‹ Les premiers beaux joursChapitre 2 sur 33 · LES · texte numérisé non relu

LES

TRIOS DES CHENIZELLES

— Voici la petite basse dont je vous ai parlé, dit TOon professeur de musique, M. Trude, en me présentant à M. et madame Loncle. M. Loncle dit : Ah ! ah ! et Madame Loncle salua sans lever les yeux.

J'entrai ainsi dans la maison des Chenizelles, qui occupait à toute heure les esprits curieux de la ville de L.... D'un coup d'oeil je remarquai, dans une grande salle très-haute, un mobilier propre, mais d'une mode déjà passée. Un piano à queue était au milieu de la pièce, et rien dans le salon n'annonçait la présence habituelle d'une femme.

M. Loncle nous montra du doi^^t deux grands fauteuils en velours jaune ; M. Trude s'étant assis, je m'assis. J'avais toujours ma basse sous le bras et les doigts accrochés dans les cordes; il faisait très-froid, ce soir-là, et beaucoup plus froid dans les Chenizelles que par la ville.

Les Chenizelles sont un quartier situé sur les remparts, hors des portes de la ville, et le vent de la montagne y arrive avec toutes ses colères sans rencontrer rien qui Tarrête. Aussi^ mes doigts, passés dans les cordes de la basse^ avaient-ils plus souffert que le reste de mon individu; ils étaient raides comme des bâtons et bleus comme de l'indigo.

a II ne fait pas chaud, ce soir, dans les Chenizelles, dit M. Trude qui avait également ressenti les atteintes du froid en portant sa boîte à violon à la main. — Aux Chenizelles comme ailleurs, reprit M. Loncle. »

Dès ces premiers mots, je compris que la maison n'était pas vouée à la gaieté, et que la conversation serait difficile à établir. Je m'en souciais médiocrement; d'ailleurs, ma timidité habituelle était accrue par le remords d'un crime commis envei*s M. Loncle lui-même : un an avant cette visite, j'avais mis à néant la sonnette de M. Loncle dans les expéditions nocturnes que je faisais en sortant de Técole de dessin; le môme jour, j'avais contemplé avec crainte un vieux pied de biche tout pelé, caché dans mon musée de déprédations, qui était la racine de la défunte sonnette de M. Loncle, et il avait fallu le despotisme de mon maillée de musique, M. Trude, pour me conduire dans la maison où je n'aurais dû me présenter qu'en coupable humilié.

Mais la faute en était h l'insistance de M. Loncle de ne jamais répondre passé huit heures du soir. Nous

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avions pour coutume de respecter les cordons de sonnellc quand nous voyions la servante venir, un flambeau à la main, ouvrir la porte et saluer le brouillard; mais la destruction la plus complète menaçait les marteaux de porte, les anneaux, les cordons de sonnette, si personne ne répondait à nos carillons désordonnés. Le premier jour cependant, une voix répondit au dedans de la maison de M. Lonclo à la sonnerie; mais cette voix était si pleine de courroux, elle annonçait un domestique tellement à craindre, que nous primes la fuite, mettant la main instinctivement au derrière de nos culottes, dans la crainte que le domestique farouche, qui était un chien, ne commençât par sauter à la partie la plus usée des pantalons.

Le chien avec une vieille bonne étaient les deux seuls êtres connus de la maison des Chenizclles dans la ville de L.... On les voyait régulièrement les jours de marché, les mercredis et les samedis, faisant les provisions et retournant, sans parler à personne, aux Cbenizelles, portant Tun un panier sous le bras, l'autre un panier dans la gueule.

Quoique madame Loncle fût de la ville, il était impossible de tirer sur elle d'autres renseignements que ceux-ci . elle était fille de madame d'Estouvelles, dont la maison, qui a une tourelle en forme de clocher, est située rue du Change. Madame d'Estouvelles, après avoir mené une vie mondaine sous la Restauration, s'enferma tout d'un coup avec sa fille et ne la laissa

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voir à personne. Deux fois par semaine^ les dames allaient à la messe basse, à la cathédrale, en passant par une rue presque abandonnée. La jeune fille avait un voile épais; le boulanger dit l'avoir vue avec des lunettes bleues, Tépicière prétendait qu'elle était jolie comme les amours ; les uns la disaient bossue, d'autres lui donnaient un port de princesse. Seul le notaire pénétrait dans la maison; mais comme la famille était riche, la succession belle, par suite beaucoup d'affaires de chicane, le notaire garda le secret sur les mystères de la maison.

