‹ Les premiers beaux joursChapitre 3 sur 33 · LIS TRIOS DES CI1ENIZBLLB · texte numérisé non relu

LIS TRIOS DES CI1ENIZBLLB

pas avoir raison, j'inscris tout coqui me passe parla •lôle, et resljusleincntlà pourquoi la création do ton journal est indispensable^ tu repondras h mes idées et tu les reclifieras quand elles le paraîtront fausses. Je continue : Mercredi, neuf janvier. Dans la nuit du mardi, ma femme me croyait endormi,, je me suis aperçu qu'elle pleurait. Pourquoi pleure-t-elle ? Chercher les motifs de cespleui*s. — Vous vous êtes trompé. Monsieur... — N'en parlons plus, dit M. Loncle ; je ne veux pas le savoir aujourd'hui ; voilà une bonne page de journal à remplir avec l'explication de ces larmes. — Monsieur..., dit madame Loncle. — Je t'en prie, ne le dis pas, écris-le-moi. Si tu te dépenses en confidences, tu me diras plus tard que tu n'as rien à écrire sur ton journal. Et je désire qu'il y ait quelque chose d'intéressant tous les jours. Idem, mercredi, avoir reçu une lettre qui m'appelle dans les Pyrénées pour règlement d'aifaires importantes. Réfléchir longuement si je dois laisser ma femme ou l'emmener avec moi. Voilà encore une réponse, mon amie, car tout dépend de toi. — Je vous suivrai partout où vous l'exigerez, dit madame Loncle. — Je le sais, dit M. Loncle : mais j'avais pensé un instant que ce serait le bon moment pour mettre en train ton journal. Naturellement, tu aurais beaucoup de choses à me dire, éloignée de moi, ce serait charmant. — Alors, Monsieur, vous me laisseriez seule pour avoir le plaisir de recevoir des lettres. — Tu ne me comprends pas, dit le mari : rien

n'est long à établir comme les habitudes; seulement, une fois qu*on y est pris, on l'est pour la vie. Si je reste éloigné de toi pendant deux mois, tu m'écris tous les jours les moindres événements de ta vie, tu finis par y prendre un grand charme, et toute ta vie tu écriras ton journal avec plaisir. — Oh ! je ne le crois pas, dit madame Loncle. — Bien mieux, tu m'en remercieras en sentant quelle source de jouissances je t'ai procurée. Tu écris ainsi beaucoup de choses que tu ne dirais pas, morne dans la conversation la plus intime... Faut-il que je parte ? — Restez, Monsieur. — Alors, tu me promets de tenir ton journal? — Oui, Monsieur. — Régulièrement ? — Quand je croirai avoir quelque chose d'important. — Important, dit M. Loncle; rien n'est important dans la vie, et tout le devient quand on regarde la plus petite chose attentivement. »

H. Loncle continua :

a Idem, mercredi. Je suis jaloux de la musique. I! me semble que ma femme y montre plus d'enthousiasme que pour le ménage. » Madame Loncle ne put s'empôcher de sourire. « Ah ! tu vois que cela t'amuse, dit M. Loncle. Eh bien, je te laisse à ton journal, je vais faire un petit tour dans la campagne, et tu auras à répondre relativement à tes larmes et à la musique. — Je ne m'y sens pas portée en ce moment, dit madame Ix)ncle. — Sans doute, dit le mari, cela semble dur les premières fois; nuis qn nu! tu on

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auras écrit les premières lignes, tes impressions couleront de source, d

M. Loncle sortit en se frottant les mains, heureux d'avoir apporté quelque distraction dans son ménage ; mais sa femme ne sentait pas; comme lui, le bonheur que devait lui apporter la tenue de son journal. Elle n'y voyait que le côté ridicule; cependant, après avoir promis à son mari^ elle n'osait plus refuser. Elle ouvrit le carnet neuf et blanc, qui contenait, i" • ■•" on haut de chaque page, le jour et le mois ( . e, et plus elle pensait à cette idée, plus elle

s'en éloignait, lorsque la sonnette la fit tressaillir. C'était M. Trude qui venait, comme d'habitude, deux fois par semaine, l'accompagner au piano.

