C ALM ANN-LÉ VY, ÉDITEURS
3, RUE AUDER, 3 M. BEDFORI) RENCONTRE M. CAVOR
A LYMPNE En m'asseyant ici pour écrire, à l'ombre des bosquets de vigne, sous le ciel bleu de l'Italie méridionale, il me vient à l'es-prit, avec une sorte de naïf étonnement, que ma participation aux stupéfiantes aventures de M. Cavor fut, en somme, le résultat du plus simple accident. La chose eût pu advenir à n'importe quel autre individu. Je tombai au milieu de tout cela à une époque où je me croyais à l'abri des plus infimes possibilités d'expériences troublantes. J'étais venu à Lympne parce que je m'étais imaginé que
Lympne devait être le plus paisible
endroit du monde.
— Ici, au moins, m'étais-je dit, je trou--
verai le calme si nécessaire pour tra--
vailler.
Je puis, peut-être, dire ici que je
venais alors de perdre de grosses sommes
dans certaines entreprises malheureuses.
Entouré maintenant de tout le confort de
la richesse, j'éprouve un certain plaisir à
faire cet aveu.
En ce temps-là j'étais jeune —je le suis
encore, quant aux années — mais tout ce
qui m'est arrivé depuis a effacé de mon
esprit ce qu'il y restait de trop juvénile.
Que j'en aie acquis quelque sagesse est
une question plus douteuse...
Il n'est pas nécessaire d'entrer dans le
détail des spéculations qui me débar--
quèrent à Lympne, dans le comté de
Kent. De nos jours, les transactions com--
merciales comportent une certaine dose d'aventure; j'en acceptai les risques, et comme il y a invariablement dans ces matières une certaine quantité de prendre et de donner, le rôle m'échut finalement de donner — avec assez de répugnance.
Quand je me crus tiré de ce mauvais pas, un créancier désobligeant trouva bon de se montrer intraitable. Il, me parut, en dernier lieu que la seule chose à faire pour en sortir était d'écrire un drame, si je ne voulais me résigner à gagner péni-blement ma vie en acceptant un emploi mal rétribué. En dehors des transactions et des combinaisons d'affaires, nul autre travail qu'une pièce destinée au théâtre n'offre d'aussi opulentes ressources. A vrai dire, j'avais dès longtemps pris l'habi-tude de considérer ce drame non encore écrit' comme une réserve commode pour les jours de besoin, et ces jours-là étaient venus.
Je m'aperçus bientôt qu'écrire une pièce est un travail beaucoup plus long que je ne le supposais. D'abord, je m'étais donné dix jours pour la faire, et, afin d'avoir un pied-à-terre convenable pendant qu'elle serait en cours d'achèvement, je vins à Lympne. Je m'estimai heureux d'avoir découvert une sorte de petit pavillon ayant toutes ses pièces de plain-pied, et je le louai avec un bail de trois ans. J'y disposai quelques rudiments de mobilier, et, pendant la confection de mon drame je devais préparer aussi ma propre cui-sine, et les mets que je composai auraient, à coup sûr, fait hurler un cordon bleu.
J'avais une cafetière, un plat à œufs, une casserole à pommes de terre et une poêle pour les saucisses et le lard. Tel était le simple appareil de mon bien-être. Pour le reste, je fis venir à crédit un baril de bière, et un boulanger confiant m'apporta mon pain quotidien. Ce n'était pas là, sans doute, l'extrême raffinement du sybaritisme, mais j'ai connu des temps plus durs.
Certes, si quelqu'un cherche la soli-tude, il la trouvera à Lympne. Cette loca-lité se trouve dans la partie argileuse du Kent et mon pavillon était situé sur le bord d'une falaise, autrefois baignée par la Manche, d'où la vue s'étendait par-dessus les marais de Romney jusqu'à la mer. Par un temps pluvieux, le village est presque inaccessible et l'on m'a dit que parfois le facteur faisait les plus succulentes parties de sa route avec des bouts de planches aux pieds. Je ne l'ai
jamais vu se livrer à cet exercice, mais je
me l'imagine parfaitement,
A la porte des quelques cottages et mai--
sons qui constituent le village actuel, on
dispose de gros fagots de bouleau sur les--
quels on essuie la glaise de ses semelles,
détail qui peut donner quelque idée de
la contexture géologique du district.
Je pris l'habitude d'aller flâner sur la
colline en songeant à tout cela.
