselle (Uexandrine; mais
j'ai des yeux, des oreilles surtout...
— Allons, explique-toi. Parlons sans énigme.
— Oui, sans énigme. Je veux te dire, puisqu'il faut te parler franchement, que si tu es froid et presque indifférent pour moi maintenant, j'en sais parfaitement la cause. Je n'ignore pas que madame de Forestan est l'ennemie déclarée du mariage, et qu'elle n'en fait point mystère... Je t'en prie, Adolphe, veux-tu me dire ce qu'elle entendait par cette phrase, cette phrase très singulière qu'elle t'a repétée deux fois l'autre jour quand je suis entrée dans le salon et qu'elle se croyait seule avec toi: « Mon cher amit te disait-elle avec une inflexion de voix fort tendre, vous avez eu grand tort de vous marier si jeune! »
— Eh bien! après? répondit Adolphe qui ne put dissimuler son embarras.
Cette phrase-là n'a rien que de fort simple et s'expliquerait d'elle-même si tu avais entendu ce qui précédait. Le mot le plus innocent du monde, le plus insignifiant, peut sembler suspect, quand on ne sait pas à quoi il se rapporte... quand on l'isole.
— Je t'avoue , Adolphe, que cette phrase, tout insignifiante qu'elle puisse être, m'a frappée cruellement au cœur, comme un coup de poignard. A présent, j'ai beau faire, l'amitié de la vicomtesse ne m'inspire plus de confiance!... Je doute!...
— J'en suis fâché pour toi, Amélie; une défiance pareille, sans aucun motif, est presque aussi odieuse que ridicule ! on a toujours mauvaise grâce à soupeor.-
ner ses amis! Mais va, je ne t'en veux Point, ce n'est pas ton cœur qui parle > tu as mal aux nerfs sans doute, et la souffrance peut-être altère ton humeur ordinairement si égale et si douce. Adieu, mon ange, un peu de repos et de solitude te calmera, j'en suis bien sûr, et dissipera Forage qui vient d'éclater contre cette pauvre vicomtesse.
— Décidément, tu vas chez elle, Adolphe? demanda sourdement Amélie.
— Oui, très décidément, dit-il en prenant son chapeau.
— Eh bien! alors, je t'accompagne!
reprit-elle avec un accent ferme et résolu.
Elle se leva précipitamment et courut
2 54 lilOLOGl'E.
vers son châle qui était posé sur un fauteuil.
— Oh! voilà qui est trop fort! s'écria Dernouville avec impatience. C'est un caprice impardonnable!... Non, Amélie, non, tu resteras?
— Je veux te suivre, Adolphe !
— Et moi, je te défends de sortir! ditil impétueusement.
Puis il quitta la chambre, fermant la porte avec bruit.
Dcrnouville arriva seul au château; l'absence d'Amélie parut contrarier beaucoup madame de Forestan, mais au fond de son cœur une maligne joie s'élevait, qu'elle n'essayait pas même de réprimer. Quant au vicomte, il fut très désappointé
de ne pas voir madame Dernouville, et jeta des lamentations sur la déplorable migraine de cette femme accomplie qui n'avait pas son égale parmi les créatures humaines, et qui notait peut-être surpassée en élégance et en souplesse que par trois ou quatre sphinx pur sang. Cette longue tirade, assez grotesque, fut prononcée tout d'une haleine par le vicomte qui pinçait en même temps la tête d'un papillon magnifique qu'il venait d'attraper.
Après le d'hier, on fit comme de coutume quelques tours de promenade dans le jardin. La soirée était fort agréable, et Ton respirait un parfum délicieux que la brise enlevait aux Heurs en passant; les oiseaux chantaient avant de s'endormir dans les épais feuillages; les couleurs
vives du couchant s'effaçaient par de-
grés.
Madame de Forestan, qui trouvait la promenade assez insignifiante en compagnie du vicomte, lui conseilla, pour se débarrasser de lui, d'aller visiter les berceaux de chèvre-feuilles où les sphinx et les phalènes devaient abonder ce soir-là, disait-elle , comme les abeilles autour d'une ruche.
Le vicomte, enchanté de trouver un si bon prétexte pour courir à sa chasse favorite, disparut presque aussitôt.
