LA GAULE INDÉPENDANTE
Avantages de la position géographique de la Gaule. — Les Ibères , premiers occupants de la Gaule. — Les Celto-Gaëls, établis au centre et au nord. — Les Phéniciens, les Rhodiens, les Phocéens, dans le Midi. — Divisions ethnographiques. — Description physique de la Gaule. — Caractère général des races galliques. — Rôle militaire des Gaulois en Orient. — Régime religieux, politique et social de la Gaule.
L'ancienne Gaule s'étendait du 52® au A'2° degré de latitude septentrionale, et du 6' degré de longitude orientale au 7^ degré de longitude occidentale, avec le méridien de Paris pour point de départ. Elle mesurait environ 1200 kilomètres du nord au sud dans sa plus grande longueur, et 935 kilomètres de l'ouest à l'est dans sa plus grande largeur. Placée ainsi aux confins de l'Europe, elle se trouvait cependant à égale distance des peuples de l'Orient et des peuples de l'Occident; sa situation au milieu de la zone tempérée l'éloignait également des climats glacés du Nord et des climats brillants du Midi. En outre, rattachée au continent du côté de la Germanie, elle pouvait communiquer, par la Méditerranée, avec tout l'ancien monde, et l'Atlantique lui préparait de faciles relations avec le nouveau monde. Le Rhin et les Pyrénées, l'Océan et les Alpes, ses limites naturelles, lui servaient aussi de remparts. Son territoire n'était point, comme en Espagne et en Italie, entrecoupé de chaînes de montagnes qui élèvent des barrières permanentes au milieu des peuples, maintiennent l'antipathie des races it s'opposent à cette unité compacte qui seule fait la force. Les fleuves et les rivières navigables qui la sillonnent en tous sens rendaient commodes les rapports mutuels de ses nombreuses tribus ; et ces routes qui marchent, selon l'expression de Pascal, présentaient, de plus, pour la défense de la nation, des lignes stratégiques et des retranchements multipliés.
La réunion de tant d'avantages matériels faisait prévoir aux esprits sérieux de l'antiquité, par une sorte d'intuition supérieure, les brillantes destinées réservées à nos barbares ancêtres; le plus célèbre géographe grec, Strabon, n'était que l'interprète du sentiment général, lorsque au commencement de l'ère chrétienne il admirait, dans la merveilleuse correspondance qui règne entre les diverses parties de la Gaule, l'œuvre de la Providence : « Une si heureuse disposition des lieux, disait-il, ne peut être l'eflet du hasard ; elle est le résultat d'un dessein prémédité. »
Ce pays , si admirablement situé , fut originairement colonisé par la race des Aryâs, race japhétique, que l'on considère comme la souche des nations répandues depuis les sommets de la presqu'île du Gange jusqu'aux extrémités de l'Europe occidentale.
Cette race, indo-germanique ou iodo-européenne, où nous comptons des ancêtres, était marquée d'una haute distinction native : la blancheur de sa peau, les traits élégants de son visage, son angle facial ouvert, sa taille dégagée, l'expression à la fois douce, vive et fîère de son regard, la caractérisaient moins encore que la promptitude et l'élévation de son esprit, la hardi^s^e et la profondeur de sa pensée, la ferveur et la ténacité de ses croyances, la pompe et la poésie de ses rites et de ses chants sacrés.
Des trois grandes branches de cette race audacieuse, intelîigent^e , dominatrice, les Pélasges ou Tyrrhènes, les Celtes ou Gaëls, les Ibères ou Euskariens, ceux-ci paraissent être arrivés les premiers dans la contrée qui devait porter le nom de Gaule; ils en occupèrent d'abord le centre et le sud, où ils retrouvaient, dans les Pyrénées, le souvenir du Caucase. Gemme les Ibères d'aujourd'hui, leurs descendants, ils avaient une belle prestance, un nez d'aigle, des yeux brillants et mobiles, un teint coloré et basané, une chevelure frisée; ils étaient robustes, alertes, avides de périls et de combats, impétueux dans l'attaque, mais prompts à reculer au premier échec. Après la victoire, ils s'acharnaient au pillage; ils enlevaient surtout les bijoux, les colliers d'émeraudes, les casques ciselés que les marchands de Phénicie apportaient sur leurs rivages. Ils étaient cruels, ils coupaient les têtes des vaincus et les attachaient à leur ceiûture ou au poitrail de leurs chevaux. Les crânes, ils les gardaientdans le cofî're d'honneur de leur famille. S'ils étaient tués, on inhumait leur corps dans une fosse au bord de laquelle le grand prêtre de la tribu exécutait des cérémonies de bénédiction. Sur la tombe d'un chef, on égorgeait ses chevaux, quelquefois ses serviteurs, et on lui érigeait un monticule funéraire. Ce chef se reconnaissait à sa riche armure, aux chars de gueire qui étaient remisés autour de sa demeure, aux têtes humaines qui, sanglants trophées, étaient clouées à sa porte. Quand il partait pour quelque expédition, il raont;nt sur un chariot incrusté de enivre et d'or. Sous ses ordres marchaient les cavaliers avec des housses ornées de glands et de fourrures, et les jambes protégées par des bandes de métal; les fantassins le suivaient revêtus de peaux de buffle, armés de deux javelots , d'une fronde et de ce redoutable bidens avec lequel ils saisissaient les chevaux ennemis.
