LÀ GAULE ROMAINE
Conquête de la Gaule par César. — Divisions administratives de la Gaule sous l'empire. — Auguste s'attache à dénationaliser la Gaule conquise. — Organisation des finances. — Colonisation romaine de la Gaule. — Régime de la curie dans la Gaule. — Diverses classes dans la population des municipes. — Avantages matériels, artistiques, littéraires de la réduction de la Gaule en province romaine ; mais funeste influence de la domination romaine sur le caractère et les mœurs des Gaulois,
Rome n'avait jamais oublié qu'un Brenn fameux, campé au pied du Gapitole, faillit l'arrêter dans le cours de ses brillantes destinées; ce fat désormais un duel à mort entre elle et la race audacieuse qui, seule, l'obligeait de combattre non pour la gloire, mais pour la vie. Elle entreprit d'abord d'anéantir tous les Gaulois de la Cisalpine en les attaquant prudemment les uns après les autres, et en semant des germes de discorde parmi eux. Il fallut deux siècles de guerre (312-115) et la trahison des Cénomans pour consommer leur ruine; encore les Boïens, les plus indomptables Gaulois du nord de l'Italie, émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre. Alors le sénat, poursuivant systématiquement son plan de sanglantes représailles contre les vainqueurs de l'Allia, leur signifia de s'abstenir de toute irruption : « La nature ellemême, dirent les commissaires romains, a placé les Alpes entre la Gaule et l'Italie, comme une barrière insurmontable ; malheur à qui tenterait de la franchir ! » Cette fière réponse montrait combien les temps étaient changés.
Il ne suffisait pas d'avoir fermé la Péninsule aux immigrations gauloises ; il fallait, de plus, atteindre celles-ci sur leur propre territoire : ce fut le chef-d'œuvre de la politique romaine, la plus habile et la plus déloyale qui fut jamais.
Pour prendre pied dans la Transalpine, Rome avait besoin d'une alliée puissante au sein même du pays. C'est le premier pas qu'elle avait coutume de faire pour arriver à l'annexion. Un traité d'alliance offensive et défensive fut conclu avec Marseille. Cette ville, ardemment désireuse de se créer des appuis contre les races liguriennes ou celtiques dont elle excitait les jalousies, et de développer son industrie, son commerce, ses arts particuliers, crut, en s'alliant avec les Romains, puissance militaire, triompher facilement des rivalités étrangères et donner un rapide accroissement à ses transactions. Les Romains, en effet, commencèrent par aider le développement de Marseille, dont l'influence ouvrit en s'étendant la voie à leurs conquêtes. Bientôt l'alliance se changea en protection. C'est le deuxième pas que faisait la politique romaine vers l'absorption d'un pays. Marseille, en guerre avec des tribus liguriennes de son voisinage, appela, Tan 154 avant notre ère, les Romains à son
secours. Ils passèrent les Alpes pour la première fois , battirent ces tribus et leur enlevèrent quelques terres qu'ils donnèrent aux Massaliotes. Trente ans après cette \ictoire, ils furent invités de la même manière à repousser les attaques des Salyens ou Salluviens, le plus considérable des peuples gaulois cantonnés entre le Rhône et les Alpes. Les consuls Fui vins et Sextius dépouillèrent ce nouvel ennemi d'une partie de son territoire, et y établirent, près d'une source thermale, la colonie diAquœ Sextiœ, Aix en Provence , la première station militaire des Romains dans la Gaule.
Cette intervention effraya les Arvernes et les Allobroges; ces peuples montagnards, belliqueux, placés chacun à la tête d'une confédération puissante, s'unirent pour renverser l'établissement romain; ils ne purent, malgré leur nombre, tenir contre la discipline des légions; ils leur opposèrent inutilement des lignes de chars de guerre qui furent rompues , et des meutes de chiens dressés pour le combat , qui furent écrasés par les éléphants. Les vainqueurs laissèrent aux Arvernes leur indépendance, mais réduisirent à l'état de tributaires les Allobroges et les petits peuples situés en deçà du Rhône. Ils formèrent de cette manière, sur le versant occidental des Alpes, une première province comprenant la Provence et le Dauphiné actuel, sauf le territoire des Massaliotes. Pour assurer les communications de cette province avec l'Espagne conquise, ils fondèrent, l'an 118^ la colonie de Narbonne, destinée à protéger une route militaire, et à devenir, comme l'appelle Cicéron, une sentinelle et une forteresse du peuple romain dans ces contrées.
Cette sécurité garantie par les légionnaires et la création de nouveaux marchés engagèrent les tribus gauloises limitrophes, en remontant des Cévennes aux bords du Rhône supérieur, à rechercher l'alliance de la république. Un commerce régulier s'organisa entre ces tribus et le territoire romain. Cicéron peint la province livrée aux spéculateurs qui venaient d'Italie exploiter son sol, le mettre en culture, y élever des constructions, s'emparer de son commerce. « Les Gaulois, dit-il, ne font point d'affaires sans nous; nous sommes leurs banquiers, leurs bailleurs de fonds; tout l'argent qui circule chez eux est dans nos mains. » Quelques négociants de la Péninsule pénétrèrent jusque dans le centre de la Gaule; ils établirent dans la vallée de la Loire des comptoirs à Orléans, à Nantes. Les Édues, puissants par leur position centrale naturellement forte entre la Saône et la Loire, entre les routes du Midi et celles du Nord, mirent à profit leur titre de frères et alUés du peuple romain, pour étendre leur autorité sur les populations plus barbares qui habitaient du côté de l'Océan et de la Manche. Toutefois les limites septentrionales de l'occupation romaine restèrent les mêmes pendant un demi-siècle, jusqu'à l'an 58 avant notre ère. Mais ce laps de temps fut habilement employé pour la colonisation de la Gaule méridionale. Le sénat laissa aux tribus indigènes l'autonomie , la faculté de se gouverner elles-mêmes, et la propriété de leur sol; il se bornait généralement à les soumettre au paiement d'un impôt; mais les gouverneurs, à peu près sûrs de l'impunité, étaient durs, avides, cruels; de là des soulèvements nombreux, réprimés par les mesures les plus rigoureuses, comme des réquisitions d'armes et de blés ou des confiscations territoriales. Ces agitations et ces châtiments n'empêchèrent pas la province de prospérer et de prendre un aspect séduisant pour les populations voisines.
Le même drame se répéta au nord. Depuis l'invasion des Cimbres et des Teutons, les peuplades germaniques jetaient des yeux d'envie sur la Gaule ; les Suèves surtout n'attendaient qu'une occasion de saisir cette proie, lorsqu'un jour ils virent arriver
des Gaulois implorant leur secours : c'étaient les députés des Séquanes, qui, opprimés par les Édues , frères du peuple romain, voulaient opposer à cette fraternité celle des barbares d'au delà du Rhin. Arioviste, chef de la nation teutonique des Suèves, accourut avec plus de cent mille guerriers. Deux batailles suffirent pour ruiner la puissance des Édues. Mais les Suèves, une fois au milieu de ces riches contrées, ne voulurent plus les quitter; ils traitèrent en vaincus aussi bien les Séquanes, leurs alliés, que les Édues, leurs ennemis.