Le maître de musique fut tout surpris de ne pas trouver M. Loncle dans le salon ; l'absence du maii semblait le gêner plus que s'il s'était trouvé en nombreuse société. « Ah î quel service vous me rendez, Monsieur, dit Madame Loncle. » Le maître de musique en demanda l'explication, a J'étais sous le coup de grands ennuis, dit-elle, et pour la première fois j'avais oublié que c'était votre jour. Nous allons jouer du Beethoven, si cela vous plaît, dit-elle. — Madame, je suis à vos ordres. »

Madame Loncle ne cherchait pas, comme le pauvre maître de musique, à étouffer ses chagrins par les mélodies domestiques de Haydn ; elle se jetait avec courage dans la lecture de Beethoven , elle allait

trouver le génie souffrant. Dans l'analyse de cette grande œuvre tourmentée, elle trouvait un esprit frère. En jouant Beethoven, elle n'avait plus de mari, elle vivait ailleurs que sur la terre; son isolement était changé en demeures célestes pleines d'anges à la voix séraphique.

M. Loncle rentra deux heures après sa sortie, et fut tout étonné de trouver sa femme et le maître de musique ayant oublié, dans l'étude du grand compositeur, que la séance durait beaucoup plus longtemps que de coutume. En voyant entrer son mari, madame Loncle devint rouge, et ses doigts s'arrêtèrent sur les touches du piano. Le maître de musique, sentant qu'il causait quelque gène dans la maison, se leva, salua gauchement et sortit avec sa boîte à violon toute désordonnée à l'intérieur, car il n'avait pas apporté les soins habituels au rangement de son instrument.

M. Loncle s'arrêta devant sa femme, laissa échapper une exclamation qui promettait un long discours, et apaisa sestransports intérieurs en se promenantà grands pas dans le salon. Il aperçut le carnet de sa femme qui était sur sa petite table à ouvrage, l'ouvrit, s'assura que rien n'était écrit et dit : a Avais-je raison ce matin d'être jaloux de la musique ? » Madame Loncle ne répondit pas. a Maintenant, dit-il, je ne suis plus jaloux de la musique. — Et vous avez raison. Monsieur. — Jesuis jaloux du musicien. » Madame Loncle haussa les f'v"' - . u 11 no fallait pas sortir, Monsio!'" Vh I

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Madame^ je no pensais pas qiio le mercredi ce M. Trude vient ici, vous ne me Taviez pas dit. — Je l'avais ouèlié également. — Oh ! dit M. Loncle, il vient aussi le londi; le samedi il vient encore avec M. Charles, bientôt il viendra tous les jours, et peul-iMre deux fois par jour. — C'est bien, Monsieur, je no ferai plus de musique à l'avenir. » En disiuit cela, madame Loncle se mit devant sa table et écrivit au musicien : a Monsieur, d'après les conseils de mon médecin, je renonce pour quelques mois à la musi(|ue, qui agit trop vivement sur mes nerfs; mais j'espère que Thiver prociiain j'aurai le plaisir de continuer nos duos et de recevoir vos conseils. » Monsieur, dit-elle, veuillez envoyer à M. Trude ce qu'on lui doit pour le mois passé et celuici qui est entamé, en même temps que cette lettre.