Madame de Forestan n'était pas seule encore avec Adolphe. Il fallait imaginer un expédient adroit pour éloigner Alexandrine et son frère.
Après avoir refléchi quelque temps, la
vicomtesse, ennuyée d'une conversation banale, dit à son fils :
— Mon ami, je suis inquiète de cette chère Amélie. Monte à cheval tout de suite, et va t'informer de ses nouvelles.
Ernest fut ravi de la proposition , qu'il accepta avec un empressement extrême.
Dernouville essaya poliment de le retenir , bien qu'il n'en eût pas la moindre envie; il lui dit que l'indisposition de sa femme était fort peu de chose , que luimême n'avait pas la plus légère inquiétude ; mais , comme il désirait, plus encore que la vicomtesse, rester seul et sans témoins avec elle, il n'insista point longtemps et laissa le jeune homme partir.
Quelques minutes après, on entendit '< galop d'un cheval derrière les murs du
parc. Ernest semblait avoir peur qu'on ne le rappelât , et s'éloignait à toute bride.
Madame de Forestan et Dernouville firent plusieurs tours de jardin, accompagnés d'Alexandrine qui marchait derrière eux et ne perdait pas un seul de leurs gestes, une seule de leurs paroles: la conversation était fort languissante et d'une insignifiance désespérante ; de longs silences l'entrecoupaient fréquemment et la rendaient plus décousue encore. Enfin, la vicomtesse impatientée se décida à prendre un parti.
— Alexandrine, dit-elle avec une expression de douceur qu'elle n'avait pas ordinairement en parlant à sa fille, retournez au salon : la soirée est fraîche et
vous savez que vous êtes très sujette à vous enrhumer.
— Mais je vous jure que je n'ai pas froid, maman, répondit Alexandrine qui mourait d'envie de rester pour saisir quelques mots à droite et à gauche.
— Je n'aime pas les réflexions , Alexandrine, reprit la vicomtesse d'une voix sèche et impérative, allez! allez vite, vous préparerez le thé.
Alexandrine qui savait par expérience que toutes les répliques seraient parfaitement inutiles, et ne feraient que lui attirer de sévères paroles, se retira lentement, rouge de colère et le cœur gros de dépit.
Dès que madame de Forestan se vit délivrée d'un témoin qui la gênait plus
que tout autre, sa physionomie devint radieuse et charmante, son regard plein d'une langueur humide; et, s'appuyant avec plus de force sur le bras d'Adolphe , elle l'entraîna doucement dans les allées du parc les plus sombres et les moins fréquentées.
— Eh bien î mon cher Adolphe , demanda-t-elle après quelques minutes d'hésitation silencieuse; avez- vous réfléchi un peu mûrement sur tout ce que je vous disais encore hier?
— Oui, j'ai beaucoup réfléchi, madame , répondit Adolphe d'un ton rêveur, et je commence à croire que vous avez raison.
Un sourire imperceptible effleura les lèvres de la vicomtesse.
— Avouez, continua-t-elle, que le mariage est une triste chose ! c'est le moyen le plus expéditif et le plus sûr pour changer l'amour en indifférence, quelquefois en haine. Certes, Amélie est une angélique créature, aussi bonne que belle, charmante enfin!... Mais je ne crois pas quelle puisse vous comprendre ! Entre vos deux caractères, je ne trouve aucune espèce d'analogie , aucune similitude dans la manière de voir et de sentir. Il est indubitable que Dieu ne vous avait pas créés l'un pour l'autre, et que les circonstances qui vous ont rapprochés vous ont peut-être mal servis. D'ailleurs vous conviendrez avec moi qu'Amélie est une enfant, qui ne connaît pas le monde, et dont le cœur sommeille encore, quoiqu'elle en dise ! 0 mon ami , si vous m'aviez consultée, il y a quelques mois, si
j'avais pu avoir le moindre empire sur vous, jamais vous n'auriez fait ce mariage!.. Vous auriez attendu, au moins!..
— Je me suis peut-être hâté , répondit Adolphe avec un certain embarras; c'est voire opinion, et je la partage. Cependant, je vous jure, madame, que je ne me repens pas devoir épousé Amélie ; si jamais une femme mérita d'être aimée, c'est bien elle.
Et cette dernière phrase , ces derniers mots surtout, furent prononcés par Adolphe avec une chaleur de conviction , avec une véhémence qui ne parut pas toucher agréablement le cœur jaloux et susceptible de la vicomtesse.
