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se fait entendre à la porte d'entrée, puis une discussion s'engage dans l'antichambre. Adolphe reconnaît la voix de la personne qu'il attendait au lieu d'Amélie.
On frappe doucement à la porte.
— Monsieur, dit la vieille femme par l'entrebâillement de la porte, c'est une dame qui veut à toute force entrer. Elle dit que vous lui avez donné rendezvous.
— Qu'elle n'entre pas, dit Adolphe impétueusement.
Mais la porte s'ouvre ; une femme, enveloppée d'une pelisse de satin noir, parai l brusquement malgré les efforts de la vieille qui cherche à la retenir.
— Adolphe avec une femme! s'écrie
une voix pleine de colère et d'amertume. Malheureux ! vous me trompiez !
— Silence, au nom du ciel ! murmure en tremblant Dernouville. C'est ma femme; sortez! sortez! Je vous expliquerai tout!... Elle est évanouie!... n'attendez pas qu'elle reprenne ses sens!... Oh! je vous en conjure, qu'elle ne vous voie pas !
Il se passa beaucoup de temps avant qu'Amélie revînt à elle. Adolphe était dans une inquiétude extrême; il ne savait que faire, n'osait pas appeler un médecin de peur d'être reconnu ainsi que sa femme, et de causer un scandale dont il
n'aurait pu calculer les funestes conséquences.
Enfin Amélie donna quelques signes d'existence ; elle laissa échapper plusieurs paroles entremêlées de soupirs et rouvrit les yeux. Adolphe la couvrait de baisers et de larmes, il lui parlait avec une douceur pénétrante, et se reprochait amèrement dans le fond de son cœur le chagrin mortel qu'il venait de faire à cette pauvre femme, si bonne, si candide, si aimante, à laquelle il n'avait jamais eu le plus léger tort à reprocher.
Amélie, en reprenant connaissance, ne put étouffer ses gémissemens; elle s'abandonna tout entière à la plus violente douleur.
— Que je suis malheureuse! murmu
PIIOLOGUE. 3 I :»
rait-elle d'une voix éteinte ! être trompée de la sorte !
— Console-toi, ma pauvre chère Amélie, disait Adolphe en la serrant avec tendresse contre son cœur, tu sauras tout, mais plus tard!... Tu verras que je ne suis pas si coupable que tu le crois!...
Et, pour se disculper tant bien que mal, et calmer le désespoir convulsif d^Amélie, il prodiguait sans hésiter les sermens les plus solennels et protestait de son innocence, quoique par moment il ne pût se défendre d'un trouble accusateur qui donnait à ses paroles un démenti positif. Quand Amélie fut capable de se soutenir, elle se leva de son fauteuil avec résolution, et dit qu'elle ne voulait pas demeurer une seconde de plus dans cette infâme maison.
3 1 l PROLOGUE.
Adolphe la conjura de parler moins haut et de ne pas mettre tous les étrangers dans la confidence. 11 l'aida à descendre l'escalier et tous deux ils montèrent dans un fiacre que la vieille femme avait été chercher.
Mais, après un instant de silence et de contrainte qui la faisait trop souffrir, Amélie laissant un libre cours à ses larmes éclata en sanglots et dit à son mari qu'elle voulait absolument une séparation .
— Adolphe, disait-elle, conduisez-moi chez ma mère, sur-le-champ!... Je ne veux pas rentrer dans la maison d'un homme qui m^a si lâchement trahie.
— Au nom du ciel, Amélie , calme toi ! demain tu sauras tout!... Maintenant tu es trop agitée pour m'en tendre !.. A 1 1 • > i < sois raisonnable!
— "Son, c'est fini, Adolphe !... continuât-elle à travers ses larmes , vous ne m'aimez plus!.. Vous m'avez payée de la plus noire ingratitude !... Je ne veux plus vous voir!... Je vous déteste!... Ah! cette femme ! cette misérable femme, je savais bien qu'elle me serait fatale !... Pourquoi n'ai-je pas écouté ma première antipathie !... Mon cœur ne me trompait pas !... Madame de Forestan....
— Ce n'est pas elle! interrompit Adolphe avec beaucoup de vivacité , je te soutiens que ce n'est pas elle!