Un jour, toute la ville apprit avec étonnement que la mère venait de mourir; les regrets ne furent pas énormes parmi la population. Mais la jeune fille fut à Tordre du jour. « Quel bonheur pour elle ! Elle était libre, disait-on partout. Elle ne se renfermera pas comme sa mère. L'a-t-on fait souffrir!» On la plaignait pour son passé, on enviait son avenir. Car à cette heure les lunettes bleues et la bosse avaient disparu : c'était une belle jeune fille, une riche héritière; et les employés, les clercs de notaire et d'avoué, qui emplissent les bals de la mairie, durent se coucher plus d'une fois en rêvant que la riche héritière payait leur charge.

Chez le notaire arriva un étranger qui prouvait qu'il était nommé exécuteur testamentaire des volontés de madame d'Estouvelles ; il alla s'installer dansia maison de la défunte, et la ville en fut pour ses propos, car le

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myslcre plaim sur la jeune héritière comme par le passé. Le temps du deuil étant expiré, on apprit avec étonnement que mademoiselle d'Estouvelles épousait rétranger, qui s'appelait M. Loncir.

La maison fut vendue ainsi que les biens; M. Loncle acheta la propriété de la rue des Chenizelles, et la jeune fille changea de prison. La ville ne la connut pas plus fille que femme. Les cancans de province finissent par se rouiller; d'ailleurs, L..., étant une ville d'employés, la curiosité se porte sur les nouveaux anivés qui remplacent des fonctionnaires publics. Madame Loncle fut donc oubliée.

M. Trude dit un jour à mon père : « Il est temps que monsieur votre fils fasse de la musique d'ensemble; si vous le permettez, je l'emmènerai une fois par semaine chez M. Loncle. — M. Loncle est-il musicien? demanda mon père. — Non, Monsieur, c'est madame Loncle qui est une excellente pianiste. — Très-bien, dit mon père; mais Charles n'est pas encore assez bon musicien. — Il le deviendra, dit M. Trude, et les trios sont ce qu'il y a de plus positif pour rendre quelqu'un musicien. »

^■" • '^ • ^ 10 je fus reçu chez M. Loncle. Je n'osai

-: K r sa femme, elle ne parlait pas; mon

maître de musique était brusque et froid. Il y avait,

dans la maison, un tel silence, qu'on eût entendu le

mouvement du pendule.

o Si vous désirez, Mn<înmp rlif M. Triulo. )^ Elle

salua en manière de réponse, se leva silei)cieusement et alluma les bougirs du piano. I.e maître de musique prépara un trio de Haydn qu'il avait apporté, et accorda son violon et ma basse ensuite, car je n'apportais pas un grand soin à mon instrument et les chevilles en étaient dures.

Je fus placé à ma grande joie à droite de madame Loncle et mon professeur à gauche, car je craignais le rapprochement de M. Trude, qui m'enseignait la musique avec toute la dureté possible, tantôt me pinçant le bras droit jusqu'au sang, pour me faire comprendre que l'on ne doit pas jouer du bras, tantôt m'écrasant les pieds pour m'empêcher de battre la mesure.

Tous les préparatifs étant faits, comme de graisser son archet de colophane, de nettoyer ses lunettes, M. Trude battit une mesure en blanc. Jamais je n'eus une si grande émotion; essayant pour la première fois de la musique d'ensemble, je n'entendais plus mes sons. Le piano m'étourdissait, je craignais de me tromper, d'entendre la voix de mon professeur me rappeler à la mesure et à la justesse des sons; je n'osais regarder madame Loncle, qui m'apparaissait sous un jour singulier, et il me semblait que M. Loncle ne me quittait pas des yeux et qu'il allait tout à l'heure m'accuser du crime de la sonnette.

Heureusement, la partie de violoncelle n'était pas compliquée; M. Trude avait choisi, pour mon début.