Ce coup d'œil sur les marais était, à
vrai dire, l'une des plus belles vues que
j'aie jamais contemplées. Dungeness se
trouvait, je crois, à environ vingt-cinq
kilomètres, posé comme un radeau sur la
mer, et, plus loin, vers l'Ouest, contre le
soleil couchant, s'élevaient les collines de
Hastings. Tantôt elles étaient proches et
claires, tantôt effacées et basses, souvent
elles disparaissaient dans les brumes du
-ciel. Les parties plus voisines des marais
étaient parsemées et éclairées de fossés
et de canaux.
La fenêtre derrière laquelle je tra--
vaillais donnait sur l'horizon de cette
crête, et c'est de là que, pour la première
fois, je jetai les yeux sur Cavor. J'étais
justement en train de me débattre avec
mon scénario, forçant mon esprit à ne
pas quitter cette besogne extrêmement
malaisée, et chose assez naturelle, il
captiva mon attention.
Le soleil se couchait; le ciel était une
éclatante tranquillité de verts et de jaunes
contre laquelle se découpait, en noir, une
fort bizarre petite silhouette.
C'était un petit homme court, le corps
en boule, les jambes maigres, secoué de
mouvements brusques; iL ayait trouvé
bon de vêtir son extraordinaire personne
d'une cape de joueur de cricket et d'un
pardessus qui recouvrait un veston, une
culotte et des bas de cycliste. Pourquoi
s'affublait-il de ce costume, je ne saurais
le dire, car jamais il Jl.'avait monté à
bicyclette ni joué au cricket. C'étaient un
assemblage fortuit de vêtements sortant
on ne sait d'où. Il ne cessait de gesticuler
avec ses mains et ses bras, de balancer sa
tête de côté et d'autre, et, de ses lèvres,
sortait un continuel bourdonnement. Il
bourdonnait comme une machine élec--
trique. Vous n'avez jamais entendu chose
pareille. De temps à autre, il s'éclair--
cissait le -gosier avec un bruit des plus
extraordinaires.
Il avait plu, et sa marche saccadée
était rendue plus bizarre encore par l'argile extrêmement glissante du sentier.
Ail moment exact où il se dessina tout entier contre le ciel, il sarrêta, tira sa montre et hesiLa. Puis, avec une sorte de n'este convulsif, il tourna les talons et s'en alla avec toutes les marques de la plus grande hâte, ne gesticulant plus, mais avançant avec de grandes enjambées qui montraient les dimensions rclative-ment larges de ses pieds, grotes-- (juement exagères, je me le rap-pelle, par la glaise qui adhérait aux semelles.
delà se passait. le premier soir de mon séjour, alors que mon énergie dramatique battait son plein, et je considérai simple-ment l'incident comme une dis-traction fâcheuse : la perte de cinq minutes. Je me remis à mon scénario. Mais lorsque, le soir suivant, la même apparition se répéta avec une précision remar-qllable, puis encore le surlende-main, et, à vrai dirc. tons les soirs où il ne plut pas, il me t'allait, à cette heure-là, un effort considc-rable pour concentrer mon atten-tion sur le scénario.
« An diable le bonhomme! me dis-je. On croirait qu'il s'exerce à imiter les marionnettes. »
Plusieurs soirs de suite je le maudis de tout mon cœur. Puis, mon ennui lit place à la surprise et à la curiosité. Pour quelle rai-son avouable un homme se livrait-il à ce genre de pantomime?
Le quatorzième soir je ne pus y tenir plus longtemps, et aussi-tôt qu'il apparut j'ouvris la porte vitrée, traversai la véranda et me dirigeai vers le point où il s'arrêtait, invariable-ment.
Il sortait sa montre comme j'arrivais près de lui. Il avait une figure joufflue et rubiconde, avec des yeux d'un brun rou-geâtre — jusque-Iii je ne l'avais aperçu qu'à l'encontre du jour.
— Un moment, monsieur, fis-je, comme il tournait les talons.
Il me regarda, ébahi.
— Un moment, répéta-t-il, mais... cer-tainement, ou, si vous désirez me parler pendant plus longtemps et que ce ne soit pas trop vous demander — votre moment est déjà écoulé, — voudriez-vous prendre la peine de m'accompagner?
— Av ec plaisir, dis-je en me plaçant à
côte de lui.
— Mes habitudes sont régulières. Mon
temps pour la distraction est limité.
— Ceci, je présume, est le temps que
vous consacrez à l'exercice?
— En effet. Je viens ici pour admirer le
soleil couchant.
— Vous n'admirez rien du tout.
IL NI-' CESSAIT DE (i KSTICl'LKll.
— Monsieur?
— Vous ne le regardez jamais.
— Je ne le regarde jamais?
— Non, voilà treize soirs que je vous
observe et pas une seule fois vous n'avez
regardé le couchant, pas une seule fois!