— Oui, dit-elle, c'est un ange! j'en conviens très volontiers avec vous! j'en ferai, si bon vous semble, un panégyri-
9 i * PROLOGUE.
que plus pompeux et tout aussi sincère que celui quelle pourrait vous inspirer. Mais je répète qu'il ^existe pas entre vous deux le plus léger rapport crhumeur et de senlimens. Vous devez, parexemple, commencer à vous apercevoir qu'elle est parfois d'une exigence, d^un despotisme, si je puis me servir de cette expression, oui d\in despotisme...
— L'expression est sans doute un peu exagérée, interrompit Adolphe, mais au fond je pense comme vous... il y a peu de ressemblance entre le caractère de ma femme et le mien... Oui l'exigence est peut-être son défaut!... Mais enfin, que voulez-vous, je suis marié... il faut bien me résoudre à ma position ; il faut en supporter toutes les conséquences, le bon comme le mauvais. Je tâcherai de ne pas
iui causer de chagrin , s'il est possible , cl de lui faire de temps à autre, en apparence du moins, le saeriQee de mes goûts et de mes idées.
— Ne vous flattez pas d'une semblable illusion, Adolphe. Les sacrifices de cette nature sont au-dessus de la force humaine. Songez d'ailleurs que la vie est longue, et que vous n'êtes encore qu'au début... Eh! tenez, Adolphe, je ne vous donne pas six mois actuellement pour vous repentir avec amertume de votre précipitation. Ce que vous avez pris pour de l'amour n'était qu'une affaire d'imagination, l'effet de la solitude et de la campagne, le besoin de remplir son cœur lorsqu'il est vide! Voilà tout! Vous êtes bien jeune encore, bien jeune d'âme surtout , et vous n'avez pas vécu le moins du monde ; vous n'avez pas
246 PKOI.oGik.
aimé... c'est-à-dire , vous n'avez pas encore éprouvé les ineffables douceurs d'un amour partagé, d'un amour parfaitement heureux , dans toute l'extension du mot!... Et vous devez être bien sur qu'un jour ou l'autre, avant, très peu de temps, sans doute , il s'opérera dans votre cœur, dans toute votre nature, une réaction vigoureuse, brûlante, irrésistible! Vous sentirez votre poitrine déborder <h llammes et d'amour, et, très probablement alors, Amélie avec sa beauté merveilleuse, avec toutes les grâces du corps et de l'esprit, ne pourra plus suffire à votre exubérance de passion.
Leur entretien dura long-temps encon et tourna continuellement dans le même cercle. La vicomtesse voulait convaincre Adolphe d'une seule chose, c'est <|ii il
- était marié trop jeune, et que le mariage était décidément le tombeau de l\nnour. Enfin la conversation s'entremêla bientôt de soupirs mélancoliques el de regards expressifs et tendres.
— Oui, tout ce que vous dites est vrai! murmura Dernouville d'une voix tremblanted1émotion,-hélas! hélas! pourquoi ne vousai-je pas connue plus tôt, Ermance !
— Je vous aurais parlé à cœur ouvert, Adolphe, répondit madame de Forestan avec une inflexion douce et persuasive.
Et j'ai tout lieu de croire que vous seriez libre encore !... que vous auriez plus longtems réfléchi du moins avant de consentir à cette union... qui, vraiment, notait point faite pour vous !
— Oui, je ne peux m ''empêcher de me
348 Î'ROLOGIL.
dire sans cesse : « Pourquoi ne l'ai-je pas connue plus tôt cette excellente amie, cette femme adorable qui maintenant ne peut plus être pour moi qu'une sœur... » Hélas ! je serais heureux peut-être!...
— Quoi! ne Fètes-vous point, Adolphe !..
Dernouville répondit d'abord par un long soupir qui s'échappait d'un cœur bondissant et plein de feu.
La vicomtesse renouvela sa question , en l'accompagnant d'un regard tendre et interrogateur qui pénétra bien avant dans la pensée d'Adolphe.
— Ainsi, vous n'êtes pas heureux?
reprit-elle.
