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LA LIBERTÉ RELIGIEUSE

ménageaient d'ailleurs une chance de revanche contre les nobles en maintenant la lutte ouverte au moins sur un point, et la victoire de l'oligarchie n'était pas seulement boiteuse, elle était fragile, tant qu'elle n'était pas sanctionnée par la tolérance religieuse. Il cîàt suffi de quelques années de liberté complète pour que le Catholicisme disparût complètement du royaume autrichien; les souverains le sentaient et voulaient l'éviter à tout prix : en effet, quelle influence auraient-ils dès lors conservée sur leurs sujets, ou même quel prétexte de réaction? Chez Mathias et Rodolphe enfin, princes assez médiocres et faibles, il était nécessaire que les inquiétudes de la conscience vinssent au secours de la volonté débile; ils étaient entourés de conseillers bigots, qui auraient déchaîné les plus épouvantables catastrophes plutôt que de risquer le salut de leur âme, et ils partageaient au moins dans une certaine mesure leurs terreurs. Mathias était sincère en partie en déclarant aux Moraves qu'il préférait renoncer à la couronne plutôt que de signer l'article qui proclamait la liberté du culte évangélique; en Autriche, il ne céda que devant une insurrection formelle; Khlesl, Dietrichstein l'excitaient au refus, et ils n'étaient pas encore les plus inflexibles. L'archiduc Léopold de Styrie fermait obstinément les yeux à l'évidence, flétrissait toute pensée de compromis aux dépens de l'Église : Mon âme est triste jusqu'à la mort, écrivait-il à son frère Ferdinand, et il le suppliait d'accourir pour agir sur le roi. « Je donnerais ma vie et mon sang plutôt que de laisser signer en ma présence cette fatale et mauvaise ratification. » Au moment d'accorder leurs demandes aux Autrichiens, Mathias, dont la foi personnelle était plus tiède, mais que sa lâcheté morale livrait sans défense à toutes les suggestions, était gagné par cette fièvre ambiante, torturé par d'effroyables crises de remords, passait les nuits dans les larmes ; il n'obtint l'autorisation de son confesseur qu'après une lutte de deux jours. Lorsque le monarque et ses ministres voulurent faire leurs Pâques, Khlesl refusa l'absolution à ceux qui avaient conseillé au roi de céder et qui, en acceptant la liberté religieuse, s'étaient

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eux-mêmes retranchés de l'Eglise. Mathias fut obligé d'écrire au pape pour implorer son absolution ; les conseillers, coupables de modérantisme, durent confesser leur erreur, déclarer qu'ils tenaient leur promesse pour nulle et qu'à la première occasion ils répareraient le mal dont ils étaient coupables.

En Bohême, de même, les seuls vœux de la diète que Rodolphe eût écartés en 1608, étaient ceux qui visaient la liberté religieuse, et à peine Mathias avait-il évacué le royaume que les vexations contre les Protestants recommençaient. L'imprudence était singulière : les ennemis de Rodolphe ne se tenaient pas pour battus, et Christian d'Anhalt espérait bien une revanche de son récent échec; les nouvelles qui arrivaient de Moravie, d'Autriche et de Hongrie, encourageaient les mécontents tchèques; ils entendaient bien n'être pas dupes de leur loyalisme et que leur fidélité ne serait pas plus mal lotie que la rébellion de leurs voisins. Aussi, quand, au mois de janvier 1609, l'Empereur convoqua la diète où devaient être réglés les points en litige, les seigneurs arrivèrent avec l'intention bien arrêtée de ne pas se séparer sans avoir obtenu satisfaction complète.

