‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 2 sur 36 · IL PARLA PENDANT PLUS D'UNE HEURE · texte numérisé non relu

IL PARLA PENDANT PLUS D'UNE HEURE

doutes. De la cave au grenier cela sentait

la besogne, le métier, ensemble déconcer--

tant dans un village si écarté. Les pièces

du rez-de chaussée contenaient des éta--

blis et des appareils nombreux. La bou--

langerie et la buanderie s'étaient trans--

formées en des fours respectablement

compliqués, des dynamos occupaient la

cave et il avait un gazomètre dans le

jardin. Il me montra tout cela avec l'air confiant d'un homme qui a trop vécu seul. De sa réclusion débordaient main-tenant des excès de confidences dont j'avais la bonne chance d'être le bénéfi-ciaire.

Les trois aides étaient d'honorables spécimens de cette catégorie d'hommes à tout faire, à laquelle ils appartenaient.

Sinon très intelligènts, du moins con-sciencieux, solides, polis, et pleins de bonne volonté. L'un d'eux, Spargus, qui était chargé de la cuisine et de tous les travaux métalliques, avait été marin; le second, Gibbs, remplissait les fonctions de menuisier, et le troisième, qui avait été jardinier, faisait maintenant office de factotum. Ils étaient chargés exclusive-ment du travail manuel, et tout l'ouvrage intelligent était fait par Cavor. Leur ignorance était des plus ténébreuses comparée même à mes notions très -vagues.

1 Maintenant occupons-nous de la nature de ces recherches. Ici, malheureusement, intervient une grave difficulté. Je ne suis nullement expert en Ratière scienti-fique, et s'il me fallait tenter d'exprimer, dans la langue éminemment savante de M. Cavor, le but auquel tendaient Ses expériences, je craindrais non seulement d'embrouiller le lecteur, mais moi-même, et je commettrais presque certainement quelque balourdise qui m'attirerait les railleries de tous ceux qui sont au cou-rant des derniers développements de la physique mathématique. Le mieux que je puisse faire est, je -crois, de donner ici mes impressions dans mon langage inexact, sans essayer de me parer d'une culture scientifique qui m'est absolument-étrangère.

L'objet des recherches de M. Cavor était une substance qui devait être opaque — il se servait d'un autre mot, que j'ai oublié, mais qui implique l'idée d'opa-cité à toutes les formes de l'énergie radiante. L'énergie radiante, m'expliqua-t-il, était tout ce qui ressemblait à la lumière, à la chaleur, à ces rayons Rœntgen, dont il a été question, depuis quelques années, aux ondes électriques de Marconi, où à la gravitation.

Tout cela, me dit-il, rayonne autour de centres et agit sur les corps à distance, d'où vient le terme d'énergie radiante.

Le verre par exemple est transparent à la lumière, mais il l'est beaucoup moins à la chaleur, de sorte qu'il peut servir à

abriter du feu. L'alun est transparent à

la lumière, mais bloque complètement la

chaleur. D'un autre côté, une solution

d'iode dans du bisulfite de carbone inter--

cepte complètement la lumière, mais est-

parfaitement transparente à la chaleur;

elle vous cachera complètement un feu

en permettant à sa chaleur de vous par--

venir. Les métaux ne sont pas seulement

opaques à la lumière et à la chaleur, mais

aussi à l'énergie électrique qui passe à

travers la solution d'iode et le verre

presque comme si ces derniers n'étaient

pas interposés, et ainsi de suite.

Or, toutes les substances connues sont

transparentes à la gravitation. On peut

employer des écrans de diverses sortes

pour intercepter la lumière, l'ardeur et

l'influence électrique du soleil, ou la

chaleur de la terre; on peut abriter des

objets contre les rayons de Marconi par

des plaques de métal, mais rien n'inter--

cepte l'attraction gravitationnelle ni celle

de la terre. Il est bien difficile d'expliquer

pourquoi il n'y a rien, et Cavor ne voyait

pas. pourquoi une pareille substance

n'existerait pas, et, à coup sûr, ce n'est

pas moi qui pouvais le lui dire.

Jamais encore je ne m'étais creusé l'es--

prit sur de pareilles questions.