M. Loncle prit la lettre, la lut et la jeta au feu. € Mais, mon amie, tu t'exagères mes intentions, tu ne comprends pas la portée de mes paroles. Veux-tu faire de la musique tous les jours, je ne demande pas mieux ? » Madame Loncle ne répondait pas. « Faut-il prier M. Trude de venir ce soir à la maison ? Tu ne dis rien. Que veux-tu de plus ? J'ai eu tort, j'en conviens ; mais tu sais combien je t'aime et combien je désire te rendre heureuse. — Jaloux d'un musicien ! s'écria madame Loncle... — Là, c'est une folie de ma part; comment pourrait-on être jaloux du pauvre M. Trude, un honnête garçon, je le sais, qui ne songe guèr(» 'i fiir»' la cour aux femmes... Ah î je to laisserais

bien trois jours avec lui, le pauvre homme ; il n'entend guère malice à Tamour. Je m'y connais en séducteurs, dit M. Loncle qui avait quelquefois la manie de raconter à sa femme ses prouesses de jeune homme.

11 n'a pas la coquetterie voulue, îe pauvre M. Trude, et je crois qu'une femme lui ferait des avances qu'il n'y comprendrait rien. — A quoi bon me parler de cela ? dit madame Loncle. Que m'importe si mon maître de musique est un séducteur ou non ! il vient ici pour me donner des leçons d'accompagnement et je n'ai rien à m'inquiéter de plus. — Allons, la paix est faite, dit M. Loncle, n'est-ce pas. Madame? Ce qui m'a fâche sur le moment, c'est que je revenais du dehors avec l'espoir de trouver au moins deux pages de ce journal que je brûle de lire. — Eh ! Monsieur, je n'ai rien à écrire aujourd'hui que votre arrivée désagréable. — Oh ! que tu me rends heureux, s'écria M. Loncle; voilà une nouvelle voie ouverte : oui, corrige-moi, indique-moi mes défauts, cette idée me plaît. Je ne me fùcherai pas des plus grandes duretés, dévoile-moi à moi-môme; tu me diras quand j'ai été inconvenant, quand j'ai paru ennuyé, et j'essayerai de devenir meilleur. La bonne idée ! avec tes conseils et tes douces réprimandes je vais devenir un être parfait; pourquoi n'avons-nous pas songé à ce journal-là la première année de notre mariage? Peut-être auraisje évité de le froi.sser bien souvent. Ma petite femme, voilà un nouvel avenir qui s'ouvre pour nous plein de

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l'onhour. Mais surtout ne cache rien, ni mes vices, ni i»es défauts; ne crains pas de les accuser avec sincérité, j'y verrai, au contraire, une preuve de ton imour. Ah! si tous les maris agissaient ainsi, il n'y irait pas tant de mauvais ménages. »

M. L<»iicle parla longtemps de la sorte sans se douter jue sa femme n'entendait pas un mot de sa converition : elle étiit arrivée devant son mari à avoir le I iMTil attentif et Toreille morte. Elle paraissait écouter vcc la plus grande attention et n'entendait que des >uvenirs musicaux. La voix bourgeoise de M. Loncle tait étouffée sous les voix harmonieuses de Mozart, *TT I o\ de Beethoven.

M. Moiitbazin revint à quinze jours delà, ainsi qu'il lavait annoncé. Dès qu'on entendit son pas dans l'antichambre, il se fît un échange de regards subits entre ous trois. C'était comme une consultation muette pour savoir si le trio allait se continuer; mais marlaiïic Loncle nous fit, des yeux, la prière de rester. l. Monlbazin se confondit en politesses exagérées et jura que c'était la plus grande joie qu'on pouvait lui faire que d'exécuter quelques trios en sa présence. Il offrit même pour tourner les pages de la partie du ]>iano, ce dont il n'était nullement besoin. Au lieu de .; placer près du feu et de causer avec M. Loncle, I alla se poster derrière la chaise de M. Trude et uivait sa partie, armé d'une longue lorgnette de cam- .agne qui tenait plutôt de la lunette d'approche.

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Je faisais face à mon maître de musique ; et jamais je ne fus aussi gêné qu'à cette soirée, ne pouvant m'habituer à la longue personne de M. Montbazin^ regardant de la musique avec sa longue lorgnette. Il avait la figure froide et dédaigneuse : je craignais cet homme; mais par la raison que je le craignais, j'avais mille fois de violentes attaques de rire intérieur qui me faisaient souffrir par la retenue. Je mordais mes lèvres avec mes dents et je ne jouais plus, tant mon corps était crispé par le rire qui agaçait mes nerfs. De temps en temps je faisais une petite note au hasard, afia qu'on entendît un peu la basse ; je craignais surtout que M. Trude me crût perdu dans la lecture de ma partie et qu'il ne fit arrêter court afin de recommencer.