— Non, je ne le suis pas, je ne puis l'être, répondit-il vivement, je ne puis Vôtre . en comparaison du bonheur que je pou-
PKOLOGUE. 2 4 9
vais avoir!... Vous m'avez laissé croire que voire cœur n'était pas sourd au langage du mien !... Hélas ! et maintenant...
— Eh bien! maintenant?... achevez, Adolphe . . . que voulez-vous dire ?... Croyezvous que mon cœur ait plus d'indifférence?...
— Ah! s'il était possible !...
Adolphe pouvait à peine articuler une parole, tant son émotion était forte et profonde.
— Adolphe , poursuivit madame de Forestan avec une intonation triste et charmante , avouez que vous avez été bien cruel pour moi ! avouez que j'étais loin de mériter la douloureuse humiliation que vous n'avez pas craint de m'infliger ! Oui, je le sais, j'étais coupable! ma fai-
26 0 PROLOGl'E.
blesse peut-être était un crime.», niais à vos yeux, du moins, je devais paraître excusable !... Quand on aime, on est quelquefois bien à plaindre!... Hélas î... et vous le savez, j'aimais, Adolphe!... Je n'ai jamais été heureuse, moi .'Toute jeune encore, etpresqu'au sortir du couvent, on m'a fait épouser un homme que je n'aimaispas!... Alors, je ne savais pas ce que c'est que l'amour ! Pauvres femmes que nous sommes ! on nous sacrifie toujours ! Avant de nous marier, on ne consulte jamais nos goùls ou nos répugnances ! on nous immole aux convenances de fortune et de position, on nous jette en esclave dans les bras du premier venu qui se présente, pourvu qu'il soit riche ou de haute famille! Et notre suppliée ne se borne point là! il faut que nous soyons éternellement fidèles à fies hommes qui nous sonl
pnoLOGLt. m
odieux souvent, et que nous devons regarder comme des ennemis!... il faut que nous portions, jusqu'à la mort, le poids des chaînes qu'un monde injuste et plein de préjugés nous impose!... Malheur! malheurànous , si jamais l'amour s'allume au fond de notre àme, si nous l'entretenons comme uu feu sacré , au lieu de l'étouffer à deux mains!... Le monde est là qui toujours nous regarde avec ses yeux impitoyables! et, pour mieux nous couvrir d'opprobre, il n'est point assez d'injures, d'outrages ! Pour nous écraser, malheureuses ! il n'est point assez de pierres et de malédictions!... Adolphe! Adolphe!
pourquoi le sort nous a-t-il fait si tard nous rencontrer! !... A présent, il n'y a plus de bonheur pour moi sur la terre!... Vous êtes à une autre !
— Ermance, je vous aime, vous le savez !
2 5 2 MIOLOGIE.
s'écria Dernou ville emporté par une force irrésistible et magnétique; oh! je n'aime
que vous !
— Dieu! s'il était vrai , Adolphe !...
Au même instant un bruit singulier se fit entendre dans le feuillage ; l'allée était sombre , un faible jour y pénétrait à peine encore à travers les taillis , mais la vicomtesse put distinguer comme une robe blanche au milieu d'un fourré très épais.
— Qui est là ? s'écria-t-elle d'une voix émue, qu'elle s'efforçait en vain d'affermir.
On ne fit aucune réponse et le fantôme blanc disparut presqu'aussitôt.
La vicomtesse demeura silencieuse, mais un frisson dVpouvante parcourut
tout son corps; elle s'appuya plus fortement sur le bras d'Adolphe. Ils rentrèrent au salon, muets, préoccupés, et trouvèrent M. de Forestan qui sautait de joie et se frottait les mains, comme un bibliophile qui vient d'acheter quatre sous un précieux bouquin qu'il est sûr de revendre quatre louis.
Le vicomte, en rôdant comme de coutume autour des chèvre-feuilles, avait fait une chasse abondante de sphinx et de phalènes. Il les piquait les uns après les autres le plus flegmatiquement du monde avec une épingle qu'il faisait d'abord rougir à la flamme d'une bougie ; ensuite il les fixait sur une tablette de liège , et leur étendait symétriquement les ailes, qu'il avait soin d'alourdi;- avec des grains de plomb, pourempè-
ti3 4 l'KOI.OGLE.
cher les pauvres insectes de se débattre et de secouer leur brillante poussière en s'agitant dans les convulsions douloureuses de l'agonie.