. Il suffira, pour la clarté de cette his--

toire, de dire qu'il croyait pouvoir manu--

facturer cette prétendue substance opa--

que à la gravitation, au moyen d'un

alliage compliqué de métaux et d'une

nouvelle chose — un nouvel élément, je

suppose — qui s'appelait, je crois, hélium,

et qu'on lui envoyait de Londres, dans des

flacons de grès cachetés. On a émis des

doutes sur ce détail, mais j'ai la quasi--

certitude que ces flacons cachetés con--

tenaient véritablement de l'hélium. En

tout cas, c'était quelque chose d'extrême--

ment ténu et gazeux.

Si seulement j'avais pris des noies!...

Mais comment aurais-je pu prévoir alors

qu'il me les faudrait par la suite?

Tous ceux qui possèdent la moindre

imagination comprendront quelles extra--

ordinaires possibilités offrait une pareille

substance, et ils sympathiseront un peu

avec l'émotion que je ressentis à mesure

que je dégageais cette idée du brouillard

de phrases abstruses débitées par Cavor.

Intermède comique dans ma pièce, en

vérité.

Il me fallut quelque temps pour croire

que je l'avais interprété exactement, et j'évitais avec grand soin de lui poser des questions qui lui eussent permis de jauger la profondeur d'incompréhension dans laquelle il déversait continuellement ses explications.

Je ne me rappelle pas avoir donné à mon drame une heure de travail consé-cutif après ma visite à sa maison; mon imagination avait autre chose à l'aire. Les possibilités de cette matière semblaient être de tous côtés sans limite; jeu arri-vais à des miracles et à des révolutions.

Par exemple, si l'on voulait soulever un poids, si énorme soit-il, l'on n'avait qu'à glisser sous sa masse une feuille de cette substance et on le soulevait alors avec une paille.

Ma première idée fut, naturellement, d'appliquer ce principe aux canons et aux cuirassés, à tous les matériaux et à toutes les méthodes de guerre, et de là, à la navigation, à la locomotion, à la cons-truction et à toutes les formes imagi-nables de l'industrie humaine. Le hasard qui m'avait amené au lieu de naissance de ce nouvel âge — une nouvelle époque, rien de moins — était une de ces chances qui se retrouvent une fois tous les mille ans. La chose se déroulait et s'étendait indéliniment. Entre autres résultats, j'y voyais ma rédemption d'homme d'affaires:

j'y voyais une première compagnie et des sous-compagnies en tout genre, des applications ici et là, à droite, à gauche, ailleurs, des syndicats et des trusts, des privilèges et des concessions se propa-geant. se développant jusqu'à ce qu'une vaste et prodigieuse Société pour l'Exploi-tation de la Cavorite conquît et gouvernât le monde.

Et j'en étais !

Je voulus aller droit au but. Je savais que je risquais la partie, mais je voulus sauter ie pas sans attendre.

— Nous avons en main, absolument, la chose la plus énorme qui ait jamais été inventée, dis-je, en ayant soin d'accentuer fortement le flOUS. Si vous voulez m'écarter de la combinaison, il faudra que vous le fassiez à coups de canon! Dès demain, je viens m'installer ici en qualité de qua-trième aide.

Il parut surpris de mon enthousiasme, mais nullement soupçonneux ni hostile, et même il parla plutôt de ses recherches en termes dépréciateurs.

— Mais pensez-vous vraiment?... dit-il en me regardant d'un air de doute. Et

votre drame?... Diable, mais où en est-il,

ce drame?

— Il n'y en a plus! m'écriai-je. Ah! mon

cher monsieur, vous ne voyez donc pas ce

que nous avons en mains? Ne savez-vous

donc pas ce que vous allez faire?

C'était uniquement, de ma part, une

tournure de rhétorique, mais le fait est

qu'il ne se rendait compte de rien.

Tout d'abord je ne pouvais le croire. Il

n'avait même pas eu le moindre indice de

la chose. Cet étonnant petit bonhomme

avait travaillé pendant tout ce temps au

point de vue purement théorique!

Quand il disait que c'était la découverte

la plus importante que le monde ait

jamais vue, il voulait dire, tout simple--

ment, qu'elle mettait d'accord un grand

nombre de théories et résolvait maint

problème douteux; il ne s'était pas plus

inquiété de l'application de la matière

qu il allait trouver que s'il avait été une

machine à faire des canons. C'était une

substance possible et il voulait la fabri--

quer, voilà tout.

