‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 148 sur 180 · CHAPITRE XV siQ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV siQ

parfois plus loin l'héroïsme de la vertu qu'on ne le fait dans le cloître et dans le sanctuaire. Victor sentit le besoin que les chrétiens de Marseille avaient d'être fortifiés; il se mit à leur tête avec la sollicitude d'un général d'armée; il ne passa pas une seule nuit sans visiter le camp des soldats du Christ et sans aller de maison en maison raffermir les convictions ébranlées, allumant dans tous les cœurs Famour de la vie éternelle et le mépris d'une mort passagère.

Un tel ministère ne pouvait s'exercer impunément : l'invincible Victor fut surpris dans l'exercice de son zèle et conduit au tribunal des deux préfets Eutychius et Asterius. Sa naissance et son mérite parurent leur inspirer quelque modération ; ils cherchèrent à lui persuader de revenir aux autels des dieux , et de ne pas sacrifier sa charge dans la milice ni l'amitié de César au culte d'un mort. « Ceux que vous appelez des dieux, leur dit-il, sont des démons immondes. Je suis soldat de Jésus- Christ, et ne veux point de l'amitié de Tempereur ni des dignités de la milice, s'il faut outrager mon Roi pour les conserver. Quant à Jésus, le Fils de Dieu, il est vrai qu'épris de l'amour du genre humain il s'est fait mortel et a été violemment mis à mort; mais, par sa puissance divine, il est sorti glorieux, immortel dil tombeau le troisième jour; il est remonté au ciel et a reçu sur toute créature un empire que rien ne saurait ébranler. » A peine avait-il terminé, que la foule des assistants poussa une immense clameur; tous accablaient d'injures le pieux confesseur, c'est la réponse ordinaire de l'erreur et de la passion. Comme Victor était un homme de haut rang, les magistrats n'osèrent prendre sur eux de le condamner, ils le renvoyèrent devant Maximien Hercule. Là on épuisa toutes les ressources de la ruse, toutes les terreurs de la menace pour le forcer à sacrifier aux démons; mais l'inébranlable confesseur, animé par les menaces mômes, confondit le tyran et ses officiers; par des preuves péremptoires, il réduisit à néant le culte des idoles, et démontra, aux yeux de tous, d'une manière invincible la divinité de Jésus- Christ.

Alors Maximien Hercule, emporté par une rage infernale, jugea qu'un brave guerrier serait plus sensible à l'ignominie qu'à la douleur; il commanda de le garrotter en forme de boule et de le rouler dans toute la ville. A peine la sentence étaitelle prononcée que la foule aveugle et barbare applaudit par un grand cri; tous se précipitèrent à flots pressés pour jouir de ce spectacle dérisoire et cruel; chacun, selon son pouvoir, voulait, en le chargeant de coups et en l'accablant d'injures, augmenter les souffrances et les humiliations de l'athlète du Christ; ce ne fut que lorsque cette multitude insensée eut assouvi jusqu'au bout sa colère inhumaine qu'elle traîna Victor tout ensanglanté au prétoire. Là, pendant qu'il reprenait ses esprits, les juges s'efforcèrent de nouveau de le gagner par tous les artifices de l'éloquence et de la sagesse mondaines : ils lui représentèrent que ce serait une insigne folie de perdre l'amitié des dieux et des empereurs, de renoncer à tous les plaisirs et à tous les honneurs de la terre, de s'arracher à ses amis et à la vie même, pour des biens qu'il n'avait jamais vus ni goûtés; ils ajoutèrent qu'il y aurait plus que de la démence à provoquer contre soi, sans motif, la colère des hommes, à s'attirer volontairement l'exécration des dieux et à s'exposer aux plus horribles supplices. « Du reste, continuaient-ils, tu dois savoir par une affreuse expérience combien il importe d'embrasser une résolution plus sage ; il ne faut pas mépriser les dieux dont la majesté brille d'un si vif éclat dans les temples, et dont tous les hommes ressentent les bienfaits; la vénérable antiquité les a toujours adorés; les plus grands princes les honorent; telle est leur puissance que, s'ils nous sont propices, tous les êtres seront dans la joie, au lieu que, s'ils nous étaient contraires,

le monde lui-même ne saurait subsister; renonce donc promptement à celui qui, en vivant toujours pauvre et en mourant d'une façon ignominieuse, a montré quelle était sa faiblesse. Si tu adoptes ce parti, outre l'avantage d'échapper aux tortures, tu jouiras de la faveur intime de César; si tu persistes dans ton opiniâtreté, on te fera entrer immédiatement dans la gloire de ton Christ par la voie que le Christ luimême a suivie, et tu deviendras un objet d'opprobre et d'abjection. »

