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phrases consacrées par l'usage dans le dictionnaire des amans, un rire plein (l'amertume et de sarcasme se fit entendre derrière la porte, puis un frôlement de robe, un bruit de pas!...
Madame de Forestan, effrayée, se leva
brusquement, courut à la porte qu'elle
ouvrit , et se trouva face à face avec
Mexandrine qui s'enfuit précipitamment
comme un coupable pris sur le fait.
La vicomtesse, persuadée que sa fille écoutait depuis long-temps à travers la porte , entra dans une violente colère ; elle poursuivit Âlexandrine qui monta rapidement l'escalier; et, ne pouvant l'atteindre, elle lui fit des menaces sévères.
Le mot de vengeance fut sourdement
proféié par la jeune fiile qui se réfugia dans sa chambre et s'enferma. Sa mère, craignant tle l'exaspérer par de mauvais iraitemens , feignit d'avoir tout oublié et ne lui reparla de rien: elle tremblait qu'Alexandrine n'eût compris la conversation mystérieuse du salon.
L'été se passa sans amener aucun événement remarquable dans les deux mé • nages. On quitta la campagne pour retourner à Paris, et la même intimité continua de régner entre Dernouville et madame de Forestan.
Cependant Amélie, ne voulant plus aller souvent chez, la vicomtesse qu'elle commençait à prendre en aversion , chercbait tous les prétextes bons ou mauvais pour rester chez, elle et lie point sortir. Ernest venait plus Fréquemment pendant les
absences continuelles de M. Dernouville ; et la pauvre abandonnée se trouvait moins à plaindre depuis qu'un aimable et beau jeune homme lui tenait assidûment compagnie et l'empêchait de compter les minutes. Elle comprenait bien qu'Ernest lui faisait la cour; mais comme il ne s'était jamais prononcé d'une manière positive, elle n'avait pas cru devoir s'alarmer des visites journalières d'un homme qui n'était jamais sorti des bornes les plus rigoureuses de la convenance et du respect.
La vicomtesse de Forestan était fort contrariée que madame Dernouville ne vînt plus chez elle que de loin en loin; elle s'en plaignit à Dernouville, et lui dit qu'une pareille disparition ne pouvait manquer de produire un très mauvais
2 74 ÎM'.OLOGUE.
effet dans le monde, et devait nécessairement éveiller les conjectures malveillantes et les soupçons.
Un jour Adolphe fut pour sa femme d'une amabilité merveilleuse à laquelle depuis long-temps la pauvre Amélie n'était plus accoutumée. Elle ne savait à quoi attribuer un si heureux changement, et toute sa physionomie ordinairement triste et mélancolique était rayonnante de bonheur.
— Écoute, mon ange, lui dit Adolphe avec Tinflexion de voix la plus caressante qu'il put trouver, tu ne mets plus le pied chez la vicomtesse, qui pourtant ne t'a pas donné le plus léger sujet de plainte... Je Cassure que tout le monde est surpris de ne te voir jamais aux soirées de madame de Forestan.
— Mais en vérité, Adolphe, répondit
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madame Dernouville dont le visage tout à l'heure si gai se rembrunit soudain, tu sais bien que je ne vais nulle part cette année : je suis trop souffrante. Il faut absolument que je me prive cet hiver de toute espèce de plaisirs...
— Capricieuse ? interrompit Adolphe avec douceur, mais en souriant d'une manière contrainte. Voilà bien les femmes! toi qui ne pouvais rester un seul jour sans voir madame de Forestan : à présent tu la négliges... comme si tu lui en voulais... Mais, non, tu ne lui en veux pas; je te le répète, c'est un pur caprice, un véritable enfantillage! Elle a eu tort peut-être de te montrer autant d'affection ; elle t'a fatiguée de sa tendresse, apparemment!...
Je t'avertis pourtant d'une chose, Amélie... prends garde en te conduisant ainsi de passer pour une ingrate?
a 76 PROLOGUE.
— Je ne crois pas que l'ingratitude soit de mon côté , répliqua-t-elle amèrement.