La Gaule allait devenir Germanie; alors deux partis se formèrent parmi les populations de la Gaule orientale : les unes, dirigées par Dumnorix , chef de clan séquanais, appelèrent les Helvètes; les autres, guidées par Divitiac, vergobret de la confédération éduenne, sollicitèrent le secours de Rome ; il y avait ainsi uq parti national et un parti romain. Les Helvètes, enchantés d'abandonner leurs âpres montagnes et leurs incultes vallées pour des plaines fertiles et un plus doux climat, incendièrent leurs cabanes et leurs grains pour s'ôter tout espoir de retour, émigrèrent en masse et suivirent la vallée du Rhône. César les rejeta sur les défilés du Jura, les atteignit sur les bords de la Saône et leur livra un combat meurtrier. Les Helvètes durent reprendre en hâte le chemin de leurs montagnes, qu'ils avaient juré de ne plus revoir.
Ce premier péril repoussé , il en restait un second , plus sérieux encore : c'étaient Arioviste et les Suèves. César exigea qu'Arioviste renonçât à tout nouvel établissement de Germains dans la Gaule. Le chef des Suèves refusa, déclarant qu'il voulait avoir sa province dans le Nord, comme les Romains avaient la leur dans le Midi. Le proconsul, triomphant de l'efTroi qu'inspirait à ses troupes une campagne entreprise contre un tel ennemi dans un pays de montagnes et de forêts inconnues, s'avança en quelques marches rapides jusque dans la vallée du Rhin. Là, il battit complètement les Suèves, et les força de regagner la Germanie dans le plus affreux désordre. Tl ne chercha pourtant pas à les anéantir. Peut-être espérait-il trouver un jour chez les Germains des auxiliaires utiles et aguerris contre les Gaulois que la nécessité avait jetés dans son alliance, mais qu'il savait être des alliés douteux et jaloux de leur libérateur. Ceux-ci, en effet, ne tardèrent point à s'apercevoir que le conquérant organisait ses légions sur le territoire affranchi, gardait les otages, levait des impôts, et se conduisait non en protecteur, mais en maître. L'annexion commençait par un système d'envahissement aussi cruel qu'adroit; c'est ainsi que les grandes iniquités se consomment par l'habileté que mettent les uns à profiter de l'imprévoyance des autres.
On vit Jules César, ce conspirateur épileptique, ce pâle débauché, dont l'ambition semblait à jamais énervée par le plaisir, s'affranchir des lenteurs de la stratégie ancienne, parcourir au besoin cent milles par jour, à cheval ou en voiture, dicter en plusieurs langues quatre à six lettres à la fois , exécuter en quelques semaines les immenses travaux de la circonvallation romaine autour des forteresses gauloises, traverser nos froides rivières à la nage, se trouver partout, en Cisalpine, en Bretagne, en Aquitaine, ne connaître pour obstacles ni les saisons, ni les distances, ni les fondrières, ni les rochers; et, après sept ans de combats et de perfidies, de victoires et de massacres , en finir avec la nationalité celtique.
Les représentants de la Gaule, rassemblés dans un dernier conseil au milieu des bois, sur le territoire des Carnutes, comprirent la faute qu'ils avaient faite, mais trop tard ; ils jurèrent sur les étendards d'étouffer l'invasion romaine dans un vaste linceul, et de reconquérir leur liberté perdue. La nouvelle, portée de village en village par la clameur des hérauts, arriva le soir même, comme un tonnerre de vengeance, chez les Arvernes du Sud-Est. Ces intrépides montagnards ramassèrent leurs forces pour une lutte suprême; ce fut le signal de ces guerres de l'indépendance où l'hé-
roïsme d'un peuple ne tint pas contre le génie politique et militaire de César; son agonie du moins ne fut pas sans gloire, et la victoire de VerciDgétorix, sous les murs de Gergovie, prouve que, sans les divisions intestines qui affaiblirent sa résistance, il aurait pu défier jusqu'au bout la discipline et la tactique de ses formidables adversaires.
Une fois la Gaule soumise, le conquérant, aussi habile politique qu'admirable capitaine changea tout à coup de conduite à l'égard des vaincus; il ne s'occupa qu'à fermer les blessures faites par la victoire ; il employa le dernier hiver, l'an 50 avant Jésus-Christ, à parcourir l'une après l'autre les villes capitales, évitant tout ce qui pouvait humilier les indigènes : point de confiscations, point de colonies militaires; aucune mesure violente. Alors comme aujourd'hui, la race qui couvre ce beau et riche territoire ne demandait qu'à passer subitement de la haine à l'amour, du mépris à l'engouement; inconstante amie de la liberté, frivole jouet de la gloire, elle avait combattu César à outrance pendant dix longues années; au bout de quelques mois, elle s'étonnait déjà d'avoir méconnu le cœur et l'intelligence de ce proconsul : oubliant des souffrances qu'il cherchait à guérir, elle l'entourait d'une étrange popularité. De son côté , il paraissait sympathiser avec tous les instincts du pays ; il gagna par des honneurs les hommes les plus influents, respecta leur gouvernement intérieur, conserva leurs trophées, leurs monuments nationaux, tout ce qui leur rappelait un glorieux passé; les meilleurs guerriers s'enrôlèrent dans ses troupes; il en forma la légion des Alaudes, ainsi appelée, parce que sur le cimier de leurs casques on avait représenté, comme signe dibtinctif, une alouette aux ailes déployées. L'infanterie pesante de la Belgique, l'infanterie légère de l'Aquitaine et la cavalerie des Trévires lui fournirent ses auxiliaires les plus valeureux; aussi ce ne fut pas seulement, comme on l'a dit, avec l'or des Gaulois qu'il conquit Rome, mais aussi avec leurs armes; car les vétérans de la Transalpine payèrent de leur sang toutes les victoires du dictateur sur les Pompéiens : peut-être dans ces guerres civiles leur secret espoir fut-il, en suivant César, de se venger et de détruire la liberté de cette Rome qui venait d'anéantir la leur !
En réalité, l'assimilation de la Transalpine aux autres provinces romaines n'eut lieu que sous le règne d'Auguste. Ce prince, véritable organisateur de la Gaule, y introduisit le premier l'administration impériale , cette puissante machine de gouvernement dont Dioclétien et ses successeurs multiplièrent plus tard les rouages. Il vint l'an 29 avant notre ère visiter la conquête de César; il y fit ensuite plusieurs voyages pour la consolider et la façonner au joug. Il commença par rompre les habitudes de l'ancien ordre social, et créa, dans ce but, de nouvelles divisions administratives; il supprima ou morcela, de manière à leur ôter toute portée sérieuse, les vieilles confédérations gauloises qu'il répartit en quatre provinces, les unes dépendant du sénat, les autres de l'empereur; les premières, gouvernées comme autrefois par des proconsuls ; les secondes, par des légats impériaux ou présidents; elles étaient d'ailleurs toutes également désarmées ; en voici la répartition :
La Narbonnaise, chef -lieu Narbonne, entre les Pyrénées, la Méditerranée, le Var, les Alpes, le Rhône et les Cévennes, d'abord réservée à l'empereur, à cause de la station navale de Fréjus où gisaient les débris de la flotte d'Actium, puis donnée au sénat et gouvernée par un proconsul propréteur annuel, assisté d'un questeur et d'un légat.
L'Aquitaine, chef-lieu Bordeaux, entre les Cévennes, les Pyrénées, la Loire et l'Océan, avec un délégué ou lieutenant impérial appelé propréteur, assisté d'un procurateur.
La Lugdunaise, chef-lieu Lyon, entre la Loire, le Rhin, les Alpes, le Rhône supérieur, et la partie septentrionale du bassin de la Seine, avec un délégué ou lieutenant impérial appelé propréteur, assisté d'un procurateur.
La Belgique, chef-lieu Trêves, entre le Rhin, la mer, la Seine et la Saône, avec un délégué ou lieutenant impérial, assisté d'un procurateur.