Il fronça les sourcils comme quelqu'un
qui se trouve tout à coup en présence
d'un problème embarrassant.
— Mais... je goûte le soleil... l'atmo--
sphère... je suis ce sentier... je traverse
cette barrière... et je fais le tour, ajouta--
t-il avec un brusque mouvement de tête
par-dessus son épaule.
— Pas du tout. Vous n'avez jamais fait
le tour, C'est absurde d'ailleurs, il n'y a
pas de chemin. Ce soir, par exemple...
— Oh! ce soir! Attendez. Ah! je venais justement de regarder l'heure et m'étais aperçu que j'avais déjà dépassé de trois minutes ma demi-heure, aussi, décidant que je n'avais plus le temps de faire le tour, je m'en retournais...
— C'est ce que vous faites tous les jours.
Il me regarda, pensif :
— Peut-être bien... maintenant que j'y réfléchis... Mais de quel sujet vouliez-vous m'entretenir?
— Eh bien! mais... de celui-là 1 — De celui-là?
— Oui, pourquoi agissez-vous ainsi?
Tous les soirs vous venez en faisant un bruit...
— En faisant un bruit?
— Comme ceci.
J'imitai son bourdonnement. Il écou-tait, et il était évident que ce bourdonne-ment ne le charmait guère.
— Je fais cela? demanda-t-il.
— Chaque bienheureux soir.
— Je n'en avais pas la moindre idée.
Il s'arrêta net et me regarda grave-ment.
— Est-il possible que j'aie contracté une habitude?
— Ma foi, cela m'en a tout l'air.
Il prit sa lèvre inférieure entre son pouce et son index, et se mit à considérer une flaque d'eau à ses pieds.
— Mon esprit est très occupé. Alors, vous voulez sayoir pourquoi? Eh bien!
monsieur, je puis vous assurer que non seulement je ne sais pas pourquoi je fais ces choses, mais encore je ne savais même pas que je les faisais. En y réfléchissant, c'est absolument comme vous l'avez dit, je n'ai jamais dépassé cet endroit... Et ces choses vous ennuient?
Sans me l'expliquer, je commençais à me radoucir envers le pauvre homme.
— Cela ne m'ennuie pas, dis-je, mais figurez-vous un instant que vous écrivez une pièce de théâtre...
— Je ne salirais pas.
— N'importe, quelque chose qui réclame toute votre attention.
— Ah! fit-il, oui, certes.
Il demeura méditatif; son expression me révéla si eloquèmment sa détresse que je m'attendris un peu plus. Après tout, il y a quelque chose d'agressif à demander à un homme que l'on ne con-naît pas pourquoi il fredonne sur une voie publique.
— Vous comprenez, dit-il faiblement, c'est une habitude.
— Oh! je vous l'accorde.
— Il faut que je m'en débarrasse.
— Mais non, si cela doit vous con--
trarier. Après tout, rien ne m'autorisait...
C'est un peu trop de liberté...
— Pas du tout, monsieur, pas du tout.
Je vous suis bien obligé, le devrais
m'observer pour cela. A l'avenir je le
ferai. Voulez-vous avoir la bonté, encore
une fois, de me refaire... ce bruit?...
— Quelque chose comme cela ; zou,
zou, zou, zou, zou, z-ou, zou., zou. Mais
vraiment, vous savez...
— Je vous suis infiniment obligé. En
réalité, je le sais, je deviens stupidement
distrait. Vous avez tout à fait raison,
monsieur, parfaitement raison. A vrai
dire, vous me rendez un grand service;
cette chose finira. Et, maintenant, mon--
sieur, je vous ai déjà entraîné beaucoup
plus loin qu'il ne faudrait.
— J'espère que mon impertinence...
— Pas du tout, monsieur, pas dn tout.
Nous nous considérâmes un moment.
Je soulevai mon chapeau et lui souhaitai
le bonsoir. Il nie répondit par un geste
convulsif, et nous nous séparâmes.
A la barrière, je me retournai et le
regardai s'éloigner. Son allure avait
remarquablement changé; il semblait
affaissé et rabougri. Le contraste avec
l'ancien personnage, gesticulant et fredon--
nant, éveilla d'une façon assez absurde
en moi une sorte de pitié sympathique.
Je le contemplai jusqu'à ce qu'il eût dis--
paru. Alors, regrettant sincèrement de
m'être mêlé de ce qui ne me regardait
pas, je me dirigeai vers mon pavillon et
vers mon drame.