Passé cela, il était enfantin! S'il trouvait

cette substance, elle irait à la postérité

sous le nom de Cavotile ou Cavotine; il

deviendrait membre de divers Instituts;

son portrait serait donné en prime par

La Nature et autres perspectives de cet

acabit. C'était tout ce qu'il y voyait!

Ainsi il aurait laissé tomber cette bombe

sur le monde, comme s'il avait trouvé tout

bonnement une nouvelle espèce de mou--

cheron — si, par bonheur, je ne m'étais

pas trouvé là. Et la chose serait restée en

cet état, aurait raté, comme une ou deux

autres petites choses que les hommes de

science ont laissées en route.

Quand je me fus rendu compte de cela,

ce fut moi qui parlai et Cavor qui répéta :

continuez, continuez. J c bondissais; ar--

pentant la pièce et gesticulant comme un

jeune homme. J'essayai de lui faire com--

prendre ses devoirs et ses responsabilités

en cette occurrence — nos devoirs et nos

responsabilités. Je lui affirmai que nous

pouvions acquérir une fortune suffisante

pour nous permettre, à notre fantaisie,

toutes les révolutions sociales. Nous

pourrions posséder et diriger le monde

entier. Je lui parlai de compagnies, de

brevets et des raisons que nous avions

de manufacturer secrètement notre pro--

duit...

Tout cela semblait faire sur lui une

impression assez semblable à celle que ses mathématiques avaient faite sur moi. Un air de perplexité envahit sa petite figure rouge. 11 balbutia quelque chose à propos de l'indifférence pour les richesses, mais j'écartai ces sornettes : il était condamné à être riche et ses balbutiements n'y feraient rien. Je lui donnai à entendre quelle sorte d'homme j'étais et que j'avais une expérience considérable des affaires.

Je lui laissai ignorer que j'étais alors un failli insolvable, parce que ce n'était qu'une situation temporaire; mais je crois que je parvins à concilier mon évidente pauvreté avec mes ambitions financières.

Insensiblement, à la façon dont de tels projets se développent, l'accord se fit entre nous pour un monopole de la Cavo-rite. Il se chargeait de la production de la matière et je devais lancer l'affaire.

Je m'obstinais à employer le nous —je et vous n'existaient plus pour moi.

Il lui vint à l'esprit que les bénéfices dont je parlais pourraient servir à doter des laboratoires de recherches, mais cela, naturellement, était un point que nous aurions à décider plus tard.

— C'est très bien! C'est parfait! m'écriai-je.

La grande question était de se mettre en devoir de fabriquer la chose.

— Voici une substance dont aucune maison, aucune usine, aucune forteresse, aucun navire n'oserait se passer, plus universellement applicable même qu'une spécialité médicale brevetée! Il n'y a pas un seul de ces dix mille usages possibles qui ne doive nous enrichir, Cavor, au delà de tous les rêves de l'avarice!

— C'est vrai, dit-il sentencieusement, je commence à comprendre. C'est extraor-dinaire comme l'on obtient de nouveaux points de vue en causant.

— Et il se trouve que vous vous êtes adressé au bon endroit!

— Je suppose que personne n'est absolument ennemi d'une grande fortune, déclara-t-il. Naturellement il y a... il y a une difficulté...

Il s'arrêta et j'écoutai sans broncher.

— Il est bien possible, vous 'savez, que nous ne puissions pas arriver à la 'fabri-quer! Cela peut être une de ces choses qui sont théoriquement possibles, mais prati-quement absurdes. Ou bien, quand nous en ferons, il pourrait se trouver quelque petite anicroche...

— Nous nous attaquerons à l'anicroche quand' elle se présentera, dis-je.

PREMIERS ESSAIS DE LA CAVORlTE

Les craintes de Cavor étaient sans fon--

dement, au moins en ce qui concernait la

fabrication. Le 14 octobre 1899, cette

incroyable substance fut effectivement

découverte.