Ces quatre provinces impériales prétoriennes virent s'accroître leur nombre de deux, avant la mort d'Auguste : la Germanie supérieure ou première, chef-lieu Mayence, et la Germanie inférieure ou seconde, chef-lieu Cologne; elles formaient ensemble une longue bande de terre étroite , et avaient le caractère d'une frontière militaire dont le but était de tenir en respect les barbares d'outre-Rhin. Aussi le gouvernement en fut-il confié à des lieutenants impériaux consulaires, souvent même à des princes de la famille impériale.
Auguste avait encore créé une petite province équestre, les Alpes-Maritimes, administrées par un procurateur impérial.
Les gouverneurs de ces provinces réunissaient, pour emprunter les expressions romaines, le pouvoir civil et le pouvoir militaire, \di jurisdictio et Y imperium ; \\^ revêtaient tour à tour la toge sur leur chaise curule ou une armure à la tête des légions; ils exerçaient une autorité presque discrétionnaire. S'ils devaient en principe rendre compte de leur gestion, après le temps de leur charge expiré, cette responsabilité était très-limitée en fait. II n'y avait que les citoyens romains qui eussent un recours légal contre eux. Les autres habitants des provinces étaient réduits à se choisir des patrons parmi les grands personnages de l'empire; ils ne pouvaient s'adresser à l'empereur que pour implorer sa bienveillance et sa merci.
Les circonscriptions territoriales d'Auguste subsistèrent intactes jusqu'au règne de Diocléfien; sous ce prince, qui voulut diminuer l'influence des gouverneurs en resserrant les bornes de leur juridiction, elles subirent d'importantes modifications qui graduellement aboutirent, sous Honorius, à la répartition définitive de la Gaule en dix-sept provinces.
La Belgique formait quatre provinces :
1° Belgique première, métropole : Trêves; cités : Metz, Toul, Verdun.
2" Belgique seconde, métropole : Reims; cités; Soissons, Châlons-sur-Marne, Vermand ouNoyon, Arras, Cambrai, Tournay,Senlis, Beauvais, Amiens, Térouanne, Boulogne.
3° Germanie première ou supérieure , métropole : Mayence; cités: Strasbourg, Spire, Worms.
4" Germanie seconde ou inférieure, métropole : Cologne; cité : Tongres.
La Lyonnaise formait cinq provinces :
i° Lyonnaise première, métropole : Lyon; cités : Autun, Langres, Châlon, Mâcon.
2° Lyonnaise seconde, métropole : Rouen; cités: Bayeux, Avranches, Évreux, Séez, Lisieux, Coutances.
3" Lyonnaise troisième, métropole : Tours; cités : le Mans, Rennes, Angers, Nantes, Quimper, Vannes, Tréguier ou Saint- Pol-de-Léon, Jubleins, Corseul.
4° Lyonnaise quatrième, ou Sénonie, métropole : Sens; cités : Chartres, Auxerre, Troyes, Orléans, Paris, Meaux.
5° Lyonnaise cinquième, ou Grande- Séquanaise, métropole: Besançon; cités : Nyon, Avenche, Bâle, Windisch dont le siège fut transféré à Constance, Yverdun, Augst, Port-sur -Saône.
V Aquitaine formait trois provinces
1» Aquitaine première, métropole : Bourges; cités : Clermont, Rodez, Albi, Cahors, Limoges, Javouls, dont le siège fut transféré à Mende, Velay.
2° Aquitaine seconde, métropole : Bordeaux; cités : Agen, Agoulême, Saintes, Poitiers, Périgueux.
S-^Novempopulanie, métropole : Eause; cités: Dax, Lectoure, Saint-Bertrand de CommiDges, Consérans, Bayonne, Lescar, Aire, Bazas, Tarbes, Oleron, Auch.
La Narbonnaise formait cinq provinces :
1° Narbonnaise première, métropole : Narbonne; cités : Toulouse, Béziers, Nîmes, Lodève, Uzès.
2° Narbonnaise seconde, métropole : Aix; cités : Apt, Riez, Fréjus, Gap, Sisteron,
Antibes.
3° Viennoise, métropole : Vienne; cités : Genève, Grenoble, Viviers, Die, Valence, Saint-Paul-Trois-Châteaux , Vaison, Orange, Cavaillon, Avignon, Arles, Marseille.
4'' Alpes-Maritimes, métropole : Embrun; cités : Digne, Chorges, Seillans, Senez, Glandève, Gemèle ou Cimiez, Vence.
5" Alpes-Graïes et Pennines, métropole : Moutier-en-Tarentaise; cités : Octodure, aujourd'hui Martigny en Valais.
A cette époque, le monde romain se divisait en deux empires : l'empire d'Orient et l'empire d'Occident; chaque empire, ayant un empereur à sa tête, était subdivisé en deux préfectures, confiées chacune à un préfet du prétoire. La Gaule, partie intégrante de l'empire d'Occident, formait le principal diocèse ou vicariat de la préfecture du prétoire des Gaules; les deux autres diocèses ou vicariats de cette préfecture étaient la Bretagne et l'Espagne.
Les préfectures se subdivisaient donc à leur tour en diocèses ou vicariats; les diocèses, en provinces; les provinces, en régions ou cités; les cités, en cantons ou imgi. A la tête des diocèses étaient des vice-préfets ou vicaires; à la tête des provinces, des magistrats portant différentsnoms: consulaires, présidents, correcteurs, ducs, comtes. Les cités étaient administrées, municipes ou colonies, par leurs magistrats annuels : dumvirs, quatuorvirs, édiles, questeurs; par un conseil de décurions, ou sénat, et par la curie , assemblée du peuple. Les pagi ou cantons étaient administrés par des magisters ou édiles, ou préfets du pagus.
Pour achever de dénationaliser la Gaule, Auguste bâtit des villes nouvelles qui, sans passé, sans histoire, ne connurent que la main qui les avait élevées, et grandirent sous la protection impériale. Ces villes, la plupart privilégiées, jouissaient de ce qu'on appelait le droit latin, jus latinum, et le droit italique,, /ks italicum, c'est-àdire qu'elles étaient assimilées non à Rome, mais aux villes du Latium et de l'Ralie. Leurs habitants pouvaient recevoir individuellement le droit de cité, qui les exemptait de châtiments corporels et les rendait capables d'exercer les charges de l'empije. Le jus italicum conférait une exemption d'impôts. En résumé, ce système admettait comme principe l'autonomie des cités avec diverses restrictions et avec la faculté d'obtenir des privilèges également divers. Presque tous les peuples du centre et du nord de la Gaule avaient conservé leur autonomie au temps de Pline, plus d'un siècle après César. Les Santons, les Bituriges, les Arveraes, les Leuques, les Suessions, les Nerviens, les Trévires, les Meldes, les Ségusiaves étaient libres. Les Édues, les Car-
DEUXIÈME ÉTUDE HISTORIQUE 2b
nutes, les Rèmes et les Lingons étaient fédérés ; ils avaient avec Rome des traités spéciaux qui modifiaient sur quelques points seulement leur autonomie primitive.