Tout chez eux rappelait l'hospitalité patriarcale : çà et là s'élevaient sur une éminence à l'entrée de la forêt, près d'un cours d'eau, des châteaux forts qui protégeaient les chaumières couvertes de paille ou de planches, et abritées comme des ruches aux versants de la montagne ; ils étaient flanqués de tourelles massives où s'allumaient les feux, nocturnes signaux qui, en quelques heures, donnaient l'alarme au loin. Des porcs , des bœufs étaient parqués dans l'enclos voisin de la cabane , et des abeilles bourdonnaient alentour. Des tonneaux d'un seul tronc, des outres de peau contenaient les vins grossiers que buvaient les paysans. Tous aimaient la chasse : les ours , les sangliers, les buffles sauvages, auxquels ils disputaient la terre et les bois, leur off'raient des plaisirs qu'ils recherchaient presque autant que les combats. Ils n'étaient pas insensibles aux fêtes : de grands repas de venaison, animés des vins capiteux de la Ligurie , présentaient aux convives de larges quartiers de viande rôtie sur de vastes plats de fer ou de cuivre. L'ivresse arrivait avec ses rixes et ses fureurs, et trop souvent le festin se terminait par l'effusion du sang.
Les Ibères n'étaifnt pas absolument un peuple agricole; ils s'étaient de bonne heure livrés aux travaux de l'industrie; les mines d'or et d'argent, que recèlent les montagnes et que trahissent les paillettes roulées par les fleuves, étaient exploitées au moyen du feu dans des forges souterraines; c'est là que se préparaient les métaux qui ont fait longtemps la richesse de l'Ibérie, et que se trempaient les armes dont la renommée s'étendait dans le monde entier.
Tels étaient les Ibères, avant- garde des Gaëlo- Celtes qui, sortis comme eux de l'Asie par les passages de la mer Caspienne et du mont Caucase, errant pendant des siècles dans les solitudes hyperboréennes , arrivèrent aussi vers les rives de l'Océan. Les Ibères, livrés à la culture des champs et à l'extraction des métaux précieux, s'étaient amollis dans la paix et l'abondance, lorsque les Gaëlo -Celtes à la peau blanche, aux cheveux blonds et aux yeux d'azur, prirent possession de la Gaule qu'ils consacrèrent de leur nom. Les nouveaux venus, aguerris par leurs longues pérégrinations et par la vie moins facile des régions septentrionales, n'eurent pas de peine à refouler, avec leurs haches en silex et leurs gais durcis au feu, les tribus ibériennes au delà de la Garonne ; ils les poursuivirent même jusqu'en Espagne, où le mélange des deux peuples forma les Celtibériens. La confédération euskarienne resta cependant dominante au sud de la Garonne et dans les Pyrénées, où les différentes tribus reçurent plus tard le nom commun d'Aquitains. L'une d'elles, les Ligures, s'échelonna le long des côtes de la Méditerranée, au milieu des peuplades celtiques qui avaient poussé jusque-là.
Les vainqueurs de la race ibérienne dominaient partout au centre et dans le nord de la Gaule. La plupart empruntaient leur dénomination à leur situation topographique; ils se groupaient en grandes confédérations que chaque jour rendait plus puissantes, comme celle des Armoricains, tribus maritimes ; des Arvernes, hommes des montagnes; des Séquanes, riverains du fleuve tortueux; des Édues, riches en troupeaux. Ces peuples, différents des Ibères, ne l'étaient pas moins des Latins et des Germains, bien que ces derniers fussent issus comme eux de la souche indoeuropéenne. Ils s'en distinguaient par quelques-uns de ces caractères physiques qui, traLsmis héréditairement, acquièrent, après une suite de générations déterminée, un certain degré de permanence. Leur taille élevée, leur peau blanche, leurs yeux bleus, leurs cheveux châtains, n'avaient aucun rapport avec la taille courte et carrée, la peau brune, les yeux foncés, les cheveux noirs des Latins ou des Romains. Les Germains, avec des traits plus rudes et la chevelure d'un blond roux, avaient ausïi un extérieur particulier, quoique la différence fût, ce semble, moins marquée dans leur physionomie.
L'industrie des divers peuples de race gaélique en fait de constructions ne s'éleva piimitivement guère au-dessus de celle des sauvages. Les classes inférieures vivaient sous des huttes en clayonnage et en torchis, recouvertes de chaume. Les nobles, plus grandement logés , habitaient des cabanes de bois ou d'argile, ordinairement de forme circulaire et soutenues par des poteaux ; quelquefois le sol était creusé à une certaine profondeur, comme l'attestent des ruines qu'il est naturel d'attribuer aux Gaulois. Des cavernes ou des souterrains en grand nombre servaient de lieux de retraite ; c'était là aussi qu'on enfermait et conservait les récoltes. On a trouvé dans quelques lacs de France, par exemple, dans le lac de Paladru en Dauphiné, des traces d'anciennes constructions sur pilotis, qui s'expliquent ou parle genre de vie des populations consacrées à la pèche, ou par certaines raisons de défense. Toutefois, si le fait est prouvé par la quantité d'instruments de pierre découverts sur quelques point s, les conclusions historiques qu'on en a pu tirer jusqu'ici demeurent à l'état conjectural. Il est probable que les premières villes furent des sortes de camps retranchés ou des places de refuge ; en cas de danger, les hommes s'y retiraient avec leurs bestiaux. On choisit de préférence pour ces constructions des emplacements de difficile accès ou des heux élevés, comme les acropoles des Grecs; c'est ce que signifie le
terme de dunum, employé souvent dans la composition des noms de villes, Melodunum, Noviodunum, Châteandun. Avec le temps, ces places fortes se perfectionnèrent; à l'époque de César, celles du Centre et du Midi avaient des murailles solidement construites ; celles du Nord n'étaient encore que de vastes espaces entourés de fossés profonds et garnis de pierres ; des abatis d'arbres contribuaient encore à rendre ces retranchements inexpugnables ; il était facile de s'y garantir des incursions de l'ennemi ; pour lui fermer le passage, on entrelaçait les branches de broussailles épineuses, puis on les affermissait en plantant de gros pieux d'intervalle en intervalle, de façon à constituer un rempart hérissé de mille pointes aiguës.
