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MORT D AUGUSTA

quillitë à son Église. La conduite privée d'Augusta n'était pas non plus un sujet d'édification. Il est prudent de n'accueillir qu'avec une extrême réserve les renseignements que nous possédons sur la dernière partie de sa vie et qui nous viennent tous de ses adversaires; il est probable que, s'ils n'ont pas inventé les faits, ils les ont quelque peu exagérés et qu'ils n'ont pas toujours contrôlé avec beaucoup de soin les rumeurs accusatrices. Il est assez invraisemblable que ce vieillard, torturé par la maladie, usé par les souffrances, consumé par l'ambition, ait mené une vie de désordre et d'impureté. Il n'est guère douteux, en revanche, qu'il bravait les ordres du Synode, affectait dans ses vêtements et son train de vie un luxe contraire aux règles de la Compagnie, entassait de l'argent. Sa mort fut accueillie comme un soulagement (1572).

Déplorable avortement de qualités supérieures ! Fin lamentable après une si glorieuse carrière. L'Unité n'a eu qu'un chef vraiment supérieur, et elle l'a renié, — et il ne lui était pas loisible d'agir autrement. Il avait trop vécu pour sa renommée. Non pas que la politique qu'il avait suivie dans ses dernières années fût bien sensiblement différente de celle qu'il avait toujours représentée, mais parce qu'avec l'âge, les défauts de son caractère s'étaient accentués et que le contraste s'était marqué entre son tempérament et celui de la secte qu'il prétendait diriger. Moins Frère que Protestant, diplomate plus qu'évêque, il n'eijt pas hésité à rompre avec les traditions de son Église pour assurer l'avenir de la Réforme tchèque; au point de vue mondain, son succès était désirable, mais il était impossible; l'autorité d'un chef sur un parti ne va jamais jusqu'à le décider au suicide, et c'est au suicide qu'il voulait conduire l'Unité '.

L'adversaire le plus redoutable d'Augusta et le véritable

I. Sur les dernières années d'Augusta, voy. Gindely, Gescli. der bœhm. Brader, II, p. 52-73. M. Gindely, qui suit de très près les récits des Frères, me parait en général trop sévère pour Augusta. Ses adversaires sauvèrent l'Unité, mais pour combien de temps! Et avaient-ils même des croyances si précises! — Cp. Jiretchek, Rukoviet, et Mûlier.

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directeur de TUnité dans cette période troublée avait été Blahoslas. Jamais peut-être deux hommes n'ont été plus différents. Blahoslas avait autant de douceur, de sagesse, de prudence qu'Augusta d'impétuosité et de décision; tandis que celui-ci était le jouet de ses illusions, celui-là jugeait les hommes et les choses avec autant de perspicacité que de froideur; enfin Blahoslas, qui connaissait mieux que personne le passé de l'Unité, s'était pénétré de son esprit, en partageait les faiblesses, en aimait jusqu'aux préjugés; les calculs de la sagesse humaine lui étaient suspects, et, bien qu'il ne fi^it ni orgueilleux, ni exclusif et fanatique, les transactions lui répugnaient, parce qu'elles sont toujours entachées d'une sorte de simonie. Né en 1 523, à Przérov en Moravie, d'une famille honorable et pieuse, son éducation avait été très soignée; il avait étudié quelque temps à Bàle; de retour en Bohême, il se donna pour mission de répandre parmi les Frères le goût des lettres, et y réussit. Quand il lut le pamphlet dans lequel Augusta cherchait à rendre suspects les savants, il éprouva une si vive douleur « que c'est un miracle que son cœur n'ait pas éclaté », et il répondit par une philippique contre les ennemis de l'instruction qui est un curieux modèle de l'éloquence tchèque '. Dans toutes les grandes œuvres des Frères, le recueil de leurs hymnes, leur traduction de la Bible, leurs travaux historiques, la constitution de leurs archives, on retrouve son nom au premier rang. Lui-même était un écrivain remarquable. « De tous les ouvrages du xvi= siècle, dit M. Gindely, il n'en est pas un seul qui, par l'élégance de l'exposition, la pureté du style, l'abondance du développement, soutienne la comparaison avec les siens. » Aucun écrivain n'a aimé d'un amour plus vif la langue tchèque, n'a travaillé avec une plus tendre application à la développer et à la perfectionner. Sa traduction du Nouveau-Testament, faite sur le texte grec, est justement admirée. — Malheureusement, on était arrivé à une de

I. Philippique contre les ennemis des Muses, i56-j. Elle a été publiée dans le Tclias. tch. M., 1861, et rééditée par Mùller.