De temps en temps la lunette était dirigée sur moi ; et il me semblait qu'avec une pareille lunette d'approche M. Moiitbazin devait voir ce qui se passait au-dedans de mon individu. A trois ou quatre reprises, j'essayai de tourner ma chaise, afin d'échapper aux verres de la lunette ; mais je ne réussissais qu'à me montrer de trois quarts ou de profil.

Quand le trio fut fini, M. Montbaziii dit : a Comme la basse fait bien ! » Je serrai mon mouchoir dans les dents, pour ne pas envoyer un éclat de rire immense ; je n'avais pas fait trois notes de ma partie. Du reste, je ne savais plus ce qui s'était joué, je n'avais pas entrnchi le trio, \o n'avais vu que la lunette. Pour tout

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au monde j'aurais fui, mais je n'osais quitter ma chaise ; le plus petit mouvement, la moindre parole pouvait donner le jour à mes rires enfermés.

M. Tnide, ayant préparé un autre cahier de trios, les apporti à chacun et me dit : a Faites donc attention, monsieur Charles, vous jouez en dépit du bon sens. » Pendant le repos, M. Montbazin s'était levé et je compris qu'il était derrière moi, inspectant la ■*■ avec sa terrible lunette d'approche. Je > de toutes mes forces et je commençai le trio avec courage. Les quatre premières mesures étaient remplies par un petit chant de violoncelle seul i]ui me gênait beaucoup, à cause do ma timidité : l'ayant regardé d'avance, je me demandais comment je pourrais m'en tirer avec l'excitation nerveuse que me causait M. Montbazin. Si j'avais osé prononcer une parole, j'aurais prié madame Loncle et mon maître de musique de jouer un autre trio; cependant je'mo tirai avec honneur de mon petit solo. La lunette était pourtant derrière moi ! En tournant un peu l'œil de côté je pouvais la voir braquée sur ma musique ; celte fois ce fut M. Trude qui fit que le trio marcha plus mal qu'avec des béquilles. Les traits du maître de musique étaient embarrassés : lui qui avait un coup d'archet merveilleux, il ne se souvenait plus des reprises; il allait médiocrement en mesure et il oublia, un moment, qu'on était en majeur pour tomber dans un mineur de Teffet le plus agaçant.

Le sanf? empourprait la figure de M. Trudc, évidemment mal à son aise et qui comprenait les fautes immenses qu'il commettait coup sur coup. D'ordinaire jamais M. Trude ne se trompait si grossièrement. Que pouvait-il se passer en lui ? Mon maître de musique me faisait peine à regarder, car je comprenais son émoi, qui perlait sur son front en petites gouttes reluisantes.

M. Montbazin s'écria : a Très-bien ! le violon, » comme il avait applaudi à la partie de basse, et le mot paraissait une insulte si sarcastique que je crus que M. Trude, avec son caractère violent, allait éclater contre le perfide enthousiaste de musique. <c La musique est bien mal gravée, dit madame Loncle qui voulait venir au secours du pauvre maître de musique. — Je ne sais ce que j'ai dans les doigts ce soir, dit M. Trude. — Il y a des fautes dans la partition, » ajouta madame Loncle qui espérait, par ces consolations, apaiser Tamour-propre froissé de son maître de musique.