Dès une époque reculée, huit siècles au moins avant notre ère, quelques éléments de civilisation furent apportés en Gaule par les Phéniciens, les Rhodiens, les Phocéens. Ces peuples, d'origine orientale, attirés par l'appât des mines que recelaient presqu'à fleur de terre les Cévennes, les Alpes, les Pyrénées, du fer que fournissaient les autres chaînes de montagnes, du grenat des bords de la mer intérieure, et du corail des îles d'Hyères, établirent successivement des stations le long des côtes de la Ligurie jusqu'aux colonnes d'Hercule ; ils fondèrent quelques villes pour servir de comptoirs à leurs négociants, notamment Nemausus (Nîmes) chez les Édues, et Massilia (Marseille) chez les Ségobriges. De gré ou de force, ils prirent l'exploitation des métaux; et, pour ouvrir des débouchés aux produits de leurs usines, ils construisirent une grande artère qui reliait l'Italie, la Gaule et l'Espagne, en traversant les Alpes maritimes au col de Tende, le littoral de la mer gauloise et les Pyrénées orientales ; route prodigieuse dont les vestiges subsistent encore , et que parcoururent les premiers missionnaires de notre patrie. Les Phocéens, devenus insensiblement plus riches et plus puissants que les marchands de Phénicie et que les insulaires de Rhodes, triomphèrent des jalousies de ces rivaux par leur industrieuse activité et par leur génie commercial; ils assurèrent à leur république un rôle politique considérable pendant les deux siècles qui précédèrent la conquête romaine. Ils ne purent sillonner les différentes routes de la Gaule sans laisser dans plusieurs cantons des traces manifestes de leur influence. On trouvait au premier siècle de notre ère une population d'origine ionienne , répandue sur tous les bords du Rhône. On croit qu'il existait une colonie grecque à Lyon avant la colonie romaine de Plancus. Dans tous les cas , les Grecs de cette dernière ville furent assez nombreux pour qu'on célébrât des jeux littéraires dans leur langue ; et l'on verra que ce furent eux qui servirent dans la Gaule d'introducteurs au christianisme.
La langue grecque était usitée chez les Gaulois ; ils l'employaient pour écrire les contrats. Elle a été parlée longtemps autour de jNIarseille. Elle a contribué, plus directement qu'on ne pense, à former non-seulement l'idiome provençal, mais encore le français moderne. Une partie de nos anciens termes de marine et de commerce en dérivent sans intermédiaires. Les Gaulois empruntèrent aussi aux Grecs leur alphabet : primitivement ils n'écrivaient rien ; pas un des monuments celtiques n'ofl're la trace d'une inscription indigène ; les plus anciens exergues de la Gaule sont grecs ou romains. Jules César nous apprend que les Helvètes employaient les caractères grecs pour écrire dans leur langue les actes publics ou le dénombrement de leurs tribus ; ils faisaient usage de ces mêmes caractères pour les légendes qu'ils gravaient sur leurs médailles avant qu'ils se servissent des caractères latins. En général ces médailles, sur lesquelles on a retrouvé le nom des chefs que César eut à combattre, reproduisent les types des divinités grecques. Enfin tous les objets antiques de provenance gau-
loise, antérieurs à l'époque romaine, présentent une imitation évidente de l'art hellénique. Cette influence artistique et littéraire de la Grèce marque une date importante dans l'histoire de la civilisation des peuples gaéliques. Dans le principe, ceux-ci purent avoir des chants nationaux ; mais cette poésie des temps barbares n'a laissé qu'un souvenir traditionnel et point de monuments; les hymnes des bardes, les poèmes des druides se transmettaient par la mémoire seule. La langue celtique ne devint une langue écrite que très-tard ; aucun des textes qui lui appartiennent n'est antérieur à la conquête des Gaules et à l'introduction de l'Évangile dans cette partie de l'empire romain.
Vers l'époque où cette influence grecque devenait prépondérante dans la Gaule méridionale, la grande race gaélique, divisée en trois branches, se partageait inégalement le reste du territoire. Les Gaëls proprement dits, ou anciens Celtes, occupaient la région située entre la Garonne et la Loire ; c'est en Irlande que leur type national et leur langue paraissent s'être le mieux conservés. Les Cimbres ou Cimmériens, que les modernes appellent Kimris, pour les distinguer d'autres Cimmériens étrangers aux contrées gaéliques, n'avaient fait leur apparition dans ces contrées que six cents ans avant notre ère. Ils habitaient entre la Seine et la Loire, et presque toute la partie centrale de l'île de Bretagne; ils se sont maintenus longtemps avec leur caractère et leur idiome propre dans le pays de Galles. Les Belges, venus les derniers, environ trois siècles après les Kimris, se cantonnèrent dans le nord de la Gaule, entre le Rhin et la Marne; ils n'envoyèrent dans les autres contrées qu'un petit nombre de colonies.
