I. I^SURUFCTION
Que notre juste sévc-rité pour les iiommes qui déchaînèrent hâtivement la révolte ne nous entraîne pas cependant jusqu'à oublier les faits qui l'avaient précédée. A chacun ses responsabilités. Poursuivie avec diverses interruptions sous Rodolphe et Mathias, la réaction avait trouvé enfin dans Ferdinand de Styrie un souverain selon son cœur; ses forces étaient prêtes, et elle comptait bien ne pas laisser échapper l'heure; avec plus de prudence et de perspicacité, les dissidents auraient gagné quelques années, mais non conjuré la crise. Les Jésuites voulaient réduire la Bohême au même sort que la Styrie: c'était la condition nécessaire de la croisade qu'ils pensaient ensuite ouvrir en Allemagne.
Les Protestants tchèques se trouvaient placés entre la révolution ou l'apostasie. Quand on cherche à faire le départ des culpabilités, cette considération domine tout le débat, et la solution à laquelle on arrive sur les points de détail devient presque indifférente : l'archevêque avait-il pour lui la lettre des traités quand il ordonnait de raser l'église de Hrob? Les griefs des hérétiques étaient-ils tous sérieux? — Peu importe. — En admettant que Slavata eut réfuté absolument l'apologie des Etats, — cojicesso, non da/o, comme il dit lui-même, — acceptait-il la liberté de conscience et l'égalité de l'erreur et de la vérité? — Personne n'oserait l'affirmer, et lui-même ne le prétend pas. Tout accord était donc impossible. On se heurtait à un de ces contlits de conscience qui n'ont d'autre issue que la guerre. Il n'est même pas juste de parler ici de révolte; les Habsbourgs avaient délié leurs sujets de leur serment de fidélité en violant les conditions du contrat passé avec la nation. La seule question pour les dissidents était de mettre de leur côté les meilleures chances de succès, et leur intérêt eût été grand à attendre que le plan de leurs ennemis se fût développé plus ouvertement.
Les Catholiques avaient conscience de l'irréconciliable opposition de leurs volontés et des désirs des Réformés; aussi prévo3^aient-ils une explosion, et même la désiraient-ils parce
L INSURRFXTION 533
que les circonstances leur paraissaient favorables. Mais, dans leur camp cojnnie dans celui des hérétiques, les incertains et les timides ne manquaient pas : Mathias, Khlesl surtout, eurent quelque etTroi devant la perspective d'émotions et de travaux qui s'ouvrait devant eux ; les ministres espagnols accueillirent avec une appréhension évidente l'ouverture d'une crise dont ils prévoyaient la durée et les redoutables complications. Ces scrupules et ces lâchetés disparurent bientôt, emportés par la poussée furieuse des fanatiques. On raconte que, devant Prague, à la veille de la bataille décisive où fut tranché le sort de la Bohème, les principaux chefs de l'armée impériale, réunis en conseil, délibéraient sur les résolutions qu'il convenait de prendre; quelques-uns des chefs s'opposaient à une attaque immédiate, et leurs objections troublaient les plus fermes courages, lorsqu'apparut tout à coup au milieu de l'assemblée un carme, Dominique de Jésus-Marie; il avait apporté au duc Maximilien de Bavière une épée bénie par le pape et il accompagnait l'expédition en qualité de chapelain général; il reprocha aux généraux leurs lâches inquiétudes, les invita à se reposer avec plus de confiance sur le bras de Dieu qui ne trahit pas ses fidèles; pendant ce temps, des jésuites et d'autres moines parcouraient les rangs des troupes, les enivraient d'une pieuse ardeur : les cieux s'étaient ouverts, disaient-ils, et l'on avait vu la Vierge Marie elle-même lancer l'anathème sur les hérétiques. — L'intervention de Dominique au milieu de ces stratégistes timorés traduit d'une façon pittoresque la situation générale à cette époque. Depuis trois quarts de siècle, une Compagnie, répandue sur le monde entier et animée d'une conviction furibonde, prêchait la lutte contre l'hérésie; elle avait pénétré de sa flamme les soldats et les chefs, et, maintenant, elle leur donnait le signal du combat sacré. Maximilien de Bavière, pressé de prendre part aux négociations ouvertes avec les Tchèques, refusa longtemps : sa conscience lui interdisait de se mêler à des pourparlers qui supposaient la possibilité d'une transaction avec les dissidents ; il n'accepta que sur la promesse formelle que dans