Ernest ne revint que fort tard dans la soirée. Il dit qu'il avait trouvé madame Dernouville très souffrante et plongée dans un accablement profond qui ressemblait à la tristesse : elle était d'une pâleur extrême et versait par momens quelques larmes silencieuses qu'elle s'efforçait de cacher.
Adolphe, qui était la bonté même, ne put se défendre d'une espèce de remords en songeant que lui seul avait fait naître ces larmes. Impatient de les essuyer, il partit sur le champ, malgré tous les efforts de la vicomtesse pour le retenir.
\le\audrine ne disait pas une parole ,
mais sa physionomie rayonnait d'un sourire faux et malicieux, dont sa mère ne pouvait comprendre la cause.
Après le départ d'Adolphe , le vicomte se retira immédiatement dans sa chambre, pour mettre en ordre ses nouvelles victimes, et, quand Alexandrine fut couchée, madame de Forestan resta seule dans le salon avec son fds, et lui parla de madame Dernouville qu'elle semblait plaindre du fond de son cœur.
— Tu es resté long-temps avec Amélie, lui demanda-t-elle assez négligemment.
Sa migraine ne Fa donc pas empêchée de causer avec toi plusieurs heures ?.... De quoi parliez-vous , Ernest?
— Mais... de mille choses, répondit celui-ci. C'est une femme excessivement aimable et spirituelle.
2 86 l'KOLOGUE.
— Je le sais parfaitement. Mais dismoi, mon petit Ernest, n'a-t-elle pas Pair d'en vouloir un peu à son mari?
— 11 m'a semblé, en effet, ma mère, qu'elle avait à se plaindre de M. Dernouville; à moins toutefois que je n'aie mal interprêté certaines paroles qui n'avaient peut-être pas la portée que je leur supposais. Mais ce qu'il y a de 1res extraordinaire, c'est que madame Dernouville a l'air de t'en vouloir aussi. Elle qui autrefois ne tarissait pas en éloges sur ton compte, eh bien! elle n'a prononcé ton nom qu'avec une sorte de contrainte qui m'a bien surpris. Car enfin, elle n'a pas une meilleure amie que toi ! tu l'aimes comme ta propre fille. J'avoue que son mari pourrait être beaucoup plus attentif pour elle; et qu'il la néglige d'une étrange façon :
PltOLOGLE. 2 57
Quand tu nias dit cela dernièrement,
j'hésitais à le croire, mais je suis bien forcé de me rendre à l'évidence, et je trouve que M. Dernouville n'est vraiment point excusable....
— Ernest, interrompit vivement la vicomtesse , tu ne connais pas le monde encore. Il ne faut jamais juger sur les apparences. Je vais te parler avec toute la franchise d'une mère et d'une amie.
M. Dernouville n'est pas si coupable que tu le crois ! Ses torts ne sont point ceux de son cœur, mais seulement de son âge. Que veux-tu , il s'est marié beaucoup trop jeune, et maintenant il commence à s'apercevoir qu'il n'aime pas sa femme, qu'il ne l'a jamais aimée peut-être.
— Mais qui peut te faire supposer une
chose pareille, bonne mère? dit Ernest T. i. il
-2 5 8 [>ROLeOUE<
avec un mouvement d'intérêt elde curiosité qui se peignit tout-à-coup dans ses traits.
— Il m'a tout avoué, Ernest.
— C'est étrange !
— Mais elle-même, Ernest, tu crois
sans doute qu'elle Faillie passionnément ?
tu es, mon cher enfant , dans une erreur
profonde !... non, ce n'est pas de l'amour,
c'est tout bonnement un caprice , un pur
enfantillage , une chimère de jeune fdle
exaltée, qui s'imagine qu'elle aime, parce
qu'elle a besoin d'aimer. Mon Dieu ! sois
très sûr qu'elle aurait accepté pour époux
le premier homme assez bien tourné qui
se fût présenté à la place d'Adolphe. Du
reste, je conviens avec toi que c'est une
personne charmante, qui n'aurait qu'à se
montrer dans un salon pour faire tourner toutes les têtes et bondir tous les cœurs. Alais enfin, il ne faut point disputer des goûts. Il en est des sympathies comme des antipathies : c'est le hasard qui les éveille, ou plutôt leur cause est un mystère, qu'il est inutile de chercher à approfondir.