— Que veux-tu dire?
— Écoute , Adolphe , continua-t-elle d^une voix tremblante de sanglots, j'ai le cœur trop gonflé! 11 faut que je parle enfin!... Adolphe, décidément je ne veux plus avoir aucun rapport avec cette femme!
— Et pourquoi?
— (Test une fausse amie ! une âme hypocrite et perfide !
— Folle ? repartit Dernouville en s'efforçant de cacher sous un sourire le trouble qui Pagitait, tu es vraiment d'une injustice déplorable! Allons, parle, que
reproehes-tu donc à cette pauvre vicomtesse, pour lui faire uue semblable déclaration de guerre?...
Adolphe était fort pâle. Il y eut un instant de silence.-
— Maintenant que j'ai commencé, il faut que j'achève ! reprit madame Dernouville avec un accent de résolution douloureuse. Tu veux savoir ce que je reproche à la vicomtesse de Forestan?...
Eh bien! le voici Elle s'est couverte
du masque de l'amitié pour me trahir, pour me percer le cœur en m'embrassant! Je sais très bien... une femme ne se trompe pas à ces sortes de choses... je sais très bien qu'elle est parvenue à m'aliéner ton amour!... Adolphe, tu ne m'aimes plus!
— Moi ! quelle idée ! sécria-t-il en
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tressaillant. Qui peut te faire croire?... Est-ce donc parce que je ne suis pas à tes genoux du matin au soir?... Non, véritablement, tu n'es pas raisonnable.
— Adolphe , je le serais bien moins encore de ne pas m'alarmer, de voir avec indifférence et calme tout ce qui se passe autour de moi!... Car enfin, je n'en puis douter, tu ne quittes plus madame de Forestan ! Je ne te vois pas de toute la journée, et c'est auprès d'elle que tu oublies toutcequeje souffre en ton absence!... Mais dis-moi, je t'en conjure, qu'a-t-elle donc de si attrayant, cette femme, pour farracher à ta maison des journées entières?... Quel charme irrésistible?...
— Un très puissant, interrompit Adolphe avec impatience , l'esprit , l'amabilité, la grâce! et surtout l'égalité d'humeur
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pi de caractère, ce qui n^est pas fort commun aux jolies femmes... Mais parlons un peu raison , ma chère Amélie ; que diantre! il faut bien te mettre dans la tête que je ne me suis pas marié, à mon âge... pour me faire ermite, et m'enfouir dans mon ménage, comme dans une espèce de Thébaïde ! D'ailleurs, si je restais continuellement près de toi, si nous demeurions en éternel tète-à-tète, je ne tarderais pas à te devenir odieux, insupportable ! Songe donc, ma pauvre belle, que nous avons encore terriblement données à passer ensemble , Tun à côté de Fautre!...
— Et cela feffraie, Adolphe ! répliquat-elle avec une expression de reproche tendre qui émut Dernouville. Ah! combien tu es changé ! en si peu de temps I . . .
Mon Dieu! pourquoi Pai-je connue, cette femme!... Je prévois qu'elle me sera funeste !
— Encore une fois , Amélie , tu n'es pas juste à son égard. Elle t'aime comme une sœur, j'en ai la certitude, et tu ne l'aimes pas.
— -Non, je ne l'aime plus! poursuivit-elle avec force. J'ai vu clair dans son âme ! je ne l'aime plus!... Mais toi, Adolphe, oh! tu l'aimes!...
— Moi !
— Je l'ai deviné! s'écria-t-elle en fondant en larmes. Oui, j'ai compris vos regards!... même devant moi vos yeux se parlent !...Tu pâlis, 1u rougis, quand elle s'approche, et ton cœur bat plus vite ! Oh ' je le sais, je le sais! souvent j'ai mis ma
main sur ta poitrine, et je n'en puis douter !... Adolphe, tu Taimes !... Cette femme , que je regardais comme une amie dévouée , sincère, cette femme est l'ennemie de mon bonheur! toutes les larmes que je verse, Adolphe, c'est elle qui me les fait répandre!... Elle te perdra, elle te perdra!... Cher Adolphe, oh! je t'en conjure, fais ce que je te demande à genoux, ne vois plus la vicomtesse, ne la vois plus!... ou bien si le sacrifice que j'implore te parait trop pénible, Adolphe, va moins souvent chez elle!... Tu ne peux me refuser cette grâce...
