‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 149 sur 180 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

pour nous arracher à leur joug, a revêtu notre nature sans diminuer sa divinité, s'est montré Dieu, mais Dieu fait homme, demeurant au milieu de nousl Nous étions pauvres, et, pour nous enrichir, lui, la source de toute richesse, a embrassé notre pauvreté, se faisant le plus pauvre de nous tous. Sa vie n'a-t-elle pas été pour nous un continuel exemple de toute vertu, de toute sainteté; et, pir sa mort qu'il n'a point méritée, n'a-t-il pas détruit pour toujours la mort que nous avions méritée par nos crimes? Oh! quelle opulente pauvreté que celle que vous iusultez! Quand il l'a voulu, par un seul signe de sa volonté, elle a rempli de poissons plusieurs barques, et rassasié, avec cinq pains, cinq mille hommes! Ohl quelle énergique faiblesse que celle qui a guéri dans ses disciples toutes les défaillances et toutes les infirmités! Oh! quelle glorieuse et vivifiante mort que celle qui a ressuscité et glorifié tant de morts! Oh! si vous considériez attentivement combien est grand Celui dont la miséricordieuse compassion accueille tous les hommes, et dont personne n'évite le redoutable jugement! Quoi de plus saint que sa vie! de plus vrai que sa doctrine ! de plus avantageux que ses promesses! de plus terrible que ses menaces! déplus enivrant que sa gloire!... C'est pourquoi, illustres magistrats, défaites-vous d'une aveugle prévention et ne vous avilissez pas jusqu'à sacrifier la ressemblance divine aux turpitudes de ces démons abominables qui vous damnent en vous déshonorant; obéissez plutôt à ce Créateur si puissant, si juste, si clément, si bon; obéissez à ce Dieu qui veut être votre ami ; son humilité vous élèvera , sa pauvreté vous enrichira, sa mort vous vivifiera. »

Ace discours, inspiré par l'Esprit de force et de vérité, les juges impies s'écrièrent : « Eh quoi! Victor, tu ne cesseras donc pas de philosopher? Choisis d'apaiser les dieux ou par ton encens ou par ton sang. — Puisqu'il en est ainsi, répondit Victor, il faut confirmer par mon exemple ce que j'ai prêché par mes paroles. Je méprise vos dieux; je confesse Jésus-Christ; faites de moi ce qu'il vous plaira! » Les deux préfets, en désaccord sur le genre des supplices, se prirent de querelle. Eutychius se retira, laissant à son collègue le plaisir barbare qu'il ambitionnait de faire souffrir un innocent. Asterius ordonna aussitôt d'étendre sur le chevalet le soldat du Christ. Pendant cette cruelle torture, Victor tenait les yeux attachés au ciel pour demander à Dieu la patience et la résignation. Jésus -Christ lui apparut avec sa croix. « La paix soit avec vous, lui dit-il ; je suis Jésus qui souffre dans mes saints; prenez courage; je suis votre soutien dans le combat, je serai votre rémunérateur après la victoire. » Ces consolantes paroles, la vue de la croix, Tinstrumen du supplice et du triomphe du Sauveur, répandirent dans l'âme de Victor une joi indicible et lui ôtèrent tout sentiment de douleur. Les bourreaux, fatigués inutilement de tourmenter un martyr qui surabondait de joie dans les souffrances, le reconduisirent en prison, où il fut confié à la garde de trois licteurs, Alexandre, Lpngin et Félicien. Vers minuit, Jésus-Christ l'envoya visiter par ses anges; tout le cachot fut rempli d'une lumière plus éclatante que celle du jour; les gardes, à la vue de ce miracle, se jetèrent aux pieds de leur prisonnier et demandèrent le baptême. Victor, pressé par la circonstance, les instruisit à la hâte et fit venir cette même nuit des prêtres qui leur administrèrent le sacrement de la régénération. Il n'y a qu'une religion divine qui puisse, n'accordant rien aux passions mauvaises, être ainsi prêchée victorieusement dans les fers.