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ces heures critiques qui demandent plus que beaucoup de bonne volonté et de droiture de cœur, — de la netteté dans l'esprit, de l'audace dans les résolutions, de la promptitude dans l'action, et Blahoslas n'était pas l'homme du moment. Son espoir ne dépassait pas le maintien du slatii qiio; sans passion et sans haine, il désirait à la fois se rapprocher des Luthériens et les redoutait; grand écrivain, mais non pas grand penseur ou théologien profond, ses théories dogmatiques flottaient un peu noyées dans une effluve de charité. Il voulait maintenir l'existence indépendante de l'Unité, mais sans se rendre toujours un compte très exact de ce qui constituait son individualité, et était exposé tour à tour à des compromissions dangereuses ou à des reculs excessifs. Rien de plus funeste dans des négociations que de ne pas savoir clairement où l'on va; on se condamne à être dupe et l'on est soupçonné de duplicité.

Les défauts de Blahoslas étaient surtout graves, parce qu'en lui s'incarnait l'esprit même de l'Unité. Les Frères ne méconnaissaient pas la nécessité d'une union plus intime avec les autres sectes réformées. En présence du réveil imprévu du Catholicisme, les Protestants éprouvaient partout le besoin de se rapprocher. C'est le moment où les diverses fractions du parti luthérien essayent de trouver une formule de concordat; l'Electeur palatin propose aux Églises réformées d'accepter une confession commune; partout les colloques se multiplient. En iSyo, le synode de Sandomir en Pologne groupe toutes les sectes hétérodoxes dans une sorte de confédération, et les Frères signent le credo accepté par la majorité ; les scrupules cèdent à la pression des Seigneurs. Le mouvement se propage en Bohême. Si le Synode n'avait pas osé sévir plus énergiquement contre Augusta, c'est que beaucoup de laïques l'approuvaient, se plaignaient des subtilités des docteurs; quelques nobles, sans s'arrêter aux représentations des évêques, engageaient de leur chef des négociations avec les Luthériens. A Létovitse, le seigneur forçait les Frères à s'unir aux autres Protestants? Pourquoi persister dans un isolement funeste? N'avaient-ils pas

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soumis à Luther leur Confession et sollicité l'approbation des professeurs de Wittenberg? Les exilés de 1 548 n'avaientils pas accepté la confession d'Augsbourg?

Parmi les prêtres eux-mêmes, plus d'un s'étonnait de l'attitude du Synode. Les Frères n'avaient jamais prétendu être les seuls dépositaires de la vérité. — L'Église militante, lisons-nous dans leur Confession de lôyS, est la communion de tous les Chrétiens... Partout où l'on prêche une doctrine pure, où les sacrements sont distribués suivant l'institution du Sauveur, où les fidèles s'unissent au Christ dans l'amour et la foi, se trouve la véritable Eglise. Les Frères en font partie, mais ils ne la constituent pas à eux seuls. — «Nous n'avons aucun orgueil particulier, écrivent-ils encore, nous ne nous croyons pas sans péché, nous connaissons nos défauts et nos imperfections et nous sommes prêts à les corriger ; nous ne dédaignons pas le bien que Dieu a produit ici et là, mais nous cherchons à le connaître, et nous sommes prêts à en profiter. Tout ce qui a été trouvé bon ailleurs, nous l'avons accepté, et nous l'avons fait nôtre. » Et ce n'étaient pas là de vaines paroles. Sans cesse, ils implorent les conseils et comme le visa des théologiens étrangers, se mettent à leur école. Dans leurs rapports avec les Protestants d'Allemagne ou de Suisse, ils apportent, non seulement beaucoup de condescendance, mais une sorte d'humilité, recherchent un patronage qu'on leur accorde d'assez mauvaise grâce et qu'ils payent très cher. Que de concessions n'ont-ils pas déjà faites! Ils ont laissé tomber le second baptême et le célibat des prêtres, modifié leur credo. En regard des changements accomplis, ceux qu'on leur demande sont presque insignifiants : pourquoi s'y refuser, lorsqu'ils assureraient à ce prix le triomphe du Protestantisme?— Quelle est leur mission dans ce monde, sinon de donner l'exemple de la pureté de la vie? Lorsque le polonais Lasitius visite leurs communautés, il est si touché du spectacle qu'elles présentent, qu'il entreprend d'écrire leur histoire : « Je vis parmi eux, dit-il, ce qu'Ignace, Justin et TertuUien racontent des premiers Chrétiens; il

me semblait être à Éphèse, à Thessalonique ou au milieu de quelque autre des Églises fondées par les premiers apôtres. » — Comme leur action serait plus efficace s'ils renonçaient aux particularités qui scandalisent les autres fidèles! Le devoir n'ordonne-t-il pas aux disciples du Sauveur de sacrifier leurs répugnances, quand le salut du monde dépend de leur bonne volonté et de leur condescendance?