Amélie, tout adorable qu'elle peut être, ne plaît pas à Dernouville; il a tort sans doute, mais le fait n'en existe pas moins. Elle ne lui plait pas , peut-être uniquement parce qu'elle est sa femme. Il n'en faut pas davantage , Ernest.
— Ma foi, sll en est ainsi, ma mère, je plains fort votre ami d'être aussi ridiculement difficile. Ce dont je suis plus que certain, c'est qu'il ne trouvera pas tous les jours des femmes comme la sienne, et qu'un autre à sa place s'estimerait le plus heureux des hommes.
2 6 0 PftOI.OGUE.
— Amélie le plaît donc? demanda madame de Forestan avec une singulière vivacité.
— Ah ! je donnerais tout de suite dix ans de ma vie pour être aimé d'une femme semblable ! répondit chaleureusement Ernest.
— Dix ans , c'est beaucoup, mon ami, reprit-elle en souriant; ne donne rien, que le temps nécessaire pour te faire aimer!., et tu n'auras pas une seule minute à regretter.
— Être aimé d'elle ! ... Oh ! c'est impossible ! Madame Dernouville est la vertu
même
— Essaie toujours, mon pauvre j/arçon; et ne te déclare point battu, quand tu n'as pas encore seulement commence
PUOLOGCE. 2G1
«attaque. Je te jure que tu aurais beaucoup de chances de victoire.
— Mais, c'est une plaisanterie sans doute, que tu fais-là, nia bonne mère, dit Ernest en interrogeant du regard la physionomie souriante de la vicomtesse.
Oh ! tu ne penses pas un mot de tout ce que tu viens de me dire... n'est-ce pas?.. Tu sais trop bien que je ne suis pas capable de vouloir séduire la femme d^un ami!... Moi, j'ai beaucoup d^affection pour M. Dernouville ! c^est un bon et loyal jeune homme, et j^pprécie une foule d'excellentes qualités qui le distinguent. Je ne lui reproche qu^une chose , une seule chose.... il n'a pas Pair de savoir que sa femme est une créature idéale, un ange!
— Amélie serait plus délicieuse encor
2f>2 PR6L0GCE.
s'il était possible, qu'Adolphe n'en serait pas plus amoureux ! Je te répète que c'est sa femme, et ce mot-là résume tout. Tu sais bien que si M. Dernouville aimait véritablement cette pauvre chère Amélie, je ne te conseillerais jamais de troubler l'harmonie d'un ménage heureux et tranquille. Mais je te répète que j'ai maintenant la certitude qu'il ne l'aime plus, s'il Fa jamais aimée; et tu dois comprendre qu'une femme aussi jeune qu'Amélie ne peut pas vivre sans avoir une passion dans le cœur. Avant quelques mois, j'en suis très sûre, elle verra qu'Adolphe ne veut plus être pour elle qu'un ami, un frère, et comme ce titre passablement froid ne lui suffira plus , à cette charmante enfant, elle fera la réflexion très sage que Dernouville n'est pas le seul homme aimable el bien tourné qu'on
puisse rencontrer dans le monde. Écoule, je porte un attachement sincère à nos jeunes «unis, niais enfui, tu m'es infiniment plus cher encore que lui et madame Uernouville. Tout ce que ton cœur jeune et impétueux renferme de tendrese et d'à niour, tu le prodigues à des femmes galantes qui ne sont pas dignes de toi : l'amour est un feu sacré qui purifie rame, et qu'il ne faut pas éparpiller à tous les vents.... Tu es un homme maintenant, et je puis te parler un semhlable langage, sans avoir recours aux périphrases, aux réticenses pudibondes, que beaucoup de mères emploieraient à ma place, sans
doute Mon bon Ernest, je sais qu'à
ion âge on a besoin d'aimer, et qu'il est imposssible d'étouffer la voix du cœur et des passions bouillonnantes ; mais je ne te cache pas que, tout en convenant d'une
pareille nécessité , j'aimerais beaucoup mieux te voir former une liaison solide et flatteuse pour l'amour-propre d'une mère, que toutes ces liaisons banales et dangereuses qu'un jour voit naître et mourir. Au surplus, mon ami, c'est à toi de voir ce que tu dois faire; je n'ai pas d'autres conseils à te donner. Seulement, je t'engage à ne pas trop négliger madame Dernouville qui te reçoit toujours avec le plus grand plaisir : ne fût-ce que pour lui tenir compagnie pendant les très longues absences de son mari, et te montrer sensible à la bienveillance qu'elle te témoigne, tu feras bien de la voirplus souvent. Mais si tu avais le bonheur de lui plaire !... Oh ! tu lui plais déjà , Ernest , c'est moi qui te le dis; j'ai de bons yeux, et les femmes, comme tu sais, se trompent rarement en pareilles matières Néan
moins , je crois que tu aurais grand tort de perdre du temps en hésitations!.. Si tu ne te presses pas d'emporter un cœur que bien d'autres que toi vont assaillir, tu auras la douleur de te voir préférer un rival, moins digne que toi peut-être de réussir, mais plus hardi, moins irrésolu. C'est la dernière fois, Ernest, que je te parlerai de cela ; tout ce que je te demande, c'est de réfléchir,
Minuit venait de sonner, la vicomtesse embrassa tendrement son fils, et se retira dans sa chambre à coucher.