Tout en constatant ces divisions ethnographiques , on doit ajouter que les mélanges de races étaient inévitables. Malgré la tendance des anciens peuples à se grouper suivant leurs atfînités naturelles et à ne pas altérer la pureté de leur sang par des alliances étrangères, là même où une race acquérait la prédominance, il restait toujours quelques débris des peuplades qui l'avaient précédée. Ainsi, quand les Kimris furent chassés par les Germains du territoire qu'ils occupaient entre l'Oder et le Rhin, ils n'abandonnèrent pas ce territoire tout entier, mais y laissèrent quelques tribus au fond des Garpathes et dans les montagnes qui séparent aujourd'hui la Silésie de la Bohême. Certains usages , communs dans la haute antiquité , contribuaient à favoriser ces mélanges. Chaque peuple avait soin de conserver autour de sa frontière un espace libre pour se garantir contre les hostilités du dehors. Cette raison de sécurité, jointe à l'étendue des forêts, à la prédominance des habitudes pastorales, avait pour effet de laisser une quantité considérable de territoires vacants. Or c'étaient ces territoires inhabités que les envahisseurs cherchaient d'abord à occuper ; soit que ceux-ci réussissent à se faire céder l'espace libre, soit que l'issue la plus ordinaire de ces contestations fût la guerre et l'expulsion des vaincus, il en résultait toujours une certaine confusion territoriale entre les races différentes. Dès lors, il ne faut pas s'étonner que les anciens n'aient pas établi entre ces races une ligne de démarcation rigoureuse, et que les modernes éprouvent à leur tour une difficulté réelle à distinguer ce qui appartient en propre,, dans les institutions et dans les langues, aux Gaulois, aux Latins ou aux Germains.
Aux divisions ethnographiques correspondaient de vastes régions qui , différentes les unes des autres sous le rapport des élémenis constitutifs du sol et du climat, ne laissaient pas d'influer sur le nombre, le caractère, le bien-être et le degré de civilisation des habitants.
La zone septentrionale, couverte de bois et de marais, entrecoupée de fleuves et de rivières que d'interminables pluies faisaient déborder, n'offrait, au delà des collines que borde la Sambre, qu'une immense plaine disparaissant parfois sous des eaux croupissantes, souvent sous de stériles bruyères, presque toujours sous les balliers inaccessibles de la ténébreuse forêt des Ardennes. Là s'étaient cantonnés les Kimris- Belges, qui conservaient les mœurs rudes et âpres des Scythes, Ténergie guerrière, le dévouement aveugle des Teutons. Cela se conçoit : au milieu de ces ajoncs marécageux, de ces landes incultes, de ces sombres bois qui entretenaient une atmosphère brumeuse et une perpétuelle humidité, il leur fallait souffrir toutes les rigueurs d'une nature ingrate, dompter les glaces et les frimas; ils avaient sans cesse à lutter pour leur vie contre les bêtes fauves ; plus que partout ailleurs ils avaient besoin de se confier en leur force personnelle et de demander les satisfactions bornées de leur existence aux produits de la chasse, de la pèche, de la guerre ou du pillage.
La zone centrale, ondulée et parsemée de coteaux vinicoles et de fécondes vallées des rives de la Seiae aux sources de la Loire, participait de la barbarie de ces peuplades à demi sauvages et des mœurs plus douces des nations cisalpines ; là vivaient les Giëlo-Celtes, plus industrieux, plus agriculteurs que les Belges du Nord, moins sensuels, moins policés que les Aquitains du Midi; leurs riches et belliqueuses tribus, éparses sur les hauts plateaux ou dans les vallons plantureux, se trouvaient déjà en possession d'une prospérité matérielle et d'une sorte de civilisation qui les rendaient redoutables : pauvres et grossières sur les crêtes et dans les gorges des montagnes qui donnent naissance au Rhône , à la Loire, au Rhin, ces populations, lorsqu'elles occupaient des régions plus favorisées de la nature, se distinguaient par l'intelligence et l'activité qui présidaient à tous leurs travaux.
La zone méridionale se déroulait pittoresquement traversée par les ramifications des Cévennes, sillonnée de rivières et de torrents, calcinée par les ardeurs du soleil OQ désolée parles orages, depuis les bords delà Loire jusqu'aux versants septentrionaux des Pyrénées; cependant nulle part le sol ne tenait en réserve des fruits plus délicieux , des campagnes plus riantes , une nature plus généreuse. Les Ibéro-Aquitains, qui peuplaient ces belles et fertiles contrées, y avaient émoussé leur rudesse native au contact des colonies gréco- romaines; néanmoins on retrouvait en eux le type presque farouche de l'Espagnol et la ruse de l'astucieux Carthaginois.
Ainsi, les grandes races constitutives de la nationalité gauloise variaient dans leur physionomie sociale à mesure que l'on s'éloignait des bouches de l'Escaut, da Rhin et de la Meuse pour descendre vers les bords du Rhône, de l'Aude et de la Garonne. Les Gaulois du Nord, plus éloignés des rivages de la Méditerranée, qui fut le berceau de la civilisation européenne, en contact perpétuel et à peu près unique avec les barbares d'outre -Rhin, restèrent longtemps fidèles à leurs institutions et à leurs mœurs primitives ; au contraire, ceux du Midi, établis plus anciennement, modifièrent ces mêmes institutions et ces mêmes mœurs par leurs rapports journaliers avec des peuples industrieux comme les Phéniciens, ou doués, comme les Grecs et les Romains, du génie delà colonisation et de la conquête. Chose remarquable, la Gaule semble avoir été dans tous les siècles le point de l'Europe cù les influences respectives du Nord et du Midi se sont le mieux rencontrées pour se combattre ou pour se confondre. Dans l'antiquité, ces influences étaient de nature bien différente : c'était, au nord, la barbarie; au midi, la civilisation sous toutes ses formes intellectuelles et matérielles. De là, entre les divers peuples du pays que l'uniformité de nosinstitu-
lions modernes nous a habitués à considérer en bloc et sous un même aspect, de fortes disparates et des contrastes frappants.