Le lendemain, non plus que le surlen--
demain, je ne l'aperçus. Mais il m'était
resté dans l'esprit, et il me vint à l'idée
que, comme personnage comiqucment
sentimental, il pouvait miétre utile dans
le développement de mon intrigue. Le
troisième jour, il vint me voir.
Pendant un moment je fus fort embar--
rassé pour deviner ce qui avait bien pu
l'amener. De la façon la plus cérémo--
nieuse, il entama des conversations très
indifférentes; puis, brusquement, il se
décida. Il voulait m'acheter mon pavillon.
— Vous comprenez, dit-il, je ne vous
blâmé pas le moins du monde, mais vous
avez détruit une habitude, et cela désor--
ganise mes journées. Je viens me pro--
mener ici depuis des années... des années,
sans doute, toujours en fredonnant... et vous avez rendu tout cela impossible!
J'émis l'idée qu'il pourrait peut-être essayer une autre direction.
— Non! il n'y a pas d'autredirection ; celle-ci est la seule. Je me suis informe, Ht main-tenant chaque après-midi, à quatre heures...
je me trouve dans une situation inextricable.
— Mais, mon cher monsieur, si la chose vous tient tant à cœur...
— C'est une question vitah'. Vous comprenez, je suis... je suis un...
chercheur. Je suis tance dans des recherches scientitiques. J'habite, il s'arrêta et parut réflé-chir, juste là-bàs, lit-il en lançant tout à coup son doigt jusqu'à une proximité dangereuse de mon œil — la mai-son avec des cheminées blanches, que vous voyez juste au-dessus des arbres, Ma position est anormale .. anor-male. Je suis sur le point d'achever l'une des plus importantes démonstrations... je puis vous assurer que c'est une des plus impor-tan tes démonstrations qui ait jamais été faite.
Ce la exige une réflexion constante, une aisance et une activité mentales incessantes. L'a près-midi était mon meilleur moment!... le cerveau en effervescence d'idees nouvelles... de points de vue nouveaux...
— Mais pourquoi ne viendriez-vous plus par ici?
— Ce serait tout dif-lérent. J'aurais con-science de moi-même.
Je penserais il vous... travaillant à votre pièce... m'observant irrité... au lieu de penser à mon travail... Non! il faut que j'aie ce pavillon.
Je restai rêveur. J'avais besoin, certes,
de réfléchir sérieusement à la chose avant
de répondre quoi que ce soit de décisif.
JE ME ttK lu URN AI ET LE REGARDAI S 'ÉLOIGNER.
J'étais généralement assez prèt aux
affaires en ce temps-là, et les ventes
avaient toujours eu de l'attrait pour moi;
mais, en premier lieu, le pavillon ne Io Les Premiers hommes dans la Lune m'appartenait pas, et, même si je le lui ven-dais un bon prix, je pourrais éprouver quelques inconvénients quand il s'agirait de rentrée en jouissance, surtout si le possesseur réel avait vent de la transac-tion; en second lieu, ma foi... j'étais failli et passible des tribunaux si je contrac-tais des dettes.
C'était là clairement une affaire qui exigeait un maniement délicat. De plus, l'idée qu'il se trouvait à la poursuite de quelque précieuse invention m'intéressait aussi.
Je tâchai de sonder mon homme.
Il était tout à fait disposé à me fournir des indications. A vrai dire, une fois qu'il fut lancé, la conversation se transforma en monologue. Il parlait comme quel-qu'un qui s'est longtemps retenu, et qui a maintes fois approfondi son sujet. Il.
parla pendant près d'une heure, et il me faut avouer que je trouvai son discours singulièrement rebelle à ma compré-hension.
Pendant cette première entrevue, je ne réussis à me faire qu'une idée très vague de l'objet de ses recherches; la moitié de ses expressions étaient des mots tech-niques entièrement étrangers pour moi, et il prétendit éclaircir un ou deux points avec ce qu'il lui plut d'appeler des mathé-matiques élémentaires, se livrant à des calculs sur un bout d'enveloppe, avec un stylographe, d'une façon telle qu'il m'était difficile même de paraître comprendre.
— Oui, faisais-je, continuez.
Néanmoins, j'en saisis suffisamment pour me convaincre qu'il n'était pas un simple cancre jouant à l'inventeur. En dépit de son apparence, il se dégageait de lui une force qui rendait cette suppo-sition impossible; quoi que ce fût, cela devait être une chose comportant des possibilités mécaniques. Il me parla d'un atelier qu'il s'était fait installer et de trois aides, autrefois charpentiers-tâcherons, qu'il avait dressés. Or, d'un atelier de ce genre an brevet d'invention et à l'usine, il n'y a qu'un pas. Il m'invita à aller visiter l'installation. J'acceptai avec empresse-ment et pris soin, par une ou deux remarques, de souligner son offre.