Auguste reconnut dans la Transalpine l'existence légale de soixante nations ou cités; elles avaient chacune un sénat chargé de l'administration locale et de la perception des impôts; chacune était responsable du maintien de l'ordre sur son territoire. Plusieurs peuplades secondaires qui avaient eu jusque-là une existence à part, et dont les noms se sont conservés dans ceux des pagi ou cantons particuliers, furent incorporées aux soixante nations reconnues par le gouvernement impérial. Parmi ces nations ou cités, d'anciennes villes agrandies ou reconstruites prirent des noms romains : Bibracte, capitale des Édues, devint Augustodunum ; Soissons, Augusta Suessionum ; Trêves, Augusta Trevirorum; Véromand, plus tard Saint-Quentin, Augusta Veromanduorum ; Viviers, Augusta Helviorum; Saint-Paul-Trois-Ghâteaux, Augusta Tricastinorum; Chvmont, Augustonemetum ; Limoges, Augustorùum;Tvojes, Augusta Tricassium.
Gomme la corporation des druides, quoique très- affaiblie à l'époque de César, survivait à la conquête romaine et encourageait encore les protestations de l'indépendance nationale , Auguste ne négligea rien pour amoindrir cette gardienne des traditions gauloises; il interdit aux vaincus devenus citoyens la pratique de leurs rites sanguinaires; il remplaça les immolations des victimes humaines par des sacrifices de taureaux qui furent célébrés dans les grandes solennités. Ses successeurs proscrivirent, comme lui, dans le druidisme l'institution politique qui leur était hostile et servait de drapeau aux rébellions. Mais, en même temps, pour ne pas blesser les sentiments religieux de la Gaule conquise , on vit les noms des divinités celtiques et latines confondus à dessein sur l'inscription des mêmes autels. Ainsi le dieu Belenus fut identifié avec Apollon^ Hésusavec Mars, Tentâtes avec Jupiter. Toutefois les empereurs eurent soin d'assurer dans l'association des deux cultes la prépondérance à celui de Rome. Ils multiplièrent partout les temples gallo-romains. Les villes qu'ils construisirent, qu'ils agrandirent ou qu'ils restaurèrent, eurent presque toutes un Capitole à l'image de celui du mont Palatin. 11 se forma, en l'honneur d'Auguste, dans un grand nombre de villes , des collèges de flamines, appelés flammes augustales, sortes d'associations politiques et religieuses à la fois. On sait qu'à Rome il n'existait point de corps sacerdotal particulier. Les fonctions du culte se réunissaient dans le même citoyen aux fonctions civiles et militaires. Le titre de flamine investissait la plupart des hauts dignitaires de l'armée ; il fut donné dans les Gaules aux hommes les plus considérables de la population indigène.
L'autorité des gouverneurs s'étendait simultanément à toutes les parties de l'administration et du culte; car jamais peuple au monde ne mêla autant que les Romains la religion à la politique; les finances, seules, étaient confiées, dans les provinces les plus importantes, à des agents spéciaux appelés procuratores, procurateurs, ou rationales. Les gouverneurs et leurs agents montrèrent tous la même rapacité, le même arbitraire; l'administration des provinces n'était pour eux qu'une mine à exploiter; ils les mettaient littéralement au pillage. Aussi des soulèvements continuèrent-ils à éclater de temps à autre, causés par l'aggravation des impôts à la suite des recensements, par les exactions des fonctionnaires, par le malaise des cités, qui, pour s'acquitter envers le fisc impérial, étaient obligées de s'endetter et de payer des intérêts usuraires.
26 PROLEGOMENES
Il y avait des impôts directs et des impôts indirects. Les impôts directs se composaient de la contribution foncière ou indiction, et de la contribution personnelle ou capitation. Tous les cinq ans ou à peu près, chaque terre était cadastrée, ses limites établies, sa valeur estimée avec la précision la plus rigoureuse; tous les cinq ans, le père de famille devait, sous des peines sévères, faire inscrire sa femme, ses enfantS) ses esclaves, l'âge et le métier de chacun d'eux, son patrimoine, son revenu , jusqu'à ses meubles et ses joyaux.
Les impôts indirects étaient réguliers ou casuels ; ceux de la première catégorie se composaient du monopole de la vente du sel, des droits de douanes, qu'on affermait sur enchères, des droits de passage ou péages sur les fleuves, sur les canaux, des droits sur les marchés, des droits d'octroi, et d'autres tributs connus sous le nom de chrysargyre; ceux de la seconde catégorie comprenaient les confiscations, les amendes, les dons gratuits ou réputés volontaires, les successions vacantes, les corvées pour l'entretien des routes, des aqueducs, des fortifications, et des logements civils et militaires.
La masse produite par ces perceptions de toute nature était accrue, chaque année, par le revenu de ce qu'on pourrait appeler terres domaniales. Les terrains en culture étaient en grande partie affermés moyennant une redevance fixe, payable en deniers. Les terrains en friche étaient également affermés; mais la redevance, dans ce cas, variait selon la diversité de la culture et proportionnellement à la récolte. Les uns ou les autres servaient 'quelquefois de débouchés au trop -plein de la population italienne, ou bien ils étaient distribués, comme récompenses, aux vétérans que Rome établissait dans chaque province conquise pour la maintenir dans l'obéissance et se l'assimiler : les Césars, après avoir pris possession par l'épée, preniient possession par la bêche, et le soc de la charrue entrait dans le sol étranger plus profondément que le tranchant du glaive; de là l'origine des colonies militaires solennellement installées sur le territoire gaulois, avec leurs tribuns, leurs centurions, leurs cohortes. Elles étaient susceptibles de ce droit de propriété exclusif et suprême qui appartenait au seul citoyen romain. A l'intersection des deux grandes ligues qui aboutissaient aux quatre points cardinaux, au centre des quatre portes inviolables et saintes comme celles de Rome, était marquée la place du forum, image à son tour du forum de la ville éternelle; parfois, auprès du forum, s'élevait aussi un capitole; là était le siège d'une république naissante, d'une Rome transplantée, qui avait aussi ses consuls ou duumvirs, ses sénateurs ou décurions, ses augures et ses sacrifices. Toutes les merveilles de la vie romaine, le temple, le cirque, le théâtre, se dressaient dans son enceinte. Les routes indestructibles, les canaux profonds , les magnifiques aqueducs rayonnaient autour d'elle. C'était la capitale romaine du pays.
Quelle ne devait pas être la surprise du farouche Gaulois, que toutes ces séductions romaines venaient chercher dans sa maison de paille et de bois! Il eût voulu se soustraire à cette magnificence oppressive, lui qui, peut-être, avait versé son sang avec les derniers défenseurs de l'indépendance nationale! Mais, malgré lui, le tribut à payer, la justice à recevoir, le vêtement à acheter, le blé à vendre, l'appelaient dans les murs de la colonie; là, des joies nouvelles, inouïes, l'assaillaient de toutes parts. Si le plaisir et la sensualité avaient quelque prise sur cette âme barbare, le cirque, le théâtre, le bain, lui offraient d'ineffables délices. Si son intelligence était plus haute, si déjà il avait compris quelque peu la langue du vainqueur, il entrait à l'école du rhéteur, il entourait la chaire du philosophe ; il pouvait étudier tous les secrets de la sagesse hellénique et de l'éloquence romaine. Allait-il au temple, la beauté de l'édifice lui enseignait la puissance du dieu Auguste, et l'adorateur d'Hésus était tout disposé à brûler de l'encens pour l'empereur divinisé. Il ne retournait pas dans la
hutte paternelle sans qu'il eût appris à balbutier quelques mots de l'idiome latin , sans qu'il eût, une fois au moins , essayé sur ses épaules la tunique et la toge. Sô rapprocher de la race \ictorieuse, trafiquer avec elle, combattre sous les mêmes drapeaux, marier sa fille à un centurion, envoyer son fils aux écoles gallo-romaines, devenir le client d'une grande famille, obtenir par elle le titre de citoyen romain, et, mêlant à son nom barbare le nom d'un patron illustre, s'appeler Julius Sacrovir ou Claudius Arabiorix, telles étaient les espérances que Rome faisait briller à ses yeux pour l'attirer à elle.