— Et qui donc alors ?.. ne la nommaistu pas Ermance?...
— Qu'importe! cela ne prouve rien du tout. Il n'y a pas qu'une seule femme au monde qui s'appelle Ermance! Non, ce
5 l fi PROLOGUE.
n'est pas elle ! Accuse moi ! dis que je suis un infâme, tout ce que tu voudras! tes reproches, pour être exagérés, ne seront pas tout à fait injustes !... Mais n'accuse pas une femme qui est parfaitement innocente !
— Et c'est toi qui la défends, Adolphe.' reprit-elle avec une inflexion douloureuse. Mais puisque ce n'est pas elle, qui est-ce donc [...Allons, parle, je te croirai ! .le ne demande pas mieux que de te croire! Seulement, jure-moi sur l'honneur que ce n'est pas la vicomtesse de Forestan !
— Je te jure Mais en vérité, poursuivit-il après un moment d'hésitation singulière, en vérité je suis bien fou de vouloir faire des sermens ! tu ne m'en croirais pas davantage aujourd'hui .' De
l'ILOLOtilE. Z I 7
main tu seras plus calme, et bien certainement tu rne croiras sans qu'il soit besoin de jurer sur l'honneur et de faire des sermens emphatiques qui ne sont bons qu'aux théâtres, dans les mélodrames!
— Adolphe! Adolphe ! Ah ! tu veux me donner le change! Mais d'ailleurs, quand ce ne serait pas madame de Forestan , c'est toujours une femme, c'est ta maîtresse que tu croyais presser dans tes bras quand j'y suis tombée mourante!... Il est donc vrai ! cette malheureuse que je nommais ma sœur, elle a fait quelque chose d'horrible ! elle t'a perdu , elle a glissé dans ton cœur tout ce qu'elle avait d'infâme et de pervers dans le sien!... Elle a fait de toi un méchant!...
— Allons, cela passe les bornes, Amélie ! Ton injustice envers madame de Fores-
Lan devient ridicule à force d'exagération et de colère. Tu as beau dire, la vicom tesse est une femme fort estimable : seulement, elle a le tort d^tre franche et de ne pas cacher ce qu'elle pense, sous un masque de pruderie hypocrite , comme font presque toutes les femmes. Elle foule aux pieds hardiment tous les préjugés mesquins de votre sexe!... voilà tout!. . . Elle a plus d'esprit que les autres et sait très bien se mettre au-dessus de ce qu^on appelle le qu'en dira-t-on ? Tu as eu grand tort de rompre en quelque sorte avec elle ; tu ne pouvais que gagner dans sa compagnie, ma pauvre petite!... Et si tu avais un peu mieux profité des conseils de sou expérience, tu ne me ferais pas aujourd'hui cette scène inqualifiable!
Adolphe savait parfaitement qu'il ne faul
jamais céder sans combattre; lois même qu'on est bien loin d'avoir raison : aussi , ne craignant plus que sa femme retombât dans un nouvel évanouissement, il devenait moins tendre et moins soumis à mesure que la voiture approchait de plus en plus de l'hôtel.
— N'est-il pas étrange que vous osiez maintenant me faire l'éloge de cette femme ! reprit Amélie dont la voix était toujours étouffée de sanglots. Non, je ne veux plus la voir, je ne la verrai plus jamais!... Mais je vous le répète, Adolphe, après ce qui s'est passé , nous ne pouvons plus désormais vivre ensemble ! Il faut absolument nous séparer !
— Mais je t'aime toujours, Amélie!...
je t'aime! Allons, plus de rancune ! pardonne-moi !
r,2 0 PROLOGUE.
— Oh! non! non! s'éeria-t-elle avec véhémence, il faut que je sache à Pins tant même quelle était cette femme ! N'est-ce pas ! n'est-ce pas que c'est elle, Adolphe?...
— Non, en vérité! balbutia-t-il foi l embarrassé de l'instance opiniâtre d'Amélie. Ce n'est pas elle! Je te jure que ce n'est pas afin de m'excuser que je te dis cela!... c'est uniquement dans un sentiment de justice que tu dois comprendre.