M. Loncle était dans son fauteuil, sans rien dire, ne voyant aucune différence entre un trio bien ou mal joué. — Si cela vous fait tant de plaisir, mon cher monsieur Montbazin, dit-il, il faut venir nous rendre visite toutes les semaines. Autant aurait valu nous prier de ne plus revenir, car la présence de l'amateur était ce qui nous paralysait. A quelle cause attribuer la déj)l()ral)lo ext-cution de M. Trude. sinon à la

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présence de M. Montbazin ! Le niattro de musique apportait en musique une exactitude certaine que lui avait donnée un travail assidu : il n'appartenait pas à récole brillante, seulement son jeu froid, mais sérieux, indiquait de longues éludes positives. Pour moi je me rendais bien compte pourquoi j'avais si mal accompagné; mais M. Trude n'avait pas les mêmes raisons : il ne riait jamais, et je partis ce soir-là sans cx)mprendre les motifs qui avaient paralysé le violon de mon maître de musique.

J'oubliai vite ce petit incident, d'autant plus que les séances musicales furent supprimées pendant un certain temps. M. Trude vivait avec sa mère ; c'était avec force privations et économie que tous deux menaient une existence médiocre. La ville de L... n'est guère portée à la musique; les quelques personnes qui veulent que leurs enfants possèdent des arts d'agrément, se trouvent déjà très-prodigues de donner dix francs par mois à un professeur de musique. M. Trude n'avait généralement que huit élèves au mois, et il réalisait avec difficulté douze cents francs par an, en joignant à ses leçons quelques petites sommes payées par les comédiens qui viennent deux mois par an faire leur tournée .

M. Trude aurait pu facilement gagner davantage ; mais sa timidité, qui s'étailtoumée en dureté apparente, le faisait craindre des jeunes demoiselles qui apprennent le piano pour jouer immédiatement de petits airs

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dont les parents tiennent à ôtre complimentés. Il manquait à M. Tmde la connaissance de la vie ; il prenait au sérieux ses fonctions de professeur et se croyait oblige de faire de bons élèves. Il ne se rendait pas compte qu'au sortir de Tinstitution, les trois quarts des jeunes demoiselles allaient abandonner le piano, le dessin et l'anglais ; à supposer qu'elles continuassent, les parents ne désiraient pas autre chose qu'une sonate, un morceau brillant, une polka, un quadrille, sortes de travaux qui servent de maintien pendant la première entrevue du futur.

Depuis huit ans, M. Trude vivait ainsi dans la ville, ne trouvant môme pas le calme à la maison ; car sa mère, qui était infirme, devint d'une humeur irascible et fit porter à son fils la moitié de sa croix, sans en être soulagée. La mère mourut peu de temps après la soirée où M. Montbazin nous avait tant misa la torture : le pauvre musicien se renferma un mois sans sortir, ne voulant voir personne, sacrifiant ses intérêts les plus chers en risquant de se voir abandonné par ses élèves.

Pendant son absence, M. Loncle chagrina beaucoup sa femme qui, ne trouvant de bonheur que dans la musique, soutirait en silence. Elle n'avait pas consenti à écrire une ligne du fameux journal dont son mari caressait follement le rôve. C'étaient entre les deux époux des querelles sans fin dans lesquelles madame Loncle ne jon.iii i|ii*ini faible rôle; ell<^ laissait

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la parole toute à son mari, a Nous ne nous accorderons jamais, lui (lit-il un jour; il y a un étranger entre nous deux qui noussépare, c'est la musique... J'ai envie d'apprendre la nmsique. — A votre âge ! dit madame Loncle. — Pourquoi pas? Ou plutôt enseigne- moi la théorie, que je puisse prendre part à tes joies et à tes jouissances. — Cela ne s'enseigne pas, dit madame Loncle. — Cependant je veux te faire une confidonce, dit le mari; je te vois très-réservée avec M. Trude quand il vient ici ; lui de même, à peine si vous vous parlez: pourtant jetais jaloux. Il me semble que son violon te parlait et que tu lui répondais. Je me suis couché plus d'une fois en me disant : Que diable le violon a-t-il dit ce soir à ma femme ? Tu ferais de la musique seule, avec la basse, que je ne m'en inquiéterais pas. C'est un instrument grognon, un vieillard qui a toujours l'air de gronder, mais le violon est plus galant. — Il faut. Monsieur, que vous ayez peu de chose à faire pour vous mettre de pareilles idées en tête. — Dame, dit M. Loncle, je ne me connais pas en musique : seulement je vous regarde tous les trois quelquefois; à de certains moments, vous avez des figures singulières; je me creuse et je me dis qu'il y a là dedans quelque chose qui m'échappe. C'est cela que tu aurais dû m'expliquer dans ton journal ; mais il paraît que ce sont des secrets qui ne se disent pas. — Je n'ai pas un secret pour vous, Monsieur, vous le savez. Je ne sors pas, je ne vois personne, ma vie est trop

