CONCLUSIONS
L’examen des tableaux coloriés de cet album, et la lecture du texte qui les accompagne, donnent la conviction que l’on peut formuler à l’égard des couleurs considérées comme des sensations, des propositions d’une précision mathématique.
Les faits qui font ressortir la différence entre le mélange des sensations et celui des matières colorantes, ont été l’objet d’une attention toute particulière, parce qu’ils conduisent à des applications immédiatement réalisables.
La pensée qui a présidé à la rédaction du texte de cet album, c’est de bien accentuer une double tendance : démontrer par l’expérience un fait scientifique, et faire voir aussitôt l’emploi utile que l’on peut en faire dans la décoration.
Sous ce dernier rapport, aucun sujet ne pouvait présenter plus d’intérêt que celui qui a été choisi : la dégradation des couleurs.
Il a été prouvé que la couleur d’une matière colorante varie avec l’épaisseur de la couche sous laquelle elle est vue, quand on la mélange avec des matières incolores ; qu’en couche épaisse elle est plus rougeâtre qu’en couche mince; de plus, la modification ne porte pas seulement sur la qualité de la couleur ; elle porte aussi sur son intensité : les matières colorantes qui possèdent par elles-mêmes une couleur très intense, telles que le jaune de chrome, donnent, par le mélange avec des matières colorantes incolores, des couleurs de moins en moins intenses, comme on devait s’y attendre, tandis que pour d’autres, dont la couleur est peu intense, comme l’outremer par exemple, le pouvoir colorant grandit, au contraire, dans les mêmes conditions, jusqu’à une certaine limite, à partir de laquelle l’intensité de coloration
décroît. Pour obtenir plusieurs tons de la même couleur, qui aient entre eux des relations déterminées, il faut, pour se mettre à l’abri de ces irrégularités, un modèle que l’on puisse suivre. Ce modèle est donné par le résultat du mélange des sensations, tel qu’on l’obtient, par exemple, à l’aide des disques tournants. Cet instrument est un guide infaillible qui permet de reconnaître si deux tons de couleur sont qualitativement identiques, c’est-à-dire correspondent à une même sensation colorée, modifiée seulement au point de vue de son intensité ou par la sensation du blanc qui y est mélangée.
Sont identiques qualitativement deux couleurs quand elles ont même complémentaire ; sont identiques quantitativement, c’est-àdire par leur intensité, deux couleurs qui, mélangées à l’aide des (Tisques tournants avec la complémentaire commune, produisent la sensation du blanc avec des secteurs égaux.
La sensation du blanc, mélangée à la sensation de couleur, produit des tons qui possèdent tous même complémentaire, et l’intensité de coloration est, en raison inverse des angles des secteurs qui, avec la complémentaire commune, produisent la sensation du blanc. Les tons et les teintes dérivés d’une seule et même couleur forment entre eux des assortiments bien plus agréables à la vue que l’association des tons et des teintes de ce que j’ai appelé la gamme empirique.
La vue simultanée de deux couleurs complémentaires est plus agréable que celle de deux couleurs qui ne le sont pas, toutes choses égales d’ailleurs.
Pour composer un coloris monochrome, je ne puis recommander d’autre règle dans le choix des tons et des teintes que celle de se laisser guider par le bon sens.
Il faut que la répartition de l’ombre et de la lumière plus ou moins colorée fasse voir distinctement, et sans qu’il soit nécessaire de faire d’effort, ce que l’artiste a voulu représenter.
La même remarque s’applique au coloris composé de deux gammes complémentaires; cependant, on peut ajouter ici un
conseil relativement au choix des teintes; le degré d’intensité doit être, en raison inverse des surfaces à colorer.
En donnant ces indications, je n’ai pas la prétention de remplacer l’absence de goût et de talent par des règles mathématiques. On n'est pas poète pour avoir étudié l’art poéti(}ue de Boileau, mais j’ai pour but de mettre la science au service du goût et du talent, afin de leur éviter de longs et souvent infructueux tâtonnements.
Et voici comment je conseillerai de procéder :
Après avoir pris son parti et colorié son dessin selon sa fantaisie, le coloriste considérera ce travail comme une première approximation. Et au lieu d’assortir les tons clairs et les tons foncés selon la manière habituelle et purement empirique, il les remplacera par les tons correspondants pris dans la gamme esthétique, en donnant à chacun l’intensité de coloration qui convient cà l’étendue qu’il occupe, et l’intensité lumineuse qui répond à la distribution de la lumière et de l’ombre qu’il veut réaliser.
Dans le cas, où il s’agit d’opposer deux couleurs, il pourra donner la préférence aux complémentaires, telles qu’on les détermine avec les disques tournants.
Il y aura entre l’œuvre première, et celle qui aura été ainsi retouchée, une différence en faveur de la seconde.
Le tact artistique et le bon sens auront indiqué les lignes principales de l’œuvre, la répartition de la lumière, de l’ombre et de la couleur : les conseils de la science lui auront permis de tirer de sa conception le parti le plus avantageux possible.
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