— En vérité, ma chère amie, tu es d'une exigence qui n'a pas de nom ; c'est ridicule ! Pour tout au monde, je ne voudrais point te céder, ne fût-ce que pour t'apprendre à mieux réprimer des mou-
Ï8 i PROLOGUE.
veinens de jalousie et de défiance que rien n'excuse et qui ne te font pas honneur.
— Ainsi, reprit-elle dune voix sourde et voilée de larmes, tu continueras à voir la vicomtesse aussi fréquemment?... tous les jours?...
— Tous les jours , dit sèchement Adolphe.
— Mon ami, tu veux donc m'affliger?...
— Non, mais décidément, Amélie, je ne veux pas faire la moindre concession à un caprice impardonnable qui n'a pas d'autre but que celui de me contrarier.
— Eli bien! Adolphe, je l'avoue, c'est un caprice, c'est une idée folle, un enfantillage! c'e&l toui ce que tu voudras!...
PUOLOGBB. -2 8."
Mais je te jure que cette femme m'épouvante ! . . . Quand je te sais près d'elle, non, je ne suis pas tranquille! je souffre! oh! je souffre des tourmens affreux! Tu diras que je suis jalouse, exigeante, soupçonneuse ! tout cela c'est possible! mais Adolphe, je t'aime! et lorsque tu n'es pas là, je crois toujours que ton cœur ne m'appartient plus!... qu'une* autre s'en est rendue maîtresse, à force d'astuce et de coquetterie!... Je t'ensupplie, Adolphe, ne me refuse pas ce que je te demande; je n'exige point que tu renonces entièrement à la société de madame de Forestan, que tu te brouilles avec elle, non!... je te jure!... J\Jais tu peux lui faire de moins fréquentes visites, de moins longues suriou< !.. Cherche un prétexte pour cesser de la voir, pendant quelques jours ! rien n'est plus facile!... Oh ! je t'en prie!
— En vérité, il esl impossible d'imaginer une tyrannie semblable! répliqua Dernouville , qui pour mieux résister à la prière d'Amélie, ne vit pas de meilleur moyen que d'employer les récriminations.
Sur ma parole, tu es la femme du monde la plus étrange ! tu veux m'empêcher de voir les personnes qui me plaisent ! Oh ! cela est intolérable! Quel égoïsme ! Parce que madame de Forestan n'a plus le bonheur de te plaire, il faut aussi que j'épouse tes antipathies, tes répulsions injustes, et que je me prive de voir une des femmes les plus accomplies que j'aie jamais rencontrées. Que dirais-tu, ma chère amie, si je faisais la même chose que toi, si je te défendais de recevoir les gens que tu as du plaisir à voir,... et qui savent très bien te consoler des ennuis de la solitude...
— Adolphe, explique-toi, qui veux-tu désigner ?. . . Est-ce M. Ernest de Forestan ?
— Lui-même, Amélie! et tu conviendras qu'à la rigueur, si j'avais comme toi un certain penchant à la défiance, je pourrais trouver que ce jeune homme te rend des visites très assidues et fort longues aussi!... Ce n'est pas au moins que je veuille te reprocher cela comme un crime , Dieu m'en préserve ! Il n'y a rien là que de parfaitement naturel, et je t'approuve d'avoir choisi pour ami, pour confident peut-être , un excellent garçon que j'aime de tout mon cœur ; mais je tiens seulement à te prouver que nous avons raison l'un et l'autre de faire ce que nous faisons ! Certes , nous sommes bien loin de faire du mal, et, franchement, si l'on était obligé de consulter sa femme ou
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son mari pour les choses les plus indifférentes de la vie, le mariage ne serait pas tenable! ce sérail un terrible esclavage! Et pour s'en affranchir, il n'y aurait pas assez de cordes, assez de ponts, assez de fenêtres , assez de balles de pistolet.