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desconn^rtos do Ilnydn, oùle violoncpllc nVst m^me pas obligatoire ; il sert seulement à doubler les basses de piano. L'adagio était terminé : a Allons! Charles n'a pas trop mal été, dit M. Trude ; n'est-ce pas, Madame ! » le me srnlis rougir, et sans regarder madame Loncle, je compris qu'elle se tournait de mon côté en souriant. «Désirez-vous, Madame, reprendre Tadagioî dit M. Trude. — Comment, vous allez recommencer Tenterrement? dit M. Loncle, c'est de la musique d'enterrement. » Madame Loncle s'était inclinée pour répondre qu'elle recommencerait volontiers, mais, en présence de la réponse du mari, M. Trude fut embarrassé.— Tout à l'heure, monsieur Loncle, vous niiez entendre des motifs très-gais; il y a un menuet surtout... — Le menuet, je ne dis pas, mais c'est un enterrement que vous avez joué. — Eh bien. Monsieur, dit madame Loncle à son mari, nous allons continuer. »

Jamais je n'ai entendu de voix aussi doucement éplorée que celle de cette pauvre femme, dont chaque mot indiquait la résignation triste. « Q'est-ce que cela méfait, dit M. Loncle; si vous tenez à votre musique, je ne m'y connais pas, je dis que c'est un enterrement, parce que, diable! les chantres qui v'>tif ^^ cimetière ne chantent pas autre chose. »

Quand, après quelques soirées, je fus un peu moins embarrassé de mon rôle de mauvais instrumentiste, je pus examiner la singulière figure de M. Trude, en faisant de la musique. Il n'était pas beau, même sa

figure manquait de physionomie ; elle était froide, sans expression, d'une santé magnifique à regarder le sang qui courait également par tout le visage. Pendant les leçons qu'il me donnait^ M. Trude, plutôt ennuyé que séduit par ses démonstrations de coups d'archet, me semblait laid ; mais en jouant les trios à la maison des Chenizelles, la pliysionomie du maître de musique changea tout à coup. Elle s'illuminait, prenait des expressions inconnues; il me parut que son œil bleu se noyait de larmes intérieures, enfin, ce n'était plus le même homme.

11 aspirait la musique avec les délices d'un homme^ qui revient à la vie en respirant de l'éther ; son caractère était tout à fait transformé. Je voyais un être bon, doux et complaisant ; car il savait s'etfacer et se faire humble devant un chant de piano : il adoucissait les angles de son caractère, et mettait, pour ainsi dire, des velours aux cornes de son esprit. Avec mi tel musicien j'accompagnais moins mal, car l'application qu'il mettait me rendait moi-même moins écervêlé. Je n'entendis jamais madame Loncle jouer seule ; mais elle apportait aussi dans nos trios un enthousiasme qui se faisait sentir jusque dans le mouvement des épaules. C étaient des frémissements imperceptibles au vulgaire qui passaient du piano dans les doigts et dans tout le corps. Par moment, en comptant des pauses, je jetai un coup d'œil sur madame Loncle : la fncon dont ^'(\s mains couraient sur le

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piano^ je ne l'ai pas souvent remarquée chez d'autres grands instrumentistes. Ses mains ne faisaient ni fracas ni tours de force ; au contraire, les doigts étaient remplis de coquetteries infinies et de suaves délicatesses en exécutant les traits les plus compliqués.

Avec le quatuor, les trios sont la musique intime par excellence. Chaque note est une confidence, et celui-là serait un être bien enveloppé de mystère qui saurait cacher son caractère après quelques séances musicales à ses compagnons. A dix-sept ans, je ne comprenais pas encore les aveux qui sortent du ventre d'une basse, d'une poitrine de violon et de la boite d'un piano : je ne faisais que deviner sans m'appesantir à rien ; et il fallut des preuves au grand jour pour me démontrer que les faits peuvent être connus, expliqués longtemps à Favance aux esprits attentifs.

Il est certain que madame Loiicle souffrait et que la musique seule apportait quelque trêve à ses chagrins. EUle eût joué du piano tout la nuit sans s'en apercevoir; mais à dix heures, M. Lonclese levait de son fauteuil et c'était un ordre inflexible. Le bruit qu'il faisait rien qu'en remuant un peu les pieds de son siège, ramenait sa femme à la réalité. Elle changeait de physionomie, le charme était rompu ; elle nous envoyait un sourire triste qui était gros de demandes de pardons pour son mari. Et nous nous en retournions silencieusement par les Chenizelles, M. Trude et moi, sans autrement parler, que pour faire ouvrir, par In concierge de la ville.

la [grosse porte qui est fermée en hiver à neuf heures du soir.