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monotone, je vous l'ai dit. Quand je croirai avoir quelque chose à vous écrire, je le ferai, c'est mon devoir. »

Dès lors M. Loncle fut certain que sa femme lui cachait des pensées secrètes et qu'elle craignait de les confier au papier. Dans la vie solitaire, Tesprit se bute à une idée et n'en démord plus. M. Loncle devint chagrin et taciturne : ses joues se teintèrent de plaques jaunes ; il perdit le brillant de son regard. Enfin, un jour, il se coucha malade pour tout de bon. Le docteur Grégoire fut mandé à la maison des Chenizellcs; ne comprenant pas d'abord la maladie, il traita M. Loncle avec force sangsues, le mit à la diète et le réduisit, en peu de temps, à une grande faiblesse. Madame Loncle se montrait pleine de dévouement ; elle ne quittait pas d'une minute le chevet du malade et voyait le mal avec autant de clairvoyance que le médecin Grégoire, sans y trouver de cause ni de remède. Un soir, M. Loncle dit à sa femme : a Je me sens très-mal, je n'irai pas longtemps ; je n'ai plus qu'une prière à t'adresser, ma chère femme. Peux-tu me promettre d'exécuter mes dernières intentions ? — Je le jure, dit madame Loncle en fondant en larmes ; mais, Monsieur, vous vous frappez l'esprit et vous n'êtes pas réellement aussi mal que vous le croyez... — Je ne sens plus mon corps, dit le malade. — C'est de la faiblesse, dit-elle en arrangeant les oreillers. — Avez-vous intention de vous remarier, ma chère

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femme? — Jamais, dil-cllc. —Écoulez, vous tites jeune, jolie, aimable, il ne faut répondre de rien. Jure-moi de ne pas épouser M. Trudo. » Dans un moment moins solennel « madame Loncle eût souri. « Monsieur, que dites-vous là î M. Trude... mon maître de musique... Il y a deux mois que je ne Tai vu, peut-<5tre ne le reverrai-je jamais. — Tu ne veux pas jurer, dit le malade d'une voix suppliante. — Je le jure. — Ah ! cela me fait du bien, répète-le encore. — Je jure de ne pasépouser M. Trude. — J'ai encore une autre grâce à te demander. — Parlez, Monsicmr, ne craignez rien ; toutes vos volontés seront exécutées. — Jure aussi que tu ne te remarieras que deux ans au moins après ma mort. — Je vous ai promis de ne me marier jamais. — Jamais est bien long, dit M. Loncle. — Je jure de ne me remarier que deux ans après la mort de mon mari, si j'avais la douleur de le perdre. — J'ai encore une faveur immense à attendre de toi, mais sur cellelà je n'y compte pas ; et cependant, ma clicre femme, je mourrais content si je l'obtenais. — Vos moindres désirs seront exécutés à la lettre. Monsieur. — Le lendemain de ma mort, tu ne manqueras pas d'écrire deux fois par jour le journal de tes moindres actions, c<^ jomnal qui m'eût rendu si heureux de mon vivant et qui est cause de la maladie qui me mine depuis quinze jours, et qui va m'emporter. — Comment, Monsieur, dit-elle, c'est le journal qui a causé votre maladie ? — Oui, ma femme, je voulais te le cacher; mais au