— Tu plaisantes, Adolphe , reprit tristement madame Dernouville, et tes cruelles plaisanteries me brisent le cœur... Parle , tu n'as qu'un mot à dire ! Veux-tu que dès aujourd'hui je ne reçoive plus M. Ernest?... je te jure qu'il n'entrera plus dans cette chambre ! Et cependant, comme tu le disais toi-même tout à Theure, c'est un jeune homme plein de noblesse et de grandeur d'âme, un véritable ami ; un jeune homme enfin sur lequel on pourrait compter à la vie, à la mort!... Mais bien que je lui porte un
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attachement sincère, je n'hésiterais pas un moment à te sacrifier la seule distraction qui me reste, à présent que tu passes des journées entières loin de moi!... Je te le répète, Adolphe, oui, tu n'as qu'une parole à dire, et je ne verrai plus M. Ernest.
— Et pourquoi donc cesserais-tu de le voir? Je suis ravi au contraire qu'il vienne souvent, j'ai pour lui toute l'affection d'un frère!... Ma pauvre Amélie, ne va pas t'imaginerau moins que je suis jaloux! Oh ! cela est aussi loin de mon caractère que la défiance ! D'ai Heurs tu dois savoir que je suis libéral de ma nature, mais libéral dans toute rétendue et la force du mot ! Je veux que chacun soit libre, indépendant!... Je ne hais rien tant que ce qui ressemble à Tinquisition! Ainsi , mon ange, reçois Ernest du matin au soir, si
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bon te semble !... Loin d'y trouver quelque cbose à redire , je remercierai cet excellent jeune homme de te distraire pendant mon absence, et je ne pourrai que t^applaudir du choix dHin pareil ami. Dernouvillesortitpresque aussitôt et ne revint que fort tard dans la soirée. Sa femme avait les yeux rouges de larmes quand il rentra.
Madame de Baumare ayant appris indirectement qu'il régnait beaucoup de froideur depuis quelque temps entre sa fille et M. Dernouville , vint à Paris pour juger nar elle-même de ce qu'elle avait entendu dire. Trois ou quatre jours après son arrivée , elle tomba malade : Amélie passait une grande partie des journées auprès
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d'elle, bien que la maladie de madame de Baumare ne fût nullement inquiétante ; mais madame Dernouville , se trouvant seule dans la maison du matin au soir, ne rentrait plus qu'à l'heure du diner et repartait immédiatement après pour aller voir sa mère.
Adolphe n'avait vu qu'une seule fois madame de Baumare depuis qu'elle était à Paris, et la singulière indifférence de son gendre la blessait profondément. Plusieurs fois Amélie avait supplié M. Dernouville de l'accompagner de temps à autre pour aller voir madame de Baumare, mais celui-ci prétextait continuellement des affaires importantes qui demandaient sa présence ailleurs et qui le rendaient presque esclave.
Cependant un jour il fut convenu qu'Adolphe et sa femme iraient ensemble
rendre visite à la malade dans l'après-diner . Amélie, qui depuis fort long-temps ne sortait plus avec son mari, attendait trè> impatiemment l'heure qu'il avait désignée, mais au moment de partir il changea brusquement d'idée, et, se frappant le front comme une personne distraite qui se rappelle subitement quelque chose de grave qu'elle avait oubliée, il dit à sa femme qu'il était vraiment désolé, mais qu'il se voyait dans l'impossibilité de sortir avec elle. Un rendez-vous d'affaires auquel il ne saurait manquer sans compromettre sérieusement ses intérêts, l'obligeait de partir à l'instant même; ce rendez-vous, il l'avait complètement oublié, et c'est par le plus grand des hasards qu'il venait de se le rappeler tout-à-coup.
