‹ Les premiers HabsbourgsChapitre 9 sur 248 · FERDINAND I. SON CARACTERE · texte numérisé non relu

FERDINAND I. SON CARACTERE

de sourire. Mais il hésitait plus sur les mo3Tns que sur le but; les échecs ne triomphaient pas de sa volonté; s'il louvoyait, il ne perdait jamais de vue le point où il comptait atterrir. L'histoire, un peu éblouie par le prestige deCharles- Quint, l'oublie volontiers et il ne se plaignait pas de disparaître ainsi dans l'auréole impériale; il aimait son frère a ce qu'il semble, ne se mêla a aucune intrigue contre lui, l'j servit fidèlement. Son allection réfléchie ne sacrifiait pas cependant ses intérêts : il abandonnait volontiers l'éclat, la pompe, les- honneurs, défendait jalousement ses domaines. En réalité, des deux frères, l'aîné n'était peut-être pas le plus grand : qu'a laissé Charles-Quint? — Un nom et un souvenir. Le véritable créateur, ce n'est pas lui, c'est Ferdinand, qui a fondé la monarchie autrichienne. S'il dut au hasard de riches héritages, c'est par sa volonté seule qu'il en fit réellement un État. Sans bruit, par un effort lent et continu, par une attention vigilante, il releva dans chacun des royaumes qu'il avait acquis l'autorité monarchique profondément ébranlée et il les réunit assez solidement pour que leur cohésion défiât désormais les révolutions.

C'est là, dans l'intérieur de ses domaines, dans la lutte quotidienne avec les diètes, qu'apparaissent dans tout leur jour ses qualités supérieures; ici, plus de ces hésitations et de ces faiblesses qui se trahissent quelquefois dans sa politique extérieure. Il rappelle tour à tour Maximilien et Frédéric III, et, chez lui, l'ardeur de son grand-père est corrigée par l'obstination de sa race. Très accueillant, tout en dehors, aussi prodigue de son amitié que de ses trésors, sachant qu'on le volait, mais préférant ne pas s'en apercevoir, il n'entendait pas du moins laisser affaiblir le respect du à la dignité royale; il n'oubliait jamais une injure, et tous ceux qui contestèrent ses droits furent rudement punis. Il parlait volontiers, mais sans se trahir, noyait ses interlo-^ cuteurs dans le flot de ses déclarations, et sa faconde n'était pas moins muette que le silence de Charles-Quint. Les revers ne l'abattaient pas, mais il avait le mérite plus rare de supporter la victoire sans en être grisé. Si l'on cherche à

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distinguer en lui la qualité maîtresse, non la plus saillante, il semble bien que c'était la prudence, comprise dans le sens le plus élevé du mot, cette pleine possession de soi-même qui laisse à l'homme d'État la libre disposition de ses forces dans toutes les circonstances, — lui permet de tirer le meilleur parti possible d'une situation, parce quelle n'est jamais imprévue. Frédéric III avait espéré et entrevu la grandeur de la maison d'Autriche, xMaximiiien l'avait préparée, Ferdinand l'établit sur des bases indestructibles, La famille des Habsbourgs a eu de plus hardis capitaines et de plus brillants politiques; elle n'a pas peut-être produit de plus grand souverain : aucun n'a eu plus d'action sur l'avenir de la dynastie et n'a plus contribué à fixer le caractère de la race ■.

Jusqu'à la dernière minute la partie était restée douteuse et la joie des ambassadeurs de l'Archiduc fut grande; mais les conditions qu'avait mises la diète à son élection gâtèrent quelque peu le plaisir de Ferdinand. L'heure était décisive : l'avenir de son règne dépendait de l'attitude qu'il prendrait dès les premiers jours; il jugea la situation avec une remar-

I. C'est à partir de 1527 que commencent les rapports des Ambassadeurs vénitiens, publiés par Fiedler, dans les Fontes rerum austriacarum, zweite Abtheilung, Band XXX. Sur Ferdinand, voir le rapport de Contarini 1527; Ferdinand a alors 24 ans, « e superbo, avido de honor, desiderosso de cosse grande » (p. 3); rapport de Mocenigo (1548), p. 54 : Ferdinand est le frère de l'Empereur, mais on pourrait l'appeler son tils ou même son vassal, tant est grand et profond le respect qu'il lui montre. Il ne lui parle qu'avec les signes de la plus extrême vénération, ne décide et ne fait rien sans son aveu. L'Empereur a pour lui une atTection extrême. Comme un jour le roi disait à son frère qu'il était devenu blanc, celui-ci lui répondit que ses cheveux avaient blanchi à cause des pensées et des travaux qu'il avait acceptés pour l'amour qu'il lui portait à lui et à ses fils. Chose curieuse que cette parfaite entente de deux frères, si différents d'habitudes et de caractères : « dico, che come maggior conformità di volere forse non si ritrova hoggidi fra dui altri fratelli, cosi ne anco maggior disparità di natur et di costume » (p. 55). Mocenigo exagère certainement l'opposition; en dépit des apparences, il y a entre les deux frères d'importantes ressemblances. Dans les mémoires de Nicolas Datchitsky de Heslov, un portrait du roi dans ses dernières années, « petit, sec, la bouche fendue, un peu voûté, les yeux assez grands, la parole extrêmement rapide, l'esprit haut, colère, rancunier M (I, p. 85). Les Mémoires de Datchitsky, qui constituent une source très précieuse pour le xvi" siècle, ont été publiés à Prague en 1878 par Rézek. Vers la même époque le rapport de Soranzo (i563), Fiedler, p. 214 : « è d'animo temperato et più presto inclinato alla pace che alla guerra. »