Madame de Forestan n'est pour moi qu'une amie, rien de plus... et tu ne dois pas la regarder autrement. Écoute, puisque tu veux tout savoir aujourd'hui... Je vais te parler à cœur ouvert... Je voulais seulement t'éprouver !... Depuis quelque temps je sais que tu es singulièrement jalouse, et que tu n'as plus confiance en moi!... J'ai voulu te guérir d'ime maladie insnp-
portable qui faisait chaque jour de nouveaux progrès : cette fameuse lettre anonyme qui t'a si fort tourmentée, eh bien î c'est moi qui te Tai fait écrire....
— Serait-il possible?...
Adolphe avait eu le temps de jeter un coup dVeil rapide sur la lettre anonyme, qui était tombée à terre pendant l'évanouissement d'Amélie ; mais il était si profondément troublé, et d^ailleurs il avait en général si peu de présence d'esprit, qu'il n'avait pas songé tout de suite à tourner à son avantage une pareille circonstance.
Mais, voyant que sa ruse avait l'air de réussir, il continua du même ton avec un léger sourire :
— Est-ce que par hasard tu t'imagines
si ; phoi cm i
que je ne t'ai pas d'abord reconnu*
Amélie, après avoir attaché sur Dernouville un regard scrutateur et perçant, lui dit en secouant la tète avec tristesse :
— Adolphe, je voudrais bien te croire ! mais en vérité, ce m'est impossible !... J'ai le malheur de ne pas être assez crédule !... Tu prétends que tout cela n'était que pour m'éprou ver?... Mais alors, pourquoi ne me l'avoir pas tout de suite avoué?... J'aurais eu moins de peine à te croire ! Je t'aurais cru peut-être !... A présent il est trop tard, Adolphe!... Non, non, c'est une excuse mauvaise!... C'est un roman que tu viens de bâtir.
— Allons, décidément puisque tu n'as point confiance en moi, repartit Adolphe
P.nOfsOGUC. 53 s
d'un ton piqué, n'en parlons plus. Imagine tout ce que tu voudras, ça m'est parfaitement égal! Si tu veux absolument une séparation, eh bien ! rien au monde n'est plus facile!... Et puis, tiens, ma chère amie, puisqu'il faut te parler avec franchise, je t'avouerai que faime fort la liberté, l'indépendance! et que le mariage me parait une chose horriblement odieuse , si Ton est obligé de rendre compte à sa femme de tous ses pas, de toutes ses actions, de toutes ses pensées!... S'il en doit être ainsi, ma foi, je ne suis pas fait du tout pour le joug conjugal.
— Sois tranquille, je vais te rendre ta liberté , Adolphe , répondit-elle amèrement. Je vois que tous les deux nous voulons la même chose, une prompte sépara-
tion!... Quant à moi je la désire ardemment!... Demain, sans plus tarder, je retourne dans ma famille !
Ils ne prononcèrent plus une parole, ni l'un ni l'autre, pendant tout le reste de la route. Enfin la voiture s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Adolphe offrit son bras à sa femme qui le prit froidement sans rien dire ; ils rentrèrent, et Dernouville prétexta une affaire qui l'empêchait de
se mettre au lit et l'obligeait de travailler une grande partie de la nuit. Amélie ne fit aucune objection là-dessus, et s'enferma dans sa chambre à coucher :
Le lendemain elle s'aperçut non sans un violent dépit qu'elle était seule:
Adolphe s'était couché tant bien que mal sur un canapé dans le salon. 11 paraissait terriblement fatigué, et ses yeux rouges et battus attestaient une nuit sans sommeil et passée dans une cruelle agitation. Amélie n'avait pas dormi plus tranquillement ; des rêves sinistres et douloureux Pavaient assiégée jusqu'au matin!
Quand l'heure du déjeuner arriva, ils étaient encore silencieux et pensifs l'un et l'autre, mais ils avaient eu le temps de réfléchir depuis la veille, el leur colère s'était un peu calmé.
NU I.OGlt. z:~
— Eh bien! Amélie, es-tu toujours décidée à demander une séparation? dit Adolphe avec un ton qui semblait tenir à la fois du badinage et de la tristesse.
— Il le faut bien, Adolphe!... tu ne m'aimes plus! répondit-elle en essuyant une larme. Non, je ne puis me résoudre à passer toute mon existence avec un homme qui me trahit!... qui nVabandonne pour une autre!