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lit de mort, on peut tout dire. Je m'en vais dans l'autre monde par ton manque de confiance. — Est-il possible ? dit madame Loncle ; c'est moi qui vous tue... j» ne me le pardonnerai jamais. — Tu es toute pardonnée, dit le mari, pourvu que tu accomplisses ton serment et que tu tiennes régulièrement un registre de tes actions. Je ne sais ce qui va arriver de mon •Ame ; mais il me semble qu'elle sera heureuse de vol> tiger autour de toi et de lire en secret tes plus chères impressions. »

Madame Loncle sortit précipitamment de la chambre de son mari, courut à la cuisine et dit à sa vieille bonne de faire prévenir immédiatement le docteur Grégoire de passer h la maison. Le docteur Grégoire, membre du conseil municipal de la ville de L..., était connu pour un des meilleurs joueurs de piquet de l'endroit ; il passait son temps à étudier le tempérament de Judith et de Lancelot, du roi de cœur et de la dame de trèlle ; c'étaient ses éludes médicales favorites. Il arriva aux Chenizelles, fort contrarié d'avoir été dérangé dans une partie importante, et perdit la tête complètement quand madame Loncle lui eut expliqué la maliidie de son mari.

— M. Loncle est fou, s'écria-t-il; j*ai eu raison de lui tirer du sang et de l'atVaiblir par tous les moyens possibles... Vous dites qu'il est malade à cause d'un journal... qu'est-ce que ça... Il] n'en est pas question dans le vi s dirtinimairc de rAcadémio de mé-

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decinc. — Enfin, monsieur Grégoire, que faul-il faire? — Rien, Madame, rien. — Voulez-vous lui parler? demanda madame Loncle. » Le médecin, qui avait laissé sa partie do piquet interrompue, dit que sa prt'sonco était inutile auprès du malade, et qu'il serait plus prudent de consulter le docteur attaché à la maison d'aliénés du département. Là-dessus il sortit, laissant madame Loncle plus embarrassée que jamais. Elle donna quelques ordres à sa vieille bonne et revint auprès du malade, qui paraissait assoupi.

Madame Loncle alors s'assit auprès de la petite table, et ses yeux tombèrent j ustement sur le fameux journal de son mari, dont il ne lui donnait plus conmiunicalion depuis longtemps. Elle l'ouvrit machinalement, le parcourut et reconnut des passages qui trahissaient Tidée fixe de M. Loncle. C'étaient des plaintes, des regrets écrits en style bourgeois, qui malgré tout trahissaient un chagrin profond. Quelque temps avant sa maladie, son mari avait écrit : « Qu'est-ce que la vie sans confiance ? une île déserte, un rocher aride. Ma femme a changé ma maison en rocher, j'y suis seul et abandonné... o Il y avait comme une influence obermanesque répandue dans le livre : on eut juré, en ouvrant le carnet, qu'il avait été écrit par un bourgeois nourri de la littérature de la fin de la Restauration. Et cependant M. Loncle ne lisait jamais ; son esprit n'avait pu être frappé par des types faux et maladifs qui corrompent les esprits faibles ; mais il y a dans l'air des

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courants invisibles qui font que ces influences tombent dans l'esprit d'uu homme, de même que le vent sème sur un mur la graine d'une plante étrangère.

En lisant ces étranges confidences, madame Loncle fut saisie d'étonnement et de pitié. Elle s'accusa ellemême d'avoir développé la maladie étrange qui affectait son mari. Si M. Loncle ne l'eût pas épousée, certainement il n'eût pas succombé à ce mal moral qui à cette heure le tenait courbé sous son étreinte. M. Loncle aurait épousé une jeune fille simple qui l'aurait rendu heureux. Quel bonheur lui avait donné sa femme ? aucun. Elle l'avait épousé suivant les dernières intentions de sa mère à son lit de mort ; mais dès le lendemain elle s'était renfermée en elle-même, et avait prononcé, à peine mariée, une espèce de séparation d'âme.