Fâcheuse conséquence d'une mauvaise réputation : on ne prend pas en génétral très au sérieux les griefs des nobles tchèques et la plupart des historiens n'y voient guère qu'un prétexte sous lequel perce le désir des oligarques d'établir leur domination et d'opprimer les Catholiques. Les convictions les plus farouches sont de nos jours plus ou moins corrodées par l'esprit du siècle, et les vainqueurs de la Montagne-Blanche, un peu embarrassés de leur sanglante victoire, ne seraient pas fâchés de démontrer que la responsabilité des événements revient aux hérétiques. Malheureusement pour eux, cette assertion ne soutient pas l'examen, et il est certain que les réclamations des seigneurs en matière religieuse étaient très légitimes et leur mécontentement des plus fondés '.

I. Les plaintes des États ont été résumées dans les Apologies, que nous avons déjà citées. Les principaux faits sont réunis dans Peschck, Gescli. der

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Que quelques-unes des violences dont les Protestants accusaient leurs adversaires soient douteuses ou même purement imaginaires, personne ne le conteste; que d'autres n'aient qu'une médiocre importance et s'expliquent par les passions de quelques individus plutôt qu'elles ne sont la preuve d'un plan général de persécution, soit encore; il ressort même de l'étude des faits que les nobles jouissaient sur leurs domaines d'une indépendance à peu près absolue et que les ordonnances de Rodolphe étaient le plus souvent annulées par la décadence du pouvoir royal. — Il n'en reste pas moins vrai que chaque jour révélait plus clairement l'existence d'une faction qui organisait la réaction et qui, au premier moment propice, ne reculerait pas devant les mesures les plus radicales. Déjà les Catholiques avaient écarté leurs adversaires des fonctions publiques les plus importantes; disposant ainsi de l'autorité souveraine, ils s'étaient attaqués d'abord à ceux des hérétiques que les lois et les engagements ro3^aux ne protégeaient pas expressément. Dans les villes, le Sous-Chambellan, Totchnikde Krzimits, et le Juge aulique, Prekl de Preklsdorf, avaient réussi, par une aadacieuse interprétation des coutumes, à écarter des conseils municipaux tous ceux qu'ils soupçonnaient d'être picards, frères ou calvinistes, c'est-à-dire, en réalité, tous ceux dont ils n'étaient pas sûrs '; dans la plupart des cités royales, où les Catholiques n'étaient cependant qu'une infime minorité, l'administration était dès lors passée à des papistes ou à des Utraquistes ultra-modérés. L'exemple des pays voisins montrait assez où tendaient ces manœuvres :

Gegcnrc/onnaiiou in Bœlimen, 1849. ^P- ^ussi VHistoria pcrscciitionitm ecclesiae bolicmicae, dont l'auteur est un membre de rUiiltc.

I. « Lorsque les principaux papistes du royaume, c'est-à-dire Zbyniek Berka, l'archevêque de Prague, l'évèque de Vienne Melchior Khlesl, le grand chancelier Lobkovits, Jaroslas Borzita de Martinits, le vice-chancelier Henri Dominatchek, le secrétaire Jean Mentsl, d'accord avec les Jésuites, leurs directeurs, ne purent rien faire, selon leur volonté et leurs intentions, contre les Ordres privilégies, ni par mandat impérial, ni par le tribunal suprême, ni par la condamnation personnelle de quelques-uns d'entre eux devant le roi, ils tournèrent leur haine et leur perfide hostilité contre le Tiers-Ordre, ... et contre d'autres personnes qui se trouvaient sous la domination des ecclésiastiques ou des laïques de la religion romaine. » (Skala, I, p. 70.)

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c'est ainsi qu'on avait agi en Autriche, ainsi que Ferdinand procédait en Styrie, ainsi que les Jésuites reconquirent la Pologne; lorsque la noblesse serait isolée, on la réduirait sans peine par un mélange de séduction et de violence. La prévoyance la plus élémentaire commandait aux seigneurs d'enrayer le mal pendant qu'il en était encore temps, si môme leur conscience ne leur faisait pas un devoir de protéger leurs concitoyens contre une odieuse persécution.