Par un hasard assez singulier, elle se

trouva finalement fabriquée par accident

et au moment où Çavor s'y attendait le

moins. Il avait liquéfié un mélange de

métaux et d'autres choses, dont je voudrais

bien avoir la formule maintenant, et il se

proposait d'entretenir la fusion de la mix--

ture pendant une semaine, puis de la

laisser refroidir lentement. A moins

d'erreur dans ses calculs, le dernier état

de la combinaison devait se trouver

atteint quand la matière serait tombée à

une température de soixante degrés

Fahrenheit. Mais il arriva qu'à l'insu de

Cavor une discussion s'éleva entre les

hommes au sujet de l'entretien du four--

neau : Gibbs, qui s'en était jusqu'alors

chargé, essaya de passer la corvée à celui

qui avait été jardinier, sous le prétexte

que le charbon faisait partie du sol, puis--

qu'on l'en extrayait, et que, par consé--

quent, il n'entrait pas dans les attribu--

tions d'un menuisier; le jardinier allégua,

à son tour, que le charbon était une

substance métallique ou un minerai, sans

compter qu'il avait, lui, charge de la

cuisine. Mais Spargus insista pour que

Gibbs continuât son office, puisqu'il était

menuisier et que le charbon est notoire--

rement une matière végétale fossile.

En conséquence, Gibbs cessa d'ali--

menter le fourneau et personne ne s'en

soucia plus; Cavor était trop absorbé par

certains problèmes intéressants, concer--

nant une machine volante actionnée par

la Cavorite (négligeant la résistance de

l'air et un ou deux autres points) pour

s'apercevoir que quelque chose clochait.

La naissance prématurée de son inven--

tion eut lieu juste au moment où il était

à mi-chemin de mon pavillon, en route

pour trouver son thé et sa conversation

de chaque après-midi. --

Je me rappelle ce jour-là avec une

extrême netteté. L'eau bouillait et tout

était prêt : le bruit de son « zou, zou » m'amena jusqu'à la véranda. Son active petite personne se découpait, noire, contre le couchant d'automne, et, vers la droite, les cheminées de sa maison s'élevaient -au-dessus d'un groupe d'arbres aux teintes magnifiques. Plus loin, se dressaient les collines de Wealden, indécises et bleu-tées, tandis que, sur la- gauche, le marais brumeux s'étendait, spacieux et paisible.

Alors... 1

Les cheminées bondirent dans le ciel, se brisant, dans leur élan, en plusieurs longs chapelets de briques, suivies par le toit et par le mobilier. Puis, les rattra-pant, une immense flamme blanche s'éleva. Les arbres d'alentour se balan-cèrent, tourbillonnèrent et s'arrachèrent en morceaux qui sautèrent aussi vers la flamme. Je fus complètement assourdi par un éclat de tonnerre qui m'a laissé sourd d'une oreille, et-tout autour de moi les fenêtres se fracassèrent d'elles-mêmes, Je fis trois pas hors de la véranda, dans la direction de la maison de Cavor et, au même instant, survint la rafale.

Les pans de ma redingote furent ins-tantanément relevés par-dessus ma tête, et je me mis, malgré moi, à avancer par .sauts et par bonds à la rencontre de Cavor. Au même moment, il était lui-même saisi, roulé en tout sens et lancé à travers l'atmosphère résonnante. je vis l'une de mes cheminées s'abattre sur le sol, à six pas de moi ; je fis une vingtaine de bonds qui m'amenèrent irrésistiblement vers le foyer de la déflagration.

Cavor, dont les bras, les jambes et le pardessus battaient l'air, retomba, roula plusieurs fois sur lui-même, se remit sur pieds, fut soulevé et transporté en avant à une vitesse énorme et il disparut finale-ment au milieu des arbres secoués et agités qui se tordaient à l'entour de sa maison.

Une masse de fumée et de cendres et un carré de substance bleuâtre et brillante se précipitèrent vers le zénith. Un large fragment de clôture vola auprès de moi, tomba de côté, heurta le sol, s'aplatit, et le plus mauvais de l'affaire fut passé. La commotion aérienne ne fut pas plus qu'une forte rafale, et je constatai, en fin de compte, que je respirais et que j'étais sur pieds. En tournant le dos au vent, je parvins à m'arrêter et à rassembler les quelques idées qui me restaient.

En ces quelques secondes, la face entière des choses avait changé. Le tran--

quille coucher de soleil avait disparu, le

ciel était obscurci de nuages menaçants,

et tout était renversé, par la tempête. Je

jetai un coup d'œil en arrière pour voir

si mon pavillon tenait encore debout. ;

puis, je m'avançai en trébuchant vers les

arbres entre lesquels Cavor avait disparu

et à travers les branches dénudées des--

quels s'apercevaient les flammes de la

maison incendiée. J'entrai dans le taillis,

me butant contre les troncs et m'y cram--

ponnant. mais mes recherches furent

assez longtemps vaines.