Que dire de l'influence de la colonie romaine sur les Gaulois qui vivaient dans son sein? Car la colonie, fondée le plus souvent dans l'enceinte d'une ville amie, n'en chassait pas les habitants; ceux-ci et les nouveaux venus tendaient à s'unir; leurs champs profanes et non mesurés s'enclavaient entre les champs romains délimités par le bâton sacré de l'augure. Parfois ce pacifique voisinage les élevait au-dessus de leur condition de peuples vaincus : on leur accordait tantôt le connubium , le droit d'alliance avec les familles romaines; tantôt le commercium, le droit d'acquérir ou de transmettre la propriété romaine ; quelquefois on les fît tous citoyens ; on leur donna même des places dans le sénat de la colonie, et leurs décurions barbares s'assirent auprès des décurions romains.
On sait que la politique des Césars s'efforça, sinon de détruire, au moins d'affaiblir l'ancienne aristocratie romaine; un des moyens qu'elle employa fut d'appeler les principaux habitants des provinces dans la capitale de l'empire. Ainsi, pendant que Rome envoyait au delà des Alpes une nuée d'agents, de soldats, de colons et de spéculateurs, elle attirait à son tour dans ses propres murs, par une conséquence naturelle de son sy&tème préconçu, les Gaulois les plus riches, les plus puissants, les plus ambitieux. Auguste avait ouvert les portes du sénat aux citoyens romains de la Narbonnaise. Vienne eut l'honneur de donner à Rome les premiers sénateurs gaulois. L'empereur Claude, en l'an 48, ouvrit encore le sénat de droit aux Édues, et de fait aux autres nations transalpines. La politique césarienne triompha de l'opposition des vieux Romains qui voulaient garder leur privilège. En introduisant les peuples conquis dans le premier conseil du gouvernement, elle les associa à la fortune de l'empire, du moins dans une certaine mesure; car le sénat, avili, décimé, dépouillé de la plupart de ses anciens pouvoirs, n'était plus que l'ombre de lui-même.
Les colonies prirent peu à peu la forme des municipes, cités libres et romaines par excellence, composées d'une ou plusieurs villes et d'un district rural. Chaque municipe était administré par un corps d'élite, sous l'autorité directe du gouverneur de la province. Ce corps se nommait l'ordre des décurions , la curie ou le sénat. Il y avait deux espèces de décurions, curialesou sénateurs : les décurions devenus tels par droit d'hérédité, et les décurions élus par la curie elle-même pour se compléter.
La curie était partagée en plusieurs sections. La principale se composait des décurions inscrits les premiers sur le livre de la cuiie; ils étaient réputés supérieurs en dignité. Le reste formait, avec cette section, ia portion délibérante. Une troisième section, élue par les deux autres, était investie du pouvoir exécutif. Les membres de cette dernière section, regardés comme fonctionnaires publics, prenaient le titre de magistrats; ils n'existaient, le plus souvent, qu'au nombre de deux : l'un était chargé de rendre la justice dans les limites de la juridiction curiale; l'autre avait la
surveillance des édifices, des travaux publics et de radrainistralion des finances de
la cité.
Les attributions de la curie consistaient à contrôler les répartitions et la levée de l'impôt, soit en argent, soit en nature. Les décurions nommaient tous les ans , sous leur responsabilité personnelle, un agent supérieur chargé de faire cette perception, puis des scribes et des tabellions ou notaires , des édiles et curateurs ou économes de la cité , des irénarques et des stationnaires ou commissaires de police. Grâce à ces institutions locales, les villes gallo-romaines avaient leur vie propre ; elles exerçaient une action importante dans le ressort de leurs affaires, un genre d'initiative qui s'étendait à tous les besoins de la cité. Dans cette sphère, elles pouvaient se mouvoir à Taise, déployer une grande activité, offrir même un aliment à l'ambition de ses habitants. Pourvu qu'elles ne sortissent pas du cercle tracé par le droit municipal, les curies n'avaient rien à redouter du président ou gouverneur
Mais le décurionat, sollicité, envié d'abord comme un privilège, devint la plus dure et la plus onéreuse de toutes les conditions sociales ; l'État , obéré par les charges immenses que lui imposait sa situation vis-à-vis de trois dangers permanents : les barbares, la populace et l'armée, avait rejeté une partie de son fardeau sur les villes, qui ne tardèrent pas à être obérées à leur tour ; or, toutes les fois que les revenus propres d'un municipe ne suffisaient pas à ses dépenses, les décurions étaient tenus d'y pourvoir sur leurs propriétés personnelles. De plus , comme ils étaient percepteurs des impôts publics et responsables de cette perception, leurs biens propres suppléaient à l'insolvabilité des contribuables envers le trésor. Nul décurion ne pouvait quitter le territoire de son municipe sans la permission des officiers de l'empire, ni aliéner le domaine en vertu duquel il était décurion ; il n'échappait à ces intolérables exigences qu'en obtenant d'être admis dans le sein des classes privilégiées , ou en se réfugiant dans la catégorie des classes plébéiennes ; il n'était pas rare de les voir chercher un abri , comme les esclaves fugitifs, au fond des bois et des montagnes. La loi fut obligée de pourvoir à leur remplacement, parce que leur classe menaçait de s'éteindre ; elle fit du décurionat une sorte de châtiment pour des hommes flétris. Il faut ajouter que cette prétendue dignité n'offrait plus alors aucune compensation pour les charges qu'elle imposait aux curiales. La réforme de Dioclétien n'avait pu étendre l'autorité des agents impériaux sans diminuer d'autant celle des sénats municipaux, surtout sans ôter à ces derniers toute initiative, et les réduire au rôle d'un rouage subalterne de l'administration.
Ce n'est pas là le seul exemple des nécessités effroyables auxquelles fut réduit l'empire où fermentaient le désordre et la dissolution. Dans les campagnes, beaucoup de petits propriétaires, écrasés par l'impôt, vendaient leurs terres à bas prix, et changeaient leur condition contre celle de colons, pour se délivrer d'une propriété onéreuse. Les plus faibles se faisaient les serviteurs des plus puissants. On vit l'institution gauloise du patronage renaître, si toutefois elle avait disparu.
Il n'y eut pas jusqu'aux corporations ouvrières ou industrielles, jusqu'au colonat, qui ne fussent juges incapables de se perpétuer ou de se recruter. Les lois durent punir des peines les plus sévères l'abandon d'un métier nécessaire à l'approvisionnement d'une ville, tel que le métier de boulanger, preuve manifeste de la solidarité de misère que le despotisme établissait pour toutes les classes des habitants de l'empire. Il fut défendu d'aff'ranchir les colons , de peur que la terre ne manquât de bras
pour la culture. Rome enchaînait alors toutes les professions , depuis les plus élevées jusqu'aux plus obscures, dans une hérédité forcée, comme elle avait établi déjà l'hérédité de la milice et celle des fonctions publiques. Elle semblait craindre que chaque classe de la société ne lui échappât à son tour; pour empêcher cette désertion, elle les frappait également du signe indélébile de la servitude. Les ouvriers, même libres, des ateliers impériaux portaient sur leur corps les marques des établissements auxquels ils étaient attachés. Les soldats portaient des marques semblables aux bras et aux jambes. Les enfants, les femmes même, dans les limites du possible, devaient embrasser la carrière paternelle, la profession maritale, et s'y inféoder, comme le décurion à la curie, comme le colon à la terre, bon gré, mal gré.