Il n'est pas juste non plus d'accuser les Evangélistes d'avoir comploté à ce moment la ruine du parti catholique; ils la prévo3'aient sans doute et s'en réjouissaient, — ce qu'on ne saurait leur reprocher, — mais ils ne songeaient ni à la précipiter ni à la provoquer par des moyens violents. Ce qu'ils réclamaient, c'était bien uniquement la liberté religieuse; une longue et cruelle expérience les avait enfin éclairés : « La foi est un don de Dieu et il ne convient pas aux princes de s'immiscer dans les questions de croyance. » Dans ces paroles qu'ils adressaient à Rodolphe, se résume leur programme. Un esprit tout diflerent de celui de 1575 anime les États de iGocj; on y devine l'influence prépondérante de l'Unité; au contact des Frères, les Luthériens se sont peu à peu affranchis de leurs préjugés et ils s'élèvent à l'idée de la tolérance '. De là, l'intérêt subit des événements : les hérétiques tchèques se retrouvent au dernier jour ce qu'ils ont été au début, les défenseurs des droits de la conscience, et leur cause se confond avec celle de la civilisation et du progrès.

Les vœux de la diète, tels qu'ils furent proposés à Rodolphe et qu'ils furent sanctionnés, après de longues négociations et avec quelques modifications insignifiantes, par la lettre de Majesté de i()0(), sont très nets.

La confession de 1576 sera inscrite dans les Tables du Pays, c'est-à-dire reconnue légalement; la tolérance de fait, dont jouissent les seigneurs depuis Maximilien, cessera donc

I. U ne saurait être question ici que d'une tendance i^énéralc; il ne manque pas d'individus qui protestent contre la direction des Frères et qui conservent intact l'ancien esprit de violence et d'exclusicjn.

LA LKTTRE DK MAJESTE

d'être temporaire et révocable, sera garantie par la constitution et deviendra définitive. Catholiques ou protestants, tous les sujets du royaume, qu'ils communient sous une seule ou sous deux espèces, seront également protégés par la loi, jouiront des mêmes prérogatives, et aucun des deux partis ne chargera sa conscience de violences ou de menaces. Les nobles et les villes royales pourront librement, sans obstacles et sans difficultés, construire des églises et des écoles sur leurs territoires; aucun seigneur, laïque ou ecclésiastique, n'imposera par violence ou par ruse sa cro3^ance à ses sujets, et les pa^'sans qui n'auront pas dans leur paroisse l'église de leur choix, assisteront librement au service divin dans les églises voisines. — Ainsi, liberté de culte pour les nobles et les villes royales, liberté de conscience pour tous, sans restriction, sans réserve. — Le traité conclu entre les Protestants et les Catholiques, et qui est la confirmation et le complément des Lettres de Majesté, est conçu dans le même esprit de modération : les deux partis sont soumis aux mêmes obligations, les précautions les plus sages sont prises en vue d'empêcher de nouveaux conflits ; on s'étonne, dans cette capitulation imposée par une révolte victorieuse à une faction hautaine et détestée, de ne découvrir aucune trace de rancune, aucune velléité de représailles '.

La modération des Réformés n'était cependant pas de l'imprudence, et ils demandaient comme garantie qu'on leur livrât le Consistoire et l'Université. Les membres du Consistoire seraient désignés par les Etats : il consacrerait et nommerait les pasteurs, veillerait au maintien de la discipline et de la pureté de la foi. L'Université serait sous la dépendance de la Diète, représentée par un certain nombre de Défenseurs qui assureraient le respect des conventions et protégeraient contre toute surprise la religion évangélique. Non seulement le roi abdiquait ainsi toute autorité sur l'Église et sur l'école, mais les Défenseurs constituaient

I. Le traite a ctc imprimé dans l'cdilion de Jirctchck des Mémoires de Slavata, I. 3g2.

à côté de lui une sorte de Comité de surveillance et comme une représentation permanente et légale de l'insurrection. A qui la faute cependant si ces mesures étaient nécessair-es, sinon aux ministres imprudents qui, à ce moment même, repoussaient la paix qu'on leur oflrait et persistaient dans leurs projets de guerre civile?