Alors, au milieu d'un tas de branches

et de treillages brisés qui s'étaient accotés

au mur du jardin, j'entrevis quelque

chose qui remuait; j'y courus, mais avant

que j'y fusse arrivé, un gros objet brun

foncé s'en sépara, se dressa sur deux

jambes boueuses et avança deux mains

languissantes et ensanglantées. Quelques

vêtements flottaient encore au gré du

vent autour de cette masse.

Je finis par reconnaître, dans cet être

glaiseux, Cavor, tout trempé de la-boue

dans laquelle il avait roulé. Il se pencha

pour faire tête au vent, frottant ses yeux

et sa bouche pour les débarrasser de la

terre qui les recouvrait.

Il me tendit une sorte de moignon et

trébucha d'un pas vers moi. Sa figure était

bouleversée d'émotion, et de petites

écailles de boue s'en détachaient. Il

paraissait aussi endommagé et aussi

pitoyable qu'une créature humaine pou--

vait l'être, et sa remarque en la circons--

tance m'ahurit au delà de toute expres--

sion.

— ... plimentez-moi, bégaya-t-il, com--

plimentez-moi!

— Vous complimenter, dis-je, et

pourquoi donc?

— Ça y est 1

— Ça y est? Qui diable a pu causer

cette explosion?

Un coup de vent emporta des bribes de

ses phrases. Je devinai qu'il disait que ce

n'était pas du tout une explosion. Une

rafale me lança contre lui et nous demeu--

râmes cramponnés l'un à l'autre.

— Essayons de rentrer chez moi, — lui

hurlai-je dans l'oreille.

Il ne m'entendit pas et me cria quelque

chose. dont je saisis seulement : trois

martyrs — la science — et aussi ce frag--

ment de réflexion : — pas fameux en

somme. Il était en ce moment sous l'im

pression que ses trois aides avaient péri

LES PANS DE MA REDINGOTE FURENT INSTANTANÉMENT RELEVÉS PAR-DESSUS MA TÈTE. dans la trombe. Heureusement, il n'en était rien. Aussitôt que leur patron fut sorti, ils s étaient dirigés de concert vers l'unique cabaret de Lympne pour discuter la question des fourneaux devant de rafraîchissantes consommations.

Je répétai mon invitation à venir chez moi et cette fois il comprit. Nous nous cramponnâmes bras dessus, bras dessous, et partîmes pour nous réfugier enfin sous le peu de toit qui me restait. Nous demeu-râmes assez longtemps affalés dans des fauteuils et pantelants. Toutes les vitres étaient cassées et tous les menus objets étaient en grand désordre sans qu'il y eût de dommages irréparables. Par bonheur, la porte de la cuisine avait résisté, de sorte que ma vaisselle et mes ustensiles étaient intacts. La lampe à alcool brûlait encore, et je mis de l'eau bouillir pour le tlie. Cela fait. je pus écouter les explica-tions de Cavor.

-- C'est exact, c'est parfait, insistait-il.

Ça y est et tout va bien.

— Comment, protestai-je, tout va bien?

Mais il n'y a pas une meule, ni une clô-ture, ni un toit de chaume qui ne soit pas endommagé à trente kilomètres à la ronde.

— Mais si, vraiment, tout va bien. Je n avais naturellement pas prévu ce petit chavirement. Mon esprit était préoccupé d 'tin autre problème et je suis assez enclin à faire peu de cas de ces résultats pra-tiques et inattendus. Mais tout va bien.

Ne voyez-vous donc pas, mon cher monsieur, m écriai-je, que vous avez occasionné des centaines de mille francs de dégâts?

— Pour ce qui est de cela, je m'en remets à votre discrétion. Je ne suis pas un homme pratique, certes, cependant ne pensez-vous pas qu'on regardera la chose comme un cyclone?

— Mais l'explosion...

— Il n y a pas eu d'explosion. C'est par-faitement simple; seulement, comme je vous le dis, je suis porté à négliger ces petites choses. C'est mon « zou zou » sur une plus grande échelle. Par inadvertance, j ai fait cette substance, cette Cavorite, sous forme d une feuille large et mince...

Il s'arrêta.

^ clair que cette nouvelle matière, n ^ est-ce pas, est opaque à la gravitation, qu elle empêche les choses de graviter les unes vers les autres?

— Oui, oui, répondis-je. Et après?