La majorité des Frères ne se résigna jamais, cependant, à l'abdication dernière que l'on exigeait d'eux. Ils se répandaient en protestations, déclaraient sur tous les tons qu'ils ne demandaient que la concorde, faisaient l'éloge sans restrictions de la confession d'Augsbourg, affirmaient que leurs évêques ne se séparaient sur aucun point essentiel des théologiens de Wittenberg; puis, au dernier moment, quand on les pressait de passer des paroles aux actes, ils se dérobaient; ces mêmes hommes, si larges en principe, se butaient à des obstacles insignifiants. Les tentatives de fusion, sans cesse reprises pendant tout un siècle, échouèrent toujours. En Pologne, comme en Bohème, il y eut des coalitions momentanées, jamais d'entente durable et intime. Pas plus à l'époque d'Augusta qu'après sa mort, ce que l'on pourrait appeler le parti politique ne réussit à conquérir la majorité dans l'Unité. Les considérations les plus graves demeurèrent toujours vaines devant la résistance instinctive des fidèles. Au moment de l'avènement de Maximilien, les Frères s'étaient émus des bruits qui couraient sur les intentions de l'Empereur, et le synode de i565 discuta longuement la Confession d'Augsbourg et l'attitude qu'il conviendrait de prendre si on voulait la leur imposer : l'Assemblée rappela les rapports amicaux qu'elle avait entretenus avec Luther et affirma chaleureusement sa sympathie pour les Réformés allemands, mais elle refusa d'adopter leur catéchisme. En lôyi, le docteur Crato publia une brochure dans laquelle il invitait tous les dissidents à se rallier à la Confession d'Augsbourg; sa position près de l'Empereur et l'influence qu'il avait sur lui donnaient à sa dissertation un caractère semi-officiel; c'était comme une

invite du pouvoir et une déclaration des conditions que Maximilien mettait à la liberté religieuse. Cela n'empêcha pas Blahoslas de s'élever dans une réplique émue, sinon violente, contre l'apostasie qu'on lui proposait. Les Frères ne se départirent jamais de cette ligne de conduite. Leurs rapports avec les Luthériens restèrent ainsi toujours équivoques, embarrassés, et l'échec de toutes les négociations laissa chez ceux-ci une amertume d'autant plus profonde que la conduite des F'rères était en contradiction flagrante avec leurs effusions. C'est une des pages douloureuses de l'histoire de Bohême. La sympathie s'éloigne des deux partis : la condamnation hésite entre les Luthériens, hautains, violents, intolérants, et les Frères, incertains et obstinés.

Plutôt que de condamner les gens, il faut pourtant essayer de les comprendre, et l'on s'aperçoit alors sans peine que les contradictions les plus inexplicables en apparence ont leur raison d'être, et que les hommes ne sont pas toujours responsables de leurs fautes '. — Qu'il y ait eu dans l'attitude de Blahoslas et de ses amis une part de préjugé et d'irréflexion, un attachement peu raisonné à de vieilles habitudes, une horreur puérile du changement, il faudrait n'avoir aucune idée des corporations ou des assemblées ecclésiastiques en général pour en douter ou s'en étonner. Dieu nous a bénis à cette heure-là, pourquoi en changerions-

I. La plupart des écrivains qui ont retracé l'histoire des Luthériens et des Frères, sont très sévères pour les premiers. — 11 ne saurait venir à l'esprit de personne de tenter la réhabilitation de ces seigneurs, si jaloux de leur liberté et si peu respectueux de celle d'autrui, dont les ambitions politiques se dissimulent mal sous les revendications religieuses. Mais tous les torts ne sont certainement pas de leur côté. Est-il juste d'abord de leur faire un grief de n'avoir pas eu l'idée de la tolérance telle que nous la comprenons aujourd'hui? Était-il surtout en leur pouvoir d'y convertir Maximilien ? Les Frères d'ailleurs, par leurs déclarations, avaient justihé des espérances qu'ils se refusèrent ensuite à réaliser, et leur opposition tatillonne les exposa très justement au reproche de duplicité. Sans doute, ils avaient parfaitement le droit de ne pas accepter la confession d'Augsbourg, mais ils avaient le devoir d'avouer nettement leur foi. Donner et retenir ne vaut. L'étude attentive des documents publiés dans le 3° volume des Diètes tchèques ne me parait laisser aucun doute sur ce point; les membres de l'Unité montrent uneétroitesse d'esprit et une indifférence aux intérêts généraux du parti protestant qui expliquent l'exaspération de leurs partenaires.