Tout en pensant de la sorte et en fermant les yeux comme pour mieux se regarder en dedans, madame Loncle se jugeait maintenant plus coupable qu'elle n'était réellement. Si elle avait appelé ses témoins à décharge, il s'en serait présenté mille. Pourquoi M. Loncle l'avait-il brusquement sépaïée de la société ? Ne devait-il pas procurer à la jeune femme les plaisirs qui lui avaient manqué dans sa jeunesse ? Quelle manie le poussait à l'enfermer dans une rue isolée, hors de la ville ? Le verbe aimer est le verbe le plus délicat : il est bon de ne le conjuguer qu'avec préciiution, car il est fragile et se casse pour un rien. M. Loncle l'a-

nos DES CIIEISIZELLKS. '\^

voit cassé ilt'i lo premier jour, il ne le savait pas, et il se servait dos -''-'»"v ç*>i/- ^.--.v"'» r..--.- .>., entier.

M. Loncle n'était pas un méchant homme, mais il avait !e tort de trop aimer sa femme et de croire 'que minute doit entendre un je vous aime. Tl t des feuilles de marguerite toute la journée, el cette innocence aux jeunes amoureux qui courent les bois, le rendait ridicule. Ce gros homme de quarante-cinq ans qui aurait voulu qu'une femme de vingt-deux ans lui répétât qu'elle Taimait beaucoup et même passionnément, finit par se faire aimer pas du tout.

Sans y penser, madame Loncle prit la plume et écrivit à la suite du journal de son mari une espèce de confession de ses fautes. Elle était tout entière à ce travail, mouillant le papier de ses larmes, lorsque la main maigre de son mari vint se placer sur le petit registre, a Ah ! ma chère femme, que tu es bonne, s'écria le malade qui venait de sortir de son assoupissement; tu veux donc adoucir mes derniers moments. Ce n'était donc pas un rêve ; maintenant, je peux mourir tranquille, je vois que tu obéiras à tes serments : laisse-moi lire ces caractères tracés par uii«^ ur.ùn chérie ! »

Dès le lendemain, M. Loncle éprouva un mieux sensible dans son état : il revint à la vie aussi vite qu'il s'en était éloigné. Tous les matins, il lisait avec délices les

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quelques pages que sa femme avait tracées avant de se coucher. Biontôt il entra en convalescence. Le premier mot qu'il dit en sortant de son lit pour faire un petit toup dans son jardin, fut de demander M. Trude. a II est bien changé, dit madame Loncle. — Comment le sais-tu? demanda M. Loncle. — Pendant votre maladie, il est venu me rendre visite, et je l'ai à peine reconnu. — Tu ne m'as pas marqué cette visite sur ton journal, dit M. Loncle. — Elle n'avait rien d'intéressant.— Cependant..., dit M. Loncle, qui revenait à son idée fixe : écris-moi sa visite d'une façon bien détaillée. » Madame Loncle s'était promis de satisfaire à l'avenir aux plus grandes exigences de son mari; elle écrivit sur son journal, à la date du 15 mars ; o Oublié au 28 février la visite de mou maître de musique, que je n'ai pas vu depuis deux mois, date de la mort de sa mère. Le chagrin l'a beaucoup changé : ses grosses couleurs se sont envolées. M. Trude est pAle, et cette pâleur ajoute quelque distinction h sa physionomie. 11 soutfre et il souffrira encore longtemps. Il m'a dit : 0 Je n'avais que ma mère, elle est morte ; je n'ai jamais aimé qu'elle, car je n'ai pas connu mon père. Ma vie est triste à la mort. » Je lui ai raconté la maladie de mon mari ; il a pris part à mes chagrins ; je sens qu'il les comprend. M. Trude veut s'en aller de la ville ; je lui ai dit que si M. Loncle n'était pas dangereusement malade , je chercherais h le retenir, parce qu'il trouverait une famille à la maison ; mais si un

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