— Eh bien! aussitôt qu'elle eut atteint

une température de soixante degrés

Fahrenheit, après tout le processus de sa

formation, l'air ainsi que les portions de

plafond, de plancher et de toit qui se

trouvaient au-dessus cessèrent d'avoir du

poids. Je suppose que vous savez, car

tout le monde le sait maintenant, que l'air

est pesant, qu'il exerce une pression sur

tout ce qui se trouve à la surface de la

terre, une pression en tout sens de qua--

torze livres et demi par pouce carré?

— Oui, je le sais, continuez.

Je le sais aussi, remarqua-t-il. Seule--

ment, cela vous démontre combien est

inutile la connaissance qui n'est pas

appliquée. Or, vous comprenez, au-dessus

de notre Cavorite, il en fut autrement.

L'air cessa d'exercer une pression, mais

tout à l'entour il continua de peser dans

les mêmes proportions sur cet air soudai--

nement privé de poids. Ah ! vous commen--

cez à comprendre... L'air qui entourait la

Cavorite écrasa avec une force irrésistible

l'air soudain privé de poids qui se trouvait

au-dessus de la feuille.-Celui-ci fut poussé

verticalement avec violence, et celui qui

se précipitait pour le remplacer perdit

immédiatement son poids, cessa d'exercer

une pression, suivit l'autre, passa à travers

le plafond et fit sauter le toit...

— Vous concevez, continua-t-il, après

un instant de réflexion, cela formait une

sorte de jet atmosphérique, une espèce de

cheminée dans l'atmosphère. Si la Cavorite

elle-même n'avait pas été libre et finale--

ment aspirée par la cheminée, vous ima--

ginez-vous ce qui serait arrivé?

Il me laissa le temps de réfléchir.

— Je suppose, dis-je, que l'air serait

encore maintenant en train de monter à

toute vitesse au-dessus de cette infernale

matière.

— Précisément, dit-il, comme un im--

mense jet d'eau.

— Jaillissant dans l'espace! Seigneur!

Mais cela aurait aspiré et lancé au diable

toute l'atmosphère de la terre! Cela aurait

dérobé tout l'air du monde. C'était la mort

de l'humanité entière, ce petit morceau de

votre mixture.

— Cela ne jaillissait pas exactement

dans l'espace dit Cavor, mais pratiquement

cela n'en valait pas mieux. L'air qui entoure

la terre se fût trouvé enlevé à la façon dont

on pèle une banane et lancé à des milliers

de kilomètres. Il serait retombé, naturel--

lement, mais sur un monde asphyxié, et, i8 Les Premiers hommes dans la Lune à notre point de vue, cela ne valait guère mieux que s'il n'était jamais revenu 1 Je le regardais ébahi. J'étais encore trop abasourdi pour me rendre compte jusqu'à quel point tous mes espoirs étaient boule-versés.

— Qu'allez-vous faire, à présent? de-mandai-je.

— Tout d'abord, si je puis emprunter une truelle de jardin, je gratterai un peu cette terre qui me recouvre, ensuite, si je puis me servir de vos commodités domes-tiques, je prendrai un bain. Cela fait, nous pourrons causer à loisir. Je pense qu'il serait sage, fit-il en posant une main ter-reuse sur mon bras, de garder pour nous les détails de cette affaire... Je sais que j'ai causé de grands dégâts... Il est pro-bable que des habitations ont été dévastées dans ce coin de campagne... Mais, d'un autre côté, il n'est pas possible que je rembourse tout ce dommage, et, si l'on arrive à en découvrir la véritable cause, cela n'amènera que de l'animosité et des obstacles à mon travail. On ne peut pas tout prévoir, vous comprenez, et je ne puis consentir un instant à ajouter à mes théo-ries l'embarrassant fardeau de considéra-tions matérielles. Plus tard, quand vous serez intervenu avec votre esprit pratique, quand la Cavorite sera lancée — lancée est le mot, n'est-ce pas? — et qu'on aura réa-lisé tous les bénéfices que vous prévoyez, alors, nous pourrons arranger tout cela avec ces gens. Mais pas maintenant... pas maintenant. Dans l'état actuel si peu satis-faisant de la science météorologique, il est probable qu'aucune autre explication ne sera offerte, et l'on attribuera tout ceci à un cyclone. On ira peut-être jusqu'à ou-vrir une souscription publique, et, comme ma maison a été renversée et brûlée, je recevrai, dans ce cas, une indemnité con-sidérable qui serait fort utile à la pour-suite de nos recherches. Mais si l'on sait que c'est moi qui ai causé tout ce fracas, il n'y aura pas de souscription publique et tout le monde sera furieux. Pratiquement, je ne retrouverai plus jamais le moyen de travailler en paix. Mes trois aides peuvent ou non avoir péri, c'est un détail. S'ils sont morts, la perte n'est pas grande; ils étaient plus zélés que capables, et cet événement prématuré est dû sans doute, dans une large mesure, à leur commune négligence des fourneaux. S'ils n'ont pas péri, je doute fort qu'ils aient l'intelligence d'expliquer l'affaire. Ils accepteront l'hy--