Toute ressemblance entre ces peuples, cependant, n'était pas perdue : des traits généraux accusaient le type originel de leur race. Les écrivains de l'antiquité nous les représentent, en effet, passionnés pour la gloire et les aventures, doués d'une imagination vive, spirituels, légers, irritables, querelleurs, tour à tour hospitaliers et cruels, enthousiastes et railleurs, aussi pleins de dédain pour l'étranger qu'avides de le voir et de l'entendre, d'une humeur inconstante, mobile, passant subitement de l'apathie à l'audace, d'une extrême confiance au découragement, menant de front le mépris de la mort et l'amour des plaisirs , la superstition et la licence des mœurs, et n'oubliant jamais deux choses, disait Caton, parler avec finesse et se battre avec courage : mélange de défauts et de qualités qui en faisait une nation aimable et redoutable tout à la fois, capable de toutes les fautes, capable aussi des plus grandes vertus.
Ce qui frappe surtout dans ces races galliques, c'est un irrésistible entraînement vers les joies de la guerre, qui les enivraient et les poussaient sans cesse dans les expéditions les plus téméraires ; aussi, avant de compter dans le monde antique par la civihsation, y tenaient- elles déjà une grande place par leur vaillante épée. On les vit successivement envahir l'Espagne, inonder la Germanie, occuper la haute Italie, brûler Rome, ravager la Macédoine et la Thrace, forcer les Thermopyles, piller le temple de Delphes, assiéger Carthage et fonder la tétrarchie des Galates au cœur même de l'Asie Mineure. « Tels étaient le renom universel de leur bravoure et le bona heur constant de leurs armes, que nul roi sur le trône, dit Justin, ne s'y croyait « en sûreté, et que nul roi déchu n'espérait d'y remonter, s'il ne les avait pour lui. »
A la faveur de cette admiration et devcette crainte qu'inspiraient leurs expéditions militaires , des bandes gauloises exploitèrent la faiblesse des rois asiatiques en se mettant à leur solde. Elles devinrent bientôt la miUce nécessaire de tous les États de l'Orient, belliqueux ou pacifiques, monarchiques ou républicains; l'Egypte, la Syrie, la Cappadoce, le Pont, la Bithynie, en entretinrent des corps à leurs frais; les petites démocraties commerçantes, trop faibles en population pour se défendre, s'estimaient assez riches pour les bien payer. Les rois d'Asie n'étaient pas les seuls à louer des auxiliaires gaulois : les plus grands capitaines de l'antiquité, Pyrrhus et Annibal, les avaient appelés à leur secours, l'un pour les associer à sa carrière aventureuse, l'autre pour les entraîner dans une ligue générale contre Rome.
L'influence des milices gauloises ne se borna point aux services du champ de bataille; elles jouèrent un rôle dans les révoltes politiques, et plus d'une fois elles fomentèrent des soulèvements, rançonnèrent des provinces, assassinèrent des rois, disposèrent des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre mille Gaulois, en garnison à Mempbis, complotèrent de piller le trésor royal et de s'emparer delà basse Egypte. Ptolémée Philadelphe, prévenu à temps, les fit passer, sous un prétexte spécieux, dans une île du Nil où il les laissa mourir de faim. En Bythinie, le roi Ziélas, fils de Nicomède, soupçonnant- quelque machination pareille, avait résolu de faire périr tous leurs chefs au milieu d'un festin splendide; ceux-ci, avertis en secret, regorgèrent
à sa table même. Une autre fois, les Gaulois, auxiliaires d'Antiochus, résolurent de le tuer; ils espéraient qu'au milieu des troubles qui suivraient l'extinction des Séleucides ils pourraient plus librement ravager la Syrie ; mais le roi menacé se racheta, comme un voyageur se rachète du poignard des brigands , à prix d'or. Lorsque , après la dernière guerre punique, Carthage, épuisée, ne répondit point aux exigences de ses mercenaires gaulois, ceux-ci éclatèrent en plaintes et commencèrent cette guerre sanglante qu'on nomma la guerre inexpiable.
Longtemps, par un absurde point d'honneur, les Gaulois combattirent presque nus contre des ennemis bardés de fer ; les stigmates du tatouage étaient les seuls insignes qui décoraient leurs membres robustes. Mais leurs rapports avec les armées étrangères leur firent adopter la cuirasse, le bouclier et le casque. Les riches ornaient leurs casques de cimiers et de panaches; les moins fortunés y attachaient des cornes d'élan et de buffles. Leurs longs bouchers quadrangulaires , peints des couleurs les plus voyantes , étaient incrustés de figures bizarres, quelquefois d'un aspect horrible : représentations étranges qui servaient non-seulement à effrayer l'ennemi , mais à marquer les familles de signes héraldiques. A leurs armes primitives, les haches et les couteaux de pierre, les flèches armées d'une pointe en silex ou en coquillage, les massues, les épieux durcis au feu, ou gais, ils ajoutèrent le matras, espèce de javelot, la hallebarde en fer recourbé, et le sabre de cuivre. Au moment de l'attaque, les éclats de leur voix tonnante et les sons d'une musique rauque se mêlaient au bruyant cliquetis de leurs armes. Chaque guerrier suspendait à la porte ou rangeait dans des coffres les crânes desséchés des ennemis qu'il avait tués. Ces hideux débris donnaient aux cités gauloises une physionomie lugubre ; mais les jeunes hommes s'enflammaient mutuellement à la vue dès témoignages de la gloire paternelle. La religion elle-même les exhortait à considérer le métier de soldat comme la mission la plus sainte, puisque le bonheur de la vie future n'était en quelque sorte réservé qu'aux braves morts sur le champ de bataille. Si de tels peuples avaient eu la science de conquérir comme ils avaient la force de vaincre, c'en était fait des grandes destinées de Rome.