— Je te jure que tu m^es cent fois plus chère que toutes les femmes ensemble! répliqua chaleureusement Adolphe. Allons, ne sois pas jalouse, mon Amélie! tu as tort, car je t'aime!... Écoute, nous avons tous deux des reproches mutuels à nous faire. Supposons que je ne sois pas complètement innocent, supposons que je t'aie donné quelques motifs plausibles de dé-
fiance, était-ce une raison pour m'épier comme tu Tas fait?jNon, je Cassure qu'une pareille démarche était indigne de toi:
tu m'as suivi, tu m'as compromis, tu nous as compromis tous deux aux yeux de nos domestiques!... Mais ce qui est vraiment bien mal de ta part , c"est d'avoir cru aveuglément une lettre anonyme, que tu devais jeter au feu, sans la lire même jusqu'au bout!... Tu ne veux pas croire que c'est moi qui te . l'ai fait écrire!... Eh bien! mon ange, tu dois bien présumer alors, que si elle n'est pas mon ouvrage, elle ne peut être que celui d'une personne qui cherche à me nuire, d'une personne qui est notre ennemie à tous deux, et qui pour me faire du tort ne craint pas de renverser ton bonheur et de t'enfoncer un poignard empoisonné dans le sein ! Mais je t'en supplie, mon
amour, ne me garde point rancune! Dis, que veux-tu que je fasse pour mériter mon pardon!... Je suis prêt à t'obéir!
allons, je conviens que ma conduite n'a pas été irréprochable, et que tu as pu soupçonner des choses qui pourtant n'existent pas!... mais n'en parlons plus 1 D'ailleurs, tu sais le proverbe « À tout péché miséricorde. » C'est à genoux, chère belle, que je te conjure de tout oublier ; et je te donne ma parole d'honneur que tu ne te repentiras pas de m 'avoir pardonné.
— Adolphe ! répondit-elle avec attendrissement, je ne demande qu'à te pardonner!... Je voulais te haïr, mais je vois que je n'en ai pas la force !... Allons, mon ami, oublions tout ce qui s'est passé ! Je veux croire, je crois que tu es digne encore de mon amour!... D'ailleurs, je ne
t'adresse aucune question ! je ne veux rien savoir! Non, de ee moment tout est oublié ! Je ferai mon possible pour rayer de mon cœur un souvenir poignant!... Dismoi seulement que tu m'aimes toujours...
— Oh! oui , je t'aime!... je n'aime que toi seule au monde ! s'écria Dernouville en la pressant dans ses bras avec effusion.
— Eh bien! Adolphe reprit-elle d'une voix douce et caressante qui pénétra profondément dans Fàme de Dernouville, fais ce que je te demande à mains jointes ! ne va plus tous les jours chez la vicomtesse de Forestan! Je veux bien croire que tu n'éprouves pour elle que le sentiment de l'amitié! mais n'importe!... j'aurais beau faire!... j'aurais beau me répéter que je suis follr !.. Non, je ne pourrai jamais être
tranquille, si tu continue à voir cette femme aussi souvent.
— Tu seras contente de moi, cher ange ! je te promets de ne plus lui faire que de rares et courtes visites. Je ne la verrai seulement que pour la forme, par courtoisie, comme une simple connaissance. Je t'assure que maintenant je l'aime moins, cette femme, puisqu'elle est cause qu'un nuage a passé sur ton bonheur!
La conversation dura long-temps encore entremêlée de regards tendres et de baisers pleins d'amour et de larmes. Enfin la réconciliation fut complète , et pendant quelquesjours Adolphe entoura sa femme d'une foule de soins et d'attentions charmantes, comme un amant seul en prodigue à la maîtresse qu'il aime et dont il veut se faire aimer.
3 5-2 PKOLOGIT.
Amélie semblait rayonnante de joie :
depuis le jour de son mariage, elle n'avait jamais été plus heureuse.
Une semaine environ s^coula, pendant laquelle Adolphe ne fit pas une seule visite à madame de Forestan; celle-ci ne venait pas non plus, et le vicomte seul apparaissait de temps à autre , pour adresser à ses jeunes amis de tendres reproches sur leur rareté inconcevable. Il les comparait à des papillons qui s^nfouissent dans les trous des murs et les fentes des arbres, quand les beaux jours sont passés et que le soleil de l'été ne brille plus.