Amélie, cruellement désappointée, fit quelques objections à son mari , le ques-
tionna sur ce rendez-vous d'une manière vague et inquiète qui prouvait qu'elle n'ajoutait pas une foi bien robuste aux paroles d'Adolphe. Celui-ci qui n'était pas habitué à mentir se troubla d'abord, et, n'ayant à donner aucune raison triomphante , il se réfugia dans une foule de prétextes mystérieux, et de réticences qui ne semblaient pas très satisfaisantes à madame Dernouville. Adolphe mentait fort mal, comme un homme qui a coutume de dire la vérité, et qui ne sait pas le moins du monde improviser un mensonge, et le présenter sous des couleurs vraisemblables.
Amélie demeura silencieuse et plongée dans les réflexions les plus tristes. Maint et maint projet inspiré par la jalousie de l'amour se heurtaient confusément dans sa lète et se détruisaient les uns les autres ;
elle ne savait auxquels s'arrêter. Ellelloltait encore dans cette douloureuse indécision , lorsqu'on sortant de table elle reçut une lettre conçue de la manière suivante.
« Ce soir quand votre mari sortira, sui- « vez-le sans qu'il vous aperçoive. Vous « aurez la preuve indubitable qu'il vous « trompe indignement. »
Ce billet, qui n'était point signé, la frappa comme d'un coup de foudre; mais, rougissant de croire un pareil accusateur qui n'avait pas le courage de se nommer, elle eut envie d'abord de montrer cette lettre à son mari ; elle fut même sur le point de la jeter au feu; mais une voix secrète parlait si haut dans son cœur, qu 'elle fut bien forcée de l'entendre : cette
voix lui disait que Dernouville ne l'aimait plus, qu'il en aimait une autre; qu'il la trahissait. Enfin, Amélie , bien qu'elle comprît parfaitement que sa dignité aurait dû l'empêcher d'accorder la moindre croyance à cette lâche délation anonyme qui n'était sans doute que l'ouvrage d'un ennemi occulte , Amélie emportée par un élan de jalousie irrésistible, résolut d'éclaircir tous ses doutes et de hasarder une terrible expérience.
Adolphe remarqua bien l'agitation extrême de sa femme, mais ne sachant à quoi l'attribuer et s'en préoccupant d'ailleurs assez peu, il ne fit aucune question à madame Dernouville , et ne lui demanda même point quelle était cette lettre qui paraissait tant l'intéresser. II était naturellement distrait, et, ce soir-là plus que de coutume, il avait toujours
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Voulu rester étranger à la correspondance de sa femme, et, demandant pour luimême une liberté sans borne, il n'aurait jamais essayé, sous aucun prétexte, de troubler celle des autres.
A huit heures du soir, après une conversation monosyllabique des plus insignifiantes, Adolphe se leva tout à coup, et prit son chapeau.
— Adieu, Amélie, dit-il en Tembrassant avec distraction; je reviendrai de très bonne heure.
— Décidément tu pars, Adolphe ? demanda-t-elle d'une voix émue. Il fait pourtant bien mauvais!... Entends-tu, il grêle d'une manière affreuse... tu devrais rester avec moi !... Si tu veux je ne sortirai pas ce soir, et j^nverrai un mot à maman pour nous excuser.
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— Non, non, c^est inutile, mon amie, il faut que je sorte.
— Mais je t'assure qu'il fait un temps détestable.
— Vimporte! je ne crains pas cTètre mouillé. Mais, adieu, je suis très en retard, on m'attend.
— Tu vas prendre la voiture, n'est-ce pas, Adolphe?
— Non, non, répliqua-t-il vivement, je n'en ai pas besoin ; je te la laisse... tu vas iller chez ta mère... n'oublie pas de lui faire mes excuses.
— Mon Dieu ! comme tu es singulier, Adolphe ; si tu es pressé, c'est une raison de plus pour prendre la voiture. Elle te conduira d'abord où tu veux aller... ensuite, tu me la renverras.
— Non, te dis-je, c'est absolument inutile, répondit Adolphe avec un mou-
tentent d'impatience , qu'il cherchait à dissimuler. Je ne veux pas aller en voiture; je préfère marcher... J'ai la tète horriblement lourde, et l'exercice, le grand air, dissiperont cette maudite migraine? Allons adieu!