quable netteté et fit face au péril avec autant de fermeté que de prudence '.

Le vote du 24 octobre n'avait pas écarté tous les périls : l'élection n'était qu'une présomption ; tant que le roi n'avait pas été couronné et n'avait pas reçu le serment de fidélité de ses sujets, le choix de la diète n'était pas irrévocable. Les Bavarois, atterrés d'abord par une résolution qui trompait toutes leurs prévisions, n'abandonnaient pas la partie; leurs partisans étaient exaspérés de la trahison de Lev, et Lev lui-même se demandait s'il n'avait pas été dupe : une nouvelle palinodie n'aurait pas effrayé sa conscience, La situation politique générale était favorable aux Bavarois; ils comptaient sur la France, sur Clément VII, l'adversaire implacable des Habsbourgs, sur les Hongrois et leur chef, Jean Szapolyai, que la diète de Presbourg venait d'élire roi (décembre i526).

Mais Ferdinand était un redoutable partenaire, impétueux et prudent, actif et réfléchi ; aucune faute de ses ennemis ne lui échappait. Les seigneurs tchèques, toujours exclusifs et peu désireux de partager le butin qu'ils espéraient, n'avaient pas appelé à la diète d'élection les représentants de la Silésie, de la Lusace et de la Moravie. En admettant que les termes de la Bulle d'or prêtassent à l'équivoque, les Bohèmes, avec un peu d'intelligence et d'ouverture d'esprit, auraient compris tous les dangers d'une pareille résolution; en traitant les Provinces Annexes comme des fiefs et non comme de véritables membres de la Couronne, ils les jetaient dans les bras de leurs ennemis. Les déclarations patriotiques des Moraves cachent mal les colères que provoquait, fort justement du reste, une pareille

I. La bibliographie des ouvrages relatifs à Ferdinand I"'' est très étendue parce que la plupart des écrivains ne séparent pas sa vie de celle de son frère. Le travail considérable de Bucholtz, Gesch. der Regierung Ferdinand's des ersten, 9 vol. i83i-i838, ne peut être consulté qu'avec quelque précaution. On lira toujours avec grand profit le chef-d'œuvre de Ranke, Deutsche Gesch. ini Zeitalter der Reformation. Consulter pour les premières années du règne de Ferdinand l'excellente Histoire d'Autriche de Hubcr, dont le tome III malheureusement, le dernier paru, s'arrête au commencement de i527 (Gotha 1888).

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attitude, et ruiiiié du pays en c'tait sérieusement compromise.

Ferdinand exploita ces rancunes et ces ressentiments; les xMoraves reconnurent Anne comme leur souveraine héréditaire et Ferdinand comme leur prince légitime. L'Archiduc avait toujours été sûr des Lusaces et de la Silésie : ici surtout, les passions nationales triomphèrent facilement des inquiétudes religieuses, et le prince allemand fut accueilli à cceur ouvert. Cette scission, celle de la Moravie surtout, n'en était pas moins pour les Tchèques un coup imprévu et terrible : leur position vis à vis de Ferdinand était forte parce qu'ils avaient pour eux la loi, ou, dans tous les cas, cro3'aient et paraissaient l'avoir; la défection des provinces, qui proclamaient dans Anne l'héritière de Vladislas, donnait prise sur eux, en mettant en question le droit d'élection qu'ils avaient revendiqué '; leur résistance, s'ils la poussaient Jusquau bout, prenait désormais un air d'insurrection, et une partie des sujets du Ro3'aume marcherait contre eux derrière Ferdinand.