Les demandes des États à propos du Consistoire et de l'Université étaient légitimes. — La suppression de l'ancien Consistoire utraquiste était le corollaire de la déclaration de 1567, en vertu de laquelle les Compactats avaient cessé d'être une loi du royaume. D'Utraquistes, dans le sens exact et ancien du mot, il n'y en avait plus, et puisque la cour, par une insolente fiction, affectait de voir dans le« Consistoire d'en bas » le représentant de la majorité des dissidents, tous ceux qui demandaient à la Réforme autre chose que la communion sous les deux espèces, avaient le droit et le devoir de déchirer les voiles, de sortir d'une équivoque périlleuse, d'arracher à leurs adversaires l'instrument qui prêtait à leurs plus téméraires entreprises une apparence de légalité. Mais la suppression de l'ancien Consistoire ne leur suffisait pas; une Église, pas plus qu'une société, ne vit sans autorité et sans cadres déterminés; jusqu'alors le nombre des sectes, la diversité et plus encore l'incertaine mobilité des croyances, l'absence de discipline avaient donné barre contre les Luthériens; il était nécessaire que cet ordre de choses ne se prolongeât pas plus longtemps. Grâce à l'Université reconstituée, ils auraient un clergé sérieux, instruit et dont l'enseignement uniforme triompherait peu à peu de l'extrême confusion dogmatique et morale dont souffrait le pays ; le nouveau Consistoire, jouissant de la confiance universelle et protégé par les Défenseurs, relèverait la discipline, arrêterait les usurpations des seigneurs et, sous leur tutelle respectée, les prêtres recouvreraient, en même temps que la dignité de la vie, la vénération des fidèles. Les Evangélistes n'allaient pas dans leurs demandes au delà de ce qu'exigeait la situation; en essayant de s'organiser, ils suivaient l'exemple que les Jésuites eux-mêmes

leur avaient donné, et comme, d'autre part, ils ne contestaient pas aux Catholiques la liberté de se gouverner et de s'administrer à leur guise, qu'ils n'affichaient pas la prétention de courber tous les dissidents sous un même Credo et se proposaient seulement d'écarter des abus évidents ou de mettre fin à une intolérable anarchie, on ne voit pas en vertu de quels principes on condamnerait leur conduite, à moins d'invoquer le droit divin de l'Kglise catholique. Le seul tort des seigneurs tchèques avait été d'apercevoir si tardivement la vérité, et même alors trop de gens parmi eux ne s'engageaient pas sans arrière-pensée dans la voie libérale et féconde où les poussaient les Frères.

Les États s'étaient réunis dans les derniers jours de janvier 1609; le 21 juillet seulement, Boudovets, qui avait été le véritable leader de l'assemblée et dont la fermeté, l'éloquence, la sagesse avaient été admirables, put leur annoncer que le roi avait remis à ses Défenseurs la Lettre de Majesté '. Il convenait, ajouta-t-il, « avant de lire le décret et avant toute chose, de s'incliner devant la face de Dieu et de le remercier d'avoir bien voulu entendre leurs prières et bénir leur dessein. Pour prouver sa reconnaissance, il entonna le psaume : Mon âme, bénis l'Eternel; après le chant, tous s'agenouillèrent et prièrent " ». La joie pieuse et grave qui s'était manifestée à Prague à la prernière nouvelle des concessions impériales, se communiqua rapidement à tout le royaume; les Protestants tchèques avaient enfin conquis leur Grande-Charte. Les Ultra-Catholiques étaient dans la consternation. Les Jésuites avaient ordonné des prières de quarante heures pour supplier le Seigneur de protéger la foi chrétienne contre le funeste projet des hérétiques et de les exterminer; un de leurs prédicateurs les plus populaires, le père André, constatait en chaire « les progrès et la force croissante du venin de l'erreur -\ «Pendant six mois, ils avaient lutté avec une énergie désespérée

1. Elle avait ctc signée le 9 et tut remise aux Défenseurs le 12.

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