Le régime religieux, social et politique de la Gaule, non moins que la bravoure de ses guerriers, produisait sur le monde une impression profonde. Les druides y tenaient le premier rang d'honneur. Leur corporation comprenait trois ordres : les bardes, les eubages et les druides proprement dits.
Les bardes , comme les bardaï de Tlndoustan, comme les scaldes des Scandinaves, comme les chanteurs chez tous les peuples, aux époques primitives, furent à la fois poètes, rapsodes et musiciens. La source de leurs inspirations était la guerre, peutêtre aussi la théologie. En effet, s'ils accompagnaient les guerriers au combat et vivaient dans leur intimité, leurs relations avec les druides n'étaient pas moins étroites, ni leur caractère sacerdotal moins évident. Leurs fonctions consistaient à composer des hymnes en l'honneur des dieux ^ à conserver dans leurs poèmes les traditions nationales, à ranimer sur les champs de bataille le courage des soldats prêts à défaillir; ils recueillaient les hauts faits d'armes et les généalogies glorieuses pour les transmettre à la postérité; les héros dont ils avaient célébré les exploits devenaient immortels. Lorsque des chefs illustres exhalaient le dernier soupir, les bardes, interprètes de la douleur publique, tiraient de leurs harpes des notes de la tristesse la plus déchirante. D'autres se résignaient au rôle moins noble d'égayer les
festins par des railleries bouffonnes; le son de leur rote, analogue à la -vielle de nos Auvergnats, se mariait à toutes les réjouissances du pays.
Les ovates ou eubages, comme les astrologues de la Ghaldée, comme les magiciens de l'Egypte, comme les pythonisses de la Grèce, et les vates de Rome, s'adonnaient à l'étude de la physique, de l'anatomie et de la divination; ils étaient chargés d'observer tous les incidents qui se rattachent au développement et à la destruction des êtres, pour chercher à connaître les volontés du ciel ou les événements à venir. Le tremblement des feuilles, le pétillement des flammes, les oscillations des pierres branlantes qu'on prétendait animées par un génie, le hennissement du cheval, les aboiemeats du chien, les courses sinueuses du hèvre, le vol, le chant, l'appétit des oiseaux, les convulsions, les cris des victimes, la couleur et l'abondance du sang des hécatombes humaiues, les éclairs, les orages, les grondements de la foudre, les mouvements des astres, étaient autant de phénomènes dont ils tenaient compte, parce que, persuadés qu'une parcelle de l'intelligence divine était unie aux corps, ils se disaient que la moindre chose n'opère jamais sans raison.
Les druides, comme les gymnosophistes de l'Inde, comme les mages de la Perse, comme les sacerdotes de l'Egypte, furent réellement, durant la période théocratique, les régulateurs absolus, les maîtres souverains de la Gaule; ils disposaient seuls, et sans contrôle, de la puissance morale et de la puissance matérielle. Ils avaient imaginé des initiations, des rites, des doctrines qu'ils imposaient aux peuples, afin de perpétuer sur eux leur propre domination ; mais ils gardaient pour eux-mêmes certaines notions augustes, empruntées peut-être au culte des anciens patriarches, et qu'ils ne transmettaient qu'à un petit groupe de néophytes.
La médecine, réduite alors à la notion de quelques simples, et presque uniquement fondée sur des incantations et des opérations théurgiques; l'astronomie, bornée à de vagues pratiques d'astrologie religieuse ou judiciaire; la musique, toute consacrée à la pompe des cérémonies ou du chant des nobles actions ; la poésie, vouée au service des dieux et à l'apothéose des grands hommes ; la philosophie, soigneusement abritée derrière les ombres du sanctuaire, et confiée, ainsi que l'histoire, à la seule mémoire des adeptes, étaient presque nécessairement des attributs sacerdotaux; aussi les druides ne néghgeaient-ils rien pour s'en réserver le monopole. Par ce moyen ils attirèrent dans leurs écoles toute la jeunesse aristocratique du pays, et affermirent, à l'aide de leurs leçons, cette prédominance qu'un orateur grec, dans son langage pittoresque, exprimait ainsi : « Assis sur leurs trônes d'or, les rois eux-mêmes étaient les serviteurs de leurs prêtres. »
Néanmoins, ce serait une grande erreur de considérer la corpotation des druides comme une caste jalouse et exclusive, ne se recrutant que dans son propre sein; elle accueillait les hommes de tout rang et de toute condition. Qu'un jeune Gaulois appartînt à la noblesse ou au peuple, qu'il fût de race royale, ou qu'il sortît des degrés les plus infimes , il suffisait qu'il se vouât aux épreuves de l'initiation pour obtenir accès dans la hiérarchie et pour en partager les privilèges. Le noviciat était sévère, pénible, sans doute; il fallait, durant un quart de siècle, se livrer aux privations d'une vie austère, au milieu des forêts, dans la solitude des cavernes; mais, à ce prix, on achetait l'exemption de toutes les charges publiques, même du service militaire; on acquérait la vénération universelle et la plus redoutable autorité.