Comme dernier trait au tableau de cette misère générale, les lois impériales avaient consacré l'esclavage. Il y avait à Rome un marché affecté à la vente des esclaves. Cette vente se faisait de trois manières : sub hasta, sous la lance, parce qu'on plantait une lance dans l'endroit où s'opérait l'achat; sub corona, sous la couronne, parce que, dit-on, les marchands posaient une couronne de fleurs sur la tête des esclaves qu'ils voulaient vendre; sub pileo, sous le bonnet, parce qu'on mettait sur la tête des esclaves indociles une espèce de chapeau ; par cette marque, le vendeur annonçait qu'il ne garantissait pas leur soumission.
Les esclaves, relégués au dernier échelon de la société gallo-romaine, étaient de trois sortes : ceux qu'on prenait à la guerre, ceux qui naissaient de parents esclaves, et ceux qu'on achetait aux marchands qui en faisaient trafic. Ils étaient séparés des autres hommes par un costume particulier. Ils ne pouvaient se marier sans la permission de leurs maîtres, ni plaider, ni tester. Leur mariage, dépourvu de formes légales et de cérémouies religieuses, s'appelait contubernium. Les maîtres avaient droit de vie et de mort sur leurs esclaves : l'esclave était pour eux une chose et non une personne. On infligeait à ces malheureux, pour les fautes les plus légères, les châtiments les plus barbares ; ils étaient attelés parfois à la charrue à défaut de bœufs; on les enchaînait pour tourner la meule et moudre le grain ; quand ils prenaient la fuite, on leur imprimait un fer chaud, quelquefois sur la main, d'autres fois sur le front; quand ils s'étaient rendus coupables de fautes un peu graves, on les attachait à une roue pour les battre de verges, on les appliquait à la torture, on leur versait du vinaigre dans les narines, on les chargeait de briques jusqu'à ce que leurs reins se rompissent sous le poids, on les livrait aux bêtes féroces, on les laissait mourir de faim. D'un autre côlé, les esclaves étaient dans la famille des espions dangereux ; lorsque, dans les délits publics ou particuliers, on voulait découvrir la vérité, au lieu d'interroger les hommes libres, on donnait la question aux esclaves. On comptait la vie de ceux-ci pour si peu de chose, que, dans une enquête judiciaire, on ne les interrogeait que sur le chevalet , et que , sur la réquisition d'un plaideur, leurs maîtres les envoyaient sans difficulté au tortureur.
On voit à quelle distance l'ère païenne était placée du principe, justement compris, de l'égalité entre les hommes. Des barrières en obstruaient l'accès dans tous les sens, à tous les étages, des lettrés au peuple, de l'homme à la femme, du père aux enfants, du maître à l'esclave ; il a fallu plus qu'un homme pour abattre ces barrières; ni les princes, ni les lois, ni les philosophes du monde antique n'ont eu ce pouvoir. Ils sont restés complètement impuissants devant les maux de l'humanité. Leur philosophie, malgré tous ses mérites relatifs, renfermée dans la spéculation, réservée à quelques intelligences d'élite, fut un exercice de l'esprit humain , jamais une tentative courageuse pour réformer en grand la société et l'arracher à ses habitudes de corruption et d'inhumanité, et cela, parce qu'elle a manqué de la vertu qu'inspira particulièrement le christianisme. Cicéron s'éleva aussi haut que possible en l'absence de la
lumière de l'Évangile, quand, au sein de l'exclusivisme romain, il représenta les hommes comme les concitoyens d'une même cité; mais ce n'est là qu'une lueur vao-ue, qu'un aperçu fugitif, comparativement à la fraternité qui allait unir les hommes, les petits et les grands, sous l'influence de la prédication évangélique.
La Gaule , ainsi réduite en province romaine, ne conserva aucun vestige de son ancienne organisation ; mais ce serait une erreur de croire que cette transformation ait été désastreuse dans toutes ses conséquences.
D'abord l'expérience avait prouvé que, malgré ses brillantes qualités, la race celtique était incapable d'arriver par elle-même à se constituer en un faisceau complètement homogène; il lui manquait pour cela une force de cohésion suffisante, un centre d'unité assez puissant pour ramener les divers éléments de la société sous une même direction. En lui communiquant son esprit de discipline et de régularité, en substituant la centralisation à l'existence fédérative, en l'engrenant dans les rouages administratifs de son gouvernement, Rome se chargeait de faire l'éducation politique de la Gaule et de lui donner une nationalité plus uniforme et plus compacte.
Il en lésalta aussi un progrès matériel qu'on ne saurait contester. D'abord, si la facili'é des communications entre les hommes constitue le grand instrument de leur bien-être, quelles communications plus assurées, plus constantes, plus régulières que ces routes romaines dont partout en France se retrouve l'ineffaçable vestige , véritables remparts, composés de trois couches impénétrables de pierres, de briques, de ciment, de terre et de craie moulus ensemble; indestructibles chaussées fondées audessous du sol, et qui s'élevaient de plusieurs pieds au-dessus. Des bornes milliaires, des lieux de repos, des stations de soldats, des relais de poste étaient semés sur la longueur de ces chemins pour rendre le voyage sûr, commode, rapide. Nul obstacle n'arrêtait la construction de ce vaste réseau qui reliait entre eux, par de nombreuses ramifications, de municipe à municipe,tous les points stratégiques et toutes les ligne commerciales du pays: le droit de propriété fléchissait devant l'autorité du proconsul; la nature pliait devant l'opiniâtre labeur de l'ouvrier romain; les vallées étaient comblées, les hauteurs gravies; le chemin s'ouvrait passage dans le roc; il franchissait les fleuves et les rivières par des ponts immenses; il arrivait droit comme l'aigle au but que l'œil de l'ingénieur lui avait marqué. A Lyon venaient se croiser les quatre principales routes de la Gaule , qui unissaient aux quatre mers cette métropole des peuples celtiques: à la Méditerranée, par Marseille; à l'Océan, par Saintes; à la Manche, par Bologne; à la mer du Nord, par Mayence et par le Rhin. Des canaux rattachaient entre eux les grands courants d'eau qui servaient d'artères à la richesse du sol; on communiquait ainsi de l'Aude à la Garonne et à l'Océan, du Rhône et du Doubs au Rhin et à la mer Germanique, de la Saône à la Seine, et par elle aux côtes de Bretagne.
Grâce à celte faciUté de transports, l'opulent Gallo-Romain avait le choix entre la poterie de Pergame et les vases étrusques, entre les épées de Tolède et les armes des Lingons, entre les cuirasses des Édues et les pierreries de l'Inde. Il revêtait l'amphimalle égyptien ou le gausape celtique, la blanche laine des Galalaunes ou la soie du Thibet, la pourpre de Tyr ou les fourrures des Ardennes. L'Arabie lui envoyait ses parfums; Babylone, ses tapis ; en même temps que l'ambre ou le succin lui arrivait des bords de la Baltique. Un noir africain découpait pour sa table, à côté du porc salé des Tricasses , les faisans de Colchos.