Ernest ne dormit pas un instant de toute la nuit. Cette conversation avait éveillé dans son esprit des idées fébriles et tumultueuses qu'il ne pouvait maîtriser. Il s'agita jusqu'au lendemain matin dans une brûlante insomnie , entremêlée
de rêves étranges ci d'hallucinations voluptueuses qui firent plusieurs fois rayonner à ses yeux dans l'ombre l'image enchanteresse d'Amélie.
Le lendemain, au point du jour, quand il alla s'enfoncer dans les allées humides du parc, pour rafraîchir son front embrasé et respirer l'air pur et la rosée du matin, il n'avait plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un espoir ! ... être aimé de madame Dernouville !
Madame Dernouville était plongée dans une mélancolie profonde. Elle s'apercevait plus clairement chaque jour qu'elle avait perdu la tendresse de son mari.
Adolphe témoignait bien toujours à sa femme les mêmes égards; il était pour
elle d'une douceur parfaite, mais indifférente ou contrainte, et jamais il ne laissait échapper une occasion de s'absenter de son ménage et de s'éloigner d'Amélie.
Quand Dernouville n'était point chez lui, on pouvait être bien sûr de le trouver au château de Morlinière , dans la chambre de la vicomtesse, ou se promenant avec elle au fond des allées les plus ombragées du parc.
Cependant Ernest redoublait d'assiduités et d'attentions galantes auprès de madame Dernouville; il lui faisait de fréquentes visites; à table, il se plaçait à côté d'elle, et toujours à la promenade il lui donnait le bras.
Une femme beaucoup moins clairvoyante que madame de Forestan n'aurait
pas douté un moment qu'Ernest ne fù( passionnément épris de madame Dernouville : on voyait bien facilement qu'il s'occupait d'elle et lui faisait une cour très active. Aussi, Alexandrine , quoique silencieuse et morne, parlait de madame Dernouvilleàson frère Ernest, en secouant la tète d'une manière significative et railleuse , qui voulait dire qu'elle avait des yeux et qu'elle savait fort positivement l'amour d'Ernest pour Amélie.
Deux mois s'écoulèrent ainsi. Madame Dernouville semblait singulièrement refroidie pour la vicomtesse, qui ne paraissait point s'en apercevoir] et lui témoignait toujours la même amitié, quoique par momens toutes ces grandes protestations de tendresse et de dévouement eussent quelque chose de peu naturelet de guindé,
qui n'avait pas Pair de s'élancer du cœur.
Madame de Forestan s'applaudissait intérieurement d'avoir si vite réussi dans ses projets. Elle comprenait bien qu'Adolphe n'aimait plus sa femme , quoique ne voulut pas en convenir; mais ce dont elle était plus certaine encore, c'est qu'elle avait inspiré à Dernouville une passion profonde qui faisait tous les jours d'immenses progrès. Enfin elle était presque au comble de ses vœux.
Un jour qu'Adolphe et la vicomtesse étaient enfermés ensemble dans le salon depuis deux grandes heures, et qu'une scène des plus ardentes se passait entre eux, au moment, où Dernouville, emporté par une irrésistible exaltation, tombait à genoux et lui jurait un amour éternel, avec tout l'accompagnement sonore Ac>