Il y avait des prêtresses , qui ne contribuaient pas peu à augmenter l'influence des druides, auxquels elles étaient affiliées. Les unes, dans l'île de Sena au sein des flots orageux, \is-à-vis la pointe de Cornouailles, se vouaient à une virginité perpétuelle; d'une voix douce et mélodieuse, elles commandaient à la tempête, dévoilaient l'avenir, priiient la savante Cerigdguen, composaient le breuvage d'Azeuladour, l'eau
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d'inspiration, et imitaient dans leurs danses les révolutions célestes. D'autres, chargées des ornements de Fautel, gardaient le char mystérieux qui, chaque année, traîné par les druides, devait passer au milieu des peuplades prosternées devant le voile épais qui cachait aux yeux la secrète divinité. Puis, en troisième ordre, venaient les femmes des druides; par leurs enchantements et leurs sortilèges, elles exerçaient une grande influence sur la crédulité de la multitude ; elles partageaient les honneurs rendus à leurs époux. Les fêtes de ces trois catégories de prophétesses étaient souvent souillées par des sacrifices humains; elles-mêmes y jouaient le rôle de meurtrières ou de victimes. Dans quelques contrées occidentales, elles célébraient, la nuit une torche à la main , le corps teint de noir, les cheveux en désordre , avec des cris affreux et des transports frénétiques, comme des furies, leurs rites ténébreux qui rappelaient les bacchanales de l'Inde et les orgies de Samothrace.
Jules César, dont les indications sont d'un laconisme fâcheux, place au second rano- chez les Gaulois ceux qu'il appelle équités, les chevaliers, quelquefois nolnles, les nobles' il les distingue de la masse du peuple. Ces chevaliers formaient le corps d'élite dans les armées. Combattre à cheval a toujours été le signe distinctif de Taristocratie chez les peuples belliqueux, surtout avant le temps des armées régulières. 11 n'est pas douteux que la cavalerie ou la chevalerie gauloise ne fût composée que des hommes riches et puissants. Ceri amène à exposer l'organisation de la société civile. La famille, prise dans l'acception la plus large, en était le premier élément. C'est le pouvoir constitué au sein de la famille qui a été l'origine du pouvoir constitué plus tard dans la nation, ou, comme le dit César, qui emploie généralement des expressions romaines , dans la cité. Comme l'organisation de la famille gauloise se conserva longtemps parmi les clans des pays celtiques, on doit croire que les institutions essentielles de ces clans, telles que les peignent les documents d'une époque plus moderne, appartenaient à l'ancienne Gaule ; c'est même de cette manière seulement qu'on parvient à s'expliquer les passages trop courts et miilheureusement obscurs des Commentaires de César et des autres historiens romains. Dans les pays celtiques, tels que l'Ecosse et la Cambrie, la famille, composée des parents réunis jusqu'au quatrième degré en ligne directe, et jusqu'au neuvième en ligne collatérale, formait une petite association élémentaire qui avait son chef et ses lois. Le chef exerçait une autorité sans partage et à peu près sans bornes sur sa femme, sur ses enfants, sur tous les siens, avec droit de vie et de mort. Il était maître, ou plutôt seigneur de la terre; car elle était moins sa propriété que la propriété collective de la famille.
Plusieurs familles distinctes, mais rattachées entre elles par le lien d'une parenté et d'une origine communes, formaient une association plus étendue, une tribu ou un clan. Tout porte à présumer que les chefs de famille élisaient un chef de clan et l'investissaient de cette dignité à vie; tel était, en effet, l'usage du pays de Galles dans les premiers siècles du moyen âge. Le chef élu gouvernait avec l'assistance ordinaire des chefs de famille ; mais , quand les intérêts généraux du clan venaient à être menacés et qu'une guerre était déclarée, il exerçait une sorte de dictature militaire; alors tous ses sujets lui devaient une obéissance passive et illimitée. Le clan n'était pas uniquement composé de familles liées par une parenté commune; il renfermait encore un autre élément : les clients et les esclaves. Les clients étaient des hommes personnellement libres, qui, ne faisant partie d'aucune des familles légalement constituées et maîtresses d'un territoire, se plaçaient sous le patronage d'un
chef, pour que leur liberté fût respectée, protégée. En retour de celle protection nécessaire dans une société où il n'y avait aucune place pour les individus isolés, les clients étaient tenus à un dévouement absolu pour la personne du chef; ils devaient le suivre et le défendre dans toutes ses entreprises; ils lui payaient aussi des redevances particulières. Après les clients venaient les esclaves, d'autant plus nombreux, qu'une partie d'entre eux étaient des serviteurs volontaires, c'est-à-dire des engagés aliénant leur liberté pour un temps. César et Tacite donnent à ces derniers le nom à'obœrati. Le conquérant des Gaules se sert de termes très-vagues pour exprimer la condition de la classe inférieure; c'était une servitude, mais une servitude plus mitigée et moins rigoureuse que l'esclavage romain.
De même que plusieurs familles, unies par une origine commune, formaient un clan, plusieurs clans, réunis par un lien semblable, bien que plus éloigné, formaient une nation, ou ce que les Romains appelaient une cité. Les nations avaient à leur tête des chefs particuliers ou des rois. Il semble qu'en général ces rois ou brenns fussent élus par les chefs des clans et par les druides. On sait du moins que c'étaient les druides qui désignaient le vergobret ou roi des Édues. C'étaient eux aussi qui, dans les grandes guerres, choisissaient le chef suprême auquel les nations confédérées devaient obéir. Toutefois il résulte des récits de César qu'il existait aussi dans les clans et les cités des commandements et des royautés héréditaires de droit, ou que l'ambition de chefs puissants s'efforçait de rendre tels.