Une richesse plus réelle lui était procurée par l'économie rurale : les hautes futaies
tombaient sous la cognée du bûcheron, et les colons transformaient en campagnes plantureuses les plaiues défrichées; les arbres à fruit et les plantes potagères leur étaient apportés de l'Orient; la Narbonnaise possédait depuis longtemps la vigne; l'olivier y croissait en abondance; le lin passait de l'Egypte chez les Cadurques, les Calètes, les Rutènes, les Bituriges, les Morins, qui étaient les peuples de la Gaule les plus habiles à l'ourdir. Les écri's de Pline l'Ancien nous apprennent que les Romains étaient loin de se montrer indifTérents à l'étude des ressources naturelles des pays conquis, et qu'au premier siècle de notre ère l'agriculture et l'industrie de la Gaule étaient en grande voie de perfectionnement ; il cite l'usage d'amender les terres avec de la marne et de la chaux dans plusieurs cantons de la Bourgogne et du Poitou.
La conquête de Jules César ne fat pas moins favorable sous le rapport artistique. Les soldats romains, exercés dans l'art de bâtir et dirigés par d'habiles artistes, en imposant à la Gaule les lois, les usages de l'Italie, la dotèrent de nombreux édifices analogues à ceux de la métropole : les aqueducs à triple galerie souterraine, amenés de bien loin, quelquefois dans le seul but d'avoir une eau plus agréable au goût, comme celui delSimes; les thermes, ou bains publics, avec leurs pavés de mosaïque, leurs piscines d'albâtre, leurs murs incrustés d'ivoire, leurs pierres spéculaires, comme ceux de Saintes; les arcs de triomphe, avec leurs superbes arcades, où les architectes, empruntant aux maîtres toscans la solidité des constructions, aux Grecs le gracieux des contours, imprimaient le cachet du grandiose romain, comme ceux deLangres et de Reims; les théâtres, durables abris d'une joie frivole, où tout était de marbre , de briques cimentées par une maçonnerie que la main des hommes a seule pu détruire, et où, grâce à la perfection de l'acoustique, la voix se faisait ouïr avec une sonorité merveilleuse, comme celui d'Orange; les amphithéâtres, où des passages distribués avec un art et une régularité infinis conduisaient des milliers de spectateurs chacun à sa place, et où de larges vomitoires donnaient pour la sortie un prompt écoulement à ces flots de peuple, comme ceux d'Arles et d'Autun; les cirques et les naumachies, ces autres créations du dilettantisme romain, avec leurs dauphins de bronze ou leurs obélisques d'Egypte, comme ceux de Saintes et de Vienne; les basiliques, qui servaient de bourse et de tribunal aux municipalités ; les palais, où toutes les délicatesses de l'art hellénique s'unissaient à toutes les proportions de la grandeur romaine; les temples qu'ornaient les chefs-d'œuvre de la peinture, de la statuaire, de la mosaïque; les fermes sénatoriales avec leurs vastes jardins et leurs fastueux portiques; les élégantes villas où toutes les jouissances de la vie privée s'encadraient dans un luxe monumental qui donne encore une haute idée des travaux entrepris par les légions de Rome; tous ces beaux édifices, toutes ces splendides habitations ofî'rirent aux vaincus le prestige des arts et des plaisirs en échange de leur indépendance nationale. Bientôt les empereurs , en jetant un regard d'orgueil sur la Gaule, purent dire d'elle ce qu'Auguste avait dit de Rome : « Elle était bâtie de bois et de boue; nous la laissons de pierre et de marbre ! »
Les belles-lettres se développèrent simultanément avec les beaux-arts. Il avait suffi d'un coup d'œil aux proconsuls pour mesurer toute l'influence qu'exerçait l'esprit littéraire de la Grèce sur le génie national de la Gaule, Dans toutes les métropoles
nouvelles , ils fondèrent des établissements d'instruction publique ; ils espéraient y attirer insensiblement la génération aristocratique; en même temps, au sein des anciennes cités métamorphosées, ils ouvrirent des chaires d'enseignement en concurrence avec les écoles sacerdotales. Là se trouvait réuni tout ce qui facilite les exercices du corps et ceux de l'esprit : une palestre pour la gymnastique, des bassins pour la natation, des allées pour la promenade, des clairières pour les jeux. Chaque auditorium avait ses classes distribuées à droite et à gauche d'un vestibule et munies de sièges en hémicycle. On y comptait ordinairement trois orateurs et dix grammairiens pour la langue latine, cinq sophistes et dix grammairiens pour la langue grecque, un professeur de philosophie transcendante et deux pour les leçons de jurisprudence. Outre un salaire officiel, et quelquefois un droit spécial prélevé sur les familles, les maîtres possédaient plusieurs privilèges inscrits dans les lois: le plus important était l'exemption des charges publiques, faveur immense, surtout lorsque la pénurie du fisc eut rendu les impôts exorbitants.
L'imagination des Gaulois s'enflamma promptement au contact de ces gymnases, pépinières d'hommes illustres, noviciat des hautes magistratures. Partout ils se montrèrent avides de sciences, enthousiastes de littérature, pleins d'aptitude pour les études hbérales, mais à des degrés divers, selon les antipathies ou les affections de chacun des peuples qui s'étaient suivis sur cette terre où jamais ni les grand: hommes , ni les grandes choses, ni les grandes cités n'ont manqué.
Ainsi, dans le Midi, le génie romain s'était acclimaté de bonne heure; il y était devenu comme une plante indigène : la Narbonnaise ne pouvait plus être appelée une province, disait Pline le Naturaliste, c'était l'Italie même, forte, laborieuse, économe, féconde en hommes et en richesses. Arles la puissante, Narbonne l'antique, Nîmes la voluptueuse, Toulouse la noble, avaient acquis une célébrité littéraire que justifiaient les personnages éminents que l'empire tirait* de leurs écoles. Aucune contrée, en eff'et, n'avait plus promptement, plus avidement reçu l'influence des vainqueurs ; dès le premier aspect , les deux peuples avaient semblé moins se connaître que se revoir et se retrouver; ils s'étaient précipités l'un vers l'autre. Les Romains, oubliant pour l'Athènes des Gaules la prédilection que leur avait inspirée si longtemps la terre natale de Périclès, fréquentaient l'université gallo-grecque de Marseille. Les Gaulois du Midi passaient les Alpes en foule, non-seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme pédagogues, comme médecins, comme rhéteurs. Ils donnèrent à Rome Marcus Antonius Gnypho, qui professa dans le palais de Jules César; Lucius Plotius, qu'un maître en l'art de bien dire, Quintilien, appelait l'orateur insigne; l'infortuné Valerius Cato, surnommé la Sirène latine, persécuté par les soldats du dictateur Sylla; l'Aquitain Roscius, qui faisait les délices du théâtre de Rome ; les deux jumeaux massaliotes Télon et Gyaré, astronomes et mathématiciens, qui périrent dans le même combat naval, sous les aigles de Pompée; Terentius Varro, l'Atacien, émule de Properce et de Tibulle; Cornélius Gallus, l'intime de Virgile, le favori d'Auguste; Trogus Pompeius, historien grave et sévère, qui entreprit, avec une audace herculéenne, de raconter les gestes des rois et des peuples depuis le commencement des siècles.