Un jour, M. Lonclenous annonça que M. Montbazin viendrait entendre notre musique. Ce fut un événement dans la maison des Chenizelles que l'arrivée d'un nouveau personnage. M. Montbazin était un riche propriétaire des environs de L.... ; il passait dans la ville pour un des plus fms connaisseurs en musique de la terre. Les dames âgées se rappelaient l'avoir entendu chanter dans un concert donné par M. Uomagnési; à les entendre, le brillant Romagnési, très-célèbre alors, avait été complètement éclipsé par M. Montbazin.

Nous avions à peine commencé le trio d'Haydn, qu'on sonna à la porte : le chien répondit du dedans avec sa grosse voix. — Voilà M. Montbazin, s'écria d'un air joyeux M. Loncle. Et cette Marianne qui ne va pas ouvrir ! Est-ce qu'elle va laisser M. Montbîizin geler à la porte ?

Il y avait, au fond de ces paroles, une extrême tendresse, car M. Loncle ne se serait nullement gêné pour nous faire souffrir du froid, et il ne manifesta jamais aucune inquiétude quand j'entrais avec ma basse couverte de neige. M. Montbazin fut inti'oduit : je n'oublierai de ma vie la mauvaise impression qu'il me causa. Il salua M. et madame Loncle, me regarda légèrement et toisa M. Trude des pieds à la télo.

M. Montb;izin était un vieillard cruel, de ceux lima on a déÛui le prolil on lame de couteau. Il y avait, en

LIS TRIOS DBS CIIBNIZELLES. il

< i '"^ ' '' ■ »nl dans la façon dont

li. M , , -:sa bouche n'était que

dédain, ses yeux n'étaient que mépris. Le côté remarquable de la physionomie de M. Montbazin venait ' !u^veux rouges, qu'il semblait porter avec os-

i 1. A tout moment ii les caressait de sa main,

les abattait sur ses yeux, les relevait avec audace ; enfin, il prenait mille plaisirs à accomplir, avec cette forêt de poils rouges, des architectures singulières.

L'arrivée de M. Montbazin sembla gêner madame LoDcle, qui, sous le prétexte de faire politesse à son hôte, se leva du piano, malgré qu'elle fût priée instamment par lui de continuer le trio commencé. La con- \ ' joa sur des matières bourgeoises et

i- , - -ii M. Trude prit-il congé sitôt qu'il

lui fut permis de s'en aller, sans avoir Tair d'être chassé par le nouvel arrivant. Le pauvre maître de musique paraissait très-chagrin de cette visite ; il souhaita le bonsoir à la compagnie d'une voix plus mélancolique que de coutume, et je crus m'apercevoir qu'il tressailht quand M. Montbazin annonça que dans une quinzaine il reviendrait à la ville et qu'il avait soif d'entendre nos trios.

Un jour, M. Loncle dit à sa femme que, n'ayant pas dormi la nuit, il avait rêvé à un beau projet. C'était que les deux époux devaient, chacun de ><m r.Mé, rédiger chaque jour un journal de leurs iiiip: triions et de leurs idées. Madame Loncle se ré-

cria en disant combien une pareille chose était inutile : elle ne quittait pas une minute son mari de la journée, elle n'avait donc pas d'aventures intéressantes à lui raconter. Le mari répondit que ce n'était pas des impressions de voyage qu'il désirait ; il aimait sa femme à l'impossible et il voulait jouir de ses pensées. Quand elle ne parlait pas, elle rêvait à quelque chose; ces rêves devaient être jetés sur le papier, en forme de journal, a Mais, Monsieur, dit la jeune femme, il m'arrive souvent de ne pas penser et même de ne pas rêver : c'est quelque chose de confus et de mystérieux qui m'environne, qui n'a ni corps ni couleur. — Alors, tu l'écriras, dit M. Loncle. Du reste, j'ai établi moi-même une espèce de journal-modèle pour te guider dans les commencements. Vf n\-tu que je te le lise?

M. Loncle tira un carnet de sa poche et lut : « Mardi 8 de janvier, le professeur de musique est venu cinq minutes avant l'heure et est parti cinq minutes après rheure. Je juge que ce jeune homme est prodigue : il a mangé dix minutes de son temps. — Mardi, même date, quatre heures du soir. Ma femme est triste ; elle fait trop de musique. Demander au médecin si la musique ne pousse pas à la mélancolie. — J'ai toujours été telle, dit madame Loncle ; vous avez tort. Monsieur, de vous en inquiéter et de croire que la musique ajoute quoique tristesse à mon cïtractèn- — M-n .„.>;.., ,1;. m | ..„.).. ;.. -- .-..» »<

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