Le roi leur facilita la retraite, promit de demander à la cour de Rome l'autorisation pour les Utraquistes de communier sous les deux espèces, n'insista pas pour faire proclamer les droits héréditaires d'Anne à la couronne, reconnut même qu'il avait été élu par la libre volonté des États. Quand les autres demandes de la diète lui furent soumises, il se tint sur la réserve, protesta de sa ferme résolution de respecter les libertés du pa\s ; mais certains des articles qu'on lui proposait lui semblaient des innovations, d'autres

I. L'attitude des Tchèques était d'autant plus impolitique qu'au moment où l'élection de Ferdinand allait faire entrer la Bohème dans une vaste association, il eût été nécessaire de rattacher plus étroitement entre elles les diverses provinces de la Couronne. Un parti l'avait compris et avait invité les Silésiens et les Moraves à des délibérations communes, mais l'outrecuidance et la sottise l'emportèrent et les conférences annoncées ne furent jamais ouvertes. Les délégués partirent furieux, et l'on aperçut bientôt l'effet de leur colère. En Silésie, les plus mécontents allèrent même jusqu'à rappeler le traité d'Olomouts et prétendirent qu'ils ne relevaient pas de la Bohème, mais de la Hongrie. (V. Rézek, Nouvelles éludes sur l'élection de i52G, dans les Abhandl. der K. bœhm. Ces. der Wissens., (> suite, t. XI, p. 4-II).

étaient dangereux ou impraticables; il n'était pas juste de les lui imposer ainsi, sans même lui permettre d'exposer son opinion; on s'entendrait à Prague. Les délégués de la diète s'en retournèrent fort déconcertés : toutes ces promesses vagues, ces réserves, ne leur disaient rien qui vaille.

Qu'importait à l'Archiduc? Il savait que les États, trop engagés désormais et isolés, n'iraient pas jusqu'à une prise d'armes. Arrivé à Prague avec sa femme au commencement de 1327, il indiqua plus nettement ses objections. On voulait qu'il ne consultât dans les affaires bohèmes que des conseillers tchèques : il y avait cependant des questions dans lesquelles se trouvaient intéressés les divers peuples qu'il gouvernait, et il serait utile qu'il eût auprès de lui des hommes au courant de la situation générale. — 1.1 ne pourrait enlever leurs charges aux grands fonctionnaires du pa3's qu'avec l'approbation du Conseil Royal : mais n'était-ce pas les affranchir des lois et les pousser à la tyrannie? Et s'ils abusaient de leurs fonctions pour ruiner et opprimer le pays, quelle arme aurait-il contre eux? — Pourquoi défendre au roi de demander que l'on couronnât son fils de son vivant? La liberté de la diète n'en était en rien diminuée.

Les États se récrièrent, ergotèrent, puis se soumirent en rechignant. Le roi sortit ainsi complètement victorieux de cette première passe '. Dès le début, il avait clairement marqué la voie qu'il comptait suivre : entre ses mains, la royauté ne péricliterait pas, il ne la laisserait pas transformer en un pouvoir nominal et électif, mais il s'efforcerait de lui rendre l'autorité qu'elle avait perdue entre les faibles mains des Jagellons, et, en même temps, il travaillerait à rapprocher plus étroitement les diverses provinces que la fortune lui avait livrées, à les soumettre à une administration commune.

On ne saurait guère contester que l'œuvre que se proposait Ferdinand ne fût conforme aux tendances générales du

I. Il est juste de constater que Ferdinand était soutenu par une fraction des nobles, l'ancien parti national qui désirait fortifier le pouvoir royal.

siècle : partout les institutions féodales disparaissent et les organismes politiques modernes se constituent. Elle était d'ailleurs nécessaire en face des progrès de Tinvasion turque. Accomplie avec le concours des Etats, limitée de manière à ce que les libertés politiques et l'indépendance nationale du pays n'en fussent pas atteintes, elle eût été heureuse et féconde. Les Seigneurs ne surent ni se résigner à une transformation fatale ni s'y opposer avec la vigueur nécessaire. Ils ne réussirent pas à l'empêcher, et leur résistance ne servit qu'à la rendre plus violente et plus radicale. L'issue de leur premier engagement avec les Habsbourgs n'était pas d'un bon augure : quand cependant trouveraientils des conditions aussi favorables? La leçon ne fut pas perdue pour Ferdinand : les derniers événements lui avaient appris qu'avec de la fermeté et de la douceur, à condition de ne pas brusquer les choses, il amènerait les diètes à bien des concessions : son règne tout entier ne fut que la continuation et le développement de la même politique, modérée, tenace, et les résultats qu'il en obtint dépassèrent toutes les prévisions.

Ce n'est pas assez pour apprécier comme il convient le mérite supérieur de Ferdinand que de se rappeler l'état de la Bohême au moment où il fut élu roi et la profonde décadence de la royauté ; il faut songer aux difficultés extérieures au milieu desquelles il se débattit toute sa vie. On est tenté quelquefois, quand on étudie son règne par le menu, de l'accuser d'incohérence et de légèreté : en réalité, cette incohérence lui est le plus souvent imposée par les circonstances, et sa légèreté cache beaucoup de suite et d'obstination.

Pour le moment, il avait à disputer la Hongrie à Szapolyai qui, pour soutenir ses prétentions, s'était jeté dans les bras des Turcs et avait reconnu la suzeraineté de Soliman : pendant toute sa vie, sans autre secours que les maigres subsides que votaient de temps en temps les diètes germaniques, il dut soutenir l'effort des Musulmans, arrivés alors à l'apogée de leur puissance. En 1529, Vienne fut en grand

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