pothèse du cyclone... Et si, pondant te

temps que ma maison restera inhabitable,

vous me permettez de loger dans une des

pièces inoccupées de ce pavillon...

Il s'arrêta et me regarda.

Un homme capable de causer tant de

perturbation n'était guère un h6te agréable

à accueillir.

— Peut-être, dis-je en me levant nous

ferions mieux de commencer-à chercher

une raclette.

Et je montai le chemin vers les ruines

de la serre.

Pendant qu'il prenait son bain, j'exa--

minai seul la question. Il était clair que la

société de M. Cavor comportait des incon--

vénients que je n'avais pas prévus. L'im--

pardonnable distraction qui avait failli

causer le dépeuplement du globe terrestre

pouvait à chaque minute occasionner de

pires embarras. D'un autre côté, j'étais

jeune - mes affaires se trouvaient dans un

piteux état et je me sentais dans d'excel--

lentes dispositions pour tenter de turbu--

lentes aventures, comportant des chances

de profit, une fois le but atteint.

J'avais tout à fait décidé que j'aurais au

moins la moitié de ce que pouvait l'ap--

porter cette affaire. Par bonheur, j'occu--

pais mon pavillon, comme je l'ai déjà

expliqué, avec un bail de trois ans, sans

être responsable des réparations, et mes

meubles, pour le peu quiil y en avait,

avaient été achetés à la hâte et n'étaient

pas encore payés. Je les avais assurés et

ils étaient absolument libres de tous ris--

ques. Finalement, je résolus de conserver

mes relations avec Cavor et d'aller jus--

qu'au bout de l'affaire. Certes, l'aspect des

choses était grandement changé; je ne

doutais plus du tout des étonnantes pos--

sibilités qu'offrait la substance, mais

j'éprouvais quelques craintes pour ce qui

concernait le transport des canons et les

chaussures brevetées.

Nous nous mîmes immédiatement à

l'œuvre pour reconstruire son laboratoire

et continuer nos expériences.

Les discours de Cavor étaient mainte--

nant plus à ma portée qu'ils ne l'avaient

été jusqu'alors, surtout lorsqu'on agita la

question de savoir comment nous allions

fabriquer la substance nouvelle.

— Naturellement, il faut que nous en

refabriquions, dit-il, avec une sorte de

gaieté que je ne m'attendais pas à trouver

en lui, à coup sûr, il faut que nous en

refabriquions!... Mais nous avons laissé

•v derrière nous, une fois pour toutes, la partie théorique, et nous éviterons, si possible, le chambardement de notre petite pianete. Mais... il faut qu'il y ait des risques! Il en faut! Dans les travaux d'expérimentation il y en a toujours. Et ici, en votre qualité d'homme pratique, vous entrez en jeu. Pour ma part, il me semble que nous pourrions peut-être l'obtenir en feuilles très fines et droites. Cependant, je ne sais pas. J'ai une vague idée d'une autre méthode qu'il me serait dif-ficile d'expliquer encore. Chose curieuse, cela m'est venu à l'esprit tandis que le vent me roulait dans la boue et que j'étais fort incertain de l'issue de l'aventure... Je suis absolument persuadé que c'est là ce que j'aurais dû faire.

Malgré toute ma bonne volonté, nous rencontrâmes maints obsta-cles; néanmoins, nous nous obsti-nions à réédifier le laboratoire.

Nous eûmes bien des choses à faire avant qu'il devînt absolument ur-gent de prendre une décision sur la méthode et la forme précise de notre seconde expérience. Notre seul ennui sérieux fut la grève des trois aides qui s'opposèrent à mon ingérence comme contremaître.

Mais nous en vînmes à un com-promis sur ce sujet après deux jours de pourparlers.

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