Mais Ernest venait presque tous les jours chez madame Dernouville ; il restait auprès d'elle de longues heures, quand il avait le bonheur de la trouver seule ; et ses visites étaient plus courtes lors-
qu'Adolphe était présent: Amélie pouvait clairement comprendre que ce jeune homme l'aimait éperdûnient et lui faisait une cour assidue. Plusieurs fois il avait été au moment de tomber aux genoux d'Amélie et de lui déclarer son amour, mais celle-ci, grâce à ce tact délicat, à cette merveilleuse pénétration que possèdent presque toutes les femmes en de pareilles circonstances, avait su toujours écarter avec adresse un aveu qu'elle ne voulait pas entendre et qu'elle lisait couramment dans le cœur du jeune homme qui frissonnait devant elle.
Les visites d'Ernest devenaient tellement compromettantes, que madame Dernouville crut devoir en arrêter le cours, ou les rendre moins fréquentes et moins significatives.
Un jour que les regards d'Ernol étaient plus expressifs qu'à l'ordinaire, et qu'il avait hasardé plusieurs paroles brûlantes, auxquelles Amélie ne pouvait pas se méprendre, elle lui dit avec beaucoup de douceur;
— Monsieur Ernest, écoutez, il faut que je sois franche avec vous. Je ne veux pas que plus tard vous puissiez m'adresser aucun reproche que je mériterais, moi, si je ne tranchais pas nettement la question. Vous croyez peut-être qu'à l'exemple de beaucoup de femmes j'aime qu'un beau et spirituel jeune homme s'occupe de moi et me tienne assidûment compagnie, pour me dire une foule de choses très gracieuses et fort agréables sans doute à entendre, lorsqu'on peut 3 répondre ! mais ce n'est point mon ca-
PR0LOCIE. :, ,
ructère, je vous jure, et j'aurais honte de vous tromper. Vous êtes bon, généreux, plein de noblesse et de hauts sentimens, et j'ai pour vous autant d'affection que d'estime!... Mais je dois vous avertir, mon cher monsieur Ernest, que malgré tout le plaisir que me procure votre conversation, je pense qu'il est nécessaire, indispensable même que vous me faccordiez plus rarement. Vous êtes un bon et loyal jeune homme avec qui je dois m'expliquer sans détour: en vérité, vos visites, bien qu'elles me soient infiniment précieuses, me gênent quelqueibis ! Je sais que c'est uniquement par obligeance, que vous venez si souvent... Vous craignez que je ne reste seule, et sans doute à notre âge la solitude est une cruelle chose... Mais je commence à comprendre que vous me sacrifiez beaucoup
de temps, et qu'il vous serait possible de remployer avec plus de profit ou de plaisir.
— Ah ! madame, vous ne le pensez pas! répondit Ernest avec un accent plein de mélancolie. Vous savez que je n'ai qu'un seul bonheur au monde, c'est de vous voir, de vous entendre!... Hélas! quand je suis auprès de vous, comme les heures s'écoulent rapidement! on dirait qu'elles sont envieuses de ma félicité!... Et dès que je m'éloigne, dès que vous ne rayonnez plus à mes regards, alors je n'ai plus qu'un souhait , qu'une pensée , qu'un vœu!... Je voudrais être au lendemain pour avoir le droit de vous voir encore, et de n l'enivrer long-temps de vos paroles qui pénètrent si mélodieuses dans le fond de mon cœur, comme le son
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d'un instrument céleste ! Hélas ! hélas! il faut donc que je vive sans vous voir!... Vous me refusez le bonheur !
— Allons, mon ami , pas d'exclamations romanesques, interrompit-elle en souriant avec tristesse. Dieu merci, votre bonheur ne consiste pas dans une semblable bagatelle. Je vous repète que madame votre mère aurait peut-être quelque raison de me reprocher le temps précieux que je vous fais perdre: à votre âge les momens sont chers, il faut les utiliser... Depuis un mois ou deux vous n'avez pas ouvert un livre , et malgré tous vos beaux projets d'études historiques, vous menez une vie passablement oisive!... Vous voyez que je vous parle comme une sœur , comme une amie véritable qui ne craint pas de vous bles-
3 3 8 PROLOGl'K.
ser en usanl avec vous de franchise...