Le lendemain, dès le matin, se répandit le bruit de la conversion des trois licteurs; à cette nouvelle. Maximien ordonna d'appliquer de nouveau Victor à la torture et de martyriser Alexandre, Longin et Félicien, s'ils n'adoraient les dieux. « Chers camarades, leur dit Victor, ô vous, mes glorieux précurseurs dans la lutte,

c'est mainteDant qu'il faut montrer voire bravoure et garder à Jésus-Christ, voire chef, la foi que vous venez de lui jurer. Voici l'ennemi, voici l'heure du combat. On veut, pour vous arracher la palme de la victoire, vqus attaquer pendant que vous êtes de nouveaux soldats; mais vous n'avez pas, chers compagnons d'armes, assez peu de connaissance de Jésus-Christ, vous n'êtes pas assez peu aguerris pour craindre le combat. Donnez -lui des marques de votre valeur, à notre Dieu, qui vous a fait l'honneur de vous choisir pour soutenir le premier choc; autrefois vous eussiez mieux aimé périr qu'être vaincus, bien que cette mort eût été pour vous la mort éternelle; aujourd'hui, je vous en conjure, ne refusez pas une victoire qui va vous assurer un royaume pour toute réternité. » Il leur proposa ensuite l'exemple de Jésus-Christ et le sien.

A peine avait- il achevé cette harangue, que les bourreaux les traînèrent tous quatre au tribunal des juges. La ville presque entière se précipita confuse, bruyante, tumultueuse, sur le forum, pour jouir du spectacle. De tous côtés on lançait contre Victor les malédictions et les railleries; mais, lui, opposait à tous ces traits un courage d'autant plus indomptable. On interrogea Alexandre , Longin et Félicien . Tous trois persévérèrent fidèlement dans la confession du Christ; aussitôt ils eurent la tête tranchée, selon l'ordre de l'empereur. Quant à Victor, il fut de nouveau battu cà coups de nerfs de bœuf, ensuite reconduit en prison. Trois jours après cette flagellation, Maximien le fit ramener à son tribunal ; il se flattait encore de venir à bout de sa constance; il demanda un autel portatif. «Victor, s'écria l'empereur, brûle de l'encens, apaise Jupiter et sois de nos amis. » Le martyr s'approcha comme pour sacrifier, et renversa d'un coup de pied l'autel soutenu des mains du prêtre païen. Le tyran lui fît aussitôt couper le pied et ordonna qu'il fût broyé sous une meule de moulin à bras. Victor respirait encore, lorsque la machine se brisa. Pour achever l'intrépide patient, on lui coupa la tête, le 21 juillet 288, et l'on entendit soudain une voix du ciel qui disait : « Tu as vaincu, Victor, tu as vaincu 1 » On jeta les corps des martyrs à la mer; mais les flots les repoussèrent sur le rivage; les chrétiens les ensevelirent en une grotte creusée dans le roc, où le Seigneur Jésus manifesta la gloire de ses saints par de nombreux miracles : l'héroïsme du bienheureux Victor en était déjà un bien éclatant.

Dans le v« siècle, le célèbre Cassien bâtit, près du tombeau de saint Victor, un monastère qui se soumit depuis à la règle bénédictine. Cette abbaye, dévastée par les Vandales, les Normands et les Sarrasins, reconstruite vers l'an 1040 par les soins de Pons II, évêqae de Marseille, enrichie d'un grand nombre de précieuses reliques, fat sécularisée, le 8 octobre 1743, sous le pontificat de Benoît XIV; il n'en reste plus qu'une église et quelques autres débris que l'on contemple avec un religieux respect, ainsi que les ossements de saint Victor ou de ses compagnons. Quant au pied coupé, le pape Urbain V, qui avait été abbé de Saint- Victor de Marseille et qui possédait cette insigne relique, en fit don à Jean, duc de Berry, frère de Charles V, roi de France. Ce prince, à son tour, la donna à l'abbaye de Saint- Victor de Paris, où elle a été conservée jusqu'à la révolution de 1793; à cette époque désastreuse, elle fut sauvée de la profanation et placée avec honneur dans l'église Saint- Nicolas-du-Chardonnet : le pied est entier, recouvert de sa peau, sans aucune marque de corruption ; il est seulement desséché.

Tant de cruautés contre les chrétiens de la Gaule semblaient à Maximien Hercule un moyen d'étouflër la foi religieuse et, de plus, l'esprit national des peuples qu'il avait à gouverner. Il se trompait, comme se trompent toujours les tyrans. Loin de fortifier sa domination, ces cruautés gratuites la rendirent plus odieuse. Il

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