nous, répondait, il y a quelques années, un conseil de fabrique aux. fidèles qui lui demandaient de mettre le service divin à dix heures, au lieu de midi. C'est dans un sentiment analogue, — et après tout respectable, — que les Frères attachaient tant d'importance à ce qu'on ne modifiât pas telle formule ou telle partie du costume sacerdotal. Les raisons d'utilité pratique qu'on leur donnait les effarouchaient : « Ils vivaient dans le monde, lisons-nous dans un de leurs hymnes, mais ne l'aimaient pas. Ils avaient leur pensée, leur âme, leurs désirs, là où se trouve l'éternelle félicité. Ils étaient ici comme en exil. Tous leurs soins s'attachaient à l'éternelle demeure, où, sans or et sans argent, toute âme est riche. » Par cela même, ils n'admettaient pas de commune mesure entre la vérité et l'intérêt séculier, et toute transaction leur paraissait une apostasie.

Il est probable cependant qu'ils se fussent dégagés de ces terreurs un peu mesquines, et il est certain qu'il s'était glissé dans leurs rangs assez de politiques avisés pour les y amener, s'ils n'avaient eu pour persister dans leur isolement des raisons plus sérieuses, — qu'ils sentaient confusément plutôt qu'ils ne les apercevaient clairement, mais qu'il est possible de dégager au milieu de l'ambiguïté de leurs déclarations.

On a trop longtemps expliqué par des causes extérieures et superficielles la division qui a, presque dès la première heure, scindé en deux fractions irréductibles le parti protestant européen. La vérité est que, parmi eux, les uns, choqués surtout des abus qui s'étaient introduits dans l'Église, ne s'étaient séparés de Rome que sur un petit nombre de questions; ils avaient en quelque sorte réduit le schisme à un minimum, et, à la rigueur, une réconciliation n'était pas absolument invraisemblable entre eux et la Papauté. La Curie n'a jamais poursuivi de la même haine les Luthériens et les Calvinistes, et les nuances de sa colère répondaient assez exactement à la' réalité des choses. Vis-à-vis des Calvinistes, elle ne garda aucun ménagement, tandis que, vis-

à-vis des Luthériens, sa modération relative sembla toujours réserver la possibilité d'un compromis.

A la réflexion, cela s'explique. — Sans doute, il ne saurait s'agir ici ni de l'enseignement personnel de Luther ni de ce qu'est devenu plus tard, sous des influences multiples, le Protestantisme allemand, mais seulement des tendances générales et du caractère distinctif des diverses Eglises Réformées au xvi^ siècle. Les idées de liberté de conscience, d'indépendance personnelle, de recherche individuelle, l'effort d'affranchissement en un mot que représente aujourd'hui le Protestantisme, était sans doute en germe dans la prédication de Luther, mais ses disciples immédiats ne l'y aperçurent certainement pas. La révolte allemande avait créé ainsi des besoins de libre piété, qu'elle ne satisfaisait pas et qui trouvaient au contraire leur aliment dans les sectes de l'Europe occidentale.

Les Frères représentaient précisément en Bohême des aspirations analogues à celles d'où était sorti le Calvinisme. Parce qu'ils n'avaient aucun fanatisme dogmatique, on les sommait de se soumettre à la Confession d'Augsbourg, mais cette soumission précisément leur était odieuse. Ils ne voulaient d'autre règle que l'Écriture, c'est-à-dire réservaient à chacun d'entre eux le droit de mettre un sens déterminé sous les paroles de l'Évangile, et un programme imposé, quel qu'il fijt, était à leurs yeux un obstacle à la communion directe avec Dieu. On ne connaît pas un homme pour savoir les idées qu'il professe, et une Église quand on a énuméré ses Confessions; ce qui importe, c'est la déviation que subissent ces idées et ces Confessions dans les coeurs. Les habitudes de l'esprit et de l'âme, le caractère, le tempérament, signifient plus que les dogmes. La doctrine de la prédestination, dont la conséquence naturelle serait une résignation fataliste, n"a en rien diminué la vigueur morale des Calvinistes. Tandis qu'un programme trop nettement déterminé entraîne facilement quelque relâchement et que les Chrétiens, trop assurés de posséder la vérité, se reposent volontiers sur ce mol oreiller, la nécessité de se