— De franchise, madame!... répliqua douloureusement Ernest. Oh! dites, est-ce que vous ne pourriez pas en avoir davantage encore?... A quoi bon étaler des prétextes frivoles qui ne peuvent me faire prendre le change?... Ne me parlez pas du temps que je perds à vous voir, ne me parlez pas de ces nobles études que je néglige!... toutes ces raisons, madame, sont
parfaitement inutiles! Dites-moi seulement que je vous ennuie, que ma personne et ma conversation vous fatiguent!
dites-moi que vous préférez la solitude à ma société, et que mes visites journalières sont importunes, indiscrètes même!...
— Oh! Ernest!...
— Dites-moi cela, madame, continua-
1— il, en secouant la tète d'un air profondément désolé, et je vous jure, que chacune de vos paroles sera pour moi comme un ordre sacré! ... Mon Dieu! mon Dieu! voilà donc ce que c'est que l'amitié d'une femme!
— Ernest, vos reproches sont injustes !
— Hélas ! poursuivit-il amèrement , c'est donc vrai, ce qu'on dit!... que vous êtes comme les autres femmes, vous!...
mobile et changeante dans vos affections!..
— Et qui ose dire cela? demanda-telle vivement..
— Avouez, madame, que ma mère est peut-être en droit de le dire ou de le penser du moins, répondit Ernest d'une voix sourde et tremblante! Elle qui vous aime comme sa propre fille! plus encore
sans doute!... Vous semblez maintenant éviter toutes les occasions de vous rencontrer avec elle ! vous lui montrez une froideur, une indifférence, qu'elle n'a pas méritée, je présume, et qui doit la blesser bien douloureusement. Ah! madame, si vous me traitez avec tant de rigueur, ne punissez que le fils!... aimez toujours ma mère! Elle en est digne!
— Vous le croyez, Ernest?...
— Mon Dieu ! mais de quel ton vous me dites cela! Madame, oh! je vous en conjure, ne me cachez rien! Que peut vous avoir fait ma pauvre mère, pour motiver de si cruelles paroles?...
— Ernest, je vous en prie, ne me questionnez pas là-dessus! vous me désobligeriez! Dispensez-moi de vous donner des
explications qui nous seraient pénibles à l'un et à l'autre. Vous avez tort de croire que je n'ai plus d'amitié pour votre mère!... seulement les circonstances exigent que je la voie moins souvent...
Elle parlait encore, quand la porte s'ouvrit.
— Madame la vicomtesse de Forestan!
annonça le domestique.
— Elle!... non! je ne puis !.. murmura madame Dernou ville avec hésitation. Je ne puis recevoir...
— Quoi ! madame, vous feriez cette injure à ma mère ! dit Ernest à demi-voix , mais d'un accent plein de reproche et de tristesse.
— Vous m'avez mal comprise-, mon-
sieur Ernest, répondit-elle avec douceur.
— Eh bien ! Vincent , pourquoi ne faites-vous pas entrer tout de suite madame la vicomtesse.
— Elle attend madame dans le salon , répliqua le domestique.
— C'est bien, je vais la rejoindre.
Amélie, en entrent dans le salon, accompagnée d'Ernest, salua très froidement la vicomtesse, qui lui dit avec une inflexion bonne et caressante :
— Ma chère belle, en vérité, vous me faites une peine horrible!... Je ne sais pas ce que vous avez contre moi; mais il est clair comme le jour que vous ne m'aimez plus.
— Je vous déteste, madame, répondit sourdement Amélie, mais d'une voix si basse et si confuse, que madame de Forestan seule put l'entendre. Mais elle fit semblant de n'avoir pas compris, et continua d'un air dégagé :
— Savez-vous que c'est fort mal , au moins, de négliger ainsi les personnes qui vous aiment, Amélie! Heureusement que je ne suis pas rancunière! Mais, vous avez beau faire, je ne vous en veux pas, et je vous aime toujours autant.
Madame Dernouville la regarda avec une expression de colère méprisante que la vicomtesse ne jugea pas à propos de remarquer.