— Adieu! dit-elle avec une intonation sourde.
Ils s'embrassèrent encore une fois, bien qu'avec assez de froideur, et Dernouville sortit de la chambre avec précipitation.
Le vent soufflait violemment dans la cheminée et poussait des lamentations lugubres; la pluie et la grêle fouettaient les vitres et l'on entendait les arbres du jardin, nus et dépouillés, frémir sous les assauts furieux de la tempête. On ne voyait pas une étoile au ciel, l'obscurité était profonde.
A peine Dernouville avait-il quitté la
chambre, que sa femme s'enveloppe brusquement (Tune pelisse noire, et descend dans la cour où Peau tombait par torrents. Sa domestique la voyant dans une agitation semblable, et croyant tout naturellement qu'elle avait reçu au sujet de sa mère une lettre alarmante, lui fait observer qu'elle n'a donné aucun ordre, et que la voiture n'est pas encore prête.
— Je ne sors pas en voiture, dit-elle en pressant le pas.
— Madame, il est impossible que vous mettiez seulement le pied dehors, dit la femme de chambre en déployant un parapluie au-dessus de la tête de sa maitresse. Voyez quel temps.
— Ne vous occupez pas de moi, répondit madame Dernouville d'un ton qui n'admettait point de réplique. Je sors, parce qu'il le faut.
— Mais que madame permette au moins que je raccompagne , reprit un domestique. A cette heure madame ne peut vraiment pas sortir seule, à pied.
— ' Restez, Vincent, je n'ai besoin de personne.
Et madame Dernouville traverse rapidement la cour, demande le cordon, et sans craindre de s'aventurer seule au milieu des rues inondées, elle s^lance hors de l'hôtel sur les pas de son mari.
Adolphe, qui était bien loin de se douter qu'on le suivit avec acharnement, courait plutôt qu'il ne marchait , mais sans tourner la tête. Amélie, qui avait beaucoup de peine à ne pas le perdre de vue au milieu des ténèbres, le suivait toute haletante, sans détacher un seul instant son lorgnon de ses yeux.
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Adolphe, enjambant les ruisseaux gonflés de pluie, s'arrêta sur une plaee de voitures publiques, et monta brusquement dans un cabriolet qui partit au galop.
Madame Dernouville appela d'une voix brisée de fatigue un cocher qui dormait dans le fond de son cabriolet.
— Vingt francs pour vous! lui dit-elle dans un grand désordre, si vous ne perdez pas de vue cette voiture !
A cette magnifique proposition, le cocher se réveilla tout à coup, plein de joie et de convoitise; puis, elle monla dans le cabriolet dont le maigre cheval fut lancé comme une flèche, grâce aux coups de fouet très assidus que lui prodigua son maître le pins généreusement du monde.
PIIOLOGUE. 30 1
Après vingt minutes (Tune course rapide à travers les rues tortueuses qui avoisinent le Palais-Royal , le cabriolet dans lequel était Dernouville s'arrêta devant une porte obscure et d'assez mauvaise apparence.
Adolphe descendit avec empressement, et disparut dans une allée étroite et sombre qui n'était fermée seulement que par une grille de bois , fort basse et s'Wvrant sans faire le moindre bruit.
Madame Dernouville, à demi suffoquée par rémotion, hésite un moment; mais, réfléchissant qu'elle s^était engagée trop loin pour reculer, elle se décida courageusement à pénétrer jusqu'au fond le mystère qui l'épouvantait: elle poussa donc en tremblant la grille, et suivit Adolphe avec précaution.
Celui-ci frappa légèrement à une vitre de la loge du portier, et lui dit d^n air significatif, en lui glissant une pièce dVrgent dans la main :
— Tout à l'heure, quand une dame en noir viendra demander M. Adolphe, vous comprendrez ce que cela veut dire, et vous ne lui ferez aucune objection.