Victor, que son zèle rendait éloquent, répondit à ces discours perûdes par l'apologie de sa conduite et de sa foi avec une noblesse et une liberté dignes d'un soldat de Jésus-Christ. « Si l'on m'accuse d'être l'ennemi de César et de la république, je déclare que je n'ai jamais nui à la république, non plus qu'à César. Au contraire, j'ai toujours combattu pour la gloire de l'empire; j'offre même tous les jours un sacrifice et j'immole des hosties spirituelles pour le salut de l'empereur et la prospérité de l'État. » Il-y a apparence que Victor parle ici du sacrifice de la messe, que les simples fidèles offrent avec le prêtre, quoique d'une manière moins particulière; ce passage remarquable indique que dès cette époque on célébrait tous les jours les saints mystères. « Quant à la folie qu'on me reproche, ajouta Victor, il m'est aisé de la justifier : on doit plutôt regarder comme un insensé celui qui s'attache tellement à un moindre bien, qu'il le préfère à un bien cent fois plus excellent, surtout si l'on ne peut ni obtenir ce moindre bien quand on le souhaite, ni le posséder sans inquiétude, ni le conserver longtemps, quelque soin qu'on en prenne, tandis qu'au contraire on peut acquérir ce centuple dès qu'on le veut, en jouir pleinement et sans crainte de le perdre jamais. Or la faveur des princes, les plaisirs, les richesses, les honneurs, la gloire, la santé, la vie même, tout le monde sait que nous ne les obtenons pas quand nous le voulons, que nous ne les conservons qu'avec mille soucis et que nous ne pouvons en jouir longtemps. 11 faut donc leur préférer les joies permanentes de la vie éternelle et l'ineffible possession du Créateur de toutes choses ; l'aimer, ce Dieu souverain, c'est le posséder; le posséder, c'est jouir avec lui de tous les biens. Quant aux tourments dont on me menace, ils ne sauraient m'eff rayer : des supplices qui éteignent les feux éternels sont plutoL des délices que des supplices; on ne doit pas appeler mort, mais breuvage salutaire, ce qui nous fait passer de ce monde à la vie bienheureuse. »

Victor s'appliqua ensuite à montrer le ridiculd et l'impiété des superstitions païennes. « Qui de vous, dit-il, a pu ignorer les brigandages et les adultères de Jupiter? Ne connaît-on pas la cruauté et les incestes continuels de la reine des dieux? La férocité d'un Mars, les obscénités d'un Priape, les impudicités d'une Vénus sontelles ensevelies dans l'oubli? Pourquoi parler des déesses Fièvres et des dieux Pâleurs? Vous reconnaissez vous-mêmes que ce sont des divinités ennemies des hommes. Je rougis de vous reprocher les déesses des cloaques, les dieux des ordures et mille autres monstres à qui vous avez érigé des autels. Leurs adorateurs en ont éprouvé les maléfices, non les bienfaits; leur culte a entraîné dans la décadence le monde antique dont vous êtes si fiers. Plaise au Ciel que vos princes cherchent à s'assurer un règne plus heureux, en les faisant disparaître, puisque ces dieux, adversaires naturels de ceux qui ne leur ressemblent pas, sont les mortels ennemis de ceux qui se rendent semblables à eux. D'ailleurs pourquoi honorer des êtres dont on ne peut avoir à redouter que les bonnes grâces? b

L'éloquent confesseur ajouta, par contraste à ces fausses divinités, un magnifique éloge de la grandeur et de la charité de Jésus-Christ : « De quel amour, de quelle vénération n'est-il pas digne Celui qui, lorsque nous étions ses ennemis, nous a aimés le premier, nous a révélé les fraudes honteuses de vos infâmes divinités, et,

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