— Ma bonne petite Amélie, poursuivit-
3 4 4 1>R0L0GUK.
elle avec la plus douce voix qu'elle put trouver, voilà plus de cinq semaines que vous n'êtes venue me voir! J'ai été souffrante pourtant, et vous m'avez laissée dans un abandon déplorable!... Il faut absolument que je vienne moi-même vous annoncer que je ne suis pas morte !. Mais vous devriez au moins avoir pitié de ce pauvre vicomte : depuis que vous nous avez rayés de votre cœur je ne sais pourquoi, M. de Forestan est d'une tristesse à fendre l'âme. Il ne mange plus, il ne dort plus! Il a presque oublié ses boites de papillons qu'il laisse dévorer par les mites. Non, vous ne pouvez pas vous imaginer combien il vous aime! C'est une passion délirante, indomptable ! Par bonheur, je ne suis pas jalouse; autrement, en vérité!... Mais dites, chère belle, vous ne me garderez plus rancune, n'est-ce
pas?... et demain vous viendrez dîner avec nous. C'est décidé.
— Je ne puis, madame. Ayez la bonté de m'excuser, répondit madame Dernouville avec une politesse froide et cérémonieuse. Il m'est impossible de sortir avant quelques jours; je ne suis pas très bien portante, et pour tout au monde, je dirais pas diner en ville.
— Quoi ! chez des amis ! s ''écria la vicomtesse en essayant de lui prendre une main qu'Amélie retira sans affectation, mais avec une politesse glaciale. Allons, Amélie, cela n'est point naturel !.,. Il faut absolument que nous ayons ensemble une explication. Vous m'en voulez, c'est positif; mais je vous jure que j'en ignore entièrement la cause.
— Ah! vous l'ignorez, madame?... reprit Amélie en jetant sur elle un regard triste et dédaigneux. Une autre fois je pourrai vous rapprendre!... quand nous serons seules. En attendant, madame , poursuivit-elle en baissant la voix, pour n'être pas entendue d'Ernest qui demeurait assis à quelque distance, je vous déclare que vous n'êtes plus qu'une étrangère pour moi!... Oui! :cutce que je peux faire, c'est de ne pas vous haïr!... Un autre sentiment remplace la haine au fond de mon cœur!... Le mépris!..
La vicomtesse ne put s'empêcher de tressaillir à ce mot : elle regarda madame Dernouville avec un éclair de fureur dans les yeux ; mais presque aussitôt un sourire amer et contraint fit disparaître l'expression de colère qui enflammait son visage.
La conversation , interrompue quelque temps, se renoua enfin pour devenir insignifiante et embarrassée. La vicomtesse, bien qu'elle eût la rage dans Pâme, fit tous ses efforts pour dissimuler son dépit et paraître gaie. Ernest était rêveur, pensif; madame Dernouville silencieuse et distraite.
Enfin, la vicomtesse se 1* va pour sortir, et dit à madame Dernouville avec un sourire qu'elle s^efforçait de rendre aimable et charmant :
— Amélie, vous êtes une ingrate ! Mais je vous aimerai malgré vous-même.
Amélie fit pour toute réponse un salut muet et glacé.
Madame de Forestan sortit du salon avec son fils.
54 S l'KOLOGUË.
— Mon cher enfant, dit-elle en descendant l'escalier, je te conseille de ne pas perdre une minute. L'humeur étrange de madame Dernouville vient d'une seule chose... la pauvre femme n'est pas heureuse !... elle a besoin d'aimer; c'est moi qui te le dis!... Il est fâcheux que tu ne saches pas mieux t'y prendre!... Un joli garçon comme toi devrait, ce me semble, être un peu moins timide. Mais enfin, c'est ton affaire ! Mets la main sur ton cœur, et vois si tu l'aimes, cette charmante petite capricieuse ! J'ai la conviction que tu lui plais singulièrement; mais elle doit t'en vouloir... Tu n'as pas le moindre courage. Pour la dernière fois, je te conseille de te hâter, si tu ne veux pas qu'un autre plus entreprenant et plus heureux te fasse voir bientôt que les plus fortes places ne sont pas imprenables.
Oui, mon pauvre Ernest, prends bien garde qu'elle ne t'échappe. Une chose dont tu peux être parfaitement sûr d'abord, c'est qu'elle- n'a plus d'amour pour son mari.
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