Pendant que ces littérateurs gallo-romains étaient accueillis avec enthousiasme en Italie, d'autres, non moins distingués, entretenaient dans leur patrie le progrès de la culture intellectuelle. Oscus le Marseillais, orateur abrupt, fier et mordant, déchirait, avec sa parole aiguë, le manteau hypocrite dans lequel les patriciens drapaient leur pensée et leurs vices. Plein de souplesse et de mélodie, l'avocat némausien Agrotas charmait, au contraire, par les délicatesses de sa faconde ionienne. Vœtienus Montanus illustrait les chaires narbonnaises, lorsqu'il fut relégué dans les
îles Baléares, pour avoir dit la vérité à Tibère. Julius, son frère, passait pour le plus doux et le plus gracieux des poètes de son époque. Le sénateur Graecinus employait ses loisirs à la composition d'un traité d'agriculture dont on cite le style élégant et poli. Un concours prodigieux d'auditeurs se pressait constamment autour des rhéteurs Quirinalis, d'Arles, et Surculus, de Toulouse. Le satirique Petronius Arbiteresquissait^ dans son Festin de Trimalchion, un portrait saisissant de la dégradation morale du peuple romain. Ses autres ouvrages, souillés par le souffle impur de son temps, n'offraient qu'une certaine élégance de style jetée sans imagination et sans verve comme un voile doré sur de la boue. Les mêmes causes avaient perverti plus profondément encore le talent de Domitius Afer, de Nîmes. Plaideur infatigable, il fatigua, jusqu'à l'extrême vieillesse, les murs de la curie municipale du bruit de sa parole que ranimait seule l'ardeur du gain; il mourut d'un excès de table, après avoir été l'ami de Tibère, de Galigula, do Claude et de Néron. Ce fut au spectacle de ces mœurs que Favorinus, d'Arles, prit la plume; aussi un fiel longtemps contenu et corrosif, une amère et sanglante ironie s'épanchèrent de son âme; et, tout abrutie qu'était la société romaine, elle dut le comprendre, en l'entendant faire l'éloge des pires fléaux.
Le long du Rhône aussi, et dans les provinces du centre, la civilisation séductrice s'était transplantée et naturalisée. Martial se réjouissait de ce qu'à Vienne les sombres guerriers, comme les jeunes filles, dévoraient ses épigrammes. Autun dissertait gra- \bment avec les quarante mille disciples de ses écoles, dans la langue de Démoslhènes et de Gicéron. Qui ne sait que Lyon était devenu le centre littéraire de la Gaule impériale? Son nom seul rappelle les concours publics d'éloquence et de poésie qui se tenaient près de l'autel augustal érigé au confluent du Rhône et de la Saône, et les lois bizarres imposées par le caprice de l'empereur Glaude:les vaincus étaient obligés de chanter les louanges des vainqueurs; s'ils ne réussissaient pas, ils devaient efi'acer avec une éponge, quelquefois même avec la langue, leurs propres écrits, sous peine d'être battus de verges ou plongés dans le fleuve.
De Lyon à Trêves, où la présence des chefs de l'administration attirait les plus savants professeurs, et où, entre autres, enseignait le célèbre Glaudius Mamertinus, toute la frontière était romaine. Besançon, dont les collèges étaient dirigés par l'orateur JuliusTitianus, poëte et géographe qui fdt le précepteur du fils de Maximin; Langres, où l'on comptait plusieurs chaires de grammaire et de rhétorique; Reims, encore tout plein du souvenir de l'éloquence de son député Auspex, qui vanta si habilement les bienfaits de la domination romaine; toutes ces villes, et d'autres encore, étaient devenues studieuses; leurs écoles livalisaient avec celles de l'Italie.
Malgré cette activité intellectuelle, ce ne fut que par degrés que les classes lettrées de la société transalpine réussirent à parler le latin avec la pureté romaine. En Bretagne, cette tardive et lointaine conquête de Gésar, les idiomes celtiques se maintinrent avec une opiniâtre énergie, quoique souvent altérés par l'adoption des formes et des terminaisons usitées dans la langue des conquérants. Plus on se rapprochait des bords du Rhin, plus aussi le langage gallo-romain perdait de sa correction grammaticale. Les Aquitains, et surtout les habitants de la Narbonnaise, paraissaient fiers d'avoir renoncé à la langue maternelle pour s'initier les premiers aux difficultés du latin; on les citait comme les arbitres du goût; les Celtes aussi bien que les Belges avaient honte de parler devant eux; ils n'osaient se servir de tournures et de phrases empreintes de l'accent barbare et mêlées de mots germaniques. Plus tard, en revanche, l'idiome du Nord, la langue wallonne, reléguera au rang des patois la langue romane parlée dans les provinces du Midi.
La conquête et la civilisation romaines furent loin d'exercer une influence aussi heureuse sur le caractère et les mœurs des Gaulois. Sacs doute, dans ce commerce d'esprit avec une nation plus policée, la race celtique se dépouilla en partie de sa rudesse native; plus d'une coutume barbare, cruelle même, disparut sous les édits impériaux, qui prohibèrent les rites sanguinaires des sectateurs de Tentâtes et d'Hésus; la Gaule se façonna aux belles manières, aux grâces du langage, aux délicatesses de l'art, à un goût exquis; mais l'antique simplicité de ses mœurs et la noble vigueur des caractères firent place à une mollesse luxurieuse et à un odieux servilisme.
Les Gaulois n'étaient pas mûrs encore pour la civilisation, lorsqu'ils reçurent celle de Rome; et, plongés tout à coup, sans préparation, dans ce qu'elle avait de séduisant, ils n'en prirent que les mauvais côtés; ils se laissèrent imposer des lois pour les violer, des magistrats pour les outrager, des dieux pour les mépriser. L'administration qui donnait à leurs provinces une couleur d'ordre et d'unité, ils l'achetèrent par des charges intolérables; leur titre de citoyens romains, ils le payèrent au prix de leur plus intime substance; car il ne faudrait pas croire que les concessions impériales furent des bienfaits purement philanthropiques : elles furent bien plutôt une combinaison financière, un privilège trompeur, qui n'avait d'autre but que d'augmenter les ressources du trésor. Les citoyens novices qui vinrent s'asseoir, vêtus du laticlave, sur les chaises curules, en face des descendants de Camille et de Manlius, durent maudire souvent leur toge dérisoire et regretter leurs braies nationales. Les proconsuls gorgés d'or, profondément corrompus et corrupteurs comme tous les despotes, avaient énervé par le luxe et la débauche ceux qu'ils avaient eu tant de peine à dompter par les armes ; ils leur jetaient en pâture des dignités lucratives, des fêtes enivrantes, des repas d'une somptuosité fabuleuse, des spectacles inouïs, où les ralTinementsdela sensualité orientale s'ajoutaient au grossier matérialisme de l'Occident.
Quelques hommes généreux, qui avaient gardé l'énergie et la fierté de leurs ancêtres, se levèrent avec indignation et voulurent rendre à leur patrie la liberté. Julius Florus chez les Trévires, Civilis chez les Bataves, Sabinus chez les Lingons, Sacrovir chez les Édues, furent les principaux promoteurs de l'insurrection; mais trop de peuples dans la Gaule s'étaient amollis au contact des mœurs italiennes, pour que le rétablissement de l'indépendance nationale, tenté par ces ardents patriotes, pût réussir. Qu'on juge combien le ressort moral s'était affaibli chez les Gaulois, en considérant que, un demi-siècle après la conquête, les soixante cités de la Transalpine décrétèrent l'érection d'un temple gigantesque au confluent de la Saône et du Rhône, et le dédièrent au destructeur de leur nationalité. Du jour où nos aïeux s'étaient abaissés à un tel excès d'adulation, ils n'eurent plus rien à envier à ces Romains de la décadence dont les historiographes de l'empire ont flétri les hontes. Aussi, pour que la Gaule, ainsi abâtardie, puisse remonter au rang des nations, il faudra que le christianisme fasse germer des vertus dans ce sol épuisé, et qu'une race nouvelle, la race des Franks, se mélange avec l'ancienne, comme une branche vigoureuse se greffe sur un tronc languissant pour lui rendre la vie et la fécondité.