La société gauloise resta généralement fidèle à son organisation patriarcale originaire. Elle conserva longtemps ses cadres primitifs avec une ténacité dont les cantons montagneux des îles Britanniques nous ont laissé de curieux exemples. Cependant il est facile de comprendre que cette organisation ne put être d'une régularité ni d'une uniformité parfaites. Les guerres et les révolutions étaient fréquentes ; elles le furent surtout à l'époque qui précéda la conquête de César. Le voisinage dés Romains établis dans le midi de la Gaule eut pour effet inévitable d'augmenter les divisions intestines. En effet, Rome suivit là, comme partout, son système de diviser pour régner; elle soutint les petites ambitions des chefs qui recherchèrent son alliance, et favorisa leurs usurpations. Rien' d'ailleurs ne lui était plus facile : les chefs gaulois poussaient à l'excès le sentiment de l'indépendance et de la vanité personnelles; ils étaient avides de renommée et de gain; ils trouvaient dans le nombre et le dévouement de leurs sujets, de leurs tenanciers ou de leurs fidèles, une excitation perpétuelle à satisfaire leur ambition. Plus chacun d'eux était^riche et renommé, dit César, plus il réunissait autour de lui de serviteurs et de clients. Ces clients , nommés ambacti ou soldurii, étaient engagés, les uns pour toujours et sans conditions, les autres pour un temps et moyennant une solde; mais tous mettaient leur gloire à se sacrifier pour leur chef, comme les Romains mettaient leur point d'honneur à se sacrifier pour la patrie. Aussi plusieurs chefs devinrent-ils de véritables petits souverains.
On voit, dans les Commentaires de César, Orgétorix , que les Helvètes voulaient punir d'une trahison, se présenter au jugement avec une escorte de dix mille hommes, ses parents ou ses clients. Quand le roi des Trévires eut été tué par les légions romaines, sa parenté se réfugia dans les forêts de la Germanie. Vercingétorix, choisi pour commander les peuples ligués contre César, dut cette élection , non-seulement à son héroïque valeur, mais encore au nombreux cortège d'hommes armés dont il marchait entouré. De là ces factions rivales qui existaient au sein de chaque nation ou cité, de chaque tribu ou fraction de cité , même de chaque maison ou de chaque famille, en sorte que le printemps ne revenait jamais sans qu'il y eût, suivant l'expression des Commentaires, des injures à faire ou à venger. Les druides, qui
souvent avalent arrêté par leur médiation les peuples prêts à en venir aux mains, n'avaient plus l'autorité nécessaire pour empêcher des guerres continuelles.
Pour compléter ce tableau des clans et des nations celtiques, il faut y ajouter un trait important. Le géographe Strabon et l'historiographe César mentionnent fréquemment des assemblées et même des délibérations tumultueuses; tous les hommes en âge de combattre devaient s'y rendre; le dernier venu était livré à des bourreaux qui le faisaient mourir dans les toitures pour in«pirer de la crainte aux retardataires. Tous parlaient si bruyamment que parfois le héraut s'avançait résolument vers Je perturbateur et lui coupait un morceau de ses vêtements pour le forcer à se taire ou à se retirer. Dès que les afifaires d'intérêt public étaient décidées, aussilôt la nouvelle, portée de distance en distance par les cris répétés des habitants, volait avec une rapidité merveilleuse jusqu'aux districts les plus éloignés. Ces assemblées où Ton avait voix délibérative démontrent que les obligations de la clientèle militaire, si rigoureuses qu'elles fussent, n'enchaînaient pas entièrement la liberté des clients. Si donc la tribu était une armée, elle ne cessait pas pour cela d'être une tribu; d'où résultait un mélange inéluctable de la discipline militaire et de l'indépendance individuelle. Au reste, il est probable que ces assemblées, auxquelles la masse des hommes libres prenait une part active, étaient celles qui décidaient de la guerre ou de la paix; car, la guerre une fois votée, nul ne pouvait refuser de marcher. On s'explique ainsi les paroles d'Ambiorix, roi des Éburons, disant au lieutenant de César qu'il n'avait pas plus droit sur ses sujets que ses sujets n'en avaient sur lui.
Les différentes confédérations gauloises, très- inégales en force et en richesse, trouvaient dans cette inégalité même une des principales raisons des guerres qui les déchiraient sans cesse. Les plus considérables en tenaient d'autres moins puissantes sous leur tutelle ou leur clientèle. Par exemple, les Rèmes avaient sous leur patronage, au temps de César, les Carnutes; de leur côté, les Édues avaient exercé longtemps, par l'étendue de leur clientèle, une sorte de protectorat sur la plus grande partie de la Gaule. Il en était du patronage des tribus comme de celui des chefs; c'était en s'engageant à des redevances et en contractant des obligations particulières que les faibles obtenaient la protection des forts. Malgré ces liens fédératifs, la Gaule indépendante, toujours menacée par les invasions des peuplades étrangères, s'épuisait à l'intérieur en luttes stériles et sans cesse renaissantes ; au contraire, Rome s'était déjà donné un gouvernement régulier assez fort pour protéger la marche d'une civilisation destinée à s'étendre sur la plus grande partie du monde connu.