créer sa foi entretient l'attention, élève les sentiments et se traduit dans la vie active par une vertu plus haute. Les Frères, au moment même où ils faisaient bon marché des divergences théologiques qui les séparaient de leurs coreligionnaires tchèques, avaient cependant ainsi les raisons les plus respectables pour refuser de se perdre dans une Église qui ne répondait ni à leur besoin de foi plus intense ni à leur idéal de cro3'ance réfléchie et de pureté morale.

De cette opposition de principes dérivaient dans la pratique bien des divergences. Chez les Frères comme chez les Calvinistes, le caractère individualiste des doctrines se traduisait par l'organisation très démocratique des Églises, et ils étaient choqués à la fois par la très humble subordination des pasteurs luthériens prosternés devant les princes et par l'autorité excessive que s'attribuaient les ecclésiastiques sur les fidèles. Recohnaissant en fait plus encore qu'en principe le droit de chacun de suivre l'inspiration de sa conscience, ils voulaient entretenir avec les Protestants de tous les pays des rapports amicaux, et ils étaient froissés par la hauteur exclusive des Luthériens et leur présomption intolérante. Comme ils avaient toujours condamné l'emploi de la force en matière religieuse, ils n'étaient nullement séduits par la perspective d'une Église nationale, c'est-à-dire d'une religion d'État. Les persécutions intermittentes dont les menaçait le Catholicisme leur semblaient moins redoutables que la surveillance jalouse d'une secte protestante, contre l'envahissement de laquelle ils se seraient moins facilement défendus précisément parce qu'ils en étaient moins séparés.

Ils se seraient évité bien des accusations, sinon bien des difficultés, en avouant plus franchement leurs tendances calvinistes. Leurs relations avec les Français ou les Suisses avaient été, dès la première heure, plus cordiales et plus amicales qu'avec les Allemands. Depuis quelque temps, elles étaient devenues plus intimes encore, et, sur quelques-uns des points essentiels, ils s'éloignaient de Wittenberg et se rapprochaient de Genève. D'anciens souvenirs, les condi-

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tions historiques et géograpliiques, une certaine tendresse de sentiment qui les poussait à se faire tout à tous, aussi leur médiocrité scientitique, Tinipuissance de s'arrêter à un programme théologique et d'en accepter les conséquences, les empêchèrent de proclamer le vrai penchant de leurs cœurs. De là, des déclarations ambiguës, des explications embarrassées et contradictoires, une attitude fuyante et louche qui donnaient prise contre eux à la majorité.

L'opposition entre les Luthériens et les Calvinistes était si profonde qu'en tout état de cause une réconciliation complète eût été très peu vraisemblable, mais il eût été de l'intérêt des deux partis que la question fût plus nettement posée, et la rupture elle-même eût peut-être laissé des souvenirs moins cuisants, si les causes en avaient été mieux connues. La seule excuse des Frères, c'est qu'ils ne savaient pas clairement eux-mêmes à quel point ils étaient éloignés des autres Réformés tchèques.

Si Blahoslas avait vécu, a-t-on dit quelquefois, les événements auraient pris une tournure plus favorable et l'issue de la diète de ibjb eût été tout autre. Il avait assez d'autorité, de perspicacité et de sagesse pour contenir les siens sans les trahir et apaiser leurs rivaux sans leur rien abandonner d'essentiel. Il cherchait à faire mieux connaître l'Unité. Les Frères s'étaient jusqu'alors entourés d'une obscurité voulue, leurs réunions étaient le plus souvent secrètes, leurs livres circulaient sous le manteau ; Blahoslas blâmait cette timidité, voulait ramener l'opinion publique, et il y eût sans doute réussi, au moins en partie, parce qu'il avait toutes les qualités de cœur et d'esprit nécessaires à un apôtre de la paix.

Ce sont-làtrès probablement des illusions. Blahoslas n'avait aucun des talents d'un chef de parti ; la mort lui fut douce et lui épargna d'amères tristesses et peut-être des fautes. Sa santé avait toujours été mauvaise; les fatigues et les incidents des dernières années, ses voyages multipliés et ses luttes contre Augusta, sa polémique avec Crato, ses travaux théologiques et littéraires avaient usé le reste de

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