— Suflit, monsieur, soyez bien tranquille, répondit l'honnête Cerbère en évaluant au poids dans ses griffes fermées le gâteau de métal qu'il venait de recevoir.
Adolphe franchit quatre à quatre les marches d'un escalier, que la lueur rouge et tremblante d'un lanterne éclairait à peine.
Madame Dernouville, en proie à la plus violente douleur qifon puisse imagi-
PROLOUV'E. 30 5
ner, attendit quelques minutes sur les premières marches de l'escalier, agitée d'un tressaillement convulsif, et sentant ses genoux ployer de faiblesse. Elle avait entendu parfaitement ce qu' Adolphe venait de dire. C'était un rendez-vous! il la trompait!... Pauvre femme, elle n'en pouvait plus douter maintenant.
Elle regrettait presque d'avoir cherché l'éclaircissement d'un mystère fatal, qui devait à jamais la priver du bonheur, et ruiner sa vie de fond en comble : à présent elle avait la certitude qu'Adolphe ne l'aimait plus!... Mais le mal était sans remède; il fallait poursuivre jusqu'au bout! Il fallait surprendre Adolphe au milieu de son crime, le faire rougir de sa lâche trahison, et réclamer une séparation immédiate, éclatante.
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Après de longs combats intérieurs, elle n ''hésita plus et prit une résolution. Elle frappa comme avait fait Adolphe , à la vitre du portier, qui, les jambes croisées à la façon des Turcs et des tailleurs, travaillait Paiguille en mains sur un établi.
— Monsieur Adolphe, demande-t-elle avec un tremblement dans la voix, en baissant la tête pour ne pas montrer son visage effrayant de pâleur.
— Montez au troisième, madame, on vous ouvrira, répond le portier en jetant un coup d'œil sournois et louche sur madame Dernouville.
Elle monta l'escalier rai de et obscur; plusieurs fois elle fut obligée de s'appuyer à la rampe, elle s'arrêta pour reprendre haleine , car elle suffoquait et n'avait plus de force.
Enfin elle parvint au troisième étage et sonna d'une main craintive : une vieille femme vint lui ouvrir au même instant.
— Entrez, madame, lui dit-elle à demi-voix. M. Adolphe vous attend depuis quelques minutes dans cette chambre.
Amélie était si haletante qu'elle ne pouvait prononcer une parole: on l'introduisit dans une chambre à coucher. Adolphe était assis sur un sopha en face de la cheminée où flambait un bon feu qui illuminait une partie de la chambre ; les flambeaux n'étaient pas encore allumés.
— Entrez, madame, dit la vieille en entr'ouvrant la porte.
Adolphe se lève précipitamment et s'élance vers Amélie, les bras étendus.
— Ah ! c'est vous ! c'est vous, Ermance !
s'écrie-t-il avec exaltation! Vous m'avez tenu parole! Oh! bonheur ! c'est donc
vous i
Il veut la prendre dans ses bras, elle le repousse.
— Ne craignez rien, mon amie!... vous êtes avec moi ! personne au monde ne peut nous surprendre!... c'est un secret, un mystère entre nous deux!... Oh ! je vous aime, Ermance... Je t'aime!... je n'ai jamais aimé que toi !
Amélie repousse Adolphe avec plus de force. Elle laisse échapper un sanglot déchirant.
Toute cette scène avait lieu dans un coin de l'appartement où la lueur de la cheminée n'arrivait qu'incertaine et vacillante. Amélie demeurait silencieuse,
immobile et la tête penchée sur la poitrine.
— Quoi, vous gardez le silence! continua-t-il d'une voix plus caressante. Oh! que j'entende cette voix si douce!... Ermance!... je suis le plus heureux des hommes!... Tu m'aimes, n'est-ce pas?...
La femme qu'il presse avec ardeur dans ses bras frissonne et jette un cri.
— Grand Dieu! Ermance!... qu'avezvous !
Amélie tombe sans connaissance dans un fauteuil. Adolphe se précipite à genoux devant elle, et relève son voile noir.
— Amélie !... ah!
Au même instant un coup de sonnette