La vente projetée resta fort heureuse-ment en suspens.
Enfin, il se leva pour partir, s'excusant de la longueur de sa visite. Parler de son œuvre, dit-il, était un plaisir qu'il ne goûtait que trop rarement. Ce n'était pas
souvent quil trouvait un auditeur aussi
intelligent que moi, car il fréquentait
fort peu les professionnels de la science.
Tant de mesquinerie, expliquait il, tant
d'intrigue 1 Et réellement, quand on a
une idée... une idée nouvelle et féconde...
je ne voudrais pas manquer de charité,
mais...
Je suis de ceux qui croient à l'excel--
lence du premier mouvement, et je ris--
quai alors ce qui était peut-être une pro--
position téméraire, mais rappelez-vous
que j'étais seul avec mon drame à Lympne
depuis quinze jours, et je conservais
encore un remords d'avoir bouleverse sa
promenade.
Pourquoi pas, dis-je, faire de ceci une
nouvelle habitude à la place de celle dont,
je vous ai privé? Du moins... jusqu'à ce
que nous soyons d'accord au sujet dn
pavillon. Ce qu'il vous faut c'est pouvoir
retourner votre œuvre dans votre esprit.
C'est ce que vous avez fait jusqu'ici pen--
dant vos promenades de l'après-midi.
Malheureusement, tout cela est fini... et
vous ne pouvez pas remettre les choses
au point où elles étaient. Mais pourquoi
ne viendriez-vous pas me parler de vos
travaux, vous servir de moi comme d'un
mur contre lequel vous jetteriez vos
pensées pour les rattraper ensuite? Il est
certain que je ne suis pas assez savant
pour vous voler votre idée et... je ne
connais pas d'hommes de science.
Je me tus. Il se mit à réfléchir : évi--
demment ma proposition paraissait lui
plaire.
— Mais j'auiais peur de vous ennuyer,
fit-il.
— Vous pensez que je suis trop nul!
— Oh! non, mais les détails tech--
niques...
— Quoi qu'il en soit, vous m'avez énor--
mément intéressé cette après-midi.
— Certes, ce serait un grand secours
pour moi. Rien n'éclaircit autant les idées
que de les expliquer. Jusqu'à présent...
— Mon cher monsieur, c'est convenu,
n'en parlons plus.
— Mais vraiment vous trouveriez le
temps?...
— Rien ne repose autant que de
changer d'occupation, dis-je avec l'accent
d'une conviction profonde.
L'affaire était entendue. Sur les marches
de la véranda, il se retourna.
— Je vous suis infiniment reconnais--
sant, commença-t-il. Je poussai un grognement interrogatif.
— ... de m'avoir complètement guéri de cette habitude ridicule de bourdon-ner.
.le lui répondis, je crois, que j'dais très heureux de lui être de quelque ulilité, et il s'en alla.
Immédiatement, les pensées que notrecon-versation lui avait suggérées durent re-prendre leur train; ses bras rpcornmen-cèrent à s'agiter de la même façon, et l'é-cho affaibli de ses zou. zou, zou, zou, ZOII. zou, me parvint, apporte parla brise...
Après tout, cela n'é-tait pas mon affaire...
Il revint le lcnde-main et le surlende-main et débita chn-que fois une longue conférence sur la phy-sique, pour notre mu -tuello satisfaction. Il parlait, avec un air d'extrême lucidité, d'é-ther, de labes de force, de potentiel gravita-tionnel, et de choses de ce genre, tandis <{He je restais allongé dans mon second fau-teuil pliant, proférant régulièrement des :
oui, — continuez, —je vous suis. — pour le tenir en haleine, C'était un sujet ter-ri blement difncHe, mais je ne pense pas qu'il ait jamais sup-posé j u s q u à quel point je ne le com-prenais pas. Il y avait des moments ou je me demandais s'il ne se moquait pas de moi, mais, en tout cas, cela me reposait de ce maudit drame.
I)e temps en temps, certaines choses s'é-clairaient pour moi, l'espace de quelques secondes, pour s'évanouir juste au moment où je croyais les tenir.
A la première occasion, j'allai visiter sa demeure. C était une grande maison, meublée à la diable, sans autres domes--
tiques que les trois aides, et le régime et
le genre de vie de Cavor se caractéri--
saient par une simplicité philosophique.
Il était végétarien, il ne buvait que de
l'eau et se soumettait à toutes les disci--
plines de ce genre. Mais la vue de son
installation pouvait éveiller bien des