KS LUTHERIENS
de vue en avance sur son siècle, il y avait folie à supposer qu'il accorderait une sorte de blanc-seing à toutes les doctrines: la neutralité de l'État en matière d'opinion lui paraîtrait une sorte d'abdication et comme une sanction de l'anarchie. Il était donc indispensable que l'entente se fît, si l'on ne voulait pas perdre le bénéfice des dispositions conciliantes du prince, et, d'autre part, cette entente était à peu près irréalisable, parce qu'aucun des partis dissidents ne voulait faire à l'union les sacrifices nécessaires; ou, plus exactement, ces sacrifices étaient impossibles, et, prises à part, les raisons des deux groupes en présence étaient à peu près irréfutables.
La question préoccupait tous ceux dont l'intelligence politique n'était pas complètement oblitérée par le fanatisme; elle était agitée très vivement parmi les Frères, chez lesquels les habitudes de réflexion étaient plus répandues et qui, plus menacés par la persécution, avaient un intérêt évident à sortir de leur fausse situation.
La solution la plus simple eût été sans doute qu'ils acceptassent, au moins dans ses lignes générales, la Confession d'Augsbourg. Pourquoi ne pas revenir au plan d'Augusta, déjoué par les répugnances des Frères et interrompu par la malheureuse algarade de 1347? — L'évèque l'essaya. Il avait supporté sans faiblir les plus épouvantables tortures et plus de dix ans d'une atroce captivité. Mais l'ambition, la rancune et l'orgueil blessé eurent raison de sa constance. A la pensée que l'Unité s'était choisi d'autres évêques, que ses écrits étaient censurés, que les projets dans lesquels il voyait la condition du salut de la Réforme et sa propre gloire étaient à jamais abandonnés, il n'eut plus qu'une idée, sortir de sa retraite, confondre ses détracteurs. — En i56o, il adressa à l'archiduc Ferdinand et à sa femme, Philippine Welser, une demande en grâce; on exigea une rétractation publique. Il recula, tergiversa, promit d'accepter la Confession utraquiste. Sa captivité se prolongea encore plusieurs années, plus douloureuses peut-être que les premières. Cette âme inflexible s'abaissait jusqu'au mensonge.
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N'était-ce pas payer trop cher son droit de reprendre sa place que de l'acheter par une abjuration? Il but le calice d'amertume jusqu'à la dernière goutte, renvoyé des Jésuites à Mystopol, marchandant sa honte, pris de brusques écœurements ; plusieurs ibis, au dernier moment, le cœur lui manqua, il fut ramené dans sa prison. Enfin, en 1564, il fut relâché sans qu'on exigeât même de lui une profession de foi explicite; il avait promis seulement de ne plus prêcher.
Le péché n'en était pas moins blâmable et le scandale fut extrême parmi les chefs de l'Unité. Peut-être quelques-uns exagérèrent-ils un peu leur indignation ; depuis longtemps, ils étaient las de l'arrogance d'Augusta, de la tyrannie qu'il affectait, ses récents ouvrages sentaient le schisme. Ils frappèrent un grand coup : Augusta fut d'abord relevé de ses fonctions épiscopales, puis, privé de ses pouvoirs sacerdotaux et exclu de l'Unité. La mesure était peut-être juste; elle était certainement cruelle. L'excommunié ne tint nul compte de la sentence du Synode, pas plus que des engagements qu'il avait pris vis-à-vis de l'archiduc Ferdinand. Il usait de tous les droits d'un évêque, ordonnait les prêtres, consacrait les églises, avec ostentation. Bravade coupable! Le régent provoqué ne se vengerait-il pas sur les Frères? Le Conseil de l'Unité, très mécontent, n'osait pas intervenir, paralysé par un respect involontaire, tremblant d'être désavoué par les fidèles : le martyr de Krzivoklat était devenu une sorte de personnage mythique. De nouvelles rigueurs auraient soulevé un mécontentement général, un schisme était possible. Le Conseil se résigna, rendit à l'apostat ses fonctions, et Augusta rentra en triomphateur.
Grisé par son succès, il poussa hardiment de l'avant; son but n'avait pas varié, c'était l'union étroite de l'Unité et des Luthériens, et, comme il n'avait aucune autorité dans le Conseil, il se créait des partisans contre lui parmi les fidèles, excitait leur défiance contre les docteurs, se couvrait de l'autorité de Loukach, dont il avait cependant si complètement répudié les opinions, mais qui, comme il le rappelait avec une habileté perfide, avait toujours mis ses disciples en
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garde contre les savants. En 1670, l'opinion lui parut assez bien préparée pour risquer un pas décisif. Il avait terminé le livre qu'il composait dans les heures amères de la captivité et dans lequel il enseignait le dogme luthérien; le S3'node l'avait censuré, mais il comptait lui forcer la main; il fît des avances à l'Administrateur utraquiste, le successeur de Mystopol, Martin de Miélnik, lui proposa un plan de réforme du Consistoire, que nous ne connaissons pas, mais qui devait sans doute lui ouvrir les portes du grand Conseil de l'Église réformée tchèque. Au dernier moment l'entente échoua. Pourquoi? — L'Administrateur avait-il tendu un piège à l'évêque et espéré compromettre l'Unité dans une négociation imprudente? Les exigences d'Augusta furentelles excessives? — Martin se vanta « d'avoir flairé le primat » dans ce fils de chapelier. — Au dernier moment, l'Administrateur fut-il abandonné par les Luthériens, aveuglés par leurs rancunes? Dans l'absence de documents, toutes les suppositions sont permises. Mais à quoi bon chercher? L'échec était inévitable. La réconciliation des deux grandes fractions du Protestantisme tchèque, en admettant qu'elle fût possible, ne pouvait qu'être compromise par ces manœuvres souterraines et ces procédés de conspirateur. Martin revint brusquement en arrière, attaqua l'Unité. Cette mauvaise foi désespéra et indigna Augusta; il voulait publier les lettres qu'il avait échangées avec l'Administrateur, confondre l'impudent personnage, « qui avait deux langues dans le gosier ». Cette polémique retentissante eût encore accru le scandale, exaspéré les haines ; les collègues de l'évêque réussirent à le calmer, non sans peine.
Tout ce bruit n'était déjà que trop fâcheux; l'activité brouillonne de ce vieillard que la mort talonnait et qui se hâtait avec une fièvre maladive vers le pouvoir qui lui échappait, ses plans mal conçus, les échecs au-devant desquels courait son imagination fumeuse, les tiraillements qui énervaient l'action du synode, affaiblissaient l'Unité et troublaient la conscience des simples Frères. Ils suppliaient le Seigneur d'avoir pitié de ses enfants et de rendre la tran-