L EUROPE ET LES TCHEQUES
castes se réveillèrent, plus vivaces que jamais ; peu s'en fallut qu'elles n'aboutissent à une guerre entre les nobles et les communes. L'Électeur Georges de Saxe aurait peut-être rallie et entraîné le parti tout entier, mais il penchait vers les Habsbourgs, fort peu épris d'ailleurs de guerre et de révolution. Luthérien, il avait les Tchèques en suspicion et suivait avec méfiance les progrès des Frères et la propagande calviniste; les Bohèmes, d'autre part, cherchaient une revanche de 1547, ^^ ^^^ souvenirs ne lui plaisaient guère : son aïeul, Maurice de Saxe, devait son Electorat à la bataille de Mtihlberg; faudrait-il le restituer à ses cousins, les ducs de Weimar? Son prédicateur, Hoë, l'entretenait dans ses dispositions ; il haïssait moins les Catholiques que les membres de l'Unité, et il brûlait de se venger des Tchèques, qui l'avaient fort mal accueilli. L'élection de Frédéric acheva d'exaspérer le duc Georges de Saxe. Il n'avait pas voulu de la couronne que la majorité de la diète lui aurait conférée d'acclamation, mais il ne pardonna pas au Palatin de l'avoir acceptée et s'unit contre lui à Ferdinand. — Parmi les membres mêmes de l'Union Évangélique beaucoup furent désagréablement surpris par la fortune de Frédéric, l'accusèrent de les entraîner dans des complications redoutables, ne lui fournirent aucun secours. Tandis ainsi que le monde catholique tout entier prenait parti pour Ferdinand, que le Pape, l'Espagne, la Ligue catholique, le duc de Bavière, la Toscane, la Pologne lui envoj'aient de l'argent ou des hommes, que la diplomatie française le soutenait et que dans le camp protestant même il rencontrait d'activés sympathies, les insurgés restèrent réduits à leurs seules forces, sans autre secours que quelques subsides hollandais ou quelques insignifiantes souscriptions venues d'Angleterre, avec un seul allié que leur procura le hasard, incertain d'ailleurs et inconstant, le prince de Transylvanie, Bethlen Gabor.
Si du moins la révolte avait gagné toutes les provinces autrichiennes ! Ferdinand pouvait être chassé de ses Etats avant que les renforts du dehors eussent le temps d'arriver. Les aurait-il reconquis ensuite? — Ce n'est pas impossi-
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blc ; peut-être pointant ces piemiers succès auraient-ils valu aux l'évoltés e]uelques alliances ou jeté le désarroi parmi les Impériaux. Malheureusement ici aussi tout avait été remis au hasard ; les meneurs avaient compté sur la nécessité de la situation et la communauté des croyances pour leur amener des renforts : ils combattaient pour la cause de tous, on ne les laisserait pas isolés ; tous ceux que menaçait Ferdinand viendraient se ranger sous leurs drapeaux.
Il y avait dans cette conception beaucoup d'enfantillage; les situations ne vont pas avec cette simplicité, la logique ne gouverne pas le monde, mais la passion, les intérêts, les préjugés, et, pour ne l'avoir pas compris, les auteurs de la défenestration furent fort empêchés au lendemain de leur triomphe. Si, dans la plupart des provinces, l'immense majorité de la population n'avait certainement pour Ferdinand qu'une très médiocre alTection, presque partout la faction catholique était ardente, accrue par de récentes adhésions, et maîtresse des principales fonctions; elle se iortifiait de tous ceux qu'épouvantait une rupture ou qui reculaient devant une violation trop flagrante des lois constitutionnelles, de ceux que rattachait à la dynastie un loyalisme déjà ancien, et enfin de tous ceux dont l'intelligence n'était pas complètement aveuglée par la passion et qui entrevoyaient les conséquences trop probables de l'insurrection. A cela s'ajoutaient les méfiances locales et les compétitions, qui s'étaient manifestées avec un si fâcheux éclat à la diète de 1615. Comme il n'y avait pas de patriotisme autrichien, il n'y eut aucune action commune, et, dans le royaume même; les diverses provinces se divisèrent. Les Silésiens conclurent une alliance avec les Tchèques, mais il fallut la payer très cher, par l'abandon de presque tous les liens qui rattachaient la Silésie à la couronne, — et pour quel résultat? — Enlevée par surprise, elle fut ratifiée d'assez mauvaise grâce par la majorité de la population ; les Silésiens envoyèrent pourtant quelques milliers d'hommes, mais après avoir ainsi, en quelque sorte, dégagé leur parole, ils ne songèrent plus qu'à eux-mêmes et n'apportèrent à la
LES TCHÈQUES KT LES MORAVES 53r)
guerre qu'une ardeur des plus molles : quel contraste entre le nonchaloir indilTérent avec lequel ils repoussent l'attaque de l'Electeur Georges de Saxe et l'enthousiasme fiévreux avec lequel ils avaient combattu Podiébrad, quand il s'était agi pour eux d'écarter la domination d'un Slave!
Et l'exemple des Silésiens ne fut pas même suivi. Les Moraves, contenus par Ziérot3^n, ne se joignirent pas aux Tchèques, et leur neutralité décida de l'attitude des Autrichiens. Aussi, avant la fin de l'été de 1619, les armées impériales sont maîtresses de la campagne, et, dès ce moment, la Bohème était perdue si l'intervention de Bethlen Gabor n'eût forcé Buquoy de courir au secours de Vienne. — Les Protestants profitèrent du répit que leur accordait la fortune; Ziérotyn ne réussit pas à empêcher plus longtemps les Moraves de se révolter contre Ferdinand, les Autrichiens suivirent, et, dans la grande diète qui s'ouvrit à Prague au mois d'août (i(no), toutes les provinces de la Couronne prirent part à l'élection du roi, en même temps qu'une alliance perpétuelle fut conclue entre les Tchèques et les Autrichiens; les Hongrois adhérèrent à la confédération. Mais une année avait été perdue, — irréparable; l'élection de Ferdinand à l'Empire était désormais certaine, ses forces organisées, ses partisans réconfortés, ses alliés avertis. Les traités du mois d'août d'ailleurs, s'ils montraient dans une certaine mesure la naissance d'un sentiment de solidarité autrichienne et quelque désir mutuel de ne pas rompre des liens qui existaient déjà depuis un siècle, révélaient plus clairement encore ies résistances particularistes et les méfiances réciproques; ils laissaient en réalité a chacun, avec le soin de défendre ses intérêts propres, le droit de ne faire à la cause commune que le minimum de sacrifices qui lui conviendrait; ce qu'ils organisaient, ce n'était pas un état fédéral qui, tout en réservant à chaque province son autonomie, aurait été soumis à une direction commune, mais une confédération d'états indépendants, et l'alliance souffrit de tous les maux ordinaires aux coalitions, les lenteurs